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Histoire(s) de Pierre Guyotat : notes sur Histoires de Samora Mâchel

par Guillaume Basquin

D 4 juin 2026     A par Albert Gauvin - C 2 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Dimanche 31 mai, 13h21 :

« J’ai décidé d’écrire qq notes sur le Guyotat posthume... Je vous les proposerai... »

Histoire(s) de Pierre Guyotat :
notes sur Histoires de Samora Mâchel

Le livre posthume de Pierre Guyotat récemment publié par son éditeur historique (Gallimard), Histoires de Samora Mâchel, pose des problèmes presque insolubles à la critique littéraire. Soit on n’en a lu que quelques pages, et, en s’appuyant sur la présentation des responsables, au nombre de trois, de l’édition du texte, on rédige son texte en temps et en heure pour la réception médiatique (ou plutôt marketing) du livre, soit on choisit de prendre son temps pour lire tout le texte, et alors on sort de ce cycle du temps journalistique, vu les difficultés de lecture du texte (il faut bien compter un ou deux mois, a minima, pour sa lecture complète).

Évacuons tout de suite la supposée illisibilité du texte : disons que 99% du texte, après consultation de l’avertissement des éditeurs (« Les métamorphoses de la langue », nous renseignant sur les principaux partis pris de Guyotat de modification de la langue française) et du glossaire à la fin de l’édition du livre, est lisible, avec un peu d’habitude, quitte à revenir régulièrement en arrière dans notre lecture, une fois qu’on a déchiffré un mot particulièrement mystérieux mais récurrent (comme, par exemple, «  içitt  » pour « ici »), dont la non-compréhension initiale gênait notre lecture. Évidemment, pour arriver à lire disons 99 % de ce texte-limite (on pense constamment en lisant ce livre au texte programmatique de celui qui fut l’un de ses éditeurs (au moins en revue), Philippe Sollers, « L’écriture et l’expérience des limites »), il faut constamment ralentir, tant sont nombreux les passages obscurs ; mais c’est alors que l’on rentre dans une autre dimension et une autre joie de la lecture — que seuls les textes limites procurent, soit dit en passant, et exemplairement Finnegans Wake de James Joyce — : on devient, en lisant, le texte même que l’on lit, puis une sorte de derviche-tourneur, et on ne peut plus s’arrêter (au risque de tomber), exactement comme un derviche ; et c’est ainsi que le désir de ne plus quitter ce texte avant sa complétude vous prend : comment rater une phrase de celui qui a envoyé valser la langue française, au même titre que Joyce envoya promener la langue anglaise avec son dernier livre ? Comment, par exemple, refermer ce livre en ayant raté « ça », ce mystère de la matière de cette phrase (pour reprendre le titre exemplaire d’une critique de son livre Éden, Éden, Éden par Sollers dans la revue Critique (n°290) en juillet 1971) : «  par avant au prasqu’ violat d’ l’auror’ a par derriâr’ parâill’ au rast’ d’ flamm’ petrol’ qu’y r’trembl’ en cuesen’ qu’ la kabel all’ bataill’ d’ s’ sorter la queue d’Ali, sur natt, j’leur y fâs ball’, se nu qu’ jamas e en ont vu a en verront un’ femme’ se nue » (précisons pour ceux qui n’auraient pas le livre sous les mains que tous les « e » muets, en une apocope généralisée, sont évacués du texte, et quasiment tout le temps remplacés par une apostrophe, et que la plupart des voyelles y sont malmenées, le « a » signifiant le « et », le « i » étant remplacé par un « e », et le « ai » par un « â ») ?

Si Joyce, dans son opus final, ajouta aux mots, en créant sans cesse des mots-valises composés de plusieurs mots qui prenaient ainsi un double ou triple sens (par exemple, « passencore », collage de « pas » et « encore », mais aussi compression de « passe » et encore »), Guyotat, lui, dans ce livre sans cesse annoncé puis repoussé, puis finalement inachevé et publié de façon posthume, incomplet, retranche sans cesse aux mots de la langue natale, la refusant telle quelle à cause, si ma lecture est bonne, (et s’opposant en cela à Jean Genet, qui lui voulait à tout prix écrire dans la « belle langue » parfaitement classique de ses bourreaux), de la colonisation et de la Guerre d’Algérie (au moins dans le cadre général de ce livre), dont il fut un appelé du contingent pour soi-disant « maintenir l’ordre » dans la colonie française : il s’agit de ne surtout pas parler la langue des oppresseurs : « a qu’au parler desarteq’ elastequ’ all’ y fâss’ preferenç’ du gros parler lôrd languessant femmall’ d’ l’envahesseur European !  ». Est-ce assez clair ?

Certains commentateurs y vont de leur analyse de l’histoire du personnage principal du livre, Samora Mâchel… un révolutionnaire du Mozambique… mouais… Il est pourtant évident que tout l’intérêt de ce texte-limite est dans sa langue (Guyotat nommait de lui-même ce type de texte d’« écriture en langue », par opposition à une écriture normée, ou classique, de certains de ses autres livres autobiographiques comme Coma ou Formation), la matérialité d’icelle, et certainement pas dans son scénario, sa story (après tout très répétitive : scènes de prostitution généralisée, scènes sexuelles, etc.). « Ce qui est marxiste dans Éden, c’est ma pratique de la langue, c’est le texte dans sa matérialité », déclarait le romancier à Promesse (n° 29), en janvier 1971. Qu’ajouter de plus ? Une traduction du livre en écriture normale ôterait bien sûr presque tout intérêt au texte, puisque sa musique interne (on sait que Guyotat se voulait volontiers artiste, voire musicien (de la langue) et pas seulement écrivain) disparaîtrait. La matière sexuelle, ses sécrétions, est omniprésente dans ce texte. Les lecteurs des entretiens avec l’écrivain (exemplairement, « … ton ciel à la sueur de ton texte  », 1983, repris dans Vivre (1984)) en sauront la raison : à cette époque, et selon ses déclarations, Guyotat s’interdisait toute émission de matière sexuelle, pour pouvoir la mieux concentrer (jeter) dans son écriture du coup hypersexuée : folie ? Sans doute… Extravagance qui l’amena jusqu’au refus de se nourrir, puis dans le coma… mais le résultat est là, inouï : « ya, mein mann !, a des-y l’ nâgr 67 qu’e m’y ovr’ por qu’y pass’ ! des fois qu’à l’Arab’ la barr’ qu’y a grossi à travarser la toff’ dans l’ vra qu’e s’enfonç’ vet’ fât, m’aux nâgr’, à 2/3, rian d’ poils, rian d’ chié, ma, nein, l’ vevant çà y fât comm’ se faufel’ dans d’ la statue !.. schwein, schwein mein liebe schwein, fâs-me d’ la chair !, o coul’-me chuya d’ chié au bot !  ». Comme disait Céline, pour écrire valablement, il faut payer ! Pasolini, lui, disait qu’il fallait « jeter son corps dans la bataille ». Un autre écrivain, devenu depuis infréquentable, disait que le lieu idéal pour un écrivain est la prison : qui Sade (prison réelle, sous trois régimes différents) ; qui Ezra Pound (prison politique) ; qui Jean Genet (prison pour vol) ; qui Guyotat (prison sexuelle, par privation) : l’enfermement autorise à prendre tous les risques : CQFD.

Guyotat écrivait de Progénitures que c’« est un livre de postures, de tableaux. C’est un livre de tableaux mis en musique » ; il n’en va pas différemment de Histoires de Samora Mâchel. Il faut se ficher cela dans la cervelle : la mise en langue et en rythme de la prostitution dans les romans en langue de Guyotat est comme une vidange permanente du Mal. Pas d’écriture (ou de peinture, pour son ami Jacques Henric) sans péché originel. L’homme a toujours déjà chuté, et il n’y aura pas de rédemption. On sait que l’écrivain fut bouleversé, dans sa région natale (la Loire), adolescent dans l’après-guerre, d’assister à ses premières scènes de prostitution : comment peut-on acheter un corps ? Peut-on acheter son âme ? Pourtant, le lecteur un tant soit peu sérieux doit passer au delà de l’obscénité apparente du texte : «  Le sexe ne m’intéresse pas. Je suis un politique. Je traque l’esclave absolu  » (préface à Vivre) : rien que de la pensée.

Les lecteurs familiers des entretiens avec l’auteur (je pense en particulier à Explications, 2000) sauront reconnaître dans cet ultime publication combien Guyotat fut toujours attentif à rendre (peindre, ce sont des tableaux, ne l’oublions jamais) ses figures (plutôt que personnages) belles, en tout cas soucieuses de leurs vêtements, parures et autre maquillage : « ma ptât qu’ veut qu’ s’ fâr’ seçer a la tempêt’ t’a fat pardr’ ton fond a va aller à boch’ fardée.. un croïll’ ç’a l lux’ d’ s’ lâsser pomper par un’ boch’ bian fardée a d’accrocher ses doigts, durant, à un’ miz’ en plis blond’ mâm’ s’ ç’ un’ perruq’.. fessa, frott’ ta boch’ en rast’ d’fard Luciano  ». Telle est la dignité de l’homme, même prostitué : la beauté sauvera le monde…

Guillaume BASQUIN

Pierre GUYOTAT sur Pileface

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