
« Philippe Sollers, Poker / Entretiens avec la revue Ligne de risque » (2005) comporte deux préfaces. L’une de François Meyronnis intitulée « Une tête de Janus : Sollers » et dont nous avons rendu compte ICI, et la présente préface de Yannick Haenel [i] ci-après. Avec lui, nous allons revivre la première rencontre, en 1977, de deux jeunes écrivains Meyronnis et lui, avec Philippe Sollers, dans son bureau des éditions Gallimard. Archive :
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La préface de Yannick Haenel : « la transmission poétique »
C’est en 1997, au printemps. On vient de fonder, François Meyronnis et moi, la revue Ligne de risque. On prépare un numéro sur Lautréamont. On a rendez-vous, chez Gallimard, avec Philippe Sollers.
A l’époque, j’ai dans la tête une contrée de flammes, un espace d’autarcie effrayant et bizarre, qui à chaque instant s’ouvre et se ferme. Cette contrée, je l’appelle la CASE VIDE. Les richesses y flambent comme des diamants de joie. Le chemin est éclairé, j’en aperçois les enchantements futurs ; et pourtant, pas moyen d’y introduire mes phrases. Pour évoluer dans la case vide, il faut une langue ; et pour avoir une langue, il faut évoluer dans la ce vide.
Patience, me dis-je : nul n’a encore vu les rides vertes de ton front, ni les os en saillie de ta figure maigre. Le temps, je le devine célibataire, comme le vieil océan ,ton royaume est flegmatique. Les phrases arriveront un jour, me dis-je ; elles seront tracées d’une main de feu, elles s’élanceront au diable.


Lorsque nous allons voir Philippe Sollers, quelque chose roule dans nos veines un sang mauve très froid, ce sang de la rigueur féroce qui pressent l’aventure, Nous voici dans le hall des éditions Gallimard : un hall rutilant et un peu toc, où sur les murs s’exhibent des portraits, sans doute ceux des employés les plus méritants, me dis-je, car ils ont cet air déplumé des vaincus. Je m’approche et regarde les noms : ce sont des écrivains.
Sollers descend l’escalier à toute vitesse, nous serre la main, et tout de suite, on entend un ricanement. Dès qu’on ouvre la bouche, ça ricane autour de nous : une crissure de rage - un son abject. Sollers s’étonne, on se retourne, personne : le ricanement a lieu tout seul.
Sollers hausse les épaules. Il nous fait remarquer que
déjà notre rencontre fait souffrir quelqu’un.
- Mais qui ? ajoute-t-il en riant.
- Le Diable probablement, dit Meyronnis.
Sollers sourit :
- Faire souffrir le Diable ! C’est le programme...


La rencontre est très étrange. Elle a lieu dans ce petit bureau qui est conçu comme un piège, où le visiteur, coincé dans un angle, rumine vite son embarras. L’homme au fume-cigarette déjà vous regarde, ou plutôt il contemple, à travers votre corps qui est en trop, la couverture de ses propres livres posés derrière vous dans la bibliothèque.
- A qui vous adressez-vous ?
C’est la première question que nous pose Sollers.
- À l’autre, dit Meyronnis.

L’air est saturé. Vénéneux ? - Un peu. Notre tension d’esprit est égale au moins à notre défiance. C’est normal : où que nous allions, des poignards volent au-dessus de nos têtes. À cette époque, Meyronnis et moi sommes péremptoires, secs, paranoïdes. Nous pensons que les moyens vertueux et bonasses ont fait leur temps.
La CASE VIDE, je la crois dépourvue de sentiments, cruelle et douce, comme une armoirie ou le pelage d’un fauve. Pourquoi aurions-nous la sympathie facile ?
Nous n’aurons pas de rapport psychologique avec Philippe Sollers. La CASE VIDE, et elle seule, guide nos estes et nos paroles. Si la rencontre a lieu, ce sera sous ce signe.


Qui donc est assis en face de moi ? Est-ce le poulpe au regard de soie ? L’immortel pélican aux vertus comploteuses ? L’impassible vipère des montagnes ? Le cachalot radieux des mers folles ? Le buffle hilare des plaines chinoises ?

Lautréamont
Sollers teste ses interlocuteurs en citant cette magnifique phrase extraite des Poésies I d’Isidore Ducasse (le vrai nom du Comte de Lautréamont). Oui, Il a bien affaire à des érudits qui cultivent les mêmes terres que lui ! La réplique de ceux-ci extraite du chant V des Chants de Maldoror du même Lautréamont, le lui confirme.
Et Haenel de juger son lecteur aussi érudit que lui ou Sollers en ne mentionnant pas l’auteur de la citation, à moins qu’il ne veuille que nous fassions l’effort de le rechercher, en piquant notre curiosité….
Notons que Sollers pratique allègrement l’usage de citations sans guillemets et sans citer la source. Ainsi a-t-il pu dire :
Vous savez, j’avais fait le pari de citer intégralement les Poésies de Lautréamont dans mes propres livres. C’est maintenant chose faite, et cela passe très bien.
Philippe Sollers
Entretien avec la revue Pylône, Bruxelles, 2003, repris dans L’Infini N°92, automne 2005.
VOIR AUSSI : Les emprunts de Sollers aux Poésies de Lautréamont
L’étrange personnage est très concentré, il fume sans cesse, observe nos gestes, enregistre chaque information, et nous envoie des signes. Il dit par exemple : « La poésie n’est pas la tempête, pas plus que le cyclone. C’est un fleuve majestueux et fertile ». Nous répondons : « Je veux résider seul dans mon intime raisonnement. L’autonomie... ou bien qu’on me change en hippopotame ! »
On s’échange ainsi toutes sortes de phrases obliques.
L’étrange personnage est un gnostique réveillé, un ruissellement massif d’atomes joyeux, où s’agite, de temps en temps, une toux d’ogre.
Et nous, comprimés dans le bureau-piège ? François Meyronnis : dynamite dans les yeux, froideur sèche à fulgurances, un air tenace de conspirateur italien. Moi : silhouette à désertion, tournée au bleu marine du flottement, un clair-obscur qui attend son heure.
En passant devant une glace, dans le couloir, j’ai remarqué que nous avions tous les trois une drôle de tête : TROIS FRONTS MAUVES.
Pourquoi mauve ? Que se passe-t-il dans ce
bureau ?
Il y a des actions compliquées. La délicatesse flambe en joie de venin. L’équation laconique du démon est l’humour.
Je demande enfin qu’on ouvre la porte-fenêtre. A ce moment, une troupe de grues blanches passe dans le ciel de Paris. On sort les voir sur la terrasse. Du vert et du bleu glissent dans les arbres. Sollers pointe son fume-¬cigarette vers les grues, nous sourions.


Lautréamont est l’autre nom des opérations où, à différents moments du temps, la littérature reprend vie.
Chaque fois, c’est par Lautréamont que la CASE VIDE retrouve son action de flammes. Sa lecture produit au cœur de chaque aventure cette étincelle d’insurrection qui allume les acuités bouleversantes. Elle ouvre, dans le présent consterné, une brèche pour les phrases nouvelles. C’est un sésame de relance.
Sollers le sait. Il y a eu l’expérience surréaliste : au début du XXe siècle, Aragon et Breton réinventent, sous le signe de Lautréamont, l’idée de liberté. Ils arrachent à l’imagination des usages stupéfiants ; et retournent les poches de la morale.
Sur des bases différentes, Sollers et ses amis de Tel Quel rejouent, avec Lautréamont, à la fin des années soixante, la possibilité même de penser avec des phrases.
Car un nom seul, celui de Lautréamont, trouve en lui la puissance d’agir toujours nouvelle qui est l’élément même de la pensée. C’est un élan de vertige où les énoncés, quels qu’ils soient, se récrivent librement, avec la science, l’élégance, la violence des foudres mauves.
Il y a aussi l’usage décisif, et plus secret, que Guy Debord fait de Lautréamont dans les phrases révolutionnaires de l’I.S.
Et moins connue encore, très mal considérée, l’étrange renaissance d’Aragon à la fin des années soixante, lorsque ayant lu les travaux de Tel Quel, il réintroduit le microbe-Lautréamont dans sa tête.

L’usage qu’à votre tour vous ferez des Chants de Maldoror et des Poésies déterminera votre entrée dans les cercles de l’aventure poétique.
Philippe Sollers est l’un des moments de cette histoire secrète. Et sans doute, lorsque nous l’avons rencontré, voyait-il la suite.


On nous prévient sans cesse contre lui. Chacun fermerait les yeux sur nos délirantes prétentions ; on nous soutiendrait, même, si nous voulions bien cesser de fréquenter un tel personnage. Car Sollers est partout connu comme régisseur médiatico-éditorial. Autrement dit, le plan sur lequel on peut rencontrer quelqu’un comme Philippe Sollers est, aux yeux des autres, incompréhensible, et fortement propice aux malentendus. C’est pourquoi je le souligne avec simplicité, sachant que cela ne sera pas compris : nous rencontrons Philippe Sollers sur le plan de la CASE VIDE.
Car qui est là ? - qui est vraiment là dans le petit bureau ?
La figure du Spectacle, celle dont on dit qu’elle appartient à cette formation des servitudes qu’on nomme le « pouvoir », et qu’elle évolue avec aisance dans le marécage poisseux : du mensonge social ?
Ou cette voix de phrases, dégagée de sa propre identité, qui a donné une langue à la CASE VIDE en tramant un souffle d’épiphanies sous le nom de Drame, de Nombres ou de Paradis ? - qui, mieux que personne, comprend ce qu’il en est de Dante, de Rimbaud et de Joyce, sans comprimer ces noms dans le formol des évacuations ?
Il y a en effet chez Sollers, inaperçu de la surveillance sociale qui réduit chaque exception à sa valeur d’échange, cette force d’acuité qui lui permet d’avoir accès aux expériences verbales les plus extrêmes. D’entendre et de faire entendre ce qu’il nomme, dans Eloge de l’infini, « l’ouverture de l’existence poétique ». Et d’évoluer personnellement dans cette ouverture.
L’étrange individu nommé Philippe Sollers est capable de jouir des tourbillons de la CASE VIDE ; il est donc le mieux placé pour entendre Yannick Haenel, me dis-je, avec une extravagante modestie.


C’est le mouvement même des « salves spiralées » de Paradis. La CASE VIDE y est parcourue en tous sens. Une « vision soufflée » ironise les apparences - toutes les postures d’un monde en proie. Le corps qui s’arrache ainsi aux adhérences mortelles du social-génital s’ouvre un accès au mystérieux domaine du libre.
A quoi reconnaît-on des phrases libres ? Beaucoup font semblant de le savoir, mais un corps qui se met poétiquement à disposition du langage - qui traverse en éclair sa propre CASE VIDE est aussi rare que l’apparition du léopard des neiges.
Où en êtes-vous vis-à-vis de la CASE VIDE ? Où en êtes-vous exactement ? C’est la nervure secrète de toutes les solitudes. Chacun sait cela dans les ruches humaines, ou alors chacun s’aveugle en remaquillant sa détresse. La question vous cingle avec son fouet à lanières de scorpions, ou alors vous caresse avec les accents séraphiques de l’’hospitalité. Elle insiste. Est-ce que votre vie se détourne de la CASE VIDE ? Est-ce que le glouglou social et les trafics de l’inessentiel vous absorbent à ce point ?
Êtes-vous éloigné du point de révolution de votre existence, ou au contraire disponible, infiniment disponible ? On ne triche pas avec ses propres phrases. La poésie ne se simule pas. Votre sang, lorsque vous écrivez, devient bleu comme le chardon, et comme l’intérieur des mâchoires d’une licorne. C’est ainsi qu’on reconnait les faveurs de la CASE VIDE.


L’existence de la CASE VIDE est un savoir très ancien. À une époque où le mot de « littérature » est avalé par le faux-monnayage, et où le monde de l’édition devient une usine à produire de l’insignifiance, un tel savoir est ésotérique. Nos entretiens avec Sollers, depuis huit ans, portent sur cette dimension secrète du langage. Car la CASE VIDE, quelle que soit l’époque, quelle que soit la dévastation, est toujours là. À chaque instant, elle flamboie dans l’inapparence. Les phrases qui la font vivre forment une constellation parallèle, un trésor qui prodigue ce que Maldoror appelle les « jouissances magiques ». Ce foyer des incandescences est aussi le lieu de naissance du calme.
En elle-même, la CASE VIDE n’est qu’une simple étendue libre. Mais elle flotte en dehors de toute valeur, de tout calcul, hors des utilités monnayables dans la gratuité. Si un langage s’y déploie, une jouissance s’allume une jouissance qui dépasse le cadre des épidermes humains et les phrases s’illuminent.


Sollers est un INCOMPATIBLE, c’est pourquoi sa présence dans la revue Ligne de risque est si logique. C’est aussi pour cette raison qu’il n’est pas seulement un invité de Ligne de risque, mais qu’il en fait partie.
Ce qui nous lie, François Meyronnis et moi, à lui, porte sur un geste. La nature de ce geste est essentiellement poétique, c’est-à-dire qu’il a un sens historique.
Il ne s’agit ni de filiation ni de généalogie. La psychologie a encore des progrès à faire pour entendre un tel rapport où rien, apparemment, ne se donne, mais où quelque chose s’ouvre. Au coeur de cette ouverture, une voix passe et se transmet, une voix ancienne, très ancienne, qui traverse les corps disposés, par des phrases, à l’entendre. Sollers nomme ce passage, dans Vision à New York, la « tapisserie fourmillante des phrases ».
Ce qui vous traverse ainsi, poétiquement, hors des coordonnées de la reconnaissance, hors de toute comptabilité, c’est une jouissance. Elle est tramée de toutes les expériences du passé, et en même temps vous indique les libertés futures. Elle vous allège, vous fait cracher votre vieux souffle d’approximations, chasse le bavardage de votre gorge, assèche les vanités, et livre votre tête· à la merveilleuse sobriété des phrases nocturnes. Vous désertez les subjectivités frileuses. Vous avez pris congé.
Vous êtes là pour vivre cette jouissance, pour vous enrouler dans une telle gratuité. Être là être vraiment là -, c’est évoluer dans la libre jouissance de la grratuité.
Ces choses ont lieu dans l’inapparence ; elles n’appartiennent à personne. C’est pourquoi notre rencontre avec Sollers n’est pas de l’ordre de ces visites fiévreuses que font traditionnellement les jeunes gens au « grand écrivain » ; et où se jouent, comme dans une nouvelle dense et feutrée d’Henry James, de tortueuses passations symboliques.
Une véritable rencontre est toujours invisible ; elle coïncide avec ce qui se passe entre les phrases. Des solitudes se croisent dans le feu du vent.
Yannick Haenel
Commentaire
Yannick Haenel, comme Sollers, appartient à la race des écrivains, nourris d’une large érudition poético-littéraire et nul doute qu’il ait travaillé cette préface avec soin. L’occasion s’y prêtait avec ce recueil d’entretiens avec la revue Ligne de risque. Jusqu’à faire de cette préface une sorte de manifeste de ses idées en matière de création littéraire et de transmission intergénérationnelle entre écrivains. Huit ans de pratique de Sollers, au moment de la parution de Poker, lui ont permis d’affuter ses armes et aussi de s’affirmer dans le cercle restreint des grands écrivains-poètes. Le titre de sa préface : « La transmission poétique » est sobre, un peu trop sobre, mais le contenu est dense avec un concept mystérieux qui lui, s’affiche avec emphase, en majuscules, ce qui n’est pas usuel chez lui. La CASE VIDE ! De quoi s’agit-il ?

La CASE VIDE
Le concept apparaît dès les premières lignes :
A l’époque, j’ai dans la tête une contrée de flammes, un espace d’autarcie effrayant et bizarre, qui à chaque instant s’ouvre et se ferme. Cette contrée, je l’appelle la CASE VIDE.
Un lieu où :
Les richesses y flambent comme des diamants de joie
mais :
où il n’arrive pas encore à introduire ses phrases.
D’entrée de jeu, Haenel nous a donné une clé : lorsqu’il rencontre Sollers, en 1977 :
On vient de fonder, François Meyronnis et moi, la revue Ligne de risque. On prépare un numéro sur Lautréamont.

- Isidore Ducasse (Comte de Lautréamont)
Et l’mage du feu et des flammes est récurrente dans Les Chants de Maldoror :
« lettres de flammes » (vision nocturne au cimetière, Chant I) :
« […] voit, le soir, devant lui, écrit en lettres de flammes, sur chaque croix de bois, l’énoncé du problème effrayant que l’humanité n’a pas encore résolu : la mortalité ou l’immortalité de l’âme. »
« pages incandescentes » (métaphore des écrits eux-mêmes, Chant II) :
Etc.
L’allusion à Lautréamont devient explicite quelques pages plus loin, dans un passage clé :
Lautréamont est l’autre nom des opérations où, à différents moments du temps, la littérature reprend vie.
Chaque fois, c’est par Lautréamont que la CASE VIDE retrouve son action de flammes. Sa lecture produit au cœur de chaque aventure cette étincelle d’insurrection qui allume les acuités bouleversantes. Elle ouvre, dans le présent consterné, une brèche pour les phrases nouvelles. C’est un sésame de relance.
Lautréamont (via Les Chants de Maldoror et les Poésies) est donc le déclencheur, le « sésame » qui ranime cette case vide, lui redonne sa force incendiaire et insurrectionnelle. Haenel évoque ensuite les usages historiques de Lautréamont (surréalistes avec Breton et Aragon, Tel Quel avec Sollers, Guy Debord, etc.) comme autant de moments où cette CASE VIDE se réactive. Il conclut même comme nous l’avons noté : « L’usage qu’à votre tour vous ferez des Chants de Maldoror et des Poésies déterminera votre entrée dans les cercles de l’aventure poétique.
VOIR AUSSI
Chez Haenel, la « case vide » n’est pas une absence négative mais un vide actif, (un peu comme le vide taoïste ) qui ouvre la possibilité de penser autrement, déclenche l’écriture, introduit un espace d’insoumission dans le langage.
La notion rejoint également plusieurs influences philosophiques :
Pour Gilles Deleuze, la « case vide » théorisée dans Logique du sens est l’élément qui permet à une structure de fonctionner : un point manquant qui fait circuler le sens.
Pour Maurice Blanchot, l’écriture naît souvent d’un vide intérieur.
Et pour Georges Bataille, chez qui le vide s’apparente à l’expérience de souveraineté, hors des logiques utilitaires.

Scénographie initiatique de la préface en trois scènes
Dans la préface « La transmission poétique » de Yannick Haenel à Poker, le récit n’est pas seulement une anecdote autobiographique : il est construit comme un petit parcours initiatique en trois scènes. Ces scènes correspondent très probablement aux trois moments d’accès à la « CASE VIDE ». On peut les lire comme une dramaturgie du passage à la poésie en trois temps :
Première scène : la contrée intérieure (révélation)
La préface commence par une vision intérieure :
J’ai dans la tête une contrée de flammes… Cette contrée, je l’appelle la CASE VIDE.
Cette scène se déroule avant toute rencontre extérieure, un moment de solitude, de pressentiment, d’attente du langage..
Haenel précise :
Pour évoluer dans la case vide, il faut une langue ; et pour avoir une langue, il faut évoluer dans ce vide.
Cette première scène correspond à une forme d’ intuition du vide poétique. Le narrateur perçoit un territoire, mais il ne peut pas encore y entrer pleinement.
Deuxième scène : le bureau de Sollers
(épreuve)
La scène centrale se déroule chez Philippe Sollers, dans le bureau des Éditions Gallimard.
Haenel décrit ce lieu comme :
un petit bureau qui est conçu comme un piège
L’atmosphère est tendue, ironique, presque théâtrale. Les phrases échangées sont obliques, presque cryptées.
Cette scène peut représenter symboliquement l’épreuve du langage.
C’est ici que la question surgit :
À qui vous adressez-vous ?
La réponse :
À l’autre.
Le bureau devient une chambre d’initiation poétique. C’est le moment où la case vide entre en relation avec une tradition littéraire (Sollers, Tel Quel, etc.).
Troisième scène : la terrasse et les grues
(libération)
La tension du bureau se brise soudain :
Je demande enfin qu’on ouvre la porte-fenêtre. .
Puis apparaît une image presque surréaliste :
Une troupe de grues blanches passe dans le ciel de Paris. .
Tout change : le ciel s’ouvre, les couleurs apparaissent, la conversation se détend.
Symboliquement, cette scène peut correspondre à l’ouverture du monde après l’épreuve. Là où la poésie sort du huis clos et rejoint le réel.
Structure initiatique des trois scènes
À travers ces trois scènes, Haenel suggère que la case vide n’est pas seulement un lieu intérieur, Elle est aussi une rencontre, une transmission, une ouverture du monde.
La préface raconte en réalité la naissance d’un écrivain dans la case vide : il découvre le vide, il le confronte à la tradition, il l’ouvre au monde.
Et la scène des grues blanches n’est probablement pas une image gratuite. Elle renvoie très probablement à un signe poétique dans la tradition de Stéphane Mallarmé, une percée visionnaire proche de Arthur Rimbaud, une image de transmission entre écrivains.
C’est la dernière étape du parcours : la poésie sort de la chambre fermée du langage et prend son envol dans le réel.
[i] Des solitudes se croisent dans le feu du vent est un titrage pileface qui reprend la phrase finale du texte. Le titre original est La transmission poétique
Poker (2005). « La transmission poétique », préface de Yannick Haenel
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