

Muray (Philippe)
Le site pileface a pour scope « Sur et autour de Sollers », et Philippe Muray a gravité, un temps, dans l’orbite sollersienne avant de s’en éloigner, c’est pourquoi nous lui consacrons cette entrée de notre Abécédaire sollersien (work in progress), vingt ans après sa mort le 2 mars 2006. Un anniversaire sur lequel la presse littéraire se fait discrète, très discrète - l’écrivain est entré en purgatoire. Pourtant l’œuvre de Philippe Muray, souvent perçue comme polémique et provocatrice, s’est penchée sur les mutations profondes de notre société moderne. Cet écrivain, explorateur et chroniqueur sans concession du désastre contemporain n’a pas été, à ce jour, avalé par la société du spectacle qu’il abhorrait. Il reste dans la mort ce qu’il voulut être de son vivant : un trouble-fête, un intransigeant radical. Un apôtre de la sécession et de la lutte existentielle :
« Je pars du principe qu’il n’y a qu’un crime inexpiable,
et un seul,
approuver les conditions d’existence contemporaine,
le contemporain en soi,
se réconcilier avec lui… »
Philippe Muray
(Exrcices spirituels, 1997-2005)

- Philippe Muray, 2005
Compagnon de route de Philippe Sollers, de Bernard-Henri Lévy et de Catherine Millet, il a tour à tour rompu avec eux pour pouvoir faire entendre sa parole libre.
Sollers sur Muray
Nous avons été très amis, et je ne le regrette pas. J’ai publié de lui deux livres très importants, un Céline et le XIXe Siècle à travers les âges[8]. Ce dernier essai est un chef-d’oeuvre, et qui est là pour longtemps. Après quoi, il semble que nous nous soyons brouillés pour des raisons apparemment politiques (on donne ces raisons-là plutôt que de s’expliquer sur le fond, ce qui serait trop complexe et trop long). Muray s’est mis, de plus en plus, à parler de ce qu’il détestait dans notre époque, au point de trouver des partisans qui se soucient peu de ses lectures (vastes) et de ses intérêts réels (métaphysiques cachés).
Philippe Sollers, le Journal du mois du 30 mars 2006 (le JDD), Philippe Muay était décédé le 2 marsS ollers lui rendait hommage
Muray sur Sollers
« Grossier comme un dépucelé », écrit Muray à son sujet, « courtisan Gallimard », « fumier », « valet », « mini-tyran », « le plus flamboyant des envieux », « haïssant, méprisant tout le monde, ricanant, préoccupé de la guerre du Golfe parce qu’il croit qu’elle va éclater au moment de la sortie de son roman ». Muray reproche à Sollers d’avoir secrètement œuvré à son échec, d’avoir cherché à « l’étouffer », par jalousie. Lorsque Sollers signe un article élogieux sur un de ses livres, Muray voit dans la manière dont l’éloge est tourné une manœuvre complexe destinée à décourager d’éventuels lecteurs.
David Caviglioli L’OBS, 05 avril 2020

Le décor est planté, mais voici quelques citations illustrant son humour acide, sa liberté de ton ravageur et sa critique sans concession de l’époque, du Bien triomphant et de l’Homo festivus.
Le Bien a trimé. Il a bien bossé. D’avance, il stérilise toutes les velléités d’objections, toutes les subversions, toutes les contestations qui pourraient s’élever.
(L’Empire du Bien - sur la dictature du consensus moral.)
Notre temps est si rongé de bonnes intentions, si désireux de faire le bien qu’il voit le mal partout.
(Extrait d’Après l’Histoire — un condensé de sa vision du politiquement correct comme nouvelle paranoïa.)
Tout ce qui ne peut pas être exposé publiquement sur un plateau ne devrait même pas être pensé.
(L’Empire du Bien - satire de la tyrannie de la transparence et de la pensée unique médiatique.)
L’Histoire ne s’accélère pas, comme on le prétend, elle galope de plus en plus vite dans le déjà-vu le plus domestiqué, le déjà-pensé le plus somnambule.
(L’Empire du Bien - très murayen : l’accélération n’est qu’illusion, on tourne en rond dans le conformisme.)
L’avenir de cette société est de ne plus pouvoir rien engendrer que des opposants ou bien des muets.
(L’Empire du Bien - lucide et sombre sur la polarisation et l’impossibilité du débat réel.)
Et sur l’Homo Festivus, sa marotte, sur l’ambiance festive obligatoire (Noël vu par Muray) :
Des sapins hystériques fument comme des feux d’enfer. Dans les centres-villes meurtris de sonorisations, il ne reste plus qu’à marcher courbé entre des magasins fardés de neige empoisonnée et remplis de post-humains qui se ressemblent tous parce qu’ils sont habités de la même peur qu’ils camouflent en allégresse.
(Après l’Histoiire, 1999)
Son humour est souvent dans la torsion des mots, les oxymores et la mise en scène du ridicule.
Vingt ans de silence pour un prophète du vacarme
On aurait pu s’attendre, en ce mois de mars 2026, à quelques larmes de crocodile sur les plateaux pour le vingtième anniversaire de la disparition de Philippe Muray. On aurait pu espérer qu’on ressorte du placard le portrait de celui qui, avant tout le monde, avait diagnostiqué notre "Empire du Bien". Mais non. Le silence de la presse est assourdissant. Pourquoi ? Parce que Muray n’est pas un auteur qu’on commémore ; c’est un auteur qui nous déshabille. Et le spectacle, aujourd’hui, est devenu insoutenable.
Regardez ce qui se joue entre Téhéran, Tel-Aviv et Washington. C’est le "Grand Réel" qui revient frapper à la porte de nos salons feutrés.
D’un côté, nous avons la Théocratie-High-Tech iranienne. Muray rirait de voir ces barbus en similicuir numérique, maniant le drone et l’atome pour restaurer un VIIe siècle fantasmé. C’est la preuve, s’il en fallait une, que la Technique n’a jamais tué les Dieux : elle leur a seulement donné des ailes de titane.
Péninsule
Muray, avec cette métaphore de la « péninsule », reprend une image que jusque-là, il réservait presque toujours à la France (ou parfois plus largement l’Europe occidentale) comme une sorte de péninsule mentale et civilisationnelle, rattachée à un continent qui n’existe plus vraiment.
La France n’est plus qu’une péninsule de l’Empire du Bien.
Plus précisément, il décrit la France contemporaine comme une péninsule détachée, presque une île flottante ou un radeau de survivants (pour reprendre l’image du Radeau de la Méduse qu’il affectionne aussi) dans un monde post-historique. Une image de repli, d’insularité volontaire ou subie, et en même temps de prétention universaliste ridicule : on se croit encore le centre du monde alors qu’on n’est plus qu’une excroissance provinciale du grand marché festif planétaire.
Géographiquement, la France est bien une sorte de péninsule occidentale de l’Europe. Métaphoriquement, elle désigne l’Occident (et singulièrement de la France) en fin de course, qui fait semblant d’être encore reliée à quelque chose de grand et de sérieux, alors qu’elle s’effrite dans l’océan de la festivisation générale.
Ainsi, pensait Muray.


L’Iran est cette "Péninsule du Dogme" qui refuse de se dissoudre dans le jus de fruit tiède de la mondialisation festive.
De l’autre, nous avons Israël, cette "Péninsule de Fer" que l’on somme, chaque matin, de se suicider par humanisme. Pour nos commentateurs en chambre, Israël est l’insupportable rappel que l’Histoire est tragique, que les frontières ne sont pas des traits sur le sable et que l’ennemi n’est pas un "partenaire de dialogue" qui a simplement manqué d’affection. Israël, c’est le pays qui refuse la "Post-Histoire" pour rester dans la survie pure.
Et au milieu ? L’Amérique. Le navire amiral du Néo-Bien. Une superpuissance qui ne sait plus faire la guerre que pour "rétablir la convivialité". Washington envoie des porte-avions comme on envoie des recommandations LinkedIn : avec la certitude que si tout le monde était un peu plus "inclusif", les missiles cesseraient de pleuvoir.
Si la presse oublie Muray, c’est parce qu’il nous avait prévenus : le monde ne finirait pas dans un grand éclat de rire fraternel, mais dans le fracas d’un "Moyen Âge de pointe".. En 2026, nous y sommes. Le Bien n’est plus une vertu, c’est une prothèse médiatique qui nous empêche de voir que, derrière les écrans, les sabres sont de retour.
Dormez bien, citoyens de l’Homo Festivus. Le prophète Muray est mort, mais son diagnostic, lui, est plus vivant que jamais.
Entre "L’Empire du Bien" et le Chaos
Comment Muray percevait-il le choc entre la modernité occidentale et ce qu’il appelait les "archaïsmes".
Voici quelques réflexions et citations (ou paraphrases fidèles à sa pensée) que l’on pourrait appliquer au conflit actuel Iran-Israël-Etats-Unis, même si bien sûr il ne l’a pas vécu :

Sur l’impuissance de l’Occident (États-Unis/Europe)
Muray considérait que l’Occident, devenu "festif" et obsédé par le consensus moral, ne comprenait plus la tragédie de l’Histoire.
L’Empire du Bien ne peut pas comprendre le mal, il peut seulement le gérer comme un problème de communication ou de déficit de festivités.
(L’Empire du bien, 1991)
Face à l’Iran ou aux tensions existentielles en Israël, l’Occident tente souvent d’appliquer des solutions de "vivre-ensemble" (le dialogue, les traités de papier) à des acteurs qui sont encore dans l’Histoire tragique et religieuse.

Sur le retour de la violence "archaïque"
Pour Muray, le monde moderne pensait avoir éradiqué la guerre par le commerce et le divertissement. Le réveil est brutal.
Le tragique ne s’est pas évaporé dans les fumées de la fête ; il attendait simplement que nous soyons assez désarmés pour revenir nous hanter.
(L’Empire du bien, 1991)
Les tensions entre Téhéran et Tel-Aviv rappellent que les passions nationales et religieuses n’ont jamais disparu, contrairement aux espoirs de la fin de l’histoire portés par les États-Unis après 1991.

Sur la posture des États-Unis
Il voyait les États-Unis comme les leaders du "Néo-Bien", cherchant à moraliser le monde tout en exportant leur chaos.
L’ordre nouveau est un désordre qui se prend pour une morale.
(L’Empire du bien, 1991)
Si Muray était là aujourd’hui, il observerait sans doute dans le conflit au Moyen-Orient la confirmation de ses intuitions :
- Le choc des époques : Une hyper-modernité technologique (Israël/USA) face à une théocratie révolutionnaire (Iran).
- L’échec du "Global Village" : L’idée que le monde entier finirait par adopter les mêmes valeurs de consommation et de paix.
- L’ironie sanglante : Le fait que la paix est devenue une "incantation" médiatique alors que les arsenaux, eux, sont bien dans le réel et produisent, avec frénésie, leurs armes de mort.
D’autres points de vue de Philippe Muray
Quand Sollers était encore en odeur de sainteté pour Muray :
Paradis, un livre qui se dresse seul, tout seul, comme une butte-témoin dans un espace dévasté. Un roman qui paraît aujourd’hui, au milieu de la débandade accélérée de la littérature - retour en force des archaïsmes, nouveaux terrorismes commerciaux, nouvelles répressions de la langue, sinistres pressions de la "lisibilité" -, un roman dont on ne peut sans émotion aborder l’incontestable grandeur.
Philippe Muray, art press 44, janvier 1981.
in « Somme »
Ou encore :
Paradis, est actuellement le compte-rendu le plus réaliste, le plus rigoureux, le plus rationnel de nos comédies humaines versées à l’ordinateur . […] Ni encyclopédie ni traité ni confession, ce roman est une Somme, le résumé chiffré dans une lumière de révélation de ces débris d’histoire, de ces déchets de bibliothèque calcinée que nous sommes. Avec un rire en plus, permanent.
dito
Jacques Henric publiait en janvier 1983, un essai sur l’art « La peinture et le mal » (ci-contre, couverture d’une réédition) dont Philippe Muray, rendait compte dans art press 67, février 1983 avec un article intitulé « Le salut par les toiles »

La Peinture et le Mal, extraordinaire « Discours sur l’Histoire Universelle de l’Art » considérée dans la méditation sur ses époques successives de représentations du Mal.
[…]
Au milieu de la chute générale et des représentations de cette chute qui au cours des siècles firent la peinture, Henric laisse tomber régulièrement des fragments de sa chute à lui, c’est-à-dire de sa subjectivité, c’est-à-dire de sa manière particulière de tomber puisque nous ne sommes que des projectiles désorbités, la bourre éparpillée d’une explosion antérieure à notre chute, ou encore la volée inépuisable de flèches assurément empoisonnées, lancées sur rien et pour rien, vers aucune cible dans la nuit, ivres de leur propre bruit de grêle, de leur infini bourdonnement.
[…]
il allume projecteur après projecteur sur l’enfer des toiles ressuscitantes, découvrant un défilé d’écorchés, du sang, des radeaux de naufragés, des boeufs pendus, des hôpitaux, des chutes et des combats de damnés, des femmes déculottées, tordues. Peindre c’est comme soulever une jupe ; révéler les horreurs du désir. le bon voisinage impossible de la vie sexuelle quotidienne et du Verbe qui veut s’envoler ; mais c’est aussi suggérer la possible transformation du Mal à travers la peinture, peu à peu, dans les couleurs... Les noms ? Les noms qui poussent ces mains armées de pinceaux à ces impudiques dégainages, ces déculottages, déplumages ? Rubens, Tintoret. Delacroix, Watteau, Seurat. Toulouse-Lautrec, Egon Schiele, De Kooning... Leur exorcisme crève les toiles, défait les draps de lits des possédés, montre la voie de la liberté
[…]
Par sa déclaration d’amour adressée à quelques peintres, Henric, fait parler la peinture, lui fait confesser brutalement ce qu’elle avait de plus cruel à dire à la fraternité humaine : oui, je suis plus athée que vous ; oui, je suis bien plus avertie ; non, même en rêve vous n’imagineriez pas les atrocités que je déploie, les représentations du Mal que je peins ; car de ce Mal, sans le savoir, vous êtes les incarnations, c’est-à-dire la croyance vide qui veut à tout prix pour toujours le plein neutre meurtrier du monde...
[…]
Voilà ce que la peinture lui a dit, dans les yeux et dans les oreilles, et voilà ce qu’il a transcrit contre la communauté des consciences religieuses malheureuses qui ne veulent pas reconnaître le monde comme irréparablement fracassé. Le salut ne sera plus jamais là, le salut est toujours ailleurs. Dans ces toiles, par exemple, là-haut, la voûte toilée qui crève l’écran... La poussière des toiles... Ces étoiles...
Philippe Muray, art press 67, février 1983 / « Le salut par les toiles »

Sur « Le XIXème siècle à travers les âges »
Publié en 1984 par Sollers dans la collection L’infini chez Denoël, le grand livre de Philippe Muray « Le XIXe siècle à travers les âges » a été réédité plusieurs fois et par Les Belles Lettres en 2024.
Illustration : Goya, Le Pélerinage de San Isidro (« Les Peintures noires »), détail.
Musée du Prado, Madrid. Photo (c) Artephot / Oronoz - ZOOM... : Cliquez l’image.

Pour rédiger cette somme érudite et virtuose de plus de six cents pages d’une férocité et d’une drôlerie infinies, l’écrivain semble avoir lu tout ce qui a été publié entre Chateaubriand, né au siècle des Lumières, et Huysmans, mort à l’âge des premiers aéroplanes. Au rendez-vous des grands hommes, Muray a convoqué Balzac, Nerval, Flaubert, Baudelaire ; sur les fourches patibulaires, il a accroché les dépouilles de Hugo, de Michelet, d’Auguste Comte, de Renan et de Zola.
Sébastien Lapaque
Le Point, le 16/03/2024.
sur pileface : « La postérité de Philippe Muray »
Philippe Muray en 1997. « Le XIXe Siècle à travers les âges » est réédité par Les Belles Lettres. © Louis Monier / Bridgeman Images

On part de l’histoire littéraire, on finira par découvrir à travers elle que l’histoire des religions n’est pas close, qu’elle se poursuit au contraire, qu’elle ne fait peut-être que commencer avec la liquidation des vieux dogmes."
Philippe Muray. "Dix-Neuvième Siècle À Travers Les Âges" par Michaël Nooïj
En quelques passes décisives l’auteur met à nu le nerf de notre temps, le plasma corrosif de ses masses envoûtées, satanisées sans le savoir jusqu’à la moelle.
Normal que ce livre subversif - il démasque l’impensé, le refoulé général intégral - n’ait pas été reçu : trop cru, trop fort, trop juste. Affranchi des convenances qui courent, Philippe Muray déquille, dévoile, dégonfle magistralement les idées communes trop communes de notre âge, les représentations machinales devenues première nature, les réflexes recyclés du fond des âges, pour au bout du voyage ne laisser qu’un goût abyssale de cendres.
Michaël Nooij->

Tout s’est déroulé comme si la réhabilitation de Satan dans le symbolique ne pouvait dans la réalité qu’appeler une culpabilisation redoublée sur les Juifs... Le Mal devenu Bien apporte sa collaboration féroce à la chasse aux pollueurs de ce monde, lequel ne peut redevenir le territoire du Bien total qu’à condition d’en évacuer les corrupteurs. Que le monde préfère le Mal aux Juifs, c’est ce qui ensuite n’a cessé, il me semble, de se vérifier.
dito
L’auteur ne recule pas devant les miasmes, il fixe le mal, il dit les choses telles quelles, l’impensé ne le travaille pas. Avec grande détermination il met un mouchoir devant son nez et au fur et à mesure de son investigation frappe et taille à gauche à droite, lance ses éclairs, avance en gardant soigneusement le fil d’Ariane.
Pour Muray, le XIXe siècle n’est pas simplement une période historique révolue ; c’est la matrice de notre modernité :
Le XIXe siècle est le siècle qui a voulu faire l’économie de la mort en la transformant en voyage, en progrès, en évolution.
(Le XIXe siècle à travers les âges)
Le XIXe siècle n’est pas derrière nous, il est devant nous comme un programme que nous sommes en train d’achever. C’est le siècle de la fin de l’Histoire dans la répétition du Même.
(Le XIXe siècle à travers les âges)
En résumé, Muray nous dit que le XIXe siècle a tué la transcendance pour la remplacer par une religion de l’Humanité qui, sous couvert de bienveillance, étouffe la liberté réelle et la pensée critique.

Doit-on lire Ultima Necat II et III de Philippe Muray ?
Journal intime 1986-1988 et 1989-1991

Philippe Muray croqué par Dusault.

C’est grâce à Yasmina Reza que Fabrice Luchini l’a découvert, en 2010, avant qu’Anne Sefrioui, la femme de l’écrivain, ne lui demande de le lire sur scène. Un tabac !
Il a célébré la liberté de penser, et donc de critiquer, avec un humour flamboyant et ravageur.

Le journal intime de Muray. Ultima Necat (tomes II et III, couvrant la fin des années 80 et les années 90) est le laboratoire de sa pensée. C’est là qu’il affine ses armes contre ce qu’il appelle "l’époque".
Contrairement au XIXème siècle à travers les âges, qui est un traité théorique, ces journaux montrent une pensée en mouvement, plus féroce, plus ironique et radicalement solitaire.

La vision de Muray dans Ultima Necat II t III
Parmi les thèmes abordés, citons notamment :
Le Progrès Une machine à broyer le passé pour installer un présent perpétuel.
La Politique Elle a disparu derrière la communication et la gestion du "Bien".
Le Sexe Désenchanté, transformé en hygiène ou en revendication sociale.
La Mort Le grand tabou. Tout est fait pour masquer le fait que "Ultima Necat" (la dernière heure tue).

La naissance de "l’Empire du Bien"
Le Bien est devenu une force de frappe. On ne discute plus, on exclut au nom de la vertu. C’est la fin de l’intelligence au profit de la morale de jardin d’enfants
(Ultima Necat II)
Dans ces tomes, Muray observe la mutation de la censure. On ne réprime plus au nom de l’ordre moral ancien, mais au nom de la Bienveillance, de la santé et du bonheur obligatoire. C’est l’ère du "politiquement correct" balbutiant qu’il voit venir avec effroi.

L’avènement de l’Homo Festivus
L’Homo Festivus est cet être qui a remplacé le jugement par l’enthousiasme de commande. Il ne pense plus, il participe.
(Ultima Necat III)
C’est le concept phare de ces années-là. Muray voit l’homme moderne se transformer en un être qui ne définit son existence que par la fête, le loisir et le rassemblement forcé (la "Fête de la Musique", les "Paris Plages" avant l’heure).
- Le refus du tragique : L’Homo Festivus refuse la mort, le vieillissement et le sérieux.
- La dérision contre l’ironie : Muray distingue la "dérision" (moquerie facile et collective) de la véritable "ironie" (solitaire et subversive).

La "Cage de Verre" et la transparence
Nous vivons dans une cage de verre où chaque geste doit être traçable, explicable, hygiénique. C’est l’enfer de la visibilité absolue.
(Ultima Necat II)
Muray fustige l’obsession de la transparence totale. Pour lui, le mystère, le secret et l’ombre sont nécessaires à l’humanité et à la littérature. La modernité veut tout éclairer, tout filmer, tout justifier.

La Littérature comme dernier refuge

Écrire aujourd’hui, c’est nécessairement écrire contre le siècle. Non pas pour le changer — c’est trop tard — mais pour ne pas être dupe du Grand Mensonge.
(Ultima Necat III)
Dans son journal, Muray exprime souvent son dégoût pour les écrivains de son temps qu’il juge asservis à l’époque. Il se voit comme un "passager clandestin" ou un "archéologue du présent".

Une citation marquante sur son isolement
Je ne suis pas un réactionnaire, je suis un réfractaire. Le réactionnaire veut revenir en arrière ; le réfractaire veut simplement rester debout dans un monde qui s’effondre dans la niaiserie.
(Ultima Necat III)
« La décadence, c’était le bon temps ! Maintenant, c’est la déliquescence… » L’auteur de ce verdict lucide, drôle et réactionnaire sur l’époque n’est pas Philippe Muray mais celui qui fut, durant vingt ans, son ami, avant de devenir son plus indéfectible ennemi, un certain Philippe Sollers, invité par Philippe Boutry et Guillaume Cuchet, lors de la séance du 12 juin, à évoquer « Le XIXe siècle à travers les âges », édité en 1984 (par Sollers dans sa collection L’Infini).
Muray a 25 ans lorsqu’il découvre avec enthousiasme ce qu’il nomme la « littérature vivante de l’époque », celle de Sollers et Tel Quel. La rencontre entre les deux hommes a lieu quelques années plus tard, vers 1975. C’est le début d’une amitié, intellectuellement et esthétiquement féconde. L’amitié passionnée et houleuse de deux solitaires invétérés.
(Pamphlets d’outre tombe)

Philippe Muray sur pileface. Quelques liens
Philippe Muray, feu sur la bêtise !
Philippe Muray le faux-cul, ses cacas et la farandole des cons
Pamphlets d’outre-tombe. Portrait de Houellebecq / Muray et Sollers
Ultima Necat : les deux derniers tomes du Journal de Muray
Quand Sollers préfaçait « L’Opium des Lettres » de Ph. Muray
Philippe Muray, Journal d’un faux-cul
Philippe Muray (1945-2006) revient
Doit-on lire Ultima Necat II et III de Philippe Muray
Philippe Muray. "Dix-Neuvième Siècle À Travers Les Âges
Postérité de Philippe Muray
Philippe Muray : « Le salut par les toilesc »
Somme
Abécédaire sollersien
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