4 5

  Sur et autour de Sollers
vous etes ici : Accueil » DICTIONNAIRE SOLLERSIEN » "P" comme Ponge (Francis)
  • > DICTIONNAIRE SOLLERSIEN
"P" comme Ponge (Francis)

Abécédaire sollersien

D 19 juin 2026     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Ponge (Francis)

Extrait d’Abécédaire sollersien (work in progress)

P A R T I E 1

Au croisement de la poésie moderne et de la théorie littéraire, la relation entre Francis Ponge et le jeune Philippe Sollers à la fin des années 1950 et durant les années 1960 est fondamentale. Ponge est souvent qualifié de « père spirituel » ou de « figure tutélaire » de la revue d’avant-garde Tel Quel (fondée par Sollers en 1960), avant que des fractures idéologiques ne les séparent après Mai 68.
Dans une première partie, nous vous contons comment s’est forgée cette aventure littéraire, cette filiation, et comment elle s’illustre dans leurs œuvres et échanges.
Dans une deuxième partie nous nous posons la question :"quel écho aujourd’hui ?" en laissant la parole à un jeune agrégé de Lettres modernes : Najib ALLIOUI.

Pourquoi Ponge est le « père spirituel » de Tel Quel

Pour la jeune garde de Tel Quel, Francis Ponge incarne la rupture radicale avec le lyrisme traditionnel et l’engagement purement politique à la Sartre. Il apporte une nouvelle vision de la littérature centrée sur le langage lui-même.

Le refus du dualisme et du lyrisme : Ponge ne cherche pas à chanter ses sentiments, mais à regarder les objets « tel quel ». Dans son essai de 1960 consacré au poète, Sollers salue chez Ponge le « non-dualisme entre matière et esprit » et définit son écriture comme une exigence à la fois « la plus matérialiste et la plus spirituelle ».

La primauté du texte et du langage : Pour Tel Quel, la littérature est d’abord une pratique textuelle. Ponge, en publiant non seulement ses poèmes mais aussi ses « brouillons acharnés » (comme dans La Fabrique du pré), montre l’écriture en train de se faire. Il fait de chaque texte « une allégorie de la parole et de la création poétique son temps. En préférant la prose factuelle au vers, Ponge redéfinit l’avant-garde. Dès le premier numéro de Tel Quel, Sollers lui offre une place de choix et un soutien inconditionnel.

Une relation fusionnelle à travers les œuvres et les textes


GIF L’essai fondateur : Francis Ponge par Philippe Sollers (1960)

À seulement 24 ans, Sollers publie une monographie cruciale sur Ponge dans la célèbre collection « Poètes d’aujourd’hui ». C’est une consécration critique pour l’aîné, orchestrée par le cadet. Sollers y écrit notamment pour souligner la singularité de l’auteur du Parti pris des choses :
« L’œuvre de Ponge est complexe et justement difficile par sa singulière clarté. »
Il y théorise le fait que chez Ponge, il n’y a pas « de séparation bien nette entre prose et poésie, théorie et pratique ». Cette hybridation devient le mot d’ordre esthétique de Tel Quel.

Nota : Accueilli dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » en 1963, ce livre est la première monographie consacrée à Francis Ponge.
Une rupture, une dizaine d’années plus tard, entre les deux écrivains en avait empêché, jusqu’’en 2001 ; la réédition ( soit près de quarante ans après l’édition initiale).


GIF Les Entretiens de Francis Ponge avec Philippe Sollers (1967)

À propos de la série

En 1967, les deux hommes enregistrent pour la radio une série d’entretiens (publiés ensuite en volume au Seuil). Sollers, alors âgé de 31 ans et déjà lauréat du prix Médicis pour Le Parc, interroge Ponge avec la déférence d’un disciple, tout en poussant le poète à expliciter sa méthode matérialiste.
Dans ces échanges, Ponge explicite sa posture face au monde, que Tel Quel érige en dogme : substituer à la métaphysique une physique du langage, une observation scrupuleuse des mots et des choses.

Ce sont douze épisodes qui fabriquent un des modèles du genre : Francis Ponge répond aux questions de Philippe Sollers, donnant naissance, en France, aux entretiens radiophoniques entre deux écrivains. Il s’agit pour Francis Ponge d’éclairer son travail par la parole, comme il le fait depuis des décennies lors de conférences et lors de ses cours à l’Alliance Française de Paris et de conférences à travers l’Europe d’après-guerre. Il s’agit aussi pour Philippe Sollers, face à un de ses maîtres, de mettre ses théories au travail — théories qu’il expose alors dans la revue Tel Quel, qu’il a fondée en 1960.

Francis Ponge n’est pas un poète

À quelques encablures de Mai-68, toutes les étiquettes qui peuvent être décollées le sont. Francis Ponge, né en 1899, rejette ici celle de "poète" : il préfère se considérer comme un travailleur de la langue. Son œuvre, et ses propos dans ces entretiens, se caractérisent par une volonté de modifier le "langage commun", qu’il perçoit comme inadéquat pour décrire le monde tel qu’il est réellement. Ponge le dit très clairement : il écrit non pas pour embellir le langage, mais pour en créer un autre.

Le concept de "matérialisme sémantique" se trouve d’ailleurs au cœur de sa démarche, où les mots sont envisagés comme des réalités concrètes, chargées d’histoire et de sens. À travers l’analyse minutieuse de mots simples comme "pré" ou dans des textes comme "L’Huître", Ponge dévoile leur richesse sémantique et symbolique profonde. Pour lui, un texte idéal porterait toutes les significations qu’un mot a eues au cours de son histoire, créant ainsi une densité sémantique matérielle et concrète. Dans ces douze entretiens, il lit d’ailleurs quelques-uns de ces textes et les analyse, point par point, au micro.

L’objeu et l’objoie : des concepts qui font fonctionner le langage

Ponge forge le concept d’"objeu", néologisme issu des mots "objet" et "jeu". L’objeu désigne un fonctionnement textuel inédit où l’objet lui-même est exclu du texte, tandis que le langage persiste. Le sujet écrivant tendant à disparaître derrière le texte, ce dernier offre alors une vision du monde conçu comme une horlogerie ou un fonctionnement sériel. Cette notion est notamment explorée dans le texte Le Soleil.

Dans le prolongement de cette idée, Ponge introduit aussi le concept de l’"objoie", néologisme ici issu des mots "objet" et "joie". Ce concept est travaillé dans le texte Le Savon, que Ponge lit et analyse au micro, avec Philippe Sollers qui se met, pour une meilleure compréhension, à la place de l’étudiant.

L’écriture, une démarche scientifique

Ponge s’intéresse de très près aux avancées des sciences humaines et de la linguistique. Il s’inspire également des sciences fondamentales. Il considère même la poésie comme la science par excellence. Cette démarche s’inscrit dans sa volonté de fonder ce qu’il appelle ici "une nouvelle rhétorique", d’abord en rupture avec la poésie subjective, puis en lien avec les sciences humaines.

Les fondateurs de cette nouvelle rhétorique ? Lautréamont, Mallarmé et Rimbaud pour leur travail en prose. Ponge y voye une rupture décisive avec la poésie traditionnelle. Il est très souvent question de ces auteurs ici, et Sollers, qui les connait également, utilise ces entretiens pour, parfois, les tourner comme des micro-conférences.

Francis Ponge et sa vie

Dans ces douze entretiens, Francis Ponge ne s’étend pas sur sa biographie. Il cherche à éviter l’anecdotique, mais on distingue, dans les épisodes qui racontent son travail de manière chronologique, plusieurs phases qui sont comme autant de paliers à rapprocher de son travail d’écriture.

L’enfance méditerranéenne de Ponge, d’abord : elle a une influence significative sur sa sensibilité et son rapport à la langue, notamment son goût pour le latin et la recherche d’une certaine densité dans les mots. Le surréalisme, ensuite : bien qu’ayant été un temps intéressé par le surréalisme, Ponge s’en éloigne rapidement après la Seconde Guerre mondiale, préférant une approche plus "secrète" et élaborée de l’écriture, qu’il conçoit comme la fabrication d’une "bombe".

La peinture enfin : son intérêt pour la pratique de la peinture et les arts picturaux est notable. Il les relie à son travail d’écriture et voie en eux une forme d’expression comparable à un travail scientifique. Il considère d’ailleurs les peintres Picasso et Braque comme des figures majeures de ce qu’il appelle "l’offensive intellectuelle" — dans un vocabulaire que l’on retrouve d’ailleurs plus tard chez Philippe Sollers avec sa "guerre du goût".

Crédit : Les entreitiens sur France Culture

VOIR AUSSI sur pileface :
Les entretiens Francis Ponge/Philippe Sollers (version intégrale)


GIF La Correspondance (1957-1982) : Du respect à la rupture

Publiée chez Gallimard en juin 2023, leur correspondance montre le glissement progressif des rôles. Au départ, Sollers est le cadet émerveillé face à un maître bienveillant qui favorise son ascension. Lettre après lettre, ils partagent la conviction commune de mener une révolution littéraire.


le livre sur amazon.fr

• Éditeur ‏ : ‎ GALLIMARD
• Date de publication ‏ : ‎ 29 juin 2023
• Nombre de pages ‏ : ‎ 528 pages

Il a suffi qu’un jour de mars 1957 Philippe Joyaux aille écouter Francis Ponge enseigner la langue et la littérature françaises à des étudiants étrangers pour que débute une longue amitié faite d’admiration, d’affection et de complicité critique. Près de quinze années durant, le poète apportera son plus fidèle soutien à Philippe Sollers, révélation littéraire de la fin des années 1950, ainsi qu’à sa revue Tel Quel, créée en 1960. L’auteur du Parc servira son aîné avec le sentiment que l’œuvre de ce dernier incarnait l’esprit de la littérature telle qu’il la concevait — émancipée d’un certain idéalisme poétique, attachée au travail jouissif sur la matérialité de la langue et conçue comme une expérience proprement essentielle. L’un et l’autre étaient pareillement convaincus qu’il leur fallait à la fois former leur œuvre et le public qui la lirait — en somme, "créer leur école" contre une adversité entretenue et vécue avec la même intensité. Aussi cette correspondance dessine-t-elle toute une cartographie du monde revuiste et éditorial des années 1957 à 1974. Des divergences politiques — sans que ce soit là le seul sujet de discorde — ont peu à peu éloigné les deux hommes à partir des événements de 1968. Mais leur grande proximité aura fait date, dans une autre histoire.

Mathieu Lindon dans Libération du 13 juillet 2023, intitule sa critique : « Ponge-Sollers. Le mûr et le jeune » avec ce chapeau :

Ils se lient en 1957 alors que Sollers à 21 ans et s’appelle encore Joyaux. L’auteur du « Parti pris des choses » a 58 ans et ne se sent pas assez reconnu. « Tel Quel » va y remédier. Parution de leur « Correspondance ».

LIENS

« CORRESPONDANCE »
sur le site de Philippe Sollers

VOIR AUSSI SUR PILEFACE :
Philippe Sollers et Francis Ponge, "Correspondance 1957-1982" (Gallimard)
Correspondance Ponge-Sollers
Les entretiens Francis Ponge/Philippe Sollers et la Correspondance
Entre Francis Ponge et Philippe Sollers, une correspondance qui se lit comme un feuilleton


GIF Francis Ponge, Philippe Sollers : parce que c’étaient eux

(ART PRESS 514)


art press 514, octobre 2023.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Francis Ponge ( Ph. André Bonin).
Zoom : cliquez sur l’image
.

En mars 1957, Philippe Joyaux n’est pas encore Philippe Sollers, disparu le 5 mai dernier. Il a 20 ans et déjà une solide culture littéraire et philosophique. Voilà qu’il se rend, boulevard Raspail, à Paris, à l’Alliance française afin d’écouter l’auteur de Proêmes (1948) enseigner la langue et la littérature françaises à des étrangers. Une longue amitié naît, tissée d’admiration, filée de respect. En juin 1966, Sollers écrira à son aîné : « Je pense à vous comme au seul ami que j’ai, au point où l’amitié se fait parenté. » 38 ans séparent les deux hommes mais un certain « esprit de la littérature », absolument dégagé d’un quelconque idéalisme poétique, les rassemble : complicité immédiate, proximité automatique. Parce que c’était Ponge, parce que c’était Joyaux (un an plus tard, Sollers), parce que surtout une poétique leur est commune d’emblée. Une seule visée : la matérialité de la langue. Transformer la littérature et ses pratiques ! Bousculer le « bordel mondano-littéraire ». Et il y a du travail.
[.. .]
Vincent Roy, art press 514, octobre 2023
L’intégrale ICI

Le point de rupture : L’idéologie et la politique

Si Ponge est le père spirituel de la première phase de Tel Quel (esthétique et formaliste), les événements de Mai 1968 vont définitivement briser cette unité.
Tel Quel s’oriente vers un engagement politique radical, épousant le communisme puis un maoïsme bruyant. Face à cela, Francis Ponge — issu d’un parcours complexe (ancien résistant, ancien membre du PCF) — affiche à cette époque des positions résolument gaullistes.

Sollers ressentira un « net agacement » devant les positions politiques de son ancien mentor, précipitant l’éloignement progressif des deux hommes. Malgré cette rupture politique à la fin des années 1960, la relecture textuelle et matérialiste de Ponge par Sollers est restée l’un des actes critiques les plus puissants de l’histoire de la revue.
Pour résumer : l’expression "père spirituel" n’est pas une formule vague, c’est littéralement ainsi que Tel Quel a désigné Francis Ponge dès la fondation de la revue, en mars 1960. Cette filiation se construit en plusieurs temps et repose sur des bases à la fois biographiques, théoriques et stratégiques, avant de se rompre bruyamment au début des années 1970.

Ponge dans « Un vrai roman »

Je vais voir Ponge chez lui, rue Lhomond, près du Panthéon, au moins une fois par semaine. Sa solitude est alors terrible, sa pauvreté matérielle visible. Là-dessus, une fierté et une ténacité radieuse, quelque chose de radical et d’aristocratique, dans le genre « tout le monde a tort sauf moi, on s’en rendra compte un jour ». J’arrivais, je m’asseyais en face de lui dans son petit bureau décoré par Dubuffet, j’avais des questions, il parlait, je le relançais. J’ai fait ce que j’ai pu pour lui par la suite : invitation d’un mois à l’île de Ré, conférence à la Sorbonne, envoi de caisses de vin de Bordeaux, obtention d’un maigre salaire dans le budget de la revue « Tel Quel » (il figure en tête du premier numéro), livre d’entretiens d’abord diffusés à la radio, etc. J’apporte un électrophone et on écoute du Rameau, et encore du Rameau (c’est son musicien préféré). Ponge, à ce moment-là, est très isolé : mal vu par Aragon en tant qu’ancien communiste non stalinien, tenu en lisière par Paulhan (malgré leur grande proximité), laissé de côté par Sartre, après son essai retentissant sur lui dans « Situations I ». Il est donc encore loin de l’édition de ses oeuvres complètes et de la Pléiade, mais le temps fait tout, on le sait. Jusqu’en 1968, idylle. Ensuite, on s’énerve, moi surtout. Raisons apparemment politiques, mais en réalité littéraires (Malherbe, sans doute, mais n’exagérons rien) et métaphysiques (le matérialisme de Lucrèce, pourquoi pas, mais pas sur fond de puritanisme protestant). De façon pénible et cocasse, la rupture se produit apparemment sur Braque (texte critique de Marcelin Pleynet, privilégiant Freud), mais aussi (rebonjour Freud) à cause de mon mariage (sa propre fille est alors à remarier). Il y a, de part et d’autre, des insultes idiotes. A mon avis, à oublier.

J’ai beaucoup aimé et admiré Ponge, et la réciproque aura été vraie. Je ne vais pas citer ici les dédicaces super-élogieuses de ses livres. Les historiens le feront un jour, c’est leur métier.


Philippe Sollers,
Un vrai roman

Hommage de Philippe Sollers à Francis Ponge à l’occasion de son décès

LE MONDE du 09-08-88
par Philippe Sollers

GIF La société du génie

Francis Ponge

Je revois le moment de ma première lecture de Ponge, à quinze ans, dans une étude du soir surchauffée, au hasard d’une anthologie de la poésie française. Quelque chose d’autre, de vraiment autre, se passait soudain sur la page. Poésie ? Non. Un escargot ! Prose ? Non plus, à cause de cette drôle de reptation des mots en train de devenir plus concrets que l’escargot lui-même. J’avais l’impression d’une hallucination à l’envers. Je venais de lire les surréalistes, et le retour à la pluie, au cageot, à l’orange, à l’huitre, jouait comme une passe de désenvoûtement. Quelques années plus tard, autre hasard : j’habitais boulevard Raspail, en face de l’Alliance Française. Des conférences de littérature étaient annoncées : Francis Ponge. Il n’y avait qu’à traverser la rue. C’est donc là que j’ai rencontré, entendu, avec deux ou trois amis (on allait vers la fondation de Tel Quel), au milieu d’étudiants étrangers qui ne connaissaient sans doute pas leur chance, un des plus grands poètes français. Un jour, il s’est mis à lire les Hirondelles. C’était inouï.

Nous sommes vite devenus amis, je repense aux heures de conversations chez lui, rue Lhomond. Ponge, à l’époque, était très seul, pauvre, son souci était celui de la transmission, le moment des "œuvres complètes" était loin, il craignait d’avoir travaillé pour l’ombre. Et en même temps, très sûr de lui, "tremblement de certitude". J’ai été heureux de publier certains de ses plus beaux textes, l’Asparagus
[…]
Je pense que, pour son tombeau, Ponge eût aimé de la musique : celle de Rameau. Rameau : " L’artiste au monde qui m’intéresse le plus profondément. " (La Société du génie). " C’est la fronde du dix-huitième siècle français qui a lancé, dans l’éther intersidéral, ce caillou. ".

Cher Francis Ponge, j’ai été frondeur à vos côtés lorsque cela était nécessaire, nous avons écouté ensemble les attaques rythmées de Rameau, je vous laisse donc la parole, que vous me permettrez simplement, selon la tradition, de ratifier : " On allait, à travers Rameau et sa merveilleuse rigueur dans la sensualité harmoponique, — vers Fragonard, vers Sade, vers ce Mariage de Figaro où, dès les premières scènes, grâce au travesti de Chérubin, l’on se trouve porté en pleine saison paroxystique du libertin et du libertaire à la fois. "

Ainsi soit-il.

Philippe Sollers, Le Monde du 09-08-88 (extrait)

L’intégrale :
sur le site de Pilippe Sollers
sur pileface : "Francis Ponge tel quel"


P A R T I E 2

Le couple Ponge-Sollers vu par un jeune agrégé de Littérature moderne d’aujourd’hui


Francis Ponge et Philippe Sollers

GIF Philippe Sollers lecteur de Francis Ponge : une leçon exigeante de littérature

Par Najib ALLIOUI
15 Jun 2026

JPEG - 11.4 ko
Najib Allioui

Dans un texte consacré à l’ouvrage Francis Ponge de Philippe Sollers, Najib Allioui explore la conception exigeante de la littérature défendue par l’écrivain français. À travers sa lecture de Ponge, Sollers affirme la primauté du langage, de la parole et du travail d’écriture face aux logiques de communication, aux institutions littéraires et aux succès éditoriaux de masse.

Accueilli dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » en 1963 et édité par Seghers en 2001, Francis Ponge de Philippe Sollers est un des beaux textes que j’ai relu cette année. J’ai découvert ce texte pour la première fois alors que je venais d’entamer mes études en littérature française et il faut bien reconnaître que ce fut pour moi une découverte précieuse de telle manière que je retrouve chez Sollers cette finesse littéraire, cette ambition permettant d’aller, humblement, plus loin que les autres, ce questionnement basique sur ce qu’écrire veut dire, sur ce que réussir signifie. En grand lecteur de Nietzsche, Sollers est parfaitement convaincu qu’on ne pouvait écrire que lorsqu’on est capable d’agir, dans l’acception littéraire. Nietzsche, ce génie qui a pensé le ressentiment dans tous ses infimes détails, ce cancer grave et ennemi de l’homme, distingue entre l’action et la réaction, en accordant au maître le talent d’agir et d’aimer, tandis que l’esclave est doué de réaction et de vengeance.

Nous avons là la leçon première de l’écriture, celle-ci nécessitant plutôt la passion que l’intelligence. A partir de Ponge, Sollers nous fait comprendre en quoi demeure la mission littéraire ; elle n’est pas pour lui affaire

d’engagement politique, mais affaire de langage et de parole. Pour y voir clair, j’invite les passionnés de la littérature à regarder la vidéo où Sollers, invité de Léa Salamé, se moquait terriblement de Michel Houellebecq (Léa Salamé, Stupéfiant) Entre autres, je citerai comment il le définit, ironiquement : « Michel Houellebecq est le romancier de la liquéfaction française ! ». Ou encore : « Un agronome super intelligent qui a compris son époque ! ». C’est dire que Sollers sait par-dessus tout qu’écrire est très difficile, que c’est quelque chose de très sérieux, contrairement à ce qu’on pourrait croire. Ce n’est donc pas un hasard que Sollers ait été probablement le seul à rire de ce qu’écrit Houellebecq, quand par exemple un Yann Moix le qualifie de génie. Bref, les arguments des bestsellers, on les connaît, ils vous diront qu’ils se vendent beaucoup mieux que Sollers, donc, ils ont plus de talent. Bagatelles ! Car la réponse de Sollers, l’auteur de La France moisie, est tout simplement celle d’un insoumis, non pas au sens politique, mais dans un sens littéraire, au sens où l’incarnait parfaitement Voltaire, l’idole de Sollers.

Il faudra l’écouter répondre on ne peut plus railleusement lorsqu’il est interrogé par Patrick Cohen sur l’Académie française et sur Alain Fienkielkraut :
« Le débat, c’est la routine. Vous avez entendu déjà le même débat. On s’ennuie. Moi je suis là pour affirmer quelque chose, c’est-à-dire la littérature et la Grande Littérature, et non pas la communication falsifiée. Les gens communiquent, ils ne voient plus qu’ils ont un arbre devant eux. La mémoire n’est plus entraînée, or, si vous n’entraînez pas la mémoire, elle devient très fragile et très passive » (France Inter)

Sollers est inclassable, il est l’antidote même de l’intellectuel forcené, le code génétique de la pensée littéraire, étant d’instinct insoumise. Il n’aime pas les institutions, et l’Académie française lui répugne. Il ironise également sur les prix Goncourt considéré par lui comme incarner la misère de notre temps :

« La France est un pays d’institutions : vous avez l’Académie française, vous avez l’Académie Goncourt, vous avez la remise des prix littéraires. Et tous les ans c’est la même chose, c’est la routine » (entretien avec Augustin Trapenard).

Permettez-moi, après Sollers, de mettre Michel Onfray, Alain Finkielkraut et Eric Zemmour dans le même sac des écrivains à la Houellebecq (mais la liste est longue, et le lecteur saura identifier les réactionnaires de notre époque) se gargarisant d’avoir écrit des livres, incapables pourtant de distinguer entre le métier de l’écrivain et de l’intellectuel. Face à cela, Sollers n’avait qu’un seul mot à dire : « Je ne suis pas intellectuel, je suis écrivain ! ».

Voilà ce qui est fascinant chez Sollers, c’est qu’il a été capable d’écrire de manière sardonique et insupportable. Autre leçon, au passage, transmise par Sollers à son époque, laxiste, exhibitionniste et malheureuse : les gens ne veulent pas qu’on les critique, donc, ils arrêtent d’avancer. Dans le même sens, c’est Edgar Morin qui disait qu’en étant pessimiste, il se peut qu’on ait de bonnes surprises et en étant optimiste, on risque de s’attendre aux mauvaises surprises !

Dans cette monographie où il parle de Ponge, Sollers, d’une certaine manière, parle de lui-même, sinon, du moins, il nous dit comment il conçoit la littérature, à partir de la poésie de Ponge. Lire Ponge, c’est quelque part lire Sollers et vice versa.
En revanche, il y a un point qui mérite d’être soulevé, mentionné par l’éditeur, à savoir qu’un désaccord total, d’ordre politique, s’est creusé entre Sollers et Ponge qui est visible dans les entretiens à France Culture en 1970. Sollers semble être du côté de l’extrême gauche, Ponge assume son conservatisme. Mais peu importe, en tout cas, car nous sommes, en ce qui nous concerne, intéressé par le côté esthétique.

En effet, à travers cette présentation et anthologie consacrées à Ponge, Sollers, au-delà de tout désaccord politique, de toute réaction, dirais-je, nous révèle un Ponge poète, ce dernier étant lecteur assidu des grands classiques. Le souci pour le détail, n’est-ce pas ce qui définit Ponge ? Sollers le repère dès les premières lignes de sa monographie :

« (…)l’existence est remise en question à chaque instant, à chaque texte, à chaque paragraphe, à chaque phrase, à chaque mot. Car c’est bien là ce qui m’arrête chez Ponge. Le détail y est devenu comme universel ».

Encore, Ponge est inclassable, et il est hors de question de chercher à y mettre des étiquettes. Preuve en est que, même le nom de poète, par lequel on le désignait, s’y refusait. Une telle qualification passerait pour lui pour une flatterie ou une célébrité susceptibles de mettre à mort son génie créatif. C’est que Ponge suggère des questions simples et complexes : qu’est-ce qu’être poète ?
Sollers choisit de commencer par évoquer deux poèmes au début de son anthologie, soit « Pluie » et « Le galet ». Une des singularités de sa poésie, dit Sollers, est la retenue qui saisit le lecteur. Dans les deux poèmes, les phrases sont polies et solides et elles ne nous lâchent pas. Elles vont nous prendre comme on prendrait la parole. Dans le même ordre d’idées, la place des mots et de la ponctuation, précise Sollers, « ont une vie interne très active ».

Comme un grand peintre, c’est moins l’objet qui est peint qu’une idée de l’objet, celle du poète désormais. Ponge s’assigne pour tâche un travail dur, celui de peindre avec les mots. Autrement dit, il attaque cette science quasiment impossible dans l’univers littéraire, à savoir l’art littéraire, un art très difficile, comme l’a affirmé, de son côté, Balzac dans sa préface à La peau de chagrin.

Il est toutefois important de noter la dimension psychiatrique de certains textes de Ponge, « Impassible, muet, l’objet ressemble au psychanalyste », écrit Sollers, comme si l’objet voulait prendre la parole. Par conséquent, une rééducation à la parole est indispensable.

Il faut noter que Ponge est partant pour une littérature descriptible et non d’explication. Une réponse visible à Camus. Décrire l’objet rendrait possible une pensée authentique à même de rendre compte de l’intimité des objets, comme le souligne Leopardi dont se rapprocherait Ponge :

« Notre régénération dépend, pour ainsi dire, de l’invention d’une super-philosophie fondée sur l’essence et l’intimité des choses, et propre à nous rapprocher de la nature. Tel devrait être le fruit des lumières extraordinaires de ce siècle ».

Ce à quoi fait écho le propos de Ponge :

« Les choses et les poèmes sont inconciliables. Il s’agit de savoir si l’on veut faire un poème ou rendre compte d’une chose (dans l’espoir que l’esprit y gagne, fasse à son propos quelques pas nouveaux) ».
Sans doute le poème L’abricot traduit-il plus explicitement ce que Ponge essaye de réaliser en poète.

L’abricot (début)

La couleur abricot, qui d’abord nous contacte, après s’être massée en abondance heureuse et bouclée dans la forme du fruit, s’y trouve par miracle en tout point de la pulpe aussi fort que la saveur soutenue.

Si ce n’est donc jamais qu’une chose petite, ronde, sous la portée presque sans pédoncule, durant au tympanon pendant plusieurs mesures dans la gamme des orangés,
Toutefois, il s’agit d’une note insistante, majeure.

Mais cette lune, dans son halo, ne s’entend qu’à mots couverts, à feu doux, et comme sous l’effet de la pédale de feutre.
[…]
in Pièces, Gallimard, 1961

La recherche des mots, des sons, de la Parole vaudrait peut-être mieux que celle de la Poésie, d’où ce qui explique son refus total de se laisser traiter de poète. A cet égard, Sollers nous renvoie à certains vers de Proêmes expliquant le rapport intime de Ponge avec la Parole :

Poète vêtu comme un arbre
Parle, parle contre le vent
Auteur d’un fort raisonnement.
[…]
Mon arbre dans un siècle encore mal entendu
Dressé dans la forêt des raisons éternelles
Grandira lentement, se pourvoira de feuilles,
A l’égal des plus grands sera tard reconnu.
Mais alors, il fera l’orage ou le silence,
Sa voix contre le vent aura cent arguments,
Et s’il semble agité par de nouveau tourments,
C’est qu’il voudra plutôt se débarrasser de son trop de science.
[…]
Détache-toi de moi ma trop sincère écorce
Va rejoindre à mes pieds celle des autres siècles.

Ponge, dit Sollers, a élaboré une raison réson allant au-delà du rationalisme habituel. Il s’agirait là d’une « sorte de nihilisme positif », ose dire Sollers.
Cet ouvrage s’accompagne d’une note biographique retraçant la vie de l’homme, ses lectures, sa vision politique, son intérêt majeur pour Mallarmé, « Personne, affirme Sollers, n’aura mieux que Francis Ponge, dès 1926, compris la singularité et la grandeur de Mallarmé ». L’ouvrage comporte également des propos d’auteurs différents sur Ponge, « Ce qu’on a dit de Francis Ponge ». Y est intégré un très beau texte de Sartre dédié à Ponge. Sartre y souligne que la singularité de Ponge réside dans le fait qu’il rend possible cette retrouvaille, « chère à tous les radicalismes philosophiques, à Descartes, à Bergson, à Husserl : “Feignons que je ne sache rien″ ». « N’oublions pas, ajoute Sartre, que le poème est ici chose et que, à titre de chose, il réclame un certain type d’existence, que l’ordonnance des phrases et des paragraphes doit lui conférer ».

Le livre se clôt par des textes choisis par Sollers. Le premier texte est un poème intitulé « La tortue », un clin d’œil sans doute au bestiaire d’Apollinaire. Le dernier texte s’appelle « L’objet, c’est la poétique », composé en février 1962, sur la demande du musée des Arts décoratifs. C’est un texte très utile au chercheur car Ponge s’explique sur sa propre méthode de travail. Il y souligne en guise d’ouverture :

Le rapport de l’homme à l’objet n’est du tout seulement de possession ou d’usage. Non, ce serait trop simple. C’est bien pire.
Les objets sont en dehors de l’âme, bien sûr ; pourtant, ils sont aussi notre plomb dans la tête.

Il s’agit d’un rapport à l’accusatif.
Lecteur de Ponge, lecteur de Mallarmé, Sollers invite à ne pas prendre la question de l’écriture à la légère dès lors qu’elle n’est pas un luxe.

*Najib ALLIOUI, (alliouinajib@gmail.com) agrégé de Lettres modernes et docteur en Sciences du langage.
QUID

oOo