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"B" comme Baiser (Le)

ABECEDAIRE SOLLERSIEN

D 5 mai 2026     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Baiser (Le)

Extrait d’Abécédaire sollersien (work in progress)

Le baiser selon Philippe Sollers

Philippe Sollers accorde au baiser une place centrale dans sa vision de l’intimité, le présentant comme un acte révélateur, au-delà des mots ou des images. Il en fait un test ultime de compatibilité sensuelle et spirituelle, opposé à la superficialité pornographique ou marchande du désir contemporain.

GIF Une expérience décisive de l’accord

C’est en s’embrassant passionnément, et longtemps, qu’on sait si on est d’accord. Le long et profond baiser, voilà la peinture, voilà l’infilmable.
Philippe Sollers, L’Éclaircie, 2012

Cette formule condense l’essence sollersienne : le baiser n’est pas un prélude, mais une vérité physique immédiate, irremplaçable par l’art visuel (peinture ou cinéma). Il révèle l’accord des corps et des âmes, dans une durée qui échappe à l’instantané.

La faribole hétérosexuelle classique est en train d’exploser
Philippe Sollers, Entretien

Entretien à l’occasion de la sortie de « Désir », l’écrivain étrille notre époque. Propos recueillis par Marion Coquet, et Victoria Gairin.
Et un peu plus avant dans l’entretien ceci :

Vous avez dit que la sexualité était une nouvelle religion.
La sexualité, c’est fini ! Quand tout un ancien monde s’effondre : religieux, idéologique, il est normal que l’être humain se raccroche à quelque chose, à une valeur. En l’occurrence, il se raccroche à la sexualité. Ouvrez les journaux, allumez la télé, il n’est question que de ça : des violeurs, des agresseurs, des pédocriminels. Mais la sexualité à l’ancienne, c’est fini !
Philippe Sollers, Entretien

GIF Les prostituées n’embrassent pas

La mécanique organique peut produire ses effets, elle n’est pas dans le coup oral et respiratoire. Les prostituées n’embrassent pas, et leur cul, de même, reste interdit, réservé au mac. Une petite salope, d’aujourd’hui, en revanche, peut branler, faire la pipe à fond, et même se laisser enculer, mais n’embrasse pas, ou pas vraiment, et ça se sent tout de suite. Embrasser vraiment, au souffle, prouve le vrai désir, tout le reste est blabla.
Philippe Sollers, Une vie divine, Gallimard, 2006, p. 401.

Le contexte de ce passage (pp. 400-403)

Sollers y développe une véritable théorie du baiser comme lieu de la « vraie passion intérieure » : « la question est finalement de savoir si ça embrasse pour de vrai ou pas ». Il oppose l’industrie pornographique, qui « insiste sur les organes pour détourner l’attention », au geste essentiel du baiser — « manger et boire l’autre, être cannibale avec lui, respirer son souffle, son âme ».

GIF Autres citations de Sollers sur le baiser et l’érotisme

Toujours dans Une vie divine, pp. 400-403, on trouve plusieurs formules remarquables :

Sur le baiser-cascade

C’est trop généreux, trop gratuit, trop enfantin, trop intime. Le baiser-cascade est en même temps un hommage hyperverbal : on embrasse le langage de l’autre, c’est-à-dire ce qui enveloppe son corps.
Philippe Sollers, Une vie divine, Gallimard, 2006

Sur la dimension eucharistique du baiser

Sollers le compare à « une eucharistie, une communion, une hostie, une pénétration sans traces », et rappelle que Proust, dans la Recherche, décrit le baiser du soir de sa mère comme une « hostie », une « présence réelle ».

Sur le « French kiss  »

Il est amusant que les Anglo-Saxons, si puritains, aient inventé l’expression "French kiss" pour désigner le /b>baiser à langue. Frisson du fruit défendu, rejet. »
Philippe Sollers, Une vie divine, Gallimard, 2006

Sur la femme qui embrasse vraiment

Une femme qui embrasse à fond un homme (ou une autre femme) s’embrasse elle-même et se situe d’emblée dans un hors-la-loi aristocratique. Rien n’est plus sérieux, vicieux, délicieux, incestueux, scandaleux.
Philippe Sollers, Une vie divine, Gallimard, 2006

Sur la parole et le baiser

Il faut mêler la parole à cet élan, ceux qui ne parlent pas en baisant s’illusionnent, quelles que soient les prestations machiniques et le vocabulaire obscène. Un baiser orageux et soudain avec une femme par ailleurs insoupçonnable vaut mille fois mieux qu’un bourrage vaginal primaire ou une fellation programmée.
Philippe Sollers, Une vie divine, Gallimard, 2006

Ces citations sont groupées sur quatre pages dans Une vie divine. Il s’agit donc d’un développement non dispersé dans l’œuvre, que Sollers consacre entièrement à sa philosophie du baiser

GIF Dans une anthologie du baiser

Le baiser n’est qu’une préface, pourtant. Mais une préface charmante, plus délicieuse que l’œuvre elle-même ; une préface qu’on relit sans cesse, tandis qu’on ne relit guère l’oeuvre.
Philippe Sollers, Les plus beaux baisers de la littérature , anthologie, 2011

Sollers contribue à ce recueil (Les plus beaux baisers de la littérature, avec Queneau et Delerm), où il explore le baiser comme "préface charmante" (écho à Maupassant) et vecteur d’invitation amoureuse. Il y mêle styles soutenu et familier pour distinguer le "vrai" baiser sublime des "faux" vulgaires, reliant l’acte à une tradition littéraire (Rostand, Shakespeare, Balzac, Foenkinos). Le baiser y devient communion des sens, contre la "faribole hétérosexuelle classique" qu’il critique ailleurs.

GIF « Baiser la mule du pape »

Une vieille histoire moyenâgeuse ?
Pas si sûr, à l’occasion de Pâques 2025, le vice-président américain JD Vance était au Vatican pour obtenir les bonnes grâces du chef de l’église catholique, le pape François. Tandis que Poutine, assistait à la messe de Pâques célébrée par le chef de l’église ortodoxe russe, le patriarche Kirill à la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou…
Au Moyen Âge, lorsqu’on rendait visite au pape (ou qu’on cherchait ses faveurs), il était d’usage, par respect et humilité, d’embrasser la mule du pape, ou plus précisément, l’étrier de la mule sur laquelle il se déplaçait.
Avec le temps, l’expression a pris un sens plus ironique ou critique. Aujourd’hui, ça veut surtout dire faire des courbettes intéressées, ou une expression familière comme « lécher les bottes » ou même une expression carrément vulgaire que Trump, à l’image de sa propre vulgarité, n’hésite pas à utiliser pour qualifier ses vassaux qui accourent vers lui pour négocier des droits de douane à la baisse ou ses ennemis iraniens, prêts à courber l’échine devant lui, aime-t-i croire.

Sollers au Vatican

Mon livre sur « la Divine Comédie » paraît donc en 2000, et, en octobre, je vais l’offrir à Rome à Jean-Paul II. Il y a des photos : grand scandale dans les sacristies intellectuelles. La remise du livre a lieu, en audience publique, place Saint-Pierre.

Je rappelle au pape que je lui ai déjà envoyé, sept ans auparavant, un livre tournant autour de l’attentat dont il a été l’objet (« le Secret »), et, en effet, il hoche la tête, et là, geste inattendu, il tend le bras et appuie longuement sa main droite sur mon épaule gauche, tout en me regardant droit dans les yeux. Rituel militaire plus qu’étrange, d’autant plus que l’intensité du regard est du genre laser rayon vert. Pas un mot, la main sur l’épaule, silence de vie criant, félicitations pour mon activité de mousquetaire libre, absolution de mes péchés (et Dieu sait). Archivé. Par la suite, envoi d’une lettre très élogieuse sur le bouquin, avec hyper-bénédictions à travers la Mère de Dieu : pour un assassiné-ressuscité, c’est un comble.

Cet épisode avait fait dire, perdidement, à Michel Onfray  :

Sollers est allé baiser la mule du pape !

Extrait de « Baiser la mule du pape. Pâques 2025 »

GIF Embrasse-moi malin

Bises, kiss, je t’embrasse, des baisers, baci : de quoi ces formules rituelles, parfois multilingues et régressives (songez à l’atroce prolifération de bisous) clôturant échanges téléphoniques, SMS et courriels sont-elles le nom ? la chose ? qui pense à quoi en les écrivant, en les prononçant ? à quelle partie du corps ? et à quel genre de baiser ? S’il y a fort à parier que nul ne pense plus à rien tant ces mots sont devenus mécaniques, avouez qu’il suffit de les creuser pour qu’aussitôt jaillissent gestes, sensations, affects, images. Laissez venir doucement les questions, cherchez les réponses dans l’histoire des civilisations, l’art et la philosophie, rappelez-vous vos lectures et vos émois, agitez bien : l’élixir est prêt et le baiser, sublime sujet, devient inépuisable.
Cécile Guilbert
"Embrasse-moi malin", Le Monde des Livres, 03 /11/11

Embrasser dans la poésie

« J’ai embrassé l’aube d’été »
Arthur Rimbaud - "Aube" (1873), Les Illuminations, 1886


« Quand en 1873, Arthur Rimbaud écrit "Aube", le 23ème poème en vers libres du recueil Les Illuminations paru en 1886, il n’a pas vingt ans. Et il révolutionne la poésie. […]
Qu’est-ce à dire ? « J’ai embrassé l’aube d’été » est la phrase inaugurale du poème, en même temps qu’elle dit le seuil d’un jour à venir et d’une disponibilité au monde très particulière. Embrasser, c’est d’abord prendre dans ses bras, c’est-à dire accueillir en soi et en totalité : l’aube devient ici une lisière temporelle et spatiale, un moment et un lieu. C’est assez troublant et pourtant, c’est une expérience commune : car le temps se suspend quand au point du jour, le monde naît à nouveau sous notre regard, comme au premier jour. […]
La justesse de l’image et sa puissance résident dans la simplicité absolue de sa formulation : les sont vocaliques sont doux, l’assonance en [é] enveloppe comme une étreinte, le rythme de la phrase est celui d’un octosyllabe régulier. Ce faisant, le poème s’ouvre en effet comme le début d’une promenade au seuil du jour qui vient, tout comme le premier bercement au seuil d’une vie qui s’ébroue. L’une et l’autre des significations se superposent. Car il est des petits matins d’été où tout pourrait recommencer quel que soit l’âge de notre vie. Le geste poétique du tout jeune Rimbaud est ici celui d’un enfant qui aurait une vieille âme. Et qui réveille en tout lecteur son âme d’enfant. » Nathalie Reniers-Cossart [1].

Le baiser dans l’art

GIF En sculpture : le Baiser de Rodin

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Le Baiser de Rodin

Extrait Documentaire Arte « Rodin et Michel-Ange, le chant des statues », diffusé en marge de l’exposition au Louvre, qui orchestre un dialogue entre les deux géants de la sculpture.

Une sculpture mythique

Vers 1880, Rodin commence à travailler sur son œuvre monumentale, la Porte de l’Enfer, illustrant des figures tirées du poème de La Divine comédie de Dante. Le couple du Baiser est donc à l’époque un des motifs de cette porte commandée pour le futur musée des Arts Décoratifs. Il se trouve alors en bas du vantail gauche.
Mais en 1886, Rodin réalise que ce couple amoureux s’intègre mal parmi les représentations de personnages torturés en Enfer, et décide de le retirer de la porte pour en faire une œuvre individuelle. C’est aussi à cette période qu’il entame une relation avec Camille Claudel, qui travaillera avec lui sur la sculpture, ce qui influencera sans doute le rendu final et la rendra plus sensuelle.
En 1888, l’État français lui commande l’œuvre en grandeur nature et en marbre. Ainsi, avant de produire la version en marbre que nous connaissons, Rodin a créé des versions plus petites en terre cuite, en plâtre et en bronze. Le sculpteur mettra près de dix ans avant de livrer l’œuvre finale et de la présenter au Salon de Paris en 1898. Aujourd’hui, cette version du Baiser est exposée à Paris, au Musée Rodin, l’ancienne demeure du sculpteur.
La suite ICI

GIF En sculpture, le Baiser de Brancusi (vers 1923-25)

Luis Bunuel, L'Âge d'or, 1930

Le sculpteur roumain (1876-1957) déclina le motif du Baiser dans de nombreuses séries jusqu’à en faire une signature. Celle-ci, très épurée, a retenu notre attention, en contrepoint de celle de Picasso.
"Une ligne médiane, interrompue par la ceinture infinie des bras qui s’entrelacent, formant un double cadre, sépare les corps collés ; de leurs figures on ne voit que les yeux, la bouche (réduite à un minuscule trait d’union) et les cheveux, suggérés dans quelques incisions incurvées avec grâce, encadrant les visages des amoureux enlacés" notait Barbu Brezianu.

GIF En peinture : le Baiser de Klimt


Gustave Klimt, Le Baiser, débuté en 1908 et achevé en 1909
Huile et feuille d’or sur toile • 180 cm × 180 cm • Österreichische Galerie Belvedere , Vienne • © Wikimedia Commons

Un Baiser pour l’éternité

À Vienne, le Baiserx (der Kuss) peint par le peintre autrichien Gustav Klimt entre 1908 et 1909 est au Belvédère ce que la Joconde de Léonard de Vinci est au Louvre : une icône. Véritable hymne à l’amour, il représente l’étreinte fusionnelle d’un couple amoureux, sertie d’une profusion d’or. Vêtu d’une tunique aux motifs géométriques, l’homme embrasse tendrement sa compagne sur la joue. La jeune femme est quant à elle agenouillée face à lui (détail étonnant : elle fait pourtant presque sa taille !), et s’abandonne à lui dans un élan de sereine extase. Rien ne semble troubler leur parfaite harmonie.


Gustave Klimt, Le Baiser (détail), débuté en 1908 et achevé en 1909

Une œuvre autobiographique ?

Créatrice de mode visionnaire, à la tête de sa propre maison de couture, Emilie Flöge fait une entrée remarquée dans la peinture de Gustav Klimt à partir de 1891. La muse du peintre était-elle aussi son amante ? Ambiguë, la nature de leur relation n’a jamais été révélée publiquement. Quoi qu’il en soit, Klimt a réalisé plusieurs portraits de la jeune femme, de douze ans sa cadette. Certains critiques de l’époque ont naturellement cru reconnaître, dans les traits de l’amante du Baiser, ceux d’Emilie Flöge…

Une icône Jugendstil

Klimt rêve d’un art total qui unirait peinture, architecture mais aussi musique (à l’instar de sa prodigieuse Frise Beethoven, 1902–1903), et s’impose dès lors comme une figure de proue de la Sécession viennoise, un mouvement d’avant-garde qu’il vient de quitter au moment où il peint le Baiser. L’empreinte du Jugendstil – l’Art nouveau viennois – y reste néanmoins proéminente, comme en témoignent les motifs géométriques de la tunique de l’homme, qui se fondent parfaitement avec ceux, plus organiques, de la robe de son amante (ceux-ci rappellent les motifs des verres de Murano). On reconnaît ici l’influence d’Emilie Flöge, dont les créations – des robes amples aux imprimés Jugendstil – étaient aussi très prisées par Klimt !

Une féérie d’or

Isolé du monde qui l’entoure, le couple est comme enchâssé dans un fond d’or, parsemé de petits points semblables à une constellation d’étoiles. Fils d’orfèvre, Klimt est très tôt influencé par l’art byzantin, en particulier ses mosaïques et ses icônes. Tel un alchimiste de la peinture, il intègre l’or à bon nombre de ses créations et consacre à cette éblouissante couleur un cycle complet, appelé le « Cycle d’or », dont le Baiser est, en quelque sorte, l’apothéose.

Vertiges de l’amour

Abandonnée dans les bras de son amant, l’amoureuse est agenouillée sur un parterre de fleurs dont la forme rappelle celle des motifs millefiori de sa robe. Fidèle à son ambition de voir naître un art total, Klimt fait ici fusionner, en un baiser, les motifs décoratifs du Jugendstil avec ceux de la nature. Mais cet idéal est instable : le couple se trouve en réalité au bord de ce qui semble être une falaise, à laquelle s’agrippent fermement les pieds de la jeune femme pour ne pas vaciller. Le Baiser est certes une incarnation de l’amour absolu, mais aussi de son infinie fragilité…

Par Inès Boittiaux
Beaux Arts, publié le 22 juin 2023, mis à jour le 7 mai 2025

GIF En peinture : le Baiser de Picasso, 1969


Picasso, Le Baiser, 1969

« Festin nu (Elle veut faire de son amour un grand festin). — Composition savante et géométrique, floraison des motifs : les mains-éventails s’impriment sur la taille, tandis que les seins, cœur inversé, renversé, se durcissent et blanchissent à l’enchâssement des formes. Mouvement concentrique : c’est par le baiser que tout se fait. — Elle veut faire de son amour un grand festin : yeux grand ouverts ; toujours ! — sans ça, impossible d’entendre les couleurs s’épanouirent. Nul embarras des corps ici : les formes se répondent en pénétration vive. Mutuelle dévoration : un, deux, trois nez (tels les satellites d’une orbite elliptique) pour lui ; et yeux ouverts et clairs sur visage sombre, ombre d’éclipse sous chapeau d’ocre jaune ; lui encore, lutinant sa belle, sa tourterelle. Ça ne tâtonne pas, ça sait parfaitement où ça va. Pas de fusion, pas de confusion — soudaine et habile découverte des solitudes ; des aptitudes. »

L.S.
Belle analyse de Ludivine Sereni, contributrice occasionnelle de pileface et auteure du blog This side of Paradise

GIF Au cinéma et en peinture, le baiser vorace

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Luis Bunuel, L’Âge d’or, 1930
Mon amour... Mon amour... Mon amour... Mon amour...
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Pablo Picasso, Le Baiser, 12 janvier 1931
Huile sur toile 61 x 50,5 cm, Musée Picasso, Paris

Au commencement sont les bouches, les langues, les appétits, le goût, les salivations discrètes. Il est révélateur que la lourde et laide industrie porno insiste sur les organes pour détourner l’attention de la vraie passion intérieure, celle qui se manifeste d’une bouche à l’autre. Manger et boire l’autre, être cannibale avec lui, respirer son souffle, son « âme », parler la langue qui parle enfin toutes les langues, trouver son chemin grâce au don des langues (sic. Sollers s’amuse en jouant avec les mots) [...]
Philippe Sollers, Une vie divine

Le baiser dans les civilisations et dans le temps

GIF Origines : la Mésopotamie détrône l’Inde

Jusqu’à très récemment, les scientifiques pensaient que le baiser romantique était né en Inde il y a 3 500 ans, mais en 2023, des chercheurs ont bousculé cette théorie dans la revue Science. Ils ont analysé des tablettes d’argile mésopotamiennes révélant que le baiser sur les lèvres était déjà pratiqué au Moyen-Orient il y a 4 500 ans.
Le Véda indien décrit le baiser comme le fait d’« inhaler l’âme de l’autre ». Une formulation que Sollers, féru de ce type de métaphore du souffle, n’aurait pas désavouée.

GIF L’Antiquité gréco-romaine : une taxonomie du baiser

Sous l’Empire romain, le baiser est constitutif d’un code social et politique bien établi avec trois types distincts. Le basium se pratique entre parents, l’osculum entre personnes du même corps social — ces deux formes signifiant l’appartenance au même groupe familial ou social. Le savium, lui, est le baiser amoureux ou érotique [2]

GIF Le baiser fraternel socialiste

Le baiser fraternel socialiste était une forme rituelle de salutation entre dirigeants d’États communistes, symbolisant le lien particulier et la solidarité idéologique unissant ces pays.
Le geste consistait en une étreinte suivie de trois baisers alternés sur les joues. Dans de rares cas, pour marquer une proximité exceptionnelle entre deux dirigeants ou deux nations, les baisers se faisaient sur la bouche. C’est ce qu’on appelait parfois le « Triple Brejnev » — joue gauche, joue droite, puis lèvres.
Le plus célèbre exemple reste le baiser échangé en 1979 entre Léonid Brejnev (URSS) et Erich Honecker (République Démocratique Allemande - RDA), immortalisé ensuite par l’artiste Dmitri Vrubel dans une fresque sur le Mur de Berlin intitulée Mon Dieu, aide-moi à survivre à cet amour mortel.


Le baiser russe de Brejnev à Honecker, le 5 octobre 1979, à Berlin . © Régis Bossu/Sygma via Getty Images
La célèbre fresque de Dmitry Vrubel, (1960–2022) sur le Mur de Berlin.
Datée de 1989, la fresque représentait cette scène symbolique d’octobre 1979 quand les deux chefs d’Etat russe et allemand s’étaient embrassés pour sceller un accord entre la RDA et l’URSS. S’en sont suivis : la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989, la réunification allemande en 1990 et l’implosion de l’URSS en 1991
.

Le baiser fraternel socialiste est largement tombé en désuétude depuis la chute des régimes communistes en Europe de l’Est.

GIF Une pratique loin d’être universelle

Une étude publiée dans American Anthropologist en 2015 a été la première tentative de documentation méthodique de la présence ou l’absence du baiser dans le monde entier. Conduite par William R. Jankowiak et ses collègues sur 168 cultures de partout dans le monde, elle a démystifié le chiffre souvent cité de 90 % de sociétés pratiquant le baiser.
Le résultat est frappant : seulement 77 cultures sur les 168 étudiées pratiquent ce contact de deux bouches l’une contre l’autre. Il existe une géographie du baiser assez précise — depuis l’Antiquité, on s’embrasse dans la zone indo-européenne, mais pas en Afrique subsaharienne, ni en Asie. [3]

GIF Du Moyen Âge à Hollywood

Baise m’encor, rebaise-moi et baise

Henri de Toulouse-Lautrec, Dans le Lit, le Baiser, 1892

Baise m’encor, rebaise-moi et baise ;
Donne m’en un de tes plus savoureux,
Donne m’en un de tes plus amoureux :
Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.
Louise Labé, Sonnet XVIII (1555)

À la Renaissance, certains royaumes européens imposent des restrictions sur le baiser pour raison sanitaire, mais les poètes et artistes élèvent vite le baiser au rang de symbole de l’amour romantique. Puis vient l’ère victorienne et sa vague de pudibonderie : les démonstrations publiques d’affection deviennent inappropriées. Mais le XXe siècle change la donne : le cinéma propulse à nouveau le baiser sur le devant de la scène, en en faisant un signal culturel de désir et d’intimité. [4]

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Jean Renoir, Une partie de campagne, 1936-1946

Le baiser chez les grands singes : une antiquité de 21 millions d’années

C’est ici que la science offre la perspective la plus vertigineuse.

GIF Une étude pionnière d’Oxford (2025)

Des scientifiques de l’Université d’Oxford ont trouvé des preuves indiquant que le baiser sur la bouche était déjà une pratique de l’ancêtre commun des humains et des grands singes, qui remonte jusqu’à 21 millions d’années. C’est la première étude sur l’histoire évolutive du baiser, parue dans la revue Evolution and Human Behaviour. Les chercheurs ont établi une définition stricte du baiser comme « un contact bouche à bouche non agressif qui n’implique pas de transfert de nourriture », et collecté des données sur les chimpanzés, les bonobos et les orangs-outans. [5]

GIF Chimpanzés, bonobos, orangs-outans

Le primatologue Frans de Waal, de l’Université Emory, a été témoin de plusieurs séances d’embrassades et d’étreintes après des conflits chez les grands singes. Selon lui, le baiser représente une forme de réconciliation plus commune chez les mâles que chez les femelles. Les bonobos s’embrassent plus souvent que les chimpanzés, et ils utilisent souvent la langue.

Ce panorama dessine un dialogue fascinant avec Sollers : lui qui place le baiser au sommet de la hiérarchie érotique et affective humaine trouve un écho inattendu dans la biologie évolutive — le baiser comme geste de lien, de réconciliation et de reconnaissance, bien antérieur à l’humain


Tu veux ou tu veux pas...

La réticence à embrasser dit tout, et révèle la fausse monnaie. Le moindre recul, la moindre hésitation, le plus petit détournement de tête, la plus légère répulsion ou volonté d’abréviation ou d’interruption (pour passer à l’acte sexuel proprement dit, c’est-à-dire, en fait, s’éloigner) sont des signaux dont l’explorateur avisé tient compte. Il sait aussitôt s’il est réellement admis ou pas. « Ceci est mon corps, ceci est mon sang », l’au-delà de la mort parle. Bite, couilles, foutre, clitoris, vagin, cul, tout le cirque vient en plus, jamais le contraire.
Philippe Sollers, Une vie divine


Post-scriptum

Pierre Perret – Les Baisers

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VOIR AUSSI SUR PILEFACE
Le baiser / Une vie divine
Baisers volés

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[1] Le Point, Hors série, "Toute la littérature française"

1 Messages

  • Pierre Vermeersch | 5 mai 2026 - 20:40 1

    « On sait que [de l’imago] ses effets se manifestent à l’égard du visage humain dès le dixième jour après la naissance, c’est-à-dire à peine apparues les premières réactions visuelles et préalablement à toute autre expérience que celle de l’aveugle succion » Lacan J.
    « Propos sur la causalité psychique » Ecrits, p.181

    Voir en ligne : http://theoriedelapratique.hautetfo...