

La fiction redoublée

Telle est la loi de la création : l’écriture dissocie l’écrivain de lui-même.
Philippe Jaworski
Aujourd’hui tu n’es rien d’autre qu’un texte en marche.
Nathan Zucherman à Philip Roth
Philip Roth [1] cesse d’écrire des livres en 2010, à 77 ans. Némésis (déesse de la vengeance) sera son dernier roman et l’ultime du cycle homonyme qui comprend précédemment Un homme, Indignation, Le rabaissement. Ce quatuor en contrepoint avec l’incroyable grande santé et tonicité de l’œuvre constitue la partie la plus sombre de l’auteur en constats lucides et tragiques sur l’inéluctable dégénérescence du corps, les maladies et l’horizon de sa finitude. La bête qui meurt (2001), livre poignant sur une femme atteinte d’un cancer du sein pourrait appartenir à ce cycle mais il est associé au Cycle Kepesh avec Le sein et Professeur de désir. Il y a des histoires que l’on aime raconter d’autres non ; gageons que Philip Roth n’ai rien voulu cacher de sa vérité et qu’il nous laisse un panel de scènes et d’innovations dont ne pourrons pas nous passer si l’on aime la littérature exigeante et provocatrice. Libre à chacun de préférer comme pour Shakespeare, la tragédie ou le drame, mais choisir la joie (donc la comédie) comme le dit Spinoza provoque une augmentation de la puissance de l’être. Le grand écrivain n’a par ailleurs jamais manqué d’une auto affirmation joyeuse. Le sens aigu de la provocation rajoute une jouissance supérieure dans la pratique des livres de Roth. Son premier recueil de nouvelles, Goodbye Columbus (1959) le fit fâcher avec une grande partie de sa communauté d’origine. Roth deviendra l’auteur considéré comme le plus terrible du roman juif américain. Dix ans plus tard, Portnoy et son complexe sera le livre scandale au succès immédiat puis vendu planétairement à quatre millions d’exemplaires. Portnoy, personnage onaniste, ne veut pas procréer pour continuer sa généalogie, telle est la condition de l’écrivain qui s’invente allègrement et avec suffisance un double à travers ses romans. Evidemment, il faut le rappeler, Roth n’est pas Portnoy, comme Sade n’est pas l’ogre Minski !
Philip Roth, Greenwich village, 1965

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A plusieurs années d’intervalle, depuis mes vingt ans, reprendre ou découvrir un livre de Roth m’a remis dans le droit chemin de la liberté de création sans complexe, sans oublier le haut comique réparateur qui aère les poumons. L’exemple n’est à suivre qu’à la façon dédoublée et en identification non dupe. Mon premier livre de lui est Le sein (1972). Cette parodie mammaire de La métamorphose de Kafka - dont il visite la tombe l’année précédente de la parution -, me plut beaucoup. C’était après Les Fleurs du mal de Baudelaire, le premier texte à caractère érotique que j’eus entre les mains. A la suite de Kafka, nul comme Philip Roth n’a joué sur les failles que l’on peut imaginer entre fiction et réalité. Le jeu sur l’intériorité réflexive et l’inspiration littéraire lettrée, de l’écrivain américain nous amène plus loin que notre désir d’ironie pourrait le désirer. Les auteurs de Gargantua, Gulliver, Candide, Tristram Shandy, Ubu ou d’autres inclassables, question ironie ou outrance, n’ont plus qu’à bien se tenir. En introduction de son autobiographie Les faits (1988), Roth s’adresse ironiquement à son personnage Zucherman - double de lui-même dans une série de quatre livres précédents constituant Zucherman enchaîné -, et en conclusion du livre ce personnage répond à son créateur Roth et évalue la teneur de la confession que nous venons de lire, analysant les faiblesses qu’elle lui paraît contenir. Des faits aux failles - que l’écrivain ne nous épargne pas - il n’y a en français qu’un pas de consonance. Les circonvolutions fictionnelles avec ses doubles que se permet Roth prend une liberté jamais lue ni vue auparavant.
[…]
En 1983 Hermione Lee interroge Roth entre la publication de Zucherman délivré et celle de La leçon d’anatomie :
Qu’arrive-t-il à Philip Roth lorsqu’il se transforme en Nathan Zucherman ?
Roth : Nathan Zucherman est un rôle. C’est là tout l’art de la représentation des identités ne trouvez-vous pas ? C’est un don romanesque fondamental. Zucherman est un écrivain qui veut être médecin qui adopte l’identité d’un pornographe. Je suis écrivain qui écrit un livre qui adopte l’identité d’un écrivain qui veut devenir médecin qui incarne un pornographe […] Fabriquer de la fausse biographie, de la fausse histoire, confectionner une existence à demi imaginaire à partir de la vraie pièce de théâtre qu’est ma vie, c’est ma vie. Il faut bien qu’il y ait un certain plaisir à faire ce métier, c’est là-dedans qu’il se trouve.
Incarner ses identités multiples et ses bifurcations imaginaires n’est-il pas le summum de la liberté romanesque ? Le faussaire ne s’avèrerait-il pas le créateur le plus à proximité du réel ? Je retiens que c’est avec un certain plaisir que Roth avoue concevoir ses romans. CQFD.
Lors d’une interview au Gardian en 2009
Jean-Hugues Larché
Ecrivain amoureux de Venise, Jean-Hugues Larché célèbre la Sérénissime dans « Quintet pour Venise », un essai de 2023 (Serge Safran éditeur) et dans « La Mer à Venise », un roman de 2024 (éditions Zeraq). Sa quête des énigmes et de la magie vénitiennes convoque tous les arts - et d’abord la peinture et la musique, dans un gai savoir, libre et ludique.
Jean-Hugues Larché qui vit à Bordeaux est l’auteur d’une œuvre éclectique- articles, films documentaires et essais -o ù l’on croise De Kooning, Nietzsche et Sollers, Mozart, Dionysos et Shakespeare.
Jean-Hugues Larché sur pileface
[1] Philip Roth [né le 19 mars 1933 à Newark dans le New Jersey et mort le 22 mai 2018 à New York
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