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Après la catastrophe – sur des œuvres de Naoya Hatakeyama et Véronique Brindeau

par Philippe Forest

D 4 mai 2026     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Quelle que soit sa nature, l’événement – quand il a lieu – donne le sentiment qu’avec lui s’arrête le temps au fil duquel, à un moment ou un autre, il s’est inscrit. Et s’il prend les apparences irréversibles et les proportions monumentales d’une catastrophe, une fois qu’il a eu lieu, l’événement procure parfois à celui qui en fut le témoin la certitude qu’après lui, le temps ne reprendra pas son cours et qu’il n’y aura plus de recommencement pour les saisons ni de suite aux jours.

Chacun, ainsi, a en tête l’image, aussi poignante que symbolique, de cette montre qui, pour toujours, au musée où elle est conservée, marquera l’heure exacte – 8 heures 15 – à laquelle la première bombe atomique de l’Histoire s’abattit sur Hiroshima et réduisit la cité en cendres. Tiphaine Samoyault lui a autrefois consacré un bel essai (La Montre cassée, Verdier, 2004) et elle inspira certaines de ses œuvres à l’artiste Marie-Ange Guilleminot.

Deux images

Aux côtés de l’image de cette montre, semblablement venue du Japon, une autre image mérite de prendre sa place et d’acquérir maintenant, je crois, la même valeur de symbole. Afin de ne pas prêter à un prévisible et sans doute inévitable malentendu, je précise aussitôt que, dans mon esprit, cette seconde image ne remplace ni n’efface la première, qu’elle ne s’y oppose pas, qu’elle ne la complète même pas.

Je dirai plutôt qu’elle la redouble, qu’elle la donne ainsi à voir une deuxième fois, tel qu’en elle-même l’éternité la change, afin que, considérant cette seconde image, éprouvant l’évidente et cependant énigmatique signification de son emblème, nous sachions ne pas méconnaître et ne pas oublier ce que voulait dire la première.

La deuxième image dont je parle, après la montre d’Hiroshima, est celle des arbres qui, là-bas, au Japon, constituent le témoignage têtu et salutaire de catastrophes qui, souvent, nous semblent déjà anciennes.

Ayant succombé ou survécu, ces arbres se dressent parmi des paysages dévastés quand ils ne se mêlent pas à un monde dont tout semble nous dire qu’il est revenu à la vie mais au milieu duquel, avec insistance, ils portent la pathétique trace d’une épreuve avec laquelle on n’en a pourtant pas fini.

Ce sont les arbres sur lesquels passa, sans pourtant les emporter, la formidable vague du raz-de-marée de mars 2011 et que photographie Naoya Hatakeyama dans Tsunami Trees ou ceux que ne calcina pas tout à fait le feu nucléaire qui frappa une seconde fois le Japon en août 1945 et auxquels Véronique Brindeau consacre les pages de son livre, Les Arbres de Nagasaki.

Le noyer de Rikuzentakata

Si, dans son propre pays et là où il a été exposé en Europe ou aux États-Unis, Naoya Hatakeyama est souvent salué comme l’un des principaux photographes d’aujourd’hui, il n’est principalement connu en France que grâce aux beaux albums qu’ont publiés les éditions Light Motiv. Natural Stories, la grande rétrospective que lui consacra le musée de la photographie de Tokyo en 2011 et qui fut également présentée à San Francisco et à Amsterdam donnait une idée assez saisissante de son art.

La figure humaine en est systématiquement absente mais, avec leurs prodigieux paysages vides que toute présence semble avoir désertés, comme si elles dataient d’avant ou d’après notre ère, ses images font formidablement éprouver ce sentiment du sublime qu’un œil européen rapportera sans doute au grand romantisme qu’illustrèrent les peintres d’hier et que renouvellent ces photographies d’aujourd’hui.

En même temps, sans que la manière d’Hatakeyama ait vraiment changé et tout en restant fidèle à sa vision première, l’exposition de 2011 indiquait déjà quel nouvel objet s’était donné l’artiste.

Originaire de la région de Rikuzentakata qui venait d’être frappée par le tsunami, natif d’un village qui fut littéralement rayé de la carte lors de la catastrophe où sa propre mère périt avec 18 000 autres victimes, Hatakeyama, depuis, a consacré l’essentiel de son œuvre à ce désastre dont il montre l’après-coup, photographiant les ruines de ce monde que la vague mit sens dessus dessous et documentant la problématique et oublieuse entreprise de reconstruction qui suivit et qui est toujours en cours.

En septembre 2017, comme il le raconte, le regard d’Hatakeyama s’arrêta sur un arbre : « Dans l’air chaud de la fin de l’été, illuminé par le soleil de l’après-midi, ce noyer [appelé “oni-gurumi ”, noyer du diable] avait une forme terriblement étrange.

Comme si un objet tranchant s’était abattu sur lui, il était coupé en deux en son milieu, sa moitié gauche était couverte d’un feuillage vert touffu, et, sur sa moitié droite, il n’y avait pas une seule feuille […] Avec une telle perfection qu’il me fit sourire malgré moi, l’arbre devant mes yeux me montrait quelque chose de la catastrophe et de ce qui l’avait suivie. J’étais captivé par son apparence et de multiples événements survenus depuis le moment où la vague avait déferlé jusqu’à aujourd’hui, des visages, des paysages, des paroles, se précipitaient dans ma mémoire. »

Le silence des signes

Tsunami Trees présente une petite centaine de photographies prises entre 2018 et 2021 au Tōhoku, sur la côte orientale du Japon, entre Maebara au sud et Noda au nord – ainsi que les situe la carte jointe à l’ouvrage : des arbres de toutes sortes et dont on n’identifie pas l’essence, quelquefois en groupe, le plus souvent se détachant seuls sur un ciel vide ; certains se trouvent réduits à leur tronc auquel la cime manque, comme s’il s’agissait de poteaux ou de totems dont personne ne peut plus dire la direction qu’ils indiquent ou la divinité qu’ils célèbrent, d’autres épanouissent leurs feuillages sur quelques-unes de leurs branches dont la vigueur contraste avec la sécheresse des autres. La main du hasard leur a donné une apparence étrange dont on ne sait trop si l’on doit dire d’elle qu’elle est superbe ou sinistre.

Étrangement, évoquant une autre catastrophe, Hatakeyama cite longuement Pilote de guerre qu’écrivit Saint-Exupéry. Ce n’est pas si étrange, au fond, si l’on se rappelle que, dans ce même livre, l’auteur compare le monde à « un ossuaire de pendules mortes » où, dit-il encore, débute « une période sans nom qui est la fin de toutes choses. Une fin qui n’en finira plus de finir. » « Un arbre n’a point de langage », déclare Saint-Exupéry.

Et Hatakeyama, après lui, se demande si, en raison des calamités dont notre temps est la proie (« les récents changements climatiques, la fréquence de terribles catastrophes naturelles, ou bien la civilisation urbaine qui ne valorise que l’efficacité ou la confortable commodité »), les hommes ne sont pas en train de devenir à leur tour des « êtres sans langage », victimes des mêmes maux que les arbres et voués à un silence semblable dont, ajouterai-je, muets, ils sont cependant le signe.

Car, calligraphiés sur le vide où leurs silhouettes se détachent, étirant l’épure de leurs traits qui remplissent l’espace de l’image, à l’œil de l’européen qui les contemple, les arbres que photographie Hatakeyama, prennent inévitablement l’allure du caractère chinois dont, pour les désigner, use la langue japonaise, caractère que nous ne savons pas lire mais qui, s’adressant à nous, n’en veut pas moins nous dire quelque chose.

Le camphrier d’Inasa

Ce sont d’autres signes, semblables aux précédents, auxquels Véronique Brindeau, auteur de plusieurs beaux ouvrages consacrés à l’art, à la littérature et à la culture du Japon, consacre son nouveau livre : une trentaine d’arbres qui subirent le bombardement nucléaire d’août 1945. « Vingt-sept survivent aujourd’hui, dont dix-neuf sont visibles librement : le long des rues, dans des préaux de collège, aux abords d’un hôpital ou dans le dédale des escaliers aux contremarches blanches des pentes abruptes de Nagasaki. »

On les appelle, explique-t-elle, des « hibaku jumoku », les « arbres victimes de la bombe », d’après une expression forgée d’après celle qui désigne les « hibakusha », les survivants d’Hiroshima et de Nagasaki. Mais, morts ou vivants, ces signes ne sont pas tout à fait des stèles : « Ces arbres, dit-elle, ne sont ni des ruines figées dans le temps de la catastrophe, ni des cénotaphes érigés pour nous garder de l’oubli. »

L’un de ces arbres, un camphrier, se situe dans une cour d’école sur la colline Inasa : « Debout, quoique mort, en bordure du terrain de jeux, sentinelle désarmée et inerte désormais délivrée du temps. » « Tout près », ajoute-t-elle, « un autre camphrier a commencé de croître, unique exemple d’un arbre poussant spontanément à côté d’un des arbres irradiés de Nagasaki. »

L’arbre est « sec » ; mais il l’est de cette même « sécheresse » dont, au Japon, explique Véronique Brindeau, on désigne les jardins de mousse et de pierre sur le sable desquels on trace le mouvement vivant des vagues sur la mer ; de cette même « sécheresse », précise-t-elle encore, dont « l’on pourra qualifier telle peinture au lavis, telle œuvre littéraire témoignant d’un art parvenu au sommet de son accomplissement par le dépouillement de son style, son élégante simplicité, le calme profond qui en émane. »

Le pin miraculé

Évoquant et saluant l’entreprise dans laquelle s’est engagé le photographe, Véronique Brindeau s’arrête, avec Hatakeyama, sur le cas de l’arbre que l’on connaît au Japon sous le nom de « kiseki no ippon matsu » (le « pin miraculé »), le seul à être resté debout parmi les 70 000 que comptait la région de Rikuzentakata. Son image orne l’alto sur lequel, fabriqué à partir des bois recueillis après le tsunami, fut interprété le concert donné en 2013 en hommage aux victimes.

Aujourd’hui, il est mort, lui aussi. Mais, secouru par les soins qui lui furent apportés, il n’est pas tombé pour autant. Il « endure » – pour user du verbe qu’aimait Faulkner et dans lequel le romancier américain voyait l’expression de toute morale.

Véronique Brindeau conclut son livre avec quelques lignes, dédiées au « pin miraculé » : « En lui s’est éteint tout frémissement, toute nuée d’oiseaux, et cependant l’élan des pensées et des prières qui s’y déposent imprime à sa ligne frêle, légèrement inclinée, démesurément haute dans le ciel, la palpitation hors de portée des vies évanouies. Parfois aussi, née des bois échoués, une musique se souvient, qui transmet aux vivants l’écho de ce qui a été perdu, des êtres et du paysage, dans un monde qui survit à nos plaies. »

Bien sûr – à toutes fins utiles, je le précise –, il n’y a pas lieu de porter au compte de l’actuelle et hégémonique « religion de la résilience » les arbres que montre Hatakeyama et dont parle Brindeau. Si, parfois, ils reverdissent aussi, c’est afin de mieux faire apparaître la sécheresse dont ils portent pareillement témoignage. Sans que, contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire, s’efface ou se rédime la souffrance dont ils procèdent.

« Mort à jamais ? Qui peut le dire ? » demande Proust dans une phrase de La Prisonnière qui figure en épigraphe des Arbres de Nagasaki. À cette question, les photos de Hatakeyama et les phrases de Brindeau laissent la réponse en suspens. C’est pourquoi, avec une délicatesse parfaite, avec une poignante justesse, ils expriment la vérité de la vie.

À leur propos, si le mot n’avait presque perdu toute sa valeur désormais, on pourrait parler de poésie. Au sens de ce que celle-ci fut autrefois et dont rien n’interdit qu’elle puisse être encore – comme le prouvent magnifiquement, majestueusement ces deux livres.

Aux arbres qu’elle évoque et que montre Naoya Hatakeyama, Véronique Brindeau compare ceux qui figuraient sur les vieilles scènes du Japon : « Au bord du plateau carré du théâtre nô, la peinture d’un pin noueux est l’unique et invariable décor du drame. Survivance, dit-on, des spectacles donnés à l’origine en plein air, mais que l’on rapporte surtout aux divinités descendant sur ce pin le temps de la représentation, veillant sur l’ici-bas des hommes à ce carrefour des songes où ils dialoguent avec des fantômes. »

Naoya Hatakeyama, Tsunami Trees, Éditions Light Motiv, février 2026, 144 pages, 45 euros.

Véronique Brindeau, Les Arbres de Nagasaki, Éditions Arléa, mars 2026, 78 pages, 13 euros.

Philippe Forest

Écrivain, Romancier, essayiste

AOC, 30 avril 2026


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