

Enfance

PARTIE 1 : Enfance et jeunesse de Sollers : Chronologie
Philippe Sollers : Une enfance bordelaise et une jeunesse absolue. L’œuvre de Philippe Sollers (né Philippe Joyaux, 1936-2023) est indissociable de sa géographie natale, des premières années de sa vie et du choc amoureux qui a inauguré son entrée en littérature. Pour le « Vénitien de Bordeaux », l’enfance n’est pas un paradis perdu à pleurer, mais un réservoir de sensations, de rythmes et de révoltes. Sa jeunesse, quant à elle, s’est figée dans une éternité clandestine grâce à sa rencontre capitale avec Dominique Rolin.
Le berceau bordelais et l’environnement familial
Philippe Joyaux naît le 28 novembre 1936 à Talence, près de Bordeaux, au sein d’une famille de la grande bourgeoisie industrielle. L’usine paternelle fabrique des casseroles et du matériel ménager. Ce milieu, à la fois strict sur les apparences et très libre sur le plan culturel, offre au jeune Philippe un accès précoce à la littérature et à la musique.
L’usine et la demeure familiale, entourée de parcs, constituent son premier univers. Très tôt, le jeune Philippe développe une surdité partielle due à des otites à répétition, une caractéristique qui paradoxalement aiguisera son sens de l’écoute intérieure, du rythme et de la musicalité des mots.

Fragment d’œuvre : Portrait du joueur (1984)
Bordeaux. L’enfance grise, l’eau sale, les pierres noires. L’usine de mon père, le bruit du métal frappé, les presses, le vacarme. Et au milieu, cette chambre haute où je lisais. J’apprenais le monde par les livres, loin de la comédie bourgeoise qui se jouait en bas. C’est là que le rythme s’est installé. »
L’Occupation et la révélation de la clandestinité
La Seconde Guerre mondiale éclate alors que Sollers est enfant. Sa famille dissimule des activités de résistance et accueille des réfugiés. Pour le petit Philippe, cette période n’est pas seulement synonyme de privations, elle lui enseigne l’art du secret, du double jeu et de la clandestinité, des notions qui deviendront centrales dans sa posture d’écrivain et dans sa vie amoureuse future.
Dans ses entretiens, il rappellera souvent comment le fait d’observer la culpabilité ou la peur des adultes a éveillé sa propre lucidité.

CHRONOLOGIE DE LA JEUNESSE (1936 - 1958)
1936 : Naissance de Philippe Joyaux à Talence (Gironde).
1940-1944 : L’enfance sous l’Occupation. Apprentissage du secret.
1947 : Études chez les Jésuites. Révolte contre l’institution
religieuse.
1954 : Arrivée à Paris. Études de commerce et de droit vite
délaissées.
1957 : Rencontre capitale et amoureuse avec Dominique Rolin (19
novembre).
1958 : Publication d’« Une curieuse solitude » sous le pseudonyme de
Sollers.
L’éducation jésuite : Entre soumission et révolte
Le jeune Philippe est envoyé chez les Jésuites, au collège Saint-Joseph de Tivoli à Bordeaux.
C’est là qu’il reçoit une éducation religieuse et classique rigoureuse. Si l’institution tente de briser son esprit d’indépendance, elle lui donne paradoxalement les armes de sa future subversion : une connaissance parfaite des textes sacrés, de la théologie et de la rhétorique. Sollers n’aura de cesse de subvertir cet héritage catholique tout au long de sa vie, combinant l’athéisme provocateur et une fascination pour la mystique ou la structure de la pensée religieuse.

Témoignage : Jean-Hugues Larché, In Memoriam
« Sollers fut un électrochoc pour notre lucidité musicale et esthétique [...]. Du plus grand sérieux des œuvres au rire le plus enjoué, nous en apprenions de toutes les couleurs. [...] Il nous a appris enfin un rire majeur qui nous préserve de l’Infâme. »
La rupture parisienne et l’alliance sacrée avec Dominique Rolin
Au milieu des années 1950, Philippe Joyaux quitte définitivement le carcan bordelais pour Paris. S’il s’inscrit officiellement en faculté, il délaisse rapidement les amphithéâtres pour les cafés de Saint-Germain-des-Prés et l’écriture, adoptant le pseudonyme de « Philippe Sollers » (du latin sollus et ars : tout entier art).
Le 19 novembre 1957 marque le tournant absolu de sa jeunesse. Le jeune homme de 20 ans fait la rencontre de l’écrivaine belge Dominique Rolin, alors âgée de 44 ans et déjà lauréate du prix Femina. Venue à lui par l’entremise de son manuscrit Le Défi, elle subit un choc de lecture. Entre eux, les 23 ans d’écart s’annulent immédiatement au profit d’une reconnaissance intellectuelle, physique et spirituelle.
Pour préserver leur liberté et échapper à la comédie sociale, ils scellent un pacte de clandestinité absolue qui durera plus d’un demi-siècle. Dominique devient le miroir littéraire, la complice et le moteur de l’émancipation du jeune écrivain.

Lettre de Philippe Sollers à Dominique Rolin (Décembre 1958)
Je sors d’une nuit de travail, et c’est toi qui es là, partout, dans chaque rythme. On nous parle d’âge, de convenances, quel ridicule ! Tu es ma seule jeunesse, Dominique. Ce que nous construisons dans cette chambre de la rue de Verneuil est plus solide que toutes leurs institutions. Tu m’as donné la clé de mon écriture.

Dominique Rolin, L’Infini (revue)
Il est arrivé avec cette assurance tranquille des êtres qui savent où ils vont, mais avec une fragilité de cristal. Il avait vingt ans, le visage fin, une cigarette presque toujours suspendue aux lèvres. J’ai vu en lui non pas un jeune homme à éduquer, mais mon égal spirituel. Dès les premiers mots échangés, le temps ordinaire s’est arrêté.
L’entrée triomphale en littérature
Porté par cet amour secret et les conseils cliniques de Dominique, Sollers publie en 1958 son premier roman, Une curieuse solitude, aux Éditions du Seuil. C’est un triomphe immédiat. François Mauriac et Louis Aragon saluent d’une même voix la naissance d’un écrivain majeur.
Fragment d’œuvre : Une curieuse solitude (1958)
J’avais vingt ans, et j’étais libre. La ville s’ouvrait devant moi comme un livre qu’il suffisait de feuilleter. Tout me paraissait léger, offert, immédiat. C’est cette légèreté-là que je voulais fixer, cette façon d’être au monde sans en subir le poids. Une solitude, oui, mais une solitude habitée par la certitude que tout commençait.
Les fondements de l’esprit "Sollers"
L’enfance et la jeunesse de Sollers éclairent largement sa trajectoire intellectuelle. On peut ainsi noter
- La Musicalité & le Rythme, en compensation et contrepartie d’une surdité partielle précoce, o familial.
- Écriture polyphonique (Paradis), en liaison avec l’importance du flux verbal et du souffle chez l’enfant asthmatique
- Le Secret & l’Amour Fou liés à l’occupation allemande et au pacte clandestin avec Dominique Rolin. Posture de l’écrivain comme "agent double", apologie du bonheur caché (Portrait du Joueur).
- La Subversion du Sacré en réaction à l’Éducation rigide et jésuite au collège Saint-Joseph de Tivoli. Utilisation ironique, subversive et lettrée de la théologie et des textes sacrés.
En vivant son amour avec Dominique Rolin à l’abri des regards, Philippe Sollers a réussi le tour de force de prolonger sa jeunesse tout au long de sa vie :
Être jeune, c’est refuser de se
laisser répertorier par l’état civil ou le tribunal des familles. Avec elle, j’ai eu vingt ans pendant cinquante ans. »
(Portrait du joueur).
PARTIE 2. Enfance et Jeunesse de Sollers à travers ses œuvres, entretiens et ceux de tiers
Julia Kristeva à propos de Philippe Sollers (2010)
29 juin 2010. 29 juin 2010. Conférence au Collège des Bernardins avec Philippe Sollers, Julia Kristeva, Antoine Guggenheim :
Présentation de Julia Kristeva : « L’enfance et la jeunesse d’un écrivain français »

- Julia Kristeva
- Collège des Bernardins, juillet 2010
Avant de donner la parole à Philippe Sollers, je vous dois quelques explications - en tout cas des précisions.
Après tant d’années de vie commune avec lui.
C’est l’amante, l’épouse, la mère, l’écrivain, la psychanalyste, le théoricien de la littérature qui évidemment vous parle.
Antoine Guggenheim vient de le rappeler avec précision
et discrétion.
Je lui dis à mon tour, parce que j’entends l’intensité de votre présence, et de votre écoute.
Je ne l’élude pas.
Je lui réponds seulement en précisant que si cette cohabitation de nos deux étrangetés,
celle de Philippe Sollers et la mienne,
continue à défier l’épreuve du temps
C’est parce que ça s’écrit !
Différemment
et en résonance réciproque.
Et puisque je situe notre pacte à deux,
dans la logique de « ça s’écrit »,
j’aurais pu très bien décliner la proposition qui m’a été faîte de présenter l’enfance et la jeunesse d’un écrivain français Philippe Sollers.
J’ai pas décliné, je l’ai accepté.
Et si j’ai accepté, ce n’est pas seulement parce que l’espace des Bernardins
place l’écriture, on l’a entendu, à l’horizon de l’Incarnation
que je vis, moi comme une invitation à dire
l’incommensurable intimité de cette expérience qu’est l’écriture comme incarnation.
Et ceci à contre-courant
De la peopolisation
Qui nous le savons, nous le savons que trop,
S’exhibe aujourd’hui
dans ce qu’ils appellent des éléments de langage
Je suis ici à cause de cela :
incarnation contre éléments de langage.
Mais pas seulement,
je suis ici surtout parce que je suis convaincue que le thème ou plutôt les thèmes de cette rencontre :
enfance, jeunesse, écriture, français, française,
loin d’être transparents
et encore moins naturels
ces thèmes là
demeurent plus que jamais énigmatiques
scandaleux mêmes
dans cette banalisation des esprits qui nous menace
et qui est à mes yeux le mal radical.
[...]
Tu traverses l’enfance sans la quitter
comme le sage taoïste
qui prétend être le seul qui se nourrit de la mère
parce que tu déplaces ton enfance et ta jeunesse au moment présent
ici même et aujourd’hui.
C’est là et maintenant,
enfance et jeunesse par écrit.
Comment ?
Mais c’est évident.
C’est même la lettre volée->847 au sens d’Edgar Poe
Ce thème si présent dans tes romans
qu’on préfère le censurer
qu’on ne pense pas à lui attribuer l’aisance de l’enfance et l’adolescence
dans la réécriture des identités,
Notamment l’identité française
Enfance et jeunesse d’un écrivain français

L’intégrale
Au cours d’un échange avec Julia Kristeva et à travers des lectures choisies de son oeuvre, Philippe Sollers révèle les sources biographiques, historiques et politiques de son écriture. Bordeaux et l’Atlantique, le Front Populaire, l’Occupation et la Résistance, le stalinisme et la nazisme, la guerre d’Algérie et Mai 68, Mao et Jean-Paul II, Paris et Venise, New-York et Pékin : Philippe Sollers situe son expérience de la langue française dans l’histoire de sa famille et de la France, dans la vitalité de la culture européenne et dans « l’avenir certain quoique hautement improblable » d’une renaissance.
Les Mardis des Bernardins du 02/11/2010.

Philippe_Sollers_dans les bras de sa mère avec sa soeur Annie, dans le parc de la propriété familiale (à Talence), en 1937.
"Entretiens avec Franck Nouchi (2016)
Grasset, 2016
Dans la région de Bordeaux, le narrateur [de Portrait du Joueur] visite un supermarché qui occupe la maison et le jardin où il a passé son enfance. Il monte dans les étages, se rend au rayon vêtements, puis au rayon jouets et essaye de reconnaître où était sa chambre. Tout a disparu. La mémoire n’est pas saisissable, il est en dehors de la réalité.
Philippe Sollers, Contre-attaque. Entretiens avec Franck Nouchi
…je ne vois pas pourquoi je devrais oublier mon enfance. Je sais bien qu’on me le demande sans cesse, de l’oublier, de ne pas en tenir compte, comme si ce n’était pas un endroit extrêmement important pour tout artiste, pour tout écrivain. Mon enfance est menacée de falsification, d’incompréhension.
Pourtant, cette enfance est là, avec les sensations qui touchent à l’ensemble des perceptions dont est capable un corps humain.
Je n’ai aucune raison de renier, voire d’oublier, une enfance catholique. Bien au contraire, puisque je crois, en tout cas dans mon cas, que ç’a été une expérience très précise, une expérience qui permet la sortie de la religion.
Dans mon cas, cette sortie ne s’est faite ni par la répression, ni au moyen d’une loi qui s’imposerait, ni par des refoulements divers. La demande d’oublier ou de refouler son enfance est constante dans la société où nous sommes, mais je ne vois pas du tout pourquoi je lui obéirais. Bien au contraire. Plus on insiste, plus j’en parle. Et je le dis : le catholicisme a été pour moi une expérience de liberté.Contre-attaque. Entretiens avec Franck Nouchi
La gauche est saisie par la panique : sa religion fout le camp ! Mais forcément qu’elle fout le camp !
Ça te ravit, on dirait ?
Oui. Parce que c’est une religion qui ne me plaît pas ; qui vise à me faire oublier mon enfance ; à la déconsidérer. Heureusement, c’est à cet instant que les femmes surgissent ! Et ce moment, j’étais là pour le vivre très concrètement.
Contre-attaque. Entretiens avec Franck Nouchi
Témoignages
Témoignage de Dominique Noguez
Critique et écrivain, proche de Sollers dans les années 1960, Noguez le décrit comme un « adolescent-typhon » dans ses mémoires Les Martagons (2001). Il souligne l’impression de force dévastatrice et de précocité insolente : Sollers, à 17-18 ans, dévorait les avant-gardes (Sade, Bataille, Joyce) avec une voracité qui impressionnait et inquiétait. Noguez rapporte aussi son « mépris affiché pour les conformismes provinciaux » et sa capacité à retourner toute conversation en duel intellectuel. Ce terme de « typhon » évoque à la fois la puissance naturelle et destructrice nécessaire à sa future révolution littéraire (Tel Quel).

Témoignage de sa mère, Marcelle Joyaux
Dans un entretien accordé à L’Express en 1979 (repris dans Philippe Sollers de Philippe Forest), elle parle de l’enfance de son fils : « Il lisait tout, partout, à table, dans son lit, en marchant. C’était une fureur, comme une pulsion. » Elle précise qu’il écrivait déjà à 14 ans des textes qu’il cachait, et qu’il « ne supportait aucune autorité, surtout celle du père ». Cette « pulsion » de lecture et d’écriture, perçue comme incontrôlable, annonce le futur écrivain qui fera de la transgression et de la vitesse son moteur. Marcelle Joyaux ajoute que son fils « avait besoin de brûler ce qu’il touchait » – métaphore précoce de son rapport à la tradition et à la provocation.

Philippe Sollers : "Très jeune j’étais porté érotiquement vers les adultes"


Emission « On n’est pas couché » avec Laurent Ruquier et Hélène de Fougerolles, à l’occasion de la publication de L’Evangile de Nietzche / Entretiens avec Vincen Roy et de Fleurs (2006).

Un vrai roman – Mémoires (2007)

Plon, 2007
Quelqu’un qui dira je plus tard est entré dans le monde humain le samedi 28 novembre 1936, à midi, dans les faubourgs immédiats de Bordeaux, sur la route d’Espagne. Je n’ai aucune raison d’en douter. En tout cas, l’état civil est formel, puisque j’y suis déclaré sous le nom de Philippe, Pierre, Gérard Joyaux, fils d’Octave Joyaux (40 ans) et de Marcelle Joyaux, née Molinié (30 ans), troisième enfant, donc, après deux filles, Clothilde et Anne-Marie, dite Annie (5 ans et 3 ans).
Baptisé catholique à l’église du coin. Signe astrologique occidental : Sagittaire, ascendant Verseau. Chinois : rat de feu.
Bonne chance. […]
Aujourd’hui encore, où je m’appelle le plus souvent Sollers, l’inscription P.S., dans les signatures ou les interviews, me dérange (d’autant plus que cela fait « Post-Scriptum » ou « Parti Socialiste »). Ph, vous dis-je, comme le Phi grec, c’est-à-dire, bien entendu, Phallus. P.J. n’était pas non plus possible, puisque cela donne « Police Judiciaire ». J’insiste : Ph. J. ou Ph. S.
Et ne vous avisez pas, les adultes, de traiter familièrement cet enfant de « Fifi ». Il vous en coûtera, chaque fois, une amende. Un franc de ces temps anciens, deux pour les récidivistes. Tirelire. Banco.
Ce nom de Joyaux a d’ailleurs été à la fois une merveille personnelle et une plaie sociale, dans la mesure où il m’a attiré (surtout à l’époque) une agressivité et des quolibets en tout genre. […]
J’ai donc passé mon enfance, à l’école, à entendre déformer ce « Joyaux » en « Noyau » ou « Boyau », sans parler des apostrophes lassantes des professeurs petits-bourgeois : « Ce Joyaux n’est pas une perle. » Ou bien : « Dites-moi, Joyaux, vous ne brillez pas de tous vos feux aujourd’hui ! » J’ai remarqué, autre trait d’époque, que les noms systématiquement moqués étaient en général aristocratiques ou juifs. J’étais suspect comme eux, je le reste.
Nom d’autant plus difficile à porter que les Frères Joyaux possédaient une assez importante usine de fabrication de produits ménagers, tôle, aluminium, émaillerie, casseroles, plats, brocs, marmites, lessiveuses, poubelles, étiquettes à lettres bleues ornées des trois croissants traditionnels de la ville. L’entreprise offrait même des buvards à lettres rouges, je les ai encore. Mais un Joyaux dans les poubelles, est-ce bien raisonnable ? Redoublement des sarcasmes, à n’en plus finir.Philippe Sollers, Un vrai roman – Mémoires
La radio est l’instrument principal de cette période : voix sénile et chuintante d’un maréchal, propagande de Vichy aux intonations raides et blanches (on peut réécouter ça, c’est hallucinant). L’allemand est aboyé au rez-de-chaussée ou dans les rues, mais de temps en temps l’occupant autrichien écoute de la musique classique, Schubert sans doute, en se poivrant au cognac. On entend de l’espagnol clandestin, de l’anglais chuchoté, surtout lorsque des aviateurs descendus en vol sont cachés dans les caves. Enfance très auditive, donc, avec otites à la clé. On m’opère de temps en temps, et, en plus, j’étouffe. Tout est chaotique, souffrant, contradictoire, et, en un sens profond, merveilleux. Les instructions familiales sont strictes : « Si, au collège, on te demande de chanter “Maréchal, nous voilà !”, tu sors du rang, tu ne chantes pas. » Les Anglais, c’est définitif, ont forcément raison. Le marquage et la haine des Juifs ? Une honte. « Londres, comme Carthage, sera détruite » ? Laissez-nous rire. Attention, 3 heures du matin, sirènes, canons, bombardements, descentes par les jardins dans les caves.Philippe Sollers, Un vrai roman – Mémoires
Malgré toutes leurs dénégations et leurs grands airs, les adultes sont des enfants ratés qui veulent, à tout prix, transmettre à leurs descendants ce ratage, y compris sous forme d’ascension sociale. L’enfance ? Un paradis contrarié. Eh bien, non, je vais le garder. Il n’y a aucune raison de renier ou de déserter son enfance pour l’adapter à celle des autres, le plus souvent humiliée, malheureuse ou bornée.Philippe Sollers, Un vrai roman – Mémoires
Mon Espagnole, elle, au moins, arrivée du Pays basque à travers la montagne (j’ai été voir le chemin secret des immigrés clandestins), ne s’embarrasse pas de coinçages et de préjugés. Elle vient de la guerre civile, elle est anarchiste, elle se met à couvert à Bordeaux, elle a 30 ans, moi 15. Elle est très belle et bizarre pour une femme de ménage, elle me plaît, je lui plais : action. C’est d’elle que j’apprends la bouche et la langue, l’intérieur du corps féminin, sa douceur violente, son insolence. Elle m’apprend l’argot sexuel (je le traduis en français), et quelques phrases en basque (de quelle planète inconnue viennent ces mots ?). Non seulement je l’aime, mais je l’admire : ironie, dissimulation, courage, discrétion, savoir-faire. Elle dort avec moi lorsqu’ils sont partis, c’est trop rare. Qu’est-ce qu’on s’est amusés, qu’est-ce qu’on a joui.
Je la reverrai à Paris, je raconte ça dans mon roman, ma vie dans la marginalité espagnole. Et puis, elle disparaît : en Argentine, je crois.Philippe Sollers, Un vrai roman – Mémoires


…Ce sont d’ailleurs de tels livres (plus les surréalistes et Sade) qui vont me faire renvoyer de l’école Sainte-Geneviève tenue par les Jésuites, à Versailles. Mes parents ont compris le scandale Eugénie et m’ont envoyé là-bas en exil. Les chambres des élèves sont régulièrement fouillées, les révérends pères tombent sur ces abominations soigneusement stockées dans mes tiroirs. Soyons juste : ce n’est pas la seule raison de mon renvoi. Je ne fous rien, ou presque. Mon numéro de lingerie, cousu sur mes vêtements, est le 5. Chaque matin, on est censé descendre à 6 h 30 dans le parc pour une course baptisée « bol d’air ». Toilette avec cuvette, eau glacée, douche deux fois par semaine, nourriture immangeable, genre omelettes poudre d’œufs. Chapelle et rechapelle, lever aux couleurs (préparations à Saint-Cyr, Navale et Polytechnique). Les pauvres types qui préparent HEC sont surnommés les « épiciers » et considérés comme des débiles mentaux et la lie de la société, ce qui, d’ailleurs, n’est pas faux. Je ne me demande même pas ce que je fais là, j’attends que ça passe.L’heure est grave : la foi s’éteint, la jeunesse est molle, elle commence à critiquer la famille, le travail, la patrie, les valeurs en général, et peut-être même la religion, voire l’existence de Dieu, un comble. L’armée est en danger, comme le souligne le journal de l’école, au titre énergique : Servir. Le Diable rôde, et mes lectures, saisies dans ma chambre, prouvent que je suis un suppôt de Satan. D’autant plus que mes absences réitérées à la chapelle sont vite repérées et dénoncées. Plus grave : je ne vais jamais me confesser, la confession n’étant pas obligatoire, mais insidieusement conseillée. Un esprit fort, donc, et qui serait capable d’être jésuite si la jésuiterie était interdite ou persécutée. Les Jésuites sentent ce genre d’exception : « Vous êtes fait pour nous », me dit le recteur, en tripotant nerveusement le col de mon veston, avant de découvrir, abjection, que je suis allé, avec un ami, cracher sur le monument aux morts (ce monument où le nom d’un autre ami sera un jour écrit, pendant la guerre d’Algérie).
Oui, l’heure est grave, tout se délite, tout nous menace, tout fout le camp. L’Empire français prend l’eau de toutes parts, c’est la chute de Diên Biên Phu (en mai 1954, donc) .
Philippe Sollers, Un vrai roman – Mémoires
Le dimanche, libre du matin au soir : je prends le train pour Paris jusqu’à la gare Saint-Lazare, et alors, là, grande vie jusqu’à 22 heures, restaurant, chasse aux putes, dont l’une me vaudra ma première infection. Enervant, mais pas grave. Eugénie est loin, je me fais à l’idée qu’il faudra désormais en passer par des satisfactions plus triviales. Non que les putes de Paris soient désagréables, au contraire. Je n’en finirais pas de faire leur éloge, et même d’essayer de retrouver cette petite merveille vive de 25 ans (j’en ai 18), travaillant du côté de la Madeleine, et qui me propose à moi, étudiant, de faire le trottoir pour moi, après m’avoir offert une belle cravate. De temps en temps, à l’entrée des hôtels de passe : « Il n’est pas mineur, au moins ? »
C’est allé encore plus loin à Barcelone, dans les derniers feux du Barrio Chino, avec les admirables filles catalanes, les meilleures du monde (leurs grands-mères ont vu passer et agir Picasso). Vamos ! Courage !
Je rentre en courant à l’école, et le lendemain, je rate le « bol d’air » [1]. Bref, un an et demi comme ça, et puis bonsoir, renvoyez-moi comme je vous renvoie, n’en parlons plus, Ad Majorem Dei Gloriam, à moi Joyce, à moi Loyola, à moi Gracián à travers les siècles.Chacun devrait raconter ses expériences, les écrivains, les poètes, les philosophes, les curés, les curés de l’ombre, les politiques, les banquiers, les policiers, les militaires, les péroreurs révolutionnaires, qu’on voie un peu à travers. Montre-moi ton enfance et ton adolescence, je te dirai qui tu es.[…]
….Grass, dites-moi : à 17 ans, qui aviez-vous envie de baiser ? Et vous, Bourdieu, et vous l’abbé Pierre ? Et vous, Staline, Mussolini, Franco, Pétain, Hitler ? Et vous, Bush, Ben Laden ? A 17 ans ? Mais tout est déjà joué, bien sûr, merci, Freud.Philippe Sollers, Un vrai roman – Mémoires
…Je viens de comprendre un point clé, je vais insister. J’écris donc Portrait du joueur, avec deux intentions : mener une lutte de classe à l’envers (apologie de mon enfance bourgeoise à Bordeaux), et publier les lettres érotiques de la jeune femme qui, dans le roman, s’appelle Sophie. Ces lettres sont authentiques, ce que personne n’a voulu croire (surtout pas les experts autoproclamés en érotologie). Eh oui, elles sont réelles, et les jeux qu’elles décrivent ont bel et bien eu lieu dans une discrétion absolue.

Technique d’enfance, donc : on répond à côté, on les endort, on guette leurs départs, on s’empare des maisons, du jardin, du merveilleux silence. La maladie est une alliée constante, on s’en sert pour sécher l’école et rester à l’écart. La société veut vous envoyer ici ou là, vous faire travailler, vous rendre rentable pour elle ? Débrouillez-vous, et ne travaillez jamais que pour vous. Vous voilà averti de la puissance du langage ? Ne l’abandonnez jamais, votre histoire et votre destin sont sur la page, la réalité suivra, c’est un fait. On vous critique, on vous éreinte ? Augmentez la dose. Je ne vais pas, ici, rassembler les articles agressifs, méprisants ou vengeurs dont j’ai été l’objet. Avec le temps, l’effet est gluant, mais cocasse. De quoi n’ai-je pas été traité ? Un ordinateur le dira, en citant les noms, les supports, les intérêts en jeu et les dates. Pas moi.Philippe Sollers, Un vrai roman – Mémoires
Il ne faut jamais renier sa jeunesse (rebelle), et encore moins son enfance (magique). Foi d’enfance, donc, très lumineuse, et amplement justifiée par la secrète et exubérante nature.Philippe Sollers, Un vrai roman – Mémoires
Je fais confiance à toutes mes prières d’enfance, puisque je suis toujours cette enfance postée dans un coin ;
Je veux bien rencontrer à nouveau tous ceux et toutes celles qui m’ont détesté ou aimé, selon leur instinct ou les intérêts de leur propre histoire ;
Je ne pardonne rien, je ne demande pardon à personne, mais je remarque en passant que me haïr porte en général malheur, même s’il faut un certain temps pour l’apprendre ;
Je remonte à nouveau l’escalier étroit de la rue Lhomond pour sonner chez Ponge, qui m’attend, en souriant, pour une conversation sur Lucrèce, et une lecture en commun du De natura rerum ; Je n’oublie pas le geste de Barthes, à la fin de nos dîners au Falstaff, allumant soigneusement son cigare, avant sa soirée solitaire dehors ;Philippe Sollers, Un vrai roman – Mémoires


Quand le « Je me souviens » de Georges Perec devient le « Je veux bien » de Philippe Sollers

La cloche du Temps a sonné, et c’est le moment naturel de se demander si on a vécu comme il fallait, et si, éternel retour, on aimerait revivre de la même façon, à jamais.
Ma réponse est oui, et, pour moi, à l’écart, dans mon île de Ré, les deux lettres RÉ signifient « Retour Eternel ». Retour, pas regret.
On recommence tout, malgré les maladies, les drames, les souffrances, les deuils ?
Oui.
« Quelqu’un qui dira je plus tard... »
Je veux bien repasser par une conception biologique de hasard, un après-midi ou une nuit de mars 1936, épisode que je préfère imaginer spécial ;
Je veux bien revivre ma vie intra-utérine, dans une femme plaisante à la jolie voix, qui rit souvent, et dont je suis le dernier enfant, un garçon après deux filles, la chance ;
Je veux bien tituber à nouveau sous le grand cèdre du jardin, en fermant les yeux quand je passe au soleil ;
Je veux bien subir, à partir de là, la malédiction qui m’entoure, asthme, otites à répétition, mastoïdite, épreuve des poumons profonds et des tympans régulièrement percés, le souffle et l’ouïe, mes amis ;
Je veux bien repasser dans mes vêtements d’enfance, barboteuse jaune idiote (barboteuse !), petits costumes assez chic, école maternelle oubliée, période d’ennui prostré, sauf les dimanches aimantés à l’église ;
Je veux bien faire semblant d’être dans un collège religieux absurde, dont mes deux sœurs viennent me tirer, abruti, à midi et le soir ;
Je veux bien retrouver mon merveilleux lit de malade chronique et défensif, la fièvre, le délire, les chevaux courant sur les murs, les plis des draps transformés en chiffres, la sueur, l’attente, l’épuisement, les opérations brutales, la miraculeuse mise à l’écart de ce monde de fous.
Je veux bien, entre-temps, réentendre des hurlements allemands, des chuchotements anglais, des mots doux espagnols et basques, apprendre que la vie est heurtée, dangereuse, secrète, contradictoire, bloquée, dégagée ;
Je veux bien retrouver la peau de ma mère, de mes tantes, de toutes celles qui, sans le savoir, animalement, m’ont sauvé la vie ;
Je veux bien être de nouveau ce garçon halluciné et indubitablement schizophrène, qui, tantôt malade, tantôt en pleine forme, joue parfois au foot comme ailier droit, apprécié pour ses percées rapides et ses corners au cordeau ;
Je veux bien revivre intensément toutes les soirées de campagne, les matinées interminables, les après-midi sans fin, les soirs qui ne mènent nulle part, les noms de Talence, Pessac, Bègles, Gradignan, Créon, Cayac, les Abatilles, Le Moulleau, le Pyla, bref tous les noms du Sud-Ouest bordelais pleins de mes apparitions furtives, vélo, raquette de tennis, branlettes, passion résineuse, océan, marées, sable, pêche, arbres bourrés d’oiseaux ;
Je veux bien retourner au lycée, faire semblant d’apprendre, et m’échapper dans les vignes, où est le vrai savoir ;
Je veux surtout revivre indéfiniment mon amour pour Eugénie, son arrivée, le monde qui bascule, les premiers baisers dans la bouche avec les langues, changement de langue, précision des gestes, enchantement des jours et des nuits ;
Je veux bien, ô combien, retrouver les jardins, les terrasses, les fusains, les palmiers, le cèdre, le magnolia, le cognassier, les bambous, les massifs, les sapinettes, les hortensias, les lauriers, le lierre (surtout le lierre), les appentis, les greniers, les caves, les garages, les odeurs, les couleurs, les saisons de ce temps-là, temps qui ne passe jamais, femmes parfumées, orangers et citronniers sortis des serres ;
Je veux bien, ensuite, l’exil, la ruine, l’angoisse, l’indécision, et, de nouveau, la maladie, le coma, la peur ; Je veux bien les opérations incessantes d’oreille, le drain dans la tête après la mastoïdite (venez voir cette cicatrice derrière le pavillon droit), l’asthme et ses crises, l’avenir barré mais secrètement ouvert ;
Je veux bien revivre tous les ennuis : la routine familiale, les déjeuners, les dîners, les vacances encadrées (mais on trouve le point de fuite), l’école, la promiscuité, la lourdeur des cours, les examens bidons, la fausse religion fadasse, la laïcité visqueuse et bornée, la pression communiste après la pression fasciste, bref la vengeance générale ouverte ou larvée ;
Je veux bien être traité constamment de « bourgeois né avec une cuillère d’argent dans la bouche » (erreur : pas une, trois), par des types, d’ailleurs sympathiques, qui ne rêvent que d’une seule chose : être ce qu’ils appellent « bourgeois » ;
J
e veux bien, ô combien, revivre ma découverte de la poésie, c’est-à-dire de ma vie elle-même, à travers Baudelaire et Rimbaud, on verra plus tard ;
Je veux bien, encore et encore, du corps d’Eugénie retrouvé à Paris, des nuits avec elle et ses copines espagnoles, anarchistes, gaies, physiques, et de leur extraordinaire tolérance à mon égard, moi, petit étudiant paumé ;
Je veux bien me rasseoir dans des amphithéâtres, écrire en cachette pendant des cours de mathématiques financières, bouffer n’importe quoi dans des restaurants universitaires, marcher sans fin, draguer et surtout lire, encore lire, lire de plus en plus ;
Je veux bien réhabiter toutes mes chambres de cette époque, et, soleil, revivre éternellement ma rencontre avec Dominique, son incroyable beauté, son rire, sa farouche liberté, à laquelle je dois tant ;
Mais je ne veux pas renoncer pour autant à la débauche instructive, putes ardemment poursuivies, certaines devenant des amies et m’amenant dans des lieux nocturnes spécialisés (à l’époque, surtout dans le XVIIe arrondissement de Paris), mélis-mélos échangistes, carnets de croquis pour la vie. J’ai dit qu’il fallait commencer très tôt (22 ans), ensuite ce serait grotesque, d’autant plus que si on est très jeune, c’est presque gratuit ;
Je veux bien me retrouver ensuite dans des hôpitaux militaires, loin de ma civilisation, là-bas, dans l’Est, au moment de la sinistre guerre d’Algérie, où tant de mes amis sont alors estropiés, traumatisés ou tués, pas de pardon pour ces choses ;
Je veux bien mener de front, ensuite, une vie amoureuse, une vie débauchée, et une vie de « littérature d’avant-garde », avec l’histoire de Tel Quel and C°, sérieux et folie ; Je veux surtout retrouver ma table, mes tables, mes cahiers, ma lampe rouge, la nuit, et les grands silences vibrants pendant que les mots s’inscrivent ;
Je veux bien être de nouveau debout, plus ou moins au garde-à-vous, devant des conseils de famille, de discipline ou de réforme militaire, coupable, incapable, condamnable, renvoyez-moi, c’est ça, je vous en prie, renvoyez-moi ;
Je ne reprendrai jamais assez (13-14 ans), en vélo, la route pour le tennis de Chantaco, à Saint-Jean-de-Luz, buvant avidement, après avoir joué, et avant d’aller manger des glaces, un lait-grenadine au comptoir du bar ;
Je ne reprendrai jamais assez une voiture pour le vieux Barcelone, magique bordel d’autrefois, demoiselles d’Avignon de la rue d’Avinyo, Barrio Chino, le Cosmos, tout en vivant, sans contradiction, un amour fou avec Dominique ;
Je ne dirai jamais assez la beauté enfuie du vieux Montparnasse, ses bars, ses nuits, le OK, par exemple, spagghettis à la bolognaise avec vin rosé, à trois heures du matin ;
Et le Rosebud, ah ! le Rosebud, en compagnie de cette éblouissante jeune femme de 25 ans, échappée de sa Bulgarie communiste, beauté, formidable intelligence, travail acharné, nage et discussions à n’en plus finir, quarante ans de mariage, méritant un livre qui pourrait s’appeler très sérieusement, le meilleur, le pire, et encore le meilleur : Du mariage considéré comme un des beaux-arts ;
J e veux bien retraverser le bal des vampires, des névroses, des psychoses, des perversions pour me retrouver chaque fois dans la même situation, en position de lotus sur une pelouse pleine de pâquerettes, le visage baigné de soleil ;
Philippe Sollers, Un vrai roman – Mémoires
Le secret, en amour, c’est que l’autre et vous, même si ce n’est pas le cas, vous êtes connus lorsque vous étiez enfants. Vous êtes des enfants, vous êtes vos enfants. Ensemble, vous condamnez le monde des adultes, auxquels vous ressemblez trop souvent.
— Alors, tout ça, votre jeunesse, vos amours, vos écritures, l’avant-garde, Tel Quel, L’Infini, etc., une simple histoire d’enfance prolongée ?
— Mais oui.
— Vous n’avez donc jamais grandi ?
— Il faut croire.
— Comment voulez-vous qu’on vous prenne au sérieux ?
— Je ne m’y attends pas. Mais je constate que je reste libre dans mon studio libre.
— C’est ça. Et, naturellement, vous allez nous répéter que vous serez lu en 3036 ?
— Bien sûr.
Philippe Sollers, Un vrai roman – Mémoires
Portrait du Joueur (1984)
Portrait du Joueur est l’un des textes les plus directement autobiographiques de Sollers, même s’il reste un « roman » (ou plutôt une autofiction rageuse). Il marque, avec Femmes, un tournant : après la période expérimentale et théorique (Tel Quel, Paradis), Sollers passe à une écriture plus libre, charnelle et ironique, où il se met en scène sans masque excessif. Lorsque l’on me demande par quel livre entrer dans Sollers, c’est ce livre qui me vient à l’esprit : un de ses plus réussis et accessibles.
Le récit est construit autour d’un narrateur (« je ») qui revient à Bordeaux, dans les lieux de son enfance. Il s’installe dans une chartreuse (maison de campagne) pour faire le point sur sa vie. Le livre alterne : souvenirs d’enfance et de jeunesse, réflexions philosophiques, littéraires et politiques, scènes érotiques et correspondances (notamment avec une jeune femme nommée Sophie/Joan, figure de la jeunesse et du désir), fragments de journal, lettres, scénarios.
Le style est débridé : phrases courtes, incisives, parfois lyriques, souvent provocantes. Sollers joue avec les registres (vulgarité assumée, élégance classique, ironie mordante).
Ouverture du livre (le refuge bordelais)

Je lève les yeux. Mon refuge est parfait. Chambre et jardin. Les hauts acacias remuent doucement devant moi. Je sens les vignes tout autour, à cent mètres, comme un océan sanguin. C’est la fin de l’après-midi, le moment où le raisin chauffe une dernière fois sous le soleil fluide. J’ai donc fini par revenir ici. Après tout ce temps. Chez moi, en somme. Ou presque. L’une de mes sœurs m’a prêté la maison… Ni ferme, ni manoir, ni château ; “chartreuse”, ils appellent ça, repos, chasse, vendanges… Avec son drôle de nom musical anglais : Dowland… Je suis arrivé en voiture il y a deux heures… J’ai pris un bain, j’ai mis mon smoking pour moi seul, je me suis installé sous la glycine, pieds nus… Premier whisky, cigarettes… J’ai sorti ma machine à écrire, mon revolver, mes papiers : dossiers, lettres, cahiers et carnets… Vérifié si les malles étaient là, celles que j’ai demandé à Laure de me garder… Oui, deux grosses caisses remplies à craquer. Notre enfance aussi est tassée dedans, je suis sûr qu’elle n’a jamais jeté un coup d’œil…
Philippe Sollers, Portrait du Joueur
Ce début pose immédiatement le décor : sensualité de la nature girondine, luxe discret, retour sur soi, et déjà la présence des malles de l’enfance. Le rythme haché renforce l’impression de présence immédiate.
Une scène revient parfois me réveiller en sursaut... Météore... Je suis dans mon berceau, sans doute, près de leur lit... Je sens mon visage arraché par un bruit de meurtre... Décollation, explosion... Ce moment semble enfoncé dans les bombardements aériens de l’époque, chasseurs, DCA, fusées éclairantes... Enfance de guerre... Naissance dans le feu ambiant...
Bon, je vais terminer ma visite par l’église... Sur la route d’Espagne... Notre-Dame-de-Grâce, ou quelque chose comme ça... Vierge miraculeuse... Cernée, maintenant, par une cité ouvrière... Square Jean-Jaurès... Avenue Lénine... Rue Paul-Éluard... Salvador-Allende... Cachin... Thorez... Joliot-Curie... Baptême, là... Fin 1936... Date religieuse... Légende... Comme 1789... 1871... 1917... 1968... Pauvre église, style fin dix-neuvième, bien laide, bien n’importe quoi... Je regarde les vitraux sales, les murs gris... Bénitier sec, pas une goutte... J’essaye de me souvenir des messes, des sermons, confessions, communions, chemins de croix, processions. Théâtre intime... Cierges... Chorale... Orgue... On dirait que tout a été englouti sans laisser de traces... Ça doit pourtant fonctionner encore... Services réguliers, mariages, enterrements...
Philippe Sollers, Portrait du Joueur

Elle arrive, elle attaque. Tout de suite. Et branle, et suce, et finit par faire bander, et se l’introduit vite, là, comme un bon hot dog, un savoureux croque-monsieur, une bielle d’huile vitale dans son con palpitant qui chauffe. […] On descend, on va dans ma chambre… On s’allonge sur le lit… Je lui ai plu tout de suite…[…] Elle me mange le cou, l’oreille… Elle s’assoit sur moi…
Je comprends que son petit ami l’apprécie, mais après tout il pourrait peut-être revenir, jouer de la barre de fer ou du canif ?… Je me lève, je lui montre mon Browning chargé… Elle crie, mais ça la rapproche un peu plus…
Philippe Sollers, Portrait du Joueur
Les lettres de Sophie (extraits)

Sophie est le personnage féminin le plus important du livre : une jeune médecin suisse de 28 ans, intelligente, volontaire et subversive. Sophie envoie des lettres où elle décrit minutieusement des mises en scène érotiques que le narrateur doit suivre à la lettre. C’est une « communication exclusivement physique » à travers le langage, un théâtre du désir où le contrôle et la soumission s’inversent sans cesse.
Le ton est cru, direct, sans voile, en même temps que teinté d’ironie et d’intelligence. Le sexe n’est pas seulement corporel : il est verbal, mental, ludique (« cogitation sexuelle »)..
IX. – « Chéri, Vous m’ouvrirez la porte débraguetté pour que je puisse évaluer votre queue dans l’instant.
Vous préparerez ma blouse. Vous savez ce qui vous attend : un long et minutieux examen de votre bite. Je vous dénuderai et vous vous laisserez tâter comme un porc innocent et joyeux.
Tu me baiseras docilement ; tu éjaculeras sur ces mots : “Finissez-moi.”
Mange salement au déjeuner. Pense que je te surveille et que tu te prépares à ta tâche : foutre une salope vicieuse.
Que tes couilles gémissent en m’attendant.Sophie.
Philippe Sollers, Portrait du Joueur
Genève, dimanche 18 heures.
« Il me semble que vous devriez m’obliger à faire un compte rendu précis des scènes que nous vivons. Rappelez-le-moi. Je vous en prie. Que je sente cette contrainte délicieuse peser sur moi. Ce “nous” que j’utilise est d’ailleurs de pure convention : je vous aime trop, et trop élégamment, pour qu’un “nous” puisse se glisser dans l’amour que je vous porte. J’éprouve ce bonheur constant : j’ai envie de vous sucer, toujours. Je vous désire. Je vous aime de bander pour moi. Comme je m’aime de mouiller pour vous, toujours. Savez-vous que je pourrais me purifier de me faire baiser avant de vous voir ? D’où l’intérêt de l’idée du bordel pour femmes. Je rêve que je pourrais m’y rendre en toute fin d’après-midi. Quand la rage vous prend d’être abîmée en dessous. Cette excitation admirable qui vous envahit vers six heures. Cet ennui que l’on pressent. Cette nécessité de se faire foutre pour pouvoir supporter la soirée qui n’en finira pas. Penser aux actes sales qui viennent d’être accomplis alors qu’on a repris son rôle de maîtresse de maison.
Il suffit avec un peu d’audace de se préparer rapidement : douche nerveuse, remaquillage, parfum, vêtements. Et allez ! Un ensemble de soie vous attend, beau, raffiné, repassé. Fait pour être froissé, maculé, dépensé. Un chèque, et tout est possible. Imaginer ce mépris qui tombe sur vous : ce gigolo qui vous attend en fumant et en regardant sa montre. Cette tête d’inconnu dont on se fout. Sa queue, c’est tout ce qu’on lui demande. De vous enculer pour oublier celui qu’on aime et qui n’est pas là, à l’instant précis où il faudrait. Voyez, mon cher amour, que je ne vous cache rien ! Encore faudrait-il que ce gigolo sache se taire. Ne pas gâcher mon désir si difficile par des mots stupides. La moindre intonation “à côté” me glace et me révulse. Qu’il se taise et qu’il soit masqué. Car comment pourrais-je supporter un regard qui ne soit pas le vôtre ? Les femmes, hélas, ont besoin de se mesurer à l’intelligence d’un regard. D’où leur mélancolie. Je vous aime, chéri. J’ai hâte de laisser le monde disparaître. Je peux faire défiler les saisons, les fêtes, mes peurs, mon angoisse, mon enfance, mon attente. J’abolis tout, en vous avalant. Je suis dans l’instant. Je vous aime.Sophie.
Pensez que cette lettre sera dans mon sac cet après-midi. J’ai un rendez-vous de travail avant de vous voir. Pensez au décalage insensé entre les propos que je tiendrai et cette lettre silencieuse, cachée dans mon sac... Pensez encore, rapidement, à la fraîcheur des actes sales. » Il est six heures et demie. On s’est donné rendez-vous au bar du Plaza, Sophie me donne sa lettre. Je la lis devant elle. Elle aime regarder de biais mon visage sous le choc des mots. Il y a, chaque fois, un mot vers lequel tous les autres se dirigent et se pressent, un mot-clé, un mot-aimant, un mot-diamant. Pas forcément le plus obscène, au contraire. Maintenant, là, tout de suite, c’est fraîcheur. Je lui rends sa lettre. Elle la remet lentement dans son sac de lézard. Elle sait que je regarde ses mains, à présent, ses doigts, ses ongles, son vernis à ongles, comme s’il s’agissait de syllabes vivantes, vibrantes. Elle sait que j’imagine qu’elle touche le papier comme elle touche mon sexe. Elle ressort la lettre, la parcourt du regard, la plie, la range à nouveau, avec beaucoup d’attention, au milieu d’autres documents, des ordonnances peut-être, avec son nom imprimé en haut à gauche : Sophie Richter. Et la suite, Facultés de Paris et Genève... Elle tire la fermeture Éclair... Se redresse légèrement... Je la sens frémir et bouger ses fesses, frisson des cuisses et des seins, rosée froide vaporisée soudain de l’intérieur sur sa peau... Je lui demande si elle mouille. Paupières oui. Petite tache, là, en bas, grisée sur soie blanche...
Bien, on parle d’autre chose, à présent. On ne peut pas se voir aujourd’hui. Lundi prochain, donc. Elle va déchirer sa lettre tout à l’heure, à l’aéroport. Juste avant de s’embarquer. Légère bombe en morceaux dans une corbeille... Au milieu de la foule affairée des salles, des couloirs, des escaliers roulants... Avant de passer la douane et la radiographie de sa valise, de son sac... Flocons de papier... Combien de scénarios discrets, comme ça, au même moment, derrière l’information officielle ? Dans les replis des circuits ? Dans les téléphones ? Les enveloppes ? Les regards codés ? Les pieds sous les tables ? Les chèques ? Les images instantanées ? Les chiottes ? Où en est l’insubordination générale, persistante, acide, cachée, fragile, sans cesse renouvelée, changeant de voix, de corps, d’organes, d’écriture, de visages, de masques, de langues, d’inventions tordues, de secrets ? Bon. Résumons. Que se passait-il à cette époque ? Oui, oui, mais encore ? Le reste ? Même pas les coulisses, non, mais les coulisses des coulisses, la végétation profonde des têtes, des muscles, des échos... La bande sexuelle furtive... La mémoire vive, effaçable.. L’ordinateur non programmable... Chargé à la main... Encre nerveuse... Little Blue...
Même pas l’envers de l’histoire contemporaine, donc, ni de l’histoire tout court, mais l’envers de cet envers, l’inavouable englouti, les vrais gémissements et les cris... Rien. Il ne reste rien. On ne sait rien. Presque rien…
Philippe Sollers, [Portrait du Joueur ]
Nota : Roman ou fiction ? VOIR ICI (entretien de Jacques Henric avec Sophie)
[1] la séance de gymnastique matinale
ABECEDAIRE SOLLERSIEN
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