Extrait de Jacques Henric « Les Profanateurs »Journal (1971 - 2015) - Les coulisses d’un demi-siècle de vie littéraire française :
21 septembre [2013]
Longue période d’interruption de ce journal [1]. Ce qui m’amène à le reprendre ? Peut-être ce qu’on a appris au sujet d’une soirée publique de rencontre entre professionnels de l’édition, qui nous a laissés, Catherine et moi, peinés. À une question venue de la salle, posée aux éditeurs présents : « Quels sont les dix écrivains français les plus importants pour vous ? », une liste de dix noms est proposée, dans laquelle ne figure pas le nom de Sollers. Quelqu’un s’en étonne et ajoute que Sollers est « quand même un des grands de notre époque ». Ce qui provoque chez Antoine Gallimard, ami et éditeur de Sollers, une curieuse moue. Ne pas l’interpréter trop vite comme l’expression de quelque mépris, pour le moins comme de la faible estime en laquelle il le tiendrait, d’autant que Sollers considère « Antoine » comme son seul soutien dans la « maison » (alors que tout le personnel littéraire lui serait hostile)... Quoi qu’il en soit, je pense que Sollers aurait été mieux inspiré de prendre exemple sur Céline ou Claudel, qu’il admire entre autres raisons pour la liberté qu’ils manifestaient à l’endroit de leur éditeur, Gaston, le grand-père d’Antoine. Ils ne manquaient pas de s’en moquer, dans la bonne humeur, et de lui manifester leur colère quand il fallait. Relisons leurs Lettres à Gaston Gallimard. Autre signe, évident celui-ci, du peu de considération dont Sollers jouit chez Gallimard : la parution d’un essai dans cette maison d’édition, dirigé par Jean-Yves Tadié, spécialiste de Proust, et une collaboratrice de Gallimard et des éditions de Minuit. Il s’agissait pour ces deux auteurs de répertorier tous les écrivains importants de l’après-guerre et des dernières décennies. Des centaines et des centaines de noms, beaucoup, comme par hasard, auteurs Gallimard et Minuit ; des connus, des inconnus (du moins par moi). Un seul est oublié, n’a rien écrit, n’a pas d’existence : Philippe Sollers. Pas tout à fait, car s’il n’est à nouveau pas présent dans la rubrique « Écrivains de l’autofiction » et de « l’autobiographie », des dizaines d’autres sont aussi oubliés, comme par hasard, Christine Angot, Catherine Millet (La Vie sexuelle de Catherine M., succès mondial ? Jamais entendu parler). Le principe annoncé d’entrée ayant guidé les choix des deux juges : ne porter aucun jugement de valeur sur les œuvres (façon originale de pratiquer la critique littéraire). Et, en plus, ils mentent puisque la petite dame consacre trois pages à Michel Houellebecq, pages haineuses et parfaitement idiotes. Pas un hasard non plus si j’ai rappelé que Sollers, Angot, Houellebecq et Millet, étaient présents aux 30 ans et aux 40 ans d’Artpress…
Je reviens à Sollers. Philippe Forest m’apprend qu’un volume « Folio » recense, à nouveau, les écrivains importants du temps. Un écrivain n’a rien publié, surtout pas chez « Folio », n’est-ce pas ? Sollers. S’il était fondé à fustiger souvent Le Seuil pour lui avoir refusé Femmes, il manque un peu de clairvoyance dans ses éloges excessifs de Gallimard.
J’oubliais de préciser (est-ce la peine ? cela semble aller tellement de soi) que je n’ai moi-même rien publié ni au Seuil, ni chez Grasset, ni chez Denoël, ni chez Stock.
À la lumière de ces informations, il me semble mieux comprendre l’état d’esprit actuel de Sollers,
ses comportements agressifs lors de ses interventions publiques, comme celle à cette soirée au couvent des Bernardins où, pris d’alcool, il a violemment pris à partie et insulté un public qui lui était acquis.
Ou celle, à Rome, moins connue, que m’a contée Benoît Chantre. Une histoire assez belle. Benoît Chantre, penseur catholique, éditeur (il publia de moi, chez Desclée de Brouwer, un texte sur le thème biblique « Suzanne au bain »), est l’auteur d’un passionnant livre d’entretiens avec Sollers sur La Divine Comédie, il a par ailleurs de solides entrées au Vatican. Il avait invité Sollers à parler devant un parterre composé pour une grande part de prêtres et d’intellectuels romains. La salle est pleine, une estrade attend Sollers, avec table et chaise. Il arrive, ayant beaucoup bu, comme à la soirée aux Bernardins, s’assoit et, comme aux Bernardins, commence à insulter la salle. Stupeur des invités, et surtout du pauvre Benoît Chantre, livide, assuré qu’en quelques minutes sa carrière, sa renommée étaient à jamais compromises. En plus, il avait obtenu du Vatican que Sollers fût reçu le lendemain, en privé cette fois, par le pape. Un désastre pour lui. Comment stopper Sollers dans son semi-délire ? Une idée folle traverse la tête du très catholique Benoît Chantre, une initiative inouïe que même le plus endurci des athées n’aurait probablement pas eue : il avise, assise au premier rang du public, une très jolie femme, une Italienne élégante comme on en rencontre tant à Rome, il la rejoint, comme on se lance à l’eau pour se sauver du feu, se penche vers elle et lui glisse à l’oreille – proposition improbable, incongrue, osée, à la limite de la décence – : « Madame, voulez-vous me sauver d’une situation très délicate ? Il en va de ma réputation… Accepteriez-vous de rejoindre Philippe Sollers sur l’estrade, de vous asseoir sur ses genoux et de l’embrasser ? » Bingo ! Contre toute attente, la femme accepte la mission périlleuse, elle monte sur l’estrade, s’assoit sur les genoux de Sollers, un Sollers qui continuait d’invectiver la salle, et l’embrasse. l’embrasse. Miracle ! Dieu est avec Benoît : complètement démonté par cette intervention féminine, voilà Sollers coupé dans son élan vocifératoire, sans réaction, sans voix, vaincu par le baiser de la belle Romaine. Il reprend ses esprits, retrouve une sorte de paix intérieure et commence, posément, calmement, sa conférence, qui suivra son cours et sera brillantissime. Dommage qu’une telle scène n’ait pas été filmée. Quel document ! Et dommage que nous n’ayons pas su comment avaient réagi les braves ecclésiastiques témoins de cet exorcisme mené par une femme.
Jacques Henric . Les Profanateurs. Journal (1971 - 2015)
Sur pileface, VOIR AUSSI :
Jacques Henric, Les Profanateurs. Journal (1971-2015)
Jacques Henric, Les profanateurs. Journal (1971-2015) (2) / Entretiens
Les profanateurs. Journal 1971-2015 de Jacques Henric / Critique et Extraits
[1] L’entrée précédente du Journal date du 1er avril qui commençait ainsi : « Appris ces derniers jours que Philippe Sollers avait été conduit à l’hôpital après une crise cardiaque. » et ne commentait pas plus cet épisode de santé.
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1 Messages
A propos de "cette soirée au couvent des Bernardins où, pris d’alcool, il a violemment pris à partie et insulté un public qui lui était acquis", vous pouvez vous reporter au récit qu’en fait Henric dans La nuit folle : J’ai vu P. S. tomber.