
Ajout de « Tel Quel et Change s’affrontent » par Philippe Forest
Crédits photo : Jean-Pierre Faye (Menerbes, CC BY-SA 3.0)

« L’écrivain, poète et philosophe Jean-Pierre Faye est mort le 26 mars 2026 à Toulouse, à l’âge de 100 ans, révèle Le Monde . Figure singulière de la vie intellectuelle française, à la croisée de la littérature, de la philosophie et de l’histoire des idées, il aura consacré son œuvre à une interrogation centrale : que fait le langage au monde, et que fait le monde au langage ? »Hocine Bouhadjera
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Un créateur polyphonique
Philosophe de formation puis de profession, l’auteur qui remporta le prix Renaudot fut à la fois poète, romancier et dramaturge, mais aussi historien et linguiste. Il s’est éteint jeudi 26 mars à Toulouse.
« Par ses engagements successifs, ses querelles, ruptures et polémiques, ce créateur polyphonique a souvent défié la chronique parisienne. Il demeure l’auteur d’une œuvre considérable, qui compte plus de 70 volumes. [1] ».
De la philosophie à l’avant-garde littéraire
« Formé au droit et aux sciences économiques, puis à la philosophie - discipline dans laquelle il est reçu deuxième à l’agrégation en 1950 - il est notamment l’élève de Gaston Bachelard, Claude Lévi-Strauss et André Leroi-Gourhan. Il enseigne à Reims, Lille, puis à la Sorbonne, avant de rejoindre le CNRS, où il deviendra directeur de recherche.
Dans les années 1960, il s’inscrit au cœur de l’avant-garde littéraire. Membre du comité de rédaction de la revue Tel Quel entre 1963 et 1967, il participe à une effervescence théorique et esthétique qui entend renouveler profondément les formes d’écriture. Mais ses désaccords avec Philippe Sollers et le courant structuraliste le conduisent à quitter la revue pour fonder, en 1967, Change avec Maurice Roche et Jacques Roubaud.
Avec Change, Jean-Pierre Faye ouvre un espace inédit, où se croisent linguistique, poésie et théorie. La revue accueille notamment les travaux de Noam Chomsky et s’inspire des formalistes russes et des linguistes tchèques. Elle devient le lieu d’un projet intellectuel ambitieux, résumé par une formule devenue emblématique : « La langue, en se changeant, change les choses. »
Ce programme, qu’il nomme « Mouvement du change des formes », vise à penser les transformations du langage comme autant de transformations du réel. Il s’agit moins d’analyser les textes que d’agir sur eux, de déplacer les structures mêmes de la narration. »
Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
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Ses querelles avec Sollers et Derrida vues par Roger Pol-Droit

Dans le microcosme électrisé de la vie intellectuelle parisienne des années 1960 à 1980, l’avant-garde littéraire finit par se convaincre que l’écriture gouverne le monde. Si les textes commandaient l’histoire, les écrivains pouvaient la bouleverser… Dans cet épisode de dilettantisme élitiste hanté de fantasmes révolutionnaires, le nom de Jean-Pierre Faye demeure attaché à des fâcheries fameuses, dont les rebondissements ont alimenté quelques guerres littéraires. L’une l’opposa à Philippe Sollers, qui régnait alors sur la revue Tel Quel. Entré à la rédaction en 1964, Faye rompt avec ses anciens amis en 1967, dénonçant la « dictature structuraliste » et fondant la revue Change, qui perdurera jusqu’en 1985. Comme il se doit, chaque groupe accuse l’autre de toutes les trahisons possibles, esthétiques et politiques.
Le comité Tel Quel en 1965. De g. à d., au premier rang Denis Roche, Marcelin Pleynet ; au deuxième rang, Jean Thibaudeau, Jean Ricardou, Jean-Louis Baudry ; au troisième, Boisrouvrayy, Philippe Sollers, Jean-Pierre Faye. Photo publiée dans Réalités (DR) et extraite ici de l’Histoire de Tel Quel (1960-1982) par Philippe Forest

« Tel Quel et Change s’affrontent » (pp 342-347)
Le récit par le menu de cette guerre picrocholine (pdf), ICI.

Une autre querelle de longue durée l’oppose à Jacques Derrida, que Faye juge trop soumis à l’influence funeste de Heidegger. Ayant participé avec Derrida à l’élaboration du futur Collège international de philosophie, créé officiellement en 1983, il en démissionne en 1985 pour fonder l’Université européenne de la recherche, dont il est ensuite président. En 2013, à l’occasion du 30ᵉ anniversaire du Collège international de philosophie, il publie une très sévère Lettre sur Derrida (Germina) qui provoque des remous. Avec ses travers et ses excès, cet écrivain prolifique, intellectuel engagé et chercheur innovant, demeure une silhouette marquante de l’intelligentsia française du XXe siècle.
Roger-Pol Droit
Le Monde

Anecdote : quand Jean-Edern-Hallier demandait à Jean-Pierre Faye de le pistonner…

« RIVE gauche. Angle des rues du Bac et de Montalembert. Bar du Pont-Royal. Belles boiseries... Bouteilles ... Brouhaha... Cigarettes... Sourires... Sous-entendus. Un cocktail littéraire organisé par les éditions du Seuil. Nous sommes en novembre 1958. Dehors, la nuit humide a pris possession des rues de la capitale. L’assistance s’intéresse à un jeune professeur de philosophie, Jean-Pierre Faye, qui vient de publier Entre les murs, inclassable roman qui retrace son séjour aux États-Unis. Soudain, un inconnu l’aborde et lui parle de son livre avec enthousiasme. Il va même jusqu’à le comparer à L’Herbe, de Claude Simon. Ce garçon un peu fou, qui a l’âge de Sollers, se nomme Jean-Edern Hallier.
Né dans une famille aisée qui a fourni à la France militaires et diplomates, il a passé son adolescence à Paris puis en Grande-Bretagne. On le dit brillant, rusé, dilettante, verbal, parfois verbeux.
Il a rédigé quelques articles dans les revues La Table ronde et Arts. Rien d’autre. Et là, parmi les invités de plus en plus nombreux, il demande à Jean-Pierre Faye de le « pistonner », pardon, de le présenter à plusieurs personnalités, notamment à Cayrol. Le directeur d’« Écrire » (Seuil)… »
Pascal Louvrier,
Philippe Sollers entre les lignes
Sur l’antisémitisme de Heidegger
Roger Pol-Droit souligne le combat de Jean-Pierre Faye pour faire voir le véritable visage de Heidegger, selon lui. Combat qui se poursuivra toute sa vie, tout comme la lutte contre l’antisémitisme sous ses formes les plus diverses.
A commencer par « l’immense enquête intitulée Langages totalitaires et son introduction, Théorie du récit, » où le philosophe suit méticuleusement les tribulations du rêve d’un « nouveau Reich » à travers la vie intellectuelle et politique allemande, l
« Cet immense chantier lui fait notamment constater la profonde intrication de la pensée de Martin Heidegger et de son adhésion au nazisme. Jean-Pierre Faye est le premier à étudier de près les discours politiques du penseur de Fribourg, en montrant combien il utilisait les notions centrales de sa propre démarche pour faire l’éloge du Führer et de la grandeur du Reich. Contre la version officielle des disciples français de Heidegger, en particulier Jean Beaufret, qui parlent d’une compromission de façade de quelques mois, Jean-Pierre Faye commence à établir les interactions nombreuses, organiques et durables, entre « pensée de l’être » et idéologie nazie. » (Roger Pol-Droit)
Jean-Pierre Faye en quelques dates
19 juillet 1925 Naissance à Paris
1950 Agrégation de philosophie
1964 Prix Renaudot pour son roman « L’Ecluse »
1968 Premier numéro de la revue « Change », création de l’Union des écrivains
1972 Publie « Théorie du récit » et « Langages totalitaires »
1985 Fonde l’Université européenne de la recherche
2020 Publie « Le Corps miroir »
26 mars 2026 Mort à Toulouse
Crédit : Le Monde
[1] Roger Pol-Droit, Le Monde, 26/03/2026
Une figure éminente de la vie littéraire et intellectuelle française de la 2e moitié du XXe siècle
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« Langages totalitaires » : quand Jean-Pierre Faye enquêtait pour comprendre comment les mots tuent
Dans cet ouvrage paru en 1972, l’historien et écrivain, mort le 26 mars, offrait une analyse puissante des transformations du langage comme fabrique du nazisme. Un livre majeur, qui redevient actuel.
Par Roger-Pol Droit
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