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Nouvelles d’Italie avec Gabriella Bosco, Alberto Gozzi, Philippe Forest

L’Apocalisse nucleare di Hiroshima e Nagasaki. 1945–2025”

D 4 mai 2026     A par Viktor Kirtov - Gabriella Bosco - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Depuis que Gabriella Bosco nous avait fait écho de sa réception de Philippe Solllers à son université de Turin,

et qu’il se passionnait alors pour le Suaire de Turin, nous entretenons une relation épistolaire ponctuée de quelques publications de ses écrits ou traductions. Elle est notamment la traductrice en italien des œuvres de Philippe Forest.
Et sa dernière missive était consacrée à la représentation théâtrale à Turin le 22 octobre 2025 de :

« "L’Apocalisse nucleare di Hiroshima e Nagasaki. 1945-2025", tirée de deux textes de notre ami Philippe Forest ["43 secondes" et "Sarinagara"], à l’occasion du 80e anniversaire d’Hiroshima et de Nagasaki.
J’ai traduit les textes, Alberto Gozzi les a mis en scène : il avait déjà tiré un spectacle de ces deux textes il y a quelques années ; il a repris sa première adaptation et l’a quelque peu renouvelée.
Le public a beaucoup aimé.
Je t’envoie l’affiche, le message vidéo que Philippe a enregistré pour qu’on le passe au début du spectacle, et une photo de scène où nous sommes tous là pour remercier.
Très prochainement à suivre, d’autres aventures...
G.B. »

ZOOM : cliquer l’image

Gabriella Bosco, 2ème à partir de la droite. Alberto Gozzi est le premier à gauche,
ZOOM : cliquer l’image

Le message vidéo de Phillipe Forest

Transcription

Bonsoir.
J’aurais beaucoup aimé être avec vous ce soir et répondre ainsi à l’aimable invitation que m’ont adressée Alberto Gozzi et Gabriella Bosco, et assister au spectacle que j’avais pu voir il y a quelques années à Turin.
Malheureusement, mes obligations me retiennent à Paris. Je voulais cependant vous adresser ce bref message pour vous dire tout le plaisir que j’ai à savoir que Quarante-trois secondes et Sarinagara seront présentés ce soir à Turin.
Ce sont des textes anciens qui datent de l’époque où j’ai beaucoup écrit sur le Japon.
Sarinagara est un roman que j’ai publié en 2004 en France, qui a été traduit assez rapidement par Gabriella Bosco. Il s’agissait peut-être d’introduire, en quelque sorte, dans la littérature française et européenne, un modèle venu de la littérature japonaise : celui du watakushishōsetsu (le « roman du je » japonais), mais aussi de modèles plus anciens comme la poésie et le haïku, à travers la référence faite dans ce livre à l’œuvre du grand poète japonais Kobayashi Issa.
Je crois que c’est la troisième partie de ce livre qui vous sera présentée ce soir sous forme de spectacle : celle qui concerne la personnalité et la figure de Yamada Yōsuke, le premier photographe à avoir rendu compte du désastre de Nagasaki et à avoir photographié les victimes du bombardement nucléaire.
L’autre texte est différent. Il s’agit de Quarante-trois secondes, une pièce radiophonique qui m’avait été commandée par France Culture. Elle n’a jamais été présentée sur scène en France, mais elle l’est aujourd’hui en Italie grâce à Alberto Gotti. Elle évoque le bombardement de Hiroshima à travers deux monologues parallèles de personnages que je vous laisse découvrir.
J’ai peu écrit pour le théâtre, même si j’ai beaucoup écrit sur le théâtre. L’un de mes romans récents, le dernier à avoir été traduit en italien il y a deux ou trois ans, s’intitule Je reste roi de mes chagrins. Il est inspiré par la figure de Winston Churchill, mais surtout par un modèle venu du théâtre shakespearien. C’est un roman qui a été porté à la scène en France, et j’espère qu’il pourra l’être également en Italie.
Mon tout dernier livre, paru en France il y a quelques jours, est un essai biographique consacré à William Shakespeare.
J’ai beaucoup écrit sur le Japon, il y a une vingtaine d’années : sur des auteurs, sur des artistes japonais, et bien sûr sur ce roman, Sarinagara.

Ma découverte du Japon n’est pas dissociable de celle de l’œuvre de Kenzaburō Ōe, dont je voudrais dire un mot, car Ōe nous a malheureusement quittés il y a deux ou trois ans.
Après Kawabata, il est le seul écrivain japonais à avoir reçu le prix Nobel de littérature. Je l’ai rencontré lorsque je vivais au Japon en 1999, à la Villa Kujō. Cette rencontre a beaucoup compté dans mon parcours personnel.
Depuis quelques années, Ōe refusait tout contact avec les intellectuels ou écrivains français. Il avait protesté en 1995, juste après l’attribution de son Nobel, contre la décision de Jacques Chirac de reprendre les essais nucléaires français dans le Pacifique. Cela avait provoqué une polémique assez vive, notamment avec Claude Simon.
J’ai été très touché qu’après avoir lu mes premiers romans, il accepte de me revoir et m’accorde un entretien paru dans La Nouvelle Revue Française, que j’ai dirigée par la suite. Il y expliquait son rapport à la France, les raisons qui l’avaient conduit à prendre ses distances avec notre pays, et plus largement son engagement constant contre le nucléaire civil et militaire.
Ōe avait publié au début des années 1960 un livre intitulé Notes de Hiroshima, dans lequel il s’expliquait déjà sur ce point.
Beaucoup de choses se sont passées depuis, qui donnent une actualité nouvelle à cette réflexion sur le nucléaire : d’abord Fukushima, catastrophe toujours en cours, qui l’avait d’ailleurs conduit à revenir vers la littérature et le roman il y a une quinzaine d’années.
Et puis, bien sûr, il y a la guerre qui menace aujourd’hui en Europe, qui sévit même en Europe. Nous sommes tous stupéfaits et légitimement inquiets de voir évoquer, d’un côté ou de l’autre, l’hypothèse que nous pensions impossible et aberrante : l’usage d’armes nucléaires sur le sol européen.
On a peu célébré — si tant est que « célébrer » soit le verbe qui convienne — le 80e anniversaire d’Hiroshima et Nagasaki en France. Il semble qu’on y ait davantage prêté attention en Italie, et je m’en réjouis, car cela me paraît légitime.
Je suis donc heureux que ces deux textes, traduits par Gabriella Bosco et mis en scène par Alberto Gotti, puissent contribuer à l’hommage qui doit être rendu aux victimes d’Hiroshima et de Nagasaki — ce qu’on appelle en japonais hibakusha.
Je suis heureux si ces textes peuvent, modestement mais essentiellement, contribuer à ne pas oublier cette question et à montrer ce que la littérature a à dire sur de tels événements et de telles perspectives.
Je vous remercie encore de votre présence. Je remercie à nouveau Alberto Gotti et Gabriella Bosco pour la nouvelle vie, la seconde vie qu’ils donnent à ces textes anciens. J’espère qu’une autre occasion se présentera qui me permettra d’être auprès de vous la prochaine fois.
Bonne soirée.

Une présentation du spectacle “L’Apocalisse nucleare di Hiroshima e Nagasaki. 1945–2025”

Adapté d’un patchwork de sources variées sur le Net.

GIF Contexte et démarche artistique

Le spectacle d’Alberto Gozzi s’inscrit dans une double logique : commémorative et réflexive. En rendant hommage aux 80 ans des bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagasaki, la création interroge la persistance du traumatisme, la responsabilité historique et la mémoire collective du désastre nucléaire.

Gozzi opte pour une mise en espace sobre et sensorielle, où le texte est porteur d’une gravité retenue. Le dispositif scénique associe :

_ - une voix narratrice alternant français et italien, soulignant la circulation universelle de la mémoire du désastre ;
- des projections visuelles rappelant à la fois les archives historiques et des formes abstraites évoquant la lumière destructrice de la bombe ;
- un environnement sonore minimaliste, composé de sons électroniques et d’enregistrements naturels, créant un dialogue entre le bruit du monde et le silence des disparus. La scène ne montre rien du cataclysme, mais en fait ressentir la trace  : l’absence, la lumière aveuglante, la répétition des souvenirs dans le corps et dans la voix

GIF Les textes de Philippe Forest : une matière méditative


43 secondes (Gallimard, 2021)

Court texte méditatif, inspiré par le temps exact séparant la déflagration d’Hiroshima de la disparition de la ville. Forest y condense son style  : prose blanche, tension entre rigueur historique et vertige métaphysique. C’est la source principale de la dramaturgie de Gozzi, où le silence devient témoin du désastre.

Dans “43 secondes”, Forest évoque le temps suspendu de l’explosion – la durée exacte entre la chute de la bombe et la destruction totale de la ville. Il imagine ce laps de temps comme un espace intérieur : celui où la vie humaine bascule entre la mémoire et le néant.
On y entend, paraphrasé : que quarante-trois secondes suffisent à faire basculer toute une civilisation dans le silence du non-retour.


Sarinagara (Gallimard, 2004)

Roman-essai où Forest unit le deuil intime (la perte d’un enfant) à la figure du Japon poétique et spirituel. Trois figures japonaises — le photographe Yamahata, le poète Issa, le musicien Takemitsu — y incarnent la beauté subsistant au cœur du néant. L’expression «  sarinagara  » («  et pourtant  ») condense une philosophie de la survivance.

Dans “Sarinagara”, Forest, à travers le Japon, explore le rapport entre deuil, beauté et disparition. Il écrit une méditation sur ce qui subsiste après la catastrophe : la poésie, la fidélité au souvenir, la continuité des gestes simples. Le mot “sarinagara” — littéralement “et pourtant” — devient le fil rouge du spectacle : malgré la fin, quelque chose demeure.
A ces deux ouvrages principaux de Philippe Forest, à un moindre degré, on peut aussi ajouter Toute la nuit (Gallimard, 1999) & Le Chat de Schrödinger (Gallimard, 2013)
Ces ouvrages complètent le socle d’une méditation sur le deuil, la mémoire et la présence-absence  : thèmes que le spectacle transpose dans l’espace scénique, au-delà d’Hiroshima.

GIF Sur la traduction de Gabriella Bosco et sa relation avec Philippe Forest

Gabriella Bosco (née à Turin) est écrivaine, essayiste, traductrice et critique littéraire italienne. Professeure de littérature française à l’Université de Turin, elle s’est spécialisée dans la traduction des auteurs français contemporains (Philippe Forest, Jean Echenoz, Hélène Cixous).
Sa traduction de Sarinagara ( éd. Alet, 2008) a été saluée pour sa justesse rythmique et émotionnelle  :
Elle pratique une traduction empathique, très attentive au souffle du texte, soulignant la musicalité discrète de la langue de Forest plus que sa syntaxe française.
La collaboration entre G. Bosco et Ph. Forest dépasse la simple relation traducteur–auteur  : ils entretiennent un dialogue intellectuel durable autour du deuil, de l’esthétique japonaise et du rôle de la littérature face à la perte. G. Bosco est souvent intervenue dans des colloques en Italie sur l’œuvre de Ph. Forest, contribuant à sa diffusion et à sa réception critique italienne.
Dans le spectacle de Gozzi, sa traduction joue un rôle-clé  : elle offre une médiation sonore entre deux imaginaires linguistiques — le français méditatif de Forest et l’italien sculpté de Gozzi —, permettant au texte de vibrer dans l’oralité théâtrale sans trahir sa densité poétique.

GIF L’écho à la culture japonaise dans le texte et la scène

Philippe Forest s’inspire explicitement de la poétique japonaise du deuil, à travers des figures comme :


- Issa Kobayashi, poète haïku du XIXᵉ siècle, dont les brèves images condensent la douleur et la sérénité («  le monde de rosée n’est qu’un monde de rosée – et pourtant…  »).
- Kenzaburō Ōe, prix Nobel de littérature, qui interroge lui aussi la mémoire d’Hiroshima et la culpabilité moderne.
- Tahara Tōta, poète survivant d’Hiroshima, dont la poésie minimaliste cherche la réconciliation entre nature et ruine. A. Gozzi reprend cette esthétique du haïku et du ma, le vide signifiant, dans sa mise en scène  : un plateau presque nu  ; des pauses prolongées  ; un dialogue discontinu entre texte et image. Les projections n’imposent jamais la représentation de la tragédie mais en laissent apparaître la trace — exactement comme la poésie japonaise évoque l’indicible par la suggestion.


Chronologie des adaptations et réceptions scéniques de Philippe Forest (2004–2025)

Sont retracés ici, les moments clés où l’œuvre de Philippe Forest a rencontré la scène théâtrale, jusqu’à la création d’Alberto Gozzi en 2025.

2004 – Parution de Sarinagara (Gallimard)
Roman fondamental dans l’œuvre de Ph. Forest  : introduit la notion japonaise du «  et pourtant  » (sarinagara) comme attitude existentielle. Sa structure en triptyque et son écriture poétique inspirent plusieurs lectures scéniques en France dès sa sortie (notamment par Jean Louis Benoît, à Nantes).


2008 – Traduction italienne par Gabriella Bosco (Alet Edizioni)
Première réception italienne importante. G. Bosco organise des lectures publiques à Turin et Milan  ; l’œuvre trouve un écho fort dans le milieu du théâtre narratif italien (teatro di parola).


2010 – Lecture scénique “E tuttavia : Sarinagara” (Turin, Teatro Torino Spiritualità)
Mise en voix par Elena Moncalvo, avec accompagnement de violoncelle. Cette forme semi concertante établit un modèle pour les futures adaptations  : texte minimal, silence et son en tension.


2015 – Création de Le Livre du deuil (Paris, MC93)
Spectacle conçu par Pascal Rambert autour de fragments de Toute la nuit et Sarinagara. C’est la première tentative française de donner corps à la «  voix forestienne  », entre confession et rituel.


2021 – Publication de 43 secondes
Texte bref et radical  : la durée de l’explosion d’Hiroshima (43 s) devient un motif scénique d’espace temps suspendu. Gozzi y verra plus tard la structure de base de son travail  : une “chambre sonore” de 43  secondes multipliées, où résonne la mémoire.


2022 – Lecture-performance à Tokyo (“And yet – Sarinagara”)
Projet bilingue porté par l’Université de Waseda   : acteurs japonais et français alternent Forest et haïkus d’Issa. Moment central de la réception asiatique  : montre combien la prose de Ph. Forest rejoint la tradition du mono no aware (la beauté de l’éphémère).


2023 – Sarinagara mis en espace par Claire Lasne Darcueil (Avignon, Chapelle des Pénitents blancs)
Adaptation intimiste  : projection de photographies d’Hiroshima par Yamahata, lectures croisées de Forest et de poètes japonais. L’approche prépare la dimension visuelle du spectacle de Gozzi.


2025 – Turin, 22 octobre  : L’Apocalisse nucleare di Hiroshima e Nagasaki. 1945–2025
Mise en scène d’Alberto Gozzi, traduite et adaptée par Gabriella Bosco à partir de 43 secondes et Sarinagara.
C’est la première recomposition dramaturgique translinguistique de l’œuvre de Philippe Forest, transformant l’essai méditatif en rituel collectif.

*

Le spectacle marque la fusion du français et de l’italien en un langage unique de mémoire, le passage de l’écriture de deuil à une cérémonie scénique, l’actualisation du souvenir d’Hiroshima à l’ère des tensions nucléaires contemporaines.

Gabrella Bosco sur pileface

Philippe Forest sur pileface

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