


Jérôme Borel. Vue d’exposition.
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La peinture plutôt que la guerre
Publié le 11 mars 2026 à 10h22
Trois intégristes se foutent sur la gueule : voilà donc où en est le monde en mars 2026. Khamenei fils et l’islamisme criminel d’Iran, Netanyahou et l’orthodoxie juive colonialiste d’Israël, Trump et le suprémacisme chrétien impérialiste des États-Unis : trois intégrismes d’État articulés à l’impunité capitaliste (à la conquête, au profit, au pétrole). Et dire qu’on nous demande encore de gober ce mensonge selon lequel il y aurait un camp du Bien.
La farce criminelle qui prévaut de part et d’autre, accumulant les injustices et les cadavres, ridiculise l’idée même de comparaison, de degrés, voire de valeurs : ils sont tous infâmes, et ne méritent que notre dégoût unanime. Il aura donc fallu en arriver au XXIe siècle pour que les trois monothéismes rivalisent à ce point – et surtout ensemble – d’abjection, et cela à travers une parodie terrible et sanguinaire de leurs propres spiritualités.
C’est pourquoi je ne vais pas m’excuser de parler d’art, de poésie, de peinture sous prétexte que ces malfaiteurs officiels dicteraient leur agenda de cauchemar. Pourquoi aurais-je honte de préférer ce qui est beau et devrais-je soudain parler timidement, parce que les soi-disant vrais grands sujets seraient leurs forfaitures, plutôt que ce qui nous rend heureux, malgré tout, contre tout ?
Du 12 mars (dès jeudi, donc) au 11 avril se tient à Paris une exposition merveilleuse de peintures de Jérôme Borel, intitulée « Détails ». Elle a lieu à la galerie Olivier-Waltman, 16, rue du Perche, dans le 3e arrondissement. Figurez-vous que j’aime tellement ce peintre que j’ai écrit 33 petits textes sur lui et ses couleurs ondoyantes, sur la joie fondamentale qui anime la peinture, sur son monde aquatico-onirique, sur sa foi dans l’illumination artistique : vous les trouverez dans l’expo, sur des carrés de papier et vous pourrez évoluer parmi les tableaux avec ces phrases, ou sans, comme vous voudrez.
Jérôme Borel peint des figures qui plongent dans l’océan, des hommes qui sont perdus dans des chambres infinies, des femmes qui s’introduisent dans le mystère ou l’extase, des espaces qui s’architecturent en damiers multicolores paradoxaux. Quelque chose d’abstrait les guette, une menace ou un ravissement, et c’est passionnant. Il y a de petits tableaux de lits qui semblent suspendus dans les airs, ce sont des chefs-d’oeuvre doucement énigmatiques ; et puis, vous verrez, un corps allongé au bord d’un plan d’eau qui semble avoir aspiré son image : Narcisse, revenu nous parler depuis le temps, et dont le reflet est celui d’une femme. Ce Narcisse a quelque chose à nous dire, approchez-vous, il n’est pas du tout narcissique, il découvre une chose qui est l’altérité, celle qui, lorsqu’on s’ouvre, nous éloigne de la haine et des guerres. Voir l’autre, et pas soi-même, dans le miroir, ça s’appelle aimer. Voilà la peinture.


La parole de Guyotat
Publié le 18 mars 2026
VOIR SUR PILEFACE
J’ai assisté l’autre soir à un événement prodigieux. C’était à la Maison de la poésie, une petite scène en plein Paris (157, rue Saint-Martin, dans le 3e arrondissement), où l’on peut venir écouter ce qui se fait de plus intense en littérature aujourd’hui.
Le livre présenté ce soir-là était Histoires de Samora Mâchel, livre mythique, réputé fou, radical, voire illisible, que Pierre Guyotat (1940-2020) a écrit sur des carnets entre 1979 et 1980, livre qu’on pensait impubliable, et dont, quarante-six ans plus tard, les éditions Gallimard proposent une transcription stupéfiante.
Le livre se présente comme un chant écrit dans une langue inventée. Ça commence comme ça : « o mâm’ son homm’qu’ d’jà qu’ palp’ ses liass’ sur natt’ a mâm’ soir Algier o Ouahran, tot’ empssiarée d’ pist’ clandestann’ travars bled sans un Blanc d’jà qu’ son noveau mâtr’ ac ses gard’ du corps s’rafrâchiss’t d’oranginas o d’ thé en bazar-bevett’-arrêt cars ».
Ça s’entend : une telle langue, faite d’altérations psalmodiées, frappe directement la pulsion, c’est-à-dire la jouissance de dire. On est dans un bordel, en Algérie, où des voix déploient leurs histoires de prostitution. L’autre soir, à la Maison de la poésie, Stanislas Nordey et Abd al Malik nous en transmettaient la drolatique fièvre syllabique en une espèce de crachat vocal sculptant sa propre diction.
Guyotat nous apprend qu’écrire, c’est autre chose que communiquer. À celles et ceux qui l’auraient oublié (la terre entière, au fond), l’écriture est l’invention d’une liturgie sans autre dieu qu’elle-même : l’écriture, ou le chant, ou le dit, ou l’écrit, relève de la création. Créer a lieu en dehors de tout critère de transmissibilité, de toute rentabilité expressive, et même – scandale – de toute compréhension. Comme disait Rimbaud dans sa célèbre lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871 (dite « Lettre du voyant ») : « Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. » L’écriture est une coulée, une profération qui rejoint sa vocalisation intérieure, un souffle, un accès cardiaque à ce point en nous où se mêlent toutes les langues, les argots, les accentuations. Ce qui s’ouvre alors, à travers cette voix qui racle au plus profond de soi, relève d’une scansion prophétique. Une trouée s’opère alors dans le mur des écrans et des bavardages. Là où la société nous étouffe avec son monologue de contrôle, le chant qui s’invente sous le nom de Pierre Guyotat, et qui déploie le phrasé babélien d’une syncope au plus près d’un grommellement sexuel primitif, se donne comme une sortie hors de notre prison. Dieu est mort, le langage a pris sa place : Guyotat élabore son texte infini pour interrompre le bla-bla des échanges sur lesquels repose cette société criminelle : il y substitue sa voix, son monde, sa vision.


Et maintenant, on fait quoi ?
Publié le 25 mars 2026 à 10h41
Bon voilà, j’ai voté. Mais pourquoi ai-je toujours cette impression, même quand le vote est municipal, et qu’il est heureux (dans ma ville, le maire de gauche a été réélu au premier tour haut la main) – pourquoi ai-je toujours cette sensation de me faire avoir et d’être, d’une manière ou d’une autre, un citoyen berné ?
Nous sommes devenus les dupes des politiques, leurs otages, leurs faire-valoir démocratiques. Le capitalisme d’extrême droite qui est en train d’empocher la planète entière, et qui a déjà attaqué nos cervelles impuissantes, qui ronge notre langage, qui appauvrit nos esprits, nous monte les uns contre les autres, et rend nos vies de plus en plus limitées, ce capitalisme politique, où les oligarques, en s’enrichissant impunément, nous pissent au visage, ne fait plus que nous voler, nous dépouiller, nous exproprier de nous-mêmes, et bafouer nos misérables votes.
J’aimerais que ce monde moisi, ce pays pourri par l’iniquité des ségrégations économiques qu’est devenue la France, soit renversé par une révolution sociale, que les oligarques étouffent dans leurs coffres-forts et que le personnel politique, toute honte bue, soit condamné à lire jour et nuit Marx pour, sait-on jamais, comprendre et vouloir autre chose que l’infamie soi-disant nécessaire, voire inéluctable, du profit.
« Pendant ce temps », comme on lit sur les cartons des films muets, l’intégrisme a pris le pouvoir par la guerre : je l’ai déjà dit dans une chronique précédente, mais je le répète tant ça crève les yeux, le monde contemporain a pris une tournure intégriste. Intégrisme du capitalisme. Intégrisme de la religion comme volonté de ségrégation. Intégrisme de la guerre comme désir d’anéantir ce qui s’oppose à vous. Fanatisme des États-Unis, fanatisme d’Israël, fanatisme de l’Iran. Ce qui se joue actuellement autour du détroit d’Ormuz relève d’un suicide collectif où la connerie militarisée creuse notre tombe. La sécurité énergétique mondiale est menacée, dit-on. Mais c’est pire, ce sera donc notre paradoxe terminal : le monde s’appauvrit à vouloir capter ses richesses.
Je vous encourage à lire, sur le site du journal Le Monde, l’article de Charif Majdalani, un très bon écrivain libanais, auteur entre autres du Nom des rois (éd. Stock). Il raconte sa vie quotidienne actuelle à Beyrouth bombardé par les Israéliens, il détaille la « terrible routine de cette guerre », les drones qui « grésillent comme des tondeuses à gazon lâchées au-dessus de [sa] tête », il dénonce la stratégie criminelle du Hezbollah, « indifférent aux souffrances de la population », et témoigne pour cette ville détruite encore et encore par « les cinglés qui ont engagé cette guerre globale au Moyen-Orient ». Je lui emprunte ses mots pour le titre de cette chronique et lui envoie mon soutien chaleureux.
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