Nous avions évoqué Sollers-Janus avec la POPcard#27 d’Aurélie Galois dédiée à Janus.
Voici un extrait de la préface de François Meyronnis à « Poker / Entretiens avec la revue Ligne de risque » (Edition Gallimard/L’Infini, 2005) et titrée « Une tête de Janus : Sollers » :
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Une tête de Janus : Sollers (extrait)

« mais à quoi bon
comment voulez-vous
les forcer à palper le rythme »<
Paradis

L’une des premières choses qui m’aient attiré vers Philippe Sollers, c’est la haine somnambulique dont il fait l’objet, une haine qu’aucune reconnaissance officielle ne peut assourdir, violente, obsessive, rancuneuse. Mais surtout une haine pleine de candeur, n’entrevoyant jamais ce qui l’agite vraiment.
Sollers n’adhère à rien. Peu lui importent les causes, les valeurs. Il n’accorde sa croyance à aucune généralité, et surtout pas à la grande famille universelle des humains. Bien qu’il joue un certain rôle dans le système de falsification intégrée, les agents du faux se méfient de lui. La dissidence n’est pas sa pente ni la rébellion frontale, mais cela ne les rassure pas pour autant.
Ils le préféreraient dissident ou frontalement rebelle. Plus facilement exterminable, en un mot. Vampirisable. Périmable à merci.
Or ce Lucifer-humoriste ne se laisse pas périmer ni dépiauter l’épiderme.


Quand ce qui cesse d’apparaître est comme s’il n’était pas, il apparaît sans cesse. Et quand ce qui apparaît n’a d’autre horizon (sous le règne de la marchandise) qu’une évacuation imminente, il conjure l’engloutissement.
Il y a en effet quelque chose d’irréductible en lui. Il ne passe pas par le siphon comme les autres, presque tout le monde en vérité. Ceux qui voudraient le transformer en déchet n’y arrivent pas.
Et cette endurance un peu retorse perturbe les envoûtés du spectacle.


Sollers a une double face, comme Janus : un visage tourné vers le faux et qui miroite dans un « apparaitre à outrance », selon ses termes. Et un visage indifférent aux apparences actuelles, tourné vers le plus gratuit de la gratuité.
Ce qui est gratuit déborde, comme dirait Rimbaud, de « toutes les richesses flambant comme un milliard de tonnerres ». Pas moyen de l’évaluer socialement, de le convertir en chiffres, ou d’en faire un spectacle. Cela conduit la nouvelle société planétaire à lui opposer un veto drastique : à postuler violemment, et si possible de manière active, sa non-existence. Les deux choses sur lesquelles le veto devient véritablement furieux sont la poésie sous toutes ses formes et la pensée sous toutes ses formes. Concevoir la « littérature » comme recroisement de l’une et de l’autre, et donc comme moment révolutionnaire du langage, relève proprement de l’attentat public, si toutefois on en a les moyens. Établir la coïncidence de la pensée et de la poésie, l’établir à chaque instant, en variant les manières et les points de vue, ou bien coalise contre soi une meute, ou bien (et c’est le pire) vous plonge vivant dans un silence tombal.


Et Sollers a choisi l’unanimité venimeuse de tous plutôt que le silence.
II a choisi de faire travailler l’adversaire [1], de piéger sa haine dans le faux-monnayage médiatique, de l’y exacerber, tout en misant radicalement sur l’inapparence de la pensée et de la poésie. C’est ce qu’il appelle « opérer à partir du double », tactique qu’il nous conseille d’adopter pour l’avenir. Elle suppose - ou alors elle devient dangereuse - une totale indifférence à sa propre image, une aptitude à ne jamais s’identifier au semblant, à le laisser tourner les crécelles des supports publicitaires, sans s’appesantir sur les paroles qui sortent de la marionnette.


Le ressentiment des éberlués à l’encontre de Sollers porte moins sur son image que sur ce qui demeure inapparent - sur ce qui, de sa part, blesse profondément les éberlués, les aveuglés, les égarés : Je veux dire le « surplomb auditif » dont il est capable, dont il ne cesse de faire preuve publiquement, par exemple dans la revue Ligne de risque.
Quant à l’évidence de cette preuve, elle n’atténue pas son caractère indécelable. Elle l’aggrave, au contraire. Pour qu’il en soit autrement, il faudrait lire, il faudrait savoir lire, et ce n’est pas le cas des envoûtés du spectacle, Ou presque jamais. La preuve ne débonde en eux que la colère, En général, ils l’enregistrent de cette façon, dans une hantise de vengeance. Ils la détectent par l’horreur immédiate qu’elle leur inspire, comme sl un scorpion les avait piqués.


« Faites travailler, chers amis - nous conseille Sollers, quand on vient le voir, Yannick Haenel et moi, dans son bureau -, faites travailler ce que Platon appelle le Gros Animal, c’est-à-dire la société. »
Ce travail a pour effet de renvoyer les morts qui se croient vivants à leur putréfaction, et il a cette ressource d’utiliser leurrage comme un écran..
Car rien ne convulse un zombi sur sa viellle irrascibilté mieux qu’un corps parlant capable d’épouser la vibration du dire, Le zombi sent le cadavre le reprendre chaque fois que quelqu’un fait arriver la parole à la parole. C’est comme si on l’enterrait chaque fois. « Car on donnera à celui qui a et il aura en plus, disent les Evangiles ; mais celui qui n’a pas, on lui enlèvera même ce qu’il a. ».

[…]

Par un aspect, le plus visible, Sollers s’apparente au leurre. Pourtant un décollement a lieu. Rendu possible par l’oreille, un décollement d’avec l’image. Par son écoute, Sollers se détache de l’apparaitre, s’éloigne vers l’inapparence. Il n’est pas ce qu’il a l’air d’être. Il est pire. Et le véritable reproche porte sur ce pire.
Janus inquiète.


La mort veut vivre, ai-je dit. Les êtres parlants, sur cette affaire, se partagent en deux : ceux qui piétinent dans la surdité et ceux qui entendent au milieu d’un vide formidable. Parmi ceux-ci, l’aboi de la mort provoque en général l’effroi, ou la fascination. Chez Sollers, cet aboi soulève un « fou rire spécial », comme il dit. Un rire qui éclate à partir de l’intensité de l’écoute. Ce qui occasionne l’hilarité, une hilarité tonitruante, c’est le cul de plomb du démoniaque ; un cul de plomb qui arrive cependant à aimanter l’égarement humain, qui le broie dans les mâchoires de son carcan. Le plus souvent, en toute inconscience.


[…]

Entre Sollers et nous, questionneur et répondeur deviennent parfois indiscernables. Notre dialogue est une épiphanie du Même : le même et unique Je, antérieur à toute individualité, joue théâtralement à passer de un à un. Peu importe, au fond, s’il s’appelle Sollers, Haenel ou Meyronnis. Ce qui compte, c’est la transmission du même au même, par l’entremise du passage d’une singularité vers une autre singularité.
François Meyronnis

Cette préface a été republiée dans la revue Ligne de risque N° 4, nouvelle série, 2024, avec, sous la signature de François Meyronnis, ce dessin en bas de page (sans légende).

De son côté Benoît Monneret avait croqué un Janus Sollers-Casanova que nous republions ici :

- Crédit illustration : benoit.monneret@gmail.com
Une nouvelle dclinaidon de Sollers-Janus
par : benoit.monneret@gmail.com
[1] principe sollersien taoïste (note pileface)
ARCHIVE : Préface à « Poker » de François Meyronnis, 2005
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