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Claude Minière, les décolorés, lucidité de Bernanos.

D 4 juin 2026     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


La France contre les robots
Georges Bernanos

Nouvelles dictatures européennes et Seconde Guerre mondiale
Désillusions et désengagements (1947-1951)

“Il ne faut vraiment pas comprendre grand-chose aux faits politiques de ces dernières années pour refuser encore d’admettre que le Monde moderne a déjà résolu, au seul avantage de la Technique, le problème de la Démocratie. Les États totalitaires, enfants terribles et trop précoces de la Civilisation des Machines, ont tenté de résoudre ce problème brutalement, d’un seul coup.”
C’est en exil au Brésil que Georges Bernanos écrit La France contre les robots, anticipant la fin de la guerre et les illusions à venir. À ses yeux, les totalitarismes et la guerre qui en a découlé n’étaient que les symptômes d’un monde profondément malade. Ce mal, qui prolifère sous l’étendard trompeur du progrès et de la raison, est “une conspiration contre toute espèce de vie intérieure”, le règne de l’argent et de la technique. La “Civilisation des Machines” régente les rapports humains et vide petit à petit l’homme de sa substance, ne laissant derrière elle que des masses irresponsables et serviles. Bernanos s’en prend aux compromissions de tous bords. Il livre un texte remarquable de clairvoyance, au style saisissant, drôle et véhément, lyrique et visionnaire.

EXTRAITS

Les décolorés, lucidité de Bernanos.

Claude Minière

« Obéissance et irresponsabilité, voilà les deux Mots Magiques qui ouvriront demain le Paradis de la Civilisation des Machines. La civilisation française, héritière de la civilisation hellénique,a travaillé pendant des siècles pour former des hommes libres, c’est-à-dire pleinement responsables des leurs actes : la France refuse d’entrer dans le Paradis des Robots. » C’est sur ces lignes – et ces mots à majuscules – que, en 1946, Georges Bernanos concluait son pamphlet, La France contre les Robots.
Il voyait juste, notre grand écrivain catholique ? Peut-être était-il trop optimiste en pensant que la France refuserait d’entrer dans le Paradis des Robots, mais il repérait bien, dès 1945 donc, le moteur d’une nouvelle époque : « Chaque nouvelle invention accroît le prestige de la Force et fait décroître celui du Droit. Dans un monde armé jusqu’aux dents, le Juge du Droit International Public finit par devenir une espèce de personnage cocasse, le survivant d’une époque disparue. » Toutes ces majuscules , c’est, enfin, que Bernanos veut s’en tenir aux principes. Et ces principes, il les a rappelés avec passion dans la préface de son ouvrage, contre les décadents qu’il appelle les décolorés. Il adresse sa préface à Auguste Rendu qu’il a vu œuvrer pour la France Libre, au Brésil où Bernanos avait en 1938 et pour sept années choisi de s’exiler. Là où Bernanos se trouve en fraternité avec Auguste Rendu, c’est dans le combat contre « cette curieuse espèce d’anémie morale qui porte le nom de pétainisme », cette décoloration de la conscience.
Quand il fustige les décolorés, Bernanos mesure le prix qu’a coûté à la France leur décoloration chronique. C’est pour eux, accuse-t-il, que la France est allée à Munich –et il remarque : « Elle aurait pu d’ailleurs s’épargner le voyage , car, deux ans plus tard, les décolorés étaient plus décolorés que jamais, la honte de l’armistice ne leur a même pas redonné des couleurs. »

Bernanos juge que la lucidité de son ami tient à ce qu’il a su opposer le Bon Sens au Réalisme. « S’il n’y avait que des salauds dans le monde, le Réalisme serait aussi le Bon Sens, car le Réalisme est précisément le Bon Sens des salauds. » Et il ajoute : « Lorsque, au temps de Munich, Jean Cocteau criait Vive la Paix Honteuse ! il prouvait une fois de plus que le Réalisme n’est qu’une exploitation, une déformation du réel, un idéalisme à rebours. » Après la guerre, l’écrivain ne s’illusionne pas, cependant, sur la valeur (réaliste) d’une réconciliation, sur une critique de la capitulation. Il suit la petite histoire : « Ne te fâche pas, disait le gendarme de Vichy à son compatriote, je m’en vais te livrer à la police allemande, qui après t’avoir scientifiquement torturé te fusillera. » Que voulez-vous, le gendarme de Vichy était « un brave serviteur de l’État » et le jour où il rencontrera le Général de Gaulle, il le saluera et le Général probablement lui rendra son salut avec bienveillance. Quels seront sans doute les priorités du moment ? Traduire les formules de l’impérialisme en langage diplomatique. Georges Bernanos est mort en 1948 à Paris. On se souvient comment, à la fin de Graal, Philippe Sollers voyait le vieux Bach devant ses orgues. Eh bien, voici ce que Bernanos dit de la Liberté : « Cher lecteur, je crains que vous ne vous imaginiez pas la Liberté comme de grandes orgues, qu’elle ne soit déjà pour vous qu’un mot grandiose... »

Georges Bernanos, La France contre les Robots, Allia, 2026, 123 pages, 8euros.

LIRE AUSSI SUR PILEFACE : Servilité, une chronique de Yannick Haenel du 15 avril 2020, suivie du film de Jean-Marie Straub, La France contre les robots.

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