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« Trinité bien ordonnée » par Jean-Hugues Larché

D 8 avril 2026     A par Jean-Hugues Larché - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Jean-Hugues Larché
Trinité bien ordonnée

Fin du vingtième siècle, après avoir suivi durant deux ans des cours de théologie à l’Institut saint Dominique de Toulouse, je me lançais dans une interprétation toute personnelle des personnes divines. Le Père, le Fils, le saint Esprit, la Vierge Marie et leur antagoniste.

Un. Sa puissance ne provient que de son mystère. Son élévation supérieure est invisible aux yeux humains. Son œil pris dans le triangle céleste scrute les affaires du monde. Il est principe transcendantal, principe des principes et nous imaginons son mental monumental. Séparant d’abord la lumière des ténèbres, puis le ciel de la mer ; au quatrième jour, apparaissent le soleil et la lune et les étoiles. Créant l’homme - et la femme - à son image, le sixième, il les chasse du paradis terrestre aux premières lueurs de leur lucidité sexuée.

Inspirateur des trois monothéismes. Son nom est imprononçable. Il est l’ineffable même ! « Notre père qui êtes aux cieux ». « Allah est grand ». « Yahvé qu’à le nommer ! ». Omnipotent, doué d’ubiquité, tentateur, colérique et irrationnel, la métaphysique universelle se tourne vers lui pour en savoir plus. A la Renaissance, Michel-Ange le montre, fesses à l’air, au plafond de la Sixtine. Pour Spinoza, il est l’exact synonyme de nature. L’ironiste Voltaire lui érige une chapelle dans son domaine de Ferney. Schelling le voit comme phénomène actif du mal. Nietzsche le trouve mort en son époque, soulignant par-delà bien et mal, la perte des valeurs et le nihilisme qui en découle. Heidegger pense que seul un de sa catégorie peut encore nous sauver. En son nom, par sa loi, les crimes religieux, les guerres, les exécutions ont été légitimées et le sont encore.


Carré blanc sur fond Blanc, Kasimir Malevitch, 1918

Au commencement de la fable, il est celui qui dit. Il désigne par le mot et crée ainsi l’univers. Signant verbalement son acte, il est d’abord une voix venant de loin. La voix des voix. Une intonation qui résonne aux oreilles des plus sourds. Une voix péremptoire, autoritaire, décisionnaire. Il commande à l’étendue devant lui d’une seule parole. Il sait voir ce qui est bon et donne les règles du jeu. Donne la parole à l’homme afin qu’il nomme les animaux, qu’il les classe et les répertorie. Mais son nom propre reste imprononçable.

Père de toutes choses par nature. Principe masculin engendrant et créant la vie. Patriarcal en diable. Père du monde et père du temps. Producteur de semence donnant fruit à la terre. Aimant voir fructifier, herbes, fruits, poissons, oiseaux, reptiles et mammifères. Il les met en forme et plante le décor du premier jardin. Premier artiste créant par hasard un arc-en-ciel. En soi-même, il est une étincelle, une raison, une oraison, une poussière d’étoile. Deus ex machina sorti de son propre engendrement. L’homme raisonnable prendra garde à ne pas se prendre pour lui. Beaucoup ne sachant jamais ce qu’ils sont se prennent souvent pour ce qu’ils ne sont pas.

Est-ce que Dieu se serait déjà pris pour lui-même ? Drôle de question.

Deux. Une guérison de lépreux, puis celle d’un paralytique et d’une main desséchée. Suivent d’autres guérisons, notamment celles d’aveugles - aveugles métaphoriques, s’entend. Exorcisme sur un possédé et surtout en prémisse du dénouement de l’histoire, résurrection d’un mort, comme par hasard. Se rajoutent multiplication de pains et de poissons, promenade sur les eaux, contenance d’une tempête et chasse aux démons. De la Pâque à la descente aux enfers, du chemin de croix et la crucifixion - trahison, délation, arrestation, interrogatoire, lavement de mains, condamnation, humiliation, molestation, flagellation. En un mot - Passion. Descente de croix. Emballage en suaire. Mise au tombeau. Sous scellés derrière un rocher. Evaporation du corps. Disparition. Mystère.

Troisième jour, résurrection conforme à l’écriture. Apparition. Don d’ubiquité. Ascension. Culte de soi pouvant compter jusqu’à trois. Assis à la droite de Dieu. Saint-Esprit au-dessus. Marie, sa mère virginale, en quatrième terme de la Trinité. Occupation entière du ciel. Soulager la souffrance et la pauvreté. Vaincre la mort universelle. Evacuer de la barbarie. Oublier la vengeance. Pardonner les offenses. Enlever le péché du monde. Verbe sauveur. Son souffle retombe à la Pentecôte sur les disciples. Salut de l’âme. Royaume des cieux. Evangiles. Beaucoup l’on vu, le voit ou croit le voir.

Vingt siècles et plus d’histoire. En son nom, on bafoue ses principes. Selon Jean l’évangéliste, il dit au Baptiste : « Je ne suis pas le Messie ». Secret de l’incarnation, de la formule, de la substance à travers le temps. Si le verbe se fait chair, la parole devient corps.


La résurrection du Christ , Gian Domenico Tiepolo, 1749

On ne ressuscite que par elle. Parole d’homme ! Parole d’honneur ! Parole donnée ! Il ne lui manquait rien, encore moins la parole ! On le croit sur parole. On y adhère en dédoublement de soi. Poupées gigognes. Conseiller existentiel, coach spirituel. Gratuité même ! Don sans contre don. La charité est-elle la clef ? Grands pécheurs et pècheresses sauvés d’avance puisque, On ira tous au paradis.

Son mythe s’affiche dans les arts majeurs, architecture, peinture, sculpture, livres, musique. La liturgie en oraison pour les siècles à venir. Amen pour les âmes qui l’aiment, agitation pour les autres. Illumine Constantin, convertit Paul, stigmatise François, extase Thérèse, lacrymale Ignace, enflamme Blaise. Au paradis, les anges séraphins chantent sa gloire divine. Musique des sphères et voix sublimes. Le paradis de Dante est un haut lieu de tourbillon musical. Voltaire affirme : « Le paradis, c’est là où je suis ». Ciel où résident les immortels chinois. Olympe grecque. Janna pour l’islam. Pardes chez le Juifs. A proximité du jardin d’Eden. Son propre jardin intérieur est un paradis. Qui peut y croire ?

La générosité du Timon d’Athènes de Shakespeare fait penser à ses dons. N’a-t-il pas inspiré le slogan : Liberté - Egalité - Fraternité ? Le journal de Kierkegaard est intitulé Christ. Nietzsche l’oppose à Dionysos dans Ecce Homo. Le poème Génie de Rimbaud, en parle en ces termes : « Il est l’affection et l’avenir, la force et l’amour… » - « Nous avons tous eu l’épouvante de sa concession et de la nôtre. » - « Il ne s’en ira pas, il ne redescendra pas d’un ciel, il n’accomplira pas la rédemption des colères des femmes et des gaités des hommes et de tout ce péché car c’est fait, lui étant et étant aimé. » - « Il nous a connus tous et nous a tous aimé ». Rimb’ invite enfin à suivre « ses vues, ses souffles, son corps, son jour. »

Le livre de son histoire et de ses ascendants est le plus vendu et lu dans le monde. Gageons que s’il revient un jour, la plupart diront… Incroyable.

Trois. Un esprit pas comme les autres souffle où il veut. Il ne joue pas à souffler pour rien, il insuffle l’âme du monde. Le plus sain de tous les souffles ne produit que des mots d’esprit puisque il est l’esprit lui-même. Il est gratuit, volatil, pénétrant, invisible… ou presque. On peut le voir sous la forme d’un ange à la Renaissance, d’une colombe, d’un halo brillant, d’une auréole. Il irradie par sa santé vitale, son éclat, sa lumière. L’homme en est transfiguré chaque fois qu’il respire consciemment.

Il est dans l’air comme l’amour peut l’être. Love is in the air. Synonyme de l’âme, sa pureté s’étend sur le monde entier. Mais peu sont capables de le recevoir. A la grâce de Dieu, comme on dit, fataliste. D’inspiration divine, il tombe et enflamme la tête des apôtres à la Pentecôte et leur donne le don de parler toutes les langues. Son universalité n’est plus à prouver. Chi chez les chinois, Rouah Hakodesh pour les juifs, Ruh dans le Coran et similaire au Dharma bouddhiste. Il souffle à travers toutes les traditions comme un principe vital invisible et bienfaisant. On le devine actif dans le mouvement giratoire des soufis.

Dans la Bible, dès la Genèse, il plane au-dessus des eaux. Il traverse le temps et l’espace à la vitesse de la lumière. Dans le credo catholique, il est consubstantiel à dieu le père, et le Christ n’est engendré par la Vierge que par son opération (Holy Spirit !). Troisième terme après le père et le fils dans la théologie catholique, il donne la vie et procède du père et du fils. Le Saint-Esprit permet que ça circule en souffle salvateur. Que les substances s’écoulent. En courant d’air, en onction de toutes natures. Il rend les gens plus sages, plus souples, plus proches des affaires célestes. Il ne parle pas par lui-même mais par les prophètes. Il est la substance répandue de l’onction baptismale et des autres sacrements jusqu’à l’extrême. Dans La Trinité de Saint-Augustin, il est égal au père et au fils en vases communicants. Trio sacré de l’incompréhensible foi qui souffle sur nos esprits vagabonds pris dans la désincarnation des images fuyantes en virtualité consommée.

Hors de tout sectarisme et de tout dogme, le souffle ne quitte jamais celui qui est simplement sain d’esprit.

Le non-dit en quadrature du cercle… Le diviseur, l’excluant, le querelleur. Celui qui dédouble l’esprit en suspicion de l’autre, en méchanceté. Afin que plus rien ne tourne rond ni ne s’éloigne de son contrôle. Le ça, sans le moi ni le surmoi. Le diable probablement. Le réel insupportable. Le tentateur. L’exclusif. Le taraudé de service. Rongé dans son propre sang. Porteur d’hallucinations. L’allumé restant en cendre. L’exhibitionniste des plus mauvaises raisons. Nieur d’évidence. Faux monnayeur des mots. Fouilleur de détails. Fouineur de faiblesse d’autrui. Froidure mordante. Pervers polymorphe sans miroir, sans image. Au commencement était le douteur, le néant, l’incréé, peut-être était-ce dieu lui-même avant la création. L’incréé donc. L’impuissant de l’amour. L’informe qui impressionne. Le fantôme sans queue ni tête. La maudite face. Le tourneur solitaire de tables au plafond. Le contempteur de puissance. L’incinérateur. Pacte mortifère. Peau de chagrin extensible. Angoisse ricanant. Danse macabre. Mouvement arrêté. Fossoyeur de joie. Ses ténèbres ne saisissent aucune lumière. Son inertie gesticulante en verrue d’esprit, bloque les sens. Colère structurelle. Courbure du mal. Déchirement intrinsèque. Douleur répandue persistante. Pétrification du temps. Instant damné.

Le cinquième élément est le contrefeu à ce dernier. Qui peut mieux que la Musique engendrer le Verbe ? Oraison, chant, invocation d’une femme qui ne serait que pure musique. Une femme sacrément musicale qui serait restée vierge et pourtant mère du genre humain à travers son culte. Selon le mystère catholique, elle aurait conçu le Verbe... par l’opération du saint Esprit ! Le verbe se serait fait chair par elle. L’esprit mêlé à la musique. Les protestants résistent, les orthodoxes perdent doxa, les athées sont atterrés, l’islam espère en retrouver au ciel soixante-douze aussi vierge qu’elle… Les catholiques comprennent sans comprendre. Les juifs en anticipateurs l’appellent Meriem. Rose mystique. Rose sans pourquoi pour Angélus Silésius. Dante la nomme au chant trente-trois de son Paradis : « Etoile fixe d’un éternel dessein ». Le chant infini du verbe passe par Marie en caresse et vibration ineffable de douceur. Marie telle du papier à musique suscite toutes les harmonies toutes les interprétations à travers le temps.

« Mozart, écrit Jean-Christophe Hocquart, voit dans la Vierge Marie l’image parfaite de la femme telle qu’il l’a conçue dans ses créations dramatiques depuis Ilia jusqu’à Pamina. (…) Le respect qu’il a toujours eu envers les femmes peut se muer en vénération. Il n’y a plus de distinction entre l’amour sacré et l’amour profane, rajoute le grand mozartien. »

Grâce à Mozart, Maria devient concrète dans son aspect musical. Dans l’Et incarnatus est de la Grande Messe en ut K. 427 de 1782, Mozart fait chanter à la Vierge sa propre incarnation. Elle ne cesse d’intervenir pour Mozart et de faire chanter à sa gloire virginale et celle de son fils à toutes les voix du paradis. Je pense à l’Assomption de la Vierge du Corrège dans la coupole de la cathédrale de Parme où Maria est aspirée au plus haut des cieux vers l’invisible.

Hugues de Saint Victor se demande : « Quelle est donc cette Vierge des vierges, sans pareil en intégrité, unique en chasteté, éminente en dignité ? » Hugues relie le mystère marial au Cantique des cantiques et la beauté incarnée et substantifiée de l’Aimée du Cantique au mystère de Maria. Selon l’Hugues victorien : « La grâce de Marie surpasse toute grâce, son excellence est au-dessus de tout mérite, elle est plus haute et plus sainte que toutes les autres. Personne n’a été comblée de grâce comme elle, unique et sans modèle, mère vierge, elle a enfanté et gardé le lys de la chasteté avec le fruit de la fécondité. L’Esprit saint s’est donc reposé en son humilité d’une manière unique, lui qui a réalisé dans sa virginité un don à nul autre pareil. »

C’est pourquoi Hugues rattache à Marie ce que dit le Cantique : « Tes lèvres sont un rayon de miel qui distille le miel et le lait qui sont sous ta langue, l’odeur de tes huiles parfumées surpasse tous les aromates. » Il lui attribue cette autre phrase du Cantique : « Les fleurs ont apparu, les vignes en fleur ont donné leur odeur, la voix de la tourterelle s’est fait entendre sur notre terre. »

Joies, délices et plaisirs donnés par ces beautés, parfums et chants, comme Marie en version française ou universelle, retentissent d’amour.

Les bondieuseries font de Marie une figure de pacotille, de Lourdes à Lisieux en passant par n’importe quelle église ou commerce religieux, pour ne parler que de la seule France. Ce culte marial, rendu triste et compassé par les fidèles élude la hauteur esthétique de ce mystère. A une autre époque, j’ai souffert du barrage pudique d’une floraison. Cela m’avait rendu malade car je n’avais pas compris qu’il suffisait de goûter à cette rétention première et d’accepter de vivre en compagnie d’une fleur musicale et parfumée.

Sacrée musique mariale !

Jean-Hugues Larché, printemps 2026


A propos de l’auteur

Jean-Hugues Larché vit à Bordeaux où il se consacre désormais à l’écriture. Après des études de sociologie, il a travaillé plusieurs années comme éclairagiste au Théâtre du Capitole et au Théâtre Sorano, à Toulouse. En 2004, il devient libraire de livres anciens. Il a réalisé plusieurs CD d’entretiens littéraires (cf. ICI) : sur Nietzsche avec Philippe Sollers, sur la pensée chinoise avec François Jullien , sur Proust avec Stéphane Zagdanski, sur « Mille et une lumières d’Islam » avec Malek Chebel. Egalement auteur d’un CD « Déroulement du Dao » avec Philippe Sollers. Il a co-créé la revue littéraire Sprezzatura, contributeur pour L’Infini puis Les Cahiers de Tinbad. Il a déjà publié Le rire de De Kooning et Seul Mozart aux éditions Olympique, ainsi que Quintet pour Venise et Filles de Mémoire, aux éditions Serge Safran, La mer à Venise aux éditions Zeraq.

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