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Requiem pour la civilisation et l’homme Houellebecq en poésie et musique

Combat toujours perdant » / « Souvenez-vous de l’homme »

D 9 mars 2026     A par Viktor Kirtov - C 2 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


11/03/2026 : Ajout intégrale vidéo de l’entretien Taddéi-Houellebecq-Lo

Après plusieurs années d’éclipse du romancier et son dernier livre « Anéantir » décevant, Michel Houellebecq revient sur le devant de la scène avec un recueil de poèmes « Combat toujours perdant », disponible depuis le 6 mars 2026. En 72 pages, il rassemble des textes souvent brefs, en vers comme en prose, tour à tour sombres, très sombres, provocants et mélancoliques.
En parallèle, il publie un album musical, « Souvenez-vous de l’homme », un disque particulièrement réussi où il raconte la prochaine guerre mondiale - « mais d’une voix tendre » note Frédéric Taddéi - mis en musique par son compère le musicien Frédéric Lo. Tous deux donneront dix concerts à La Scala à Paris en avril, avant une tournée en France.
L’apocalypse now, version Houellebecq !

PARTIE 1 : « SOUVENEZ-VOUS DE L’HOMME »

L’album poético-musical


le livre sur amazon.fr

Sortie album le 6 mars 2026
Textes : Michel .Houellebecq
Musiques & production : Frédéric. Lo
Pochette : M. Houellebecq / @xavier_veilhan
Graphisme : @yannicklevaillant

La beauté des arrangements de Frédéric Lo, qui se met avec délicatesse au service de l’univers de Michel Houellebecq, comme il l’avait précédemment fait avec Daniel Darc et Pete Doherty, donne un peu de lumière à un projet crépusculaire.
Isabelle Lesniak
Les Echos week-end, 6 mars 2026,

Michel Houellebecq chante le spleen d’un monde finissant avec « Souvenez-vous de l’homme ».
Nathalie Lacube,
La Croix, 6 mars 2026.


Le grand entretien par Frédéric Taddéi

Marianne, 5 au 11 mars 2026

Entretien de plus d’une heure auquel ont participé Michel Houellebecq et son compère, le musicien Frédéric Lo avec Frédéric Taddéi pour Marianne.

Marianne : Souvenez-vous de l’homme est un disque apocalyptique. Vous y racontez la prochaine guerre mondiale, mais d’une voix tendre, beaucoup plus tendre que dans votre premier album, Présence humaine. Vous avez plus d’empathie pour notre disparition que pour notre présence ?

Michel Houellebecq : on a toujours de la sympathie pour les disparus. Donc, pour l’homme aussi. Il peut être pénible sur le moment et laisser de bons souvenirs quand même.

(A Frédéric Lo) Ça ne vous a pas fait peur quand vous avez lu ses textes ?

Frédéric Lo : Non, j’ai toujours senti cette tendresse chez Michel. J’ai voulu travailler là-dessus. Et puis, j’aime bien les contrastes.

C’est pour ça que la musique est très douce, très entrainante, en dépit du sujet ?
F.L : Par contraste, oui.

Après Bertrand Burgalat, Jean-Jacques Birgé, Jean-Claude Vannier, pourquoi Frédéric Lo ?
M.H. : Difficile à dire. Bien que, rétrospectivement, quand on écoute le disque terminé, ça paraît évident. J’aimais ce qu’il avait fait avec Daniel Darc, plus récemment avec Pete Doherty, mais ce sont les musiques qu’il a faites pour notre album qui m’ont convaincu, plutôt que ce qu’il avait fait avant.
F.L. : J’ai tout construit autour de la voix de Michel. Je voulais que ce soit doux mais intense. Qu’il y ait suffisamment de musique pour que ce soit un disque de chansons et que la voix soit suffisamment proche pour que l’on puisse comprendre ce qu’il dit. Il a une voix très douce, entraînée à dire de la poésie. J’ai pensé à Patti Smith, qui a longtemps récité ses poèmes avant d’enregistrer des chansons. Je me suis dit que Michel avait dû faire pareil.
M.H. : C’ est vrai. Entre mes premières récitations et mon premier disque, plus de vingt ans se sont écoulés.

Mals quel a été le déclenchement ? Vous vous êtes dit : je vais faire un disque sur la troisième guerre mondiale ?
M.H. : Ca s’est déclenché sur une envie, par rapport aux textes de mon premier album, qui se passent dans la vie normale, de faire quelque chose de plus « science-fiction », qui n’est pas l’aspect le plus connu chez moi, mais qui existe dans mes romans, un peu dans les Particules élémentaires, beaucoup dans la Possibilité d’une île, et que je n’avais pas utilisé jusque-là dans mes chansons.

C’est l’auteur de science-fiction qui s’exprime,ou vous pensez vraiment que la guerre en Ukraine va dégénérer en guerre mondiale ?
M.H. : C’est vrai que j’ai eu une réelle inquiétude, qui a duré quand même deux, troisjours, quandEmmanuel Macron a parlé d’envoyer des troupes au sol. Là, j’ ai vraiment eu peur. Je me demandais s’il était équilibré, quoi ! Or,je ne suis pas sûr que Poutine soit très équilibré non plus. Il y avait donc de quoi s’inquiéter. Ca m’a rappelé la première fois que Macron a descendu les Champs-Élysées après son élection, en 2017 : ce n’était pas en DS décapotable, mais en command-car. Et il a beaucoup aimé faire des conseils de défense pendant le Covid, des trucs secrets avec deux ou trois ministres, sans que personne sache ce qui s’y tramait. Ça devient un trait un peu trouble de sa personnalité. Alors, ce n’est pas ça qui l’a déclenché, mais ça a pu jouer marginalement sur certains textes, oui, c’est bien possible. On ne sait jamais trop ce qui vous fait écrire exactement

Vous trouvez notre époque si sombre que ça ? Même par rapport à la guerre froide, où l’on s’est retrouvé parfois à deux doigts de la confrontation nucléaire ?
M.H. : À l’époque, j’étais persuadé qu’il n’y aurait pas la guerre ! La dissuasion, l’équilibre de la terreur, on y croyait ! Aujourd’hui, on commence à avoir des doutes. On envisage la possibilité de conflits nucléaires limités. Je vois bien l’anxiété qui augmente autour de moi.

Dans l’album, en tout cas, ça se passe maintenant : « Dans quelques jours sûrement, i1 y aura la guerre / Vers l’est, le conflit se propage. » Et vous, vous filez en voiture en direction du nord, vers les « aurores boréales ». Pourquoi pas vers le sud, l’Espagne ou l’Italie, pour essayer de gagner l’Afrique ?
M.H. : C’est une bonne question. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être pour la rime. Il ne faut jamais négliger cet aspect qui explique souvent bien des choses. Je dois reconnaître que les aurores boréales me font plus rêver que le sud. Je n’en ai jamais vu en vrai, uniquement en photo. J’ai trouvé ça très beau. C’est une des choses que j’aimerais voir avant de mourir.

Vous évoquez les blindés, les réfugiés, les envahisseurs, les explosions nucléaires. Vous vous présentez comme un guide : « Occidentaux qui voulez vivre / Vous êtes vrainent mal partis / Mais vous pouvez encore me suivre / Quitter votre espace imparti. » Vous êtes un déserteur, en fait.
M.H. : Oui, effectivement. Je ne suis pas du tout hostile aux déserteurs. Souvent, c’est la bonne option.

Vous êtes le premier écrivain à enregistrer des chansons depuis Boris Vian. Et que chantait-il sur son premier 45 tours ? Le Déserteur et la Java des bombes atomiques. Il y a une parenté, non ?
M.H. : La Java des bombes atomiques ,j’aime moins, à cause de son côté amusant. Mais le Déserteur ; ça reste une très bonne chanson.

Dans la version pacifiste de Mouloudji : « Si vous me poursuivez, prévenez vos gendarmes / Que je n’aurai pas d’arme et qu’ils pourront tirer ? » 0u dans la version initiale : « Si vous me poursuivez, prévenez vos gendarmes / Que j’emporte des armes et que je sais tirer ? »
M.H. : Je préfère la version de Mouloudji. Cela dit, la voix de Boris Vian a quelque chose de particulier, pas très agréable d’ailleurs, plutôt métallique, mais ça vaut le coup d’être entendu. Moi, je regrette beaucoup de ne pas pouvoir écouter la voix de mes poètes préférés du XIXe siècle. J’aurais aimé savoir comment ils disaient leurs textes.

On vous a souvent vu comme un prophète de malheur. Là, vous y allez à fond : « Je suis le guide inespéré / Je connais tout de vos souffrances / Vos impulsions décérébrées / Je connais tout de vos errances. » Et de conclure : « .Je sais que la fin sera triste. » Vous nous l’aviez toujours dit, c’est ça ?
M.H. : Ah. ça fait longtemps que je le dis ! Mais c’est très différent des prophètes, enfin des vrais, les prophètes de la Bible. Eux disent : « Israël a gravement péché, elle sera châtiée, elle sera détruite ». Ils sont dans l’imprécation, dans la malédiction. Moi, je suis plutôt attristé. Alors, c’est vrai que je dis depuis longtemps que ça finira mal. Mais la guerre, ce n’est pas la fin pour autant, c’est plutôt le prologue. La question de savoir si l’homme survit ou pas reste ouverte dans l’album.

Au même moment, en effet, les machines entament un « dialogue ». Vous pensez qu’elles continueront de fonctionner sans nous ?
M.H. : Oh, oui, sans problème !

Ça m’a rappelé l’une des Chroniques martiennes de Ray Bradbury, intitulée ll viendra des pluies douces, d’ailleurs censée se passer en 2026. Il n’y a plus âme qui vive sur Terre après une guerre nucléaire, il n’y a plus que des robots en train de répéter les mêmes tâches domestiques pour l’éternité : ils tondent le gazon, préparent le café… Vous n’avez jamais lu cette nouvelle ?
M.H. : Si, sûrement, mais il y a très longtemps. Bradbury n’était pas mon auteur préféré. Moi, je n’ai rien contre les robots. Quand j’en vois, au Japon ou en Corée du Sud, dans des endroits comme ça, j’ai plutôt envie de leur parler.

Vous avez travaillé dans l’informatique jusqu’à 40 ans. Comment voyez-vous l’intelligence artificielle ?
M.H. : J e suis pris de court par les progrès qu’elle fait. On en est au point où on ne sait pas du tout quelle tâche humaine pourrait subsister…

ll y a des choses qu’elle fait déjà mieux que vous ?
M.H. : Oui, plein. Traduire. Résoudre des problèmes mathématiques. Jouer aux échecs. Ce n’est pas très difficile, vous me direz, je suis battu par le premier niveau d’un programme bas de gamme... Mais, même quand il s’agit de littérature, j’ai des doutes. Il y a encore six mois.je pouvais dire à coup sûr si un texte avait été écrit par une IA ou par un humain. Aujourd’hui, non.

En musique, 40 000 titres générés à 100 % par l’intelligence artificielle sortiraient déjà chaque jour, d’après une étude publiée par Deezer. Mais est-ce qu’ils sont meilleurs que les titres que vous avez concoctés ensemble ?
M.H. : On ne va pas répondre oui, ce serait une erreur commerciale.
F.L. : Les machines ont toujours posé des problèmes aux musiciens. Dans les années soixante, ils ont fait grève quand on a inventé le Mellotron. Ils pensaient que ceux qui jouaient de la flûte ou des cordes n’auraient plus de travail. Après sont arrivés le synthétiseur, la boîte à rythme, il y a toujours eu des révolutions... Faire des morceaux en IA, pourquoi pas ? Moi, je n’ai jamais entendu quelque chose qui me touchait. Des choses bien faites, oui. mais des choses touchantes, non...
M.H. : Il faudrait l’équivalent des dégustations à l’aveugle pour vraiment se rendre compte...

Comment c’est de travailler avec Michel Houellebecq ?
F.L. : Quand on a commencé à travailler ensemble, on a demandé à ChatGPT ce qu’il pensait de notre rencontre. Il a dit que c’était la rencontre de deux solitudes. Voilà : travailler avec Michel, c’est rencontrer une solitude.

Est-ce que vous écrirez d’autres romans ? Le dernier, Anéantir, est sorti il y a quatre ans. Et Georges Simenon a renoncé à écrire d votre âge, 69 ans. Il a fait supprimer la mention « écrivain » de tous ses papiers officiels. ll l’a remplacée par « sans profession ».
M.H. : Je croyais qu’il avait mis « retraité ». On ne va pas parler de retraite, ce serait ennuyeux, mais c’est vrai que j’ai essayé d’obtenir la mienne, parce que j’ai occupé d’autres emplois dans ma vie, j’ai énormément travaillé, beaucoup trop, mais, bon, ça dépend des caisses. Passons... Georges Simenon, lui, produisait à un rythme effréné. Donc, ça s’est arrêté d’un coup. Moi, comme je suis plus lent, je peux peut-être espérer continuer plus longtemps.

La suite Idans la partie 2 ICI

L’integrale vidéo de l’entretien

PARTIE 2 : « COMBAT TOUJOURS PERDANT »


Cette parution s’accompagne d’un album, intitulé « Souvenez-vous de l’homme ». [©JOEL SAGET / AFP / Flammarion]
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L’entretien de Marianne par Frédéric Taddéi (suite)

Trente ans après le Sens du combat, vous publiez Combat toujours perdant, un recueil de poésies où figurent six des douze chansons de l’album. C’est un livre sur la mort ?
M.H. : Oui, la fin surtout. Le début aussi, à vrai dire. La première partie, c’est la mort de la civilisation. La dernière, c’est la mort individuelle.

J’ai l’impression que vous avez toujours voulu vous préparer à la mort : à la vôtre, à celle de la civilisation, et même à celle de notre espèce.
M.H. : Oui s’y préparer, c’est un bien grand mot. Disons que j’envisage ça comme un horizon. Ce n’est jamais totalement absent de ma pensée. Aucune des trois, d’ailleurs.

Dans Combat toujours perdant, vous dites : « Nous ne connaitrons pas une mort exemplaire / Jusqu’au bout nous serons pathétiques et pénibles. » C’est comme ça que vos nous voyez ?
M.H. : Que je me vois, oui. Dans un poème, on peut écrire je, nous, tu, ils, c’est un peu pareil. Mais là, non, c’est moi que je vise.

Vous dites que la mort est « la puissance absolue ». Mais les religions ne l’ont-elle pas vaincue, en nous promettant une vie dans l’au-delà ?
M.H. : Oui. Dans le même poème, d’ailleurs, je dis que la religion, à un moment donné, ça marche. Quand je vais à un enterrement, je crois le prêtre. Et puis après, il y a une espèce de redescente, comme avec la drogue, je me dis : comment ai-je pu croire ça ? Mais je ne désespère pas d’atteindre un état de non-descente. J’ai renoncé en ce qui concerne les drogues. Avec les religions, non.

Vous pourriez vous mettre à croire en Dieu ?
M.H. : Pas tout de suite, là, en direct, mais oui, c’est possible. Ce n’est pas quelque chose qui m’est totalement étranger. Il y a des gens que j’estime beaucoup qui croient en Dieu.

Vous écrivez : « J’appartiens de nature à l’espèce soucieuse / Qui traverse la vie sans trouver de repos / Traînant le long des jours leurs âmes encore curieuses / Ils émettent parfois d’inutiles propos. » Pourquoi inutiles ?
M.H. : Euh… Oui, bon, je m’excuse de ce vers dépressif. Le premier est plus juste. C’est vrai que je suis soucieux. Après, savoir si ce que j’écris et ce que je dis est utile ou pas, ça dépend des jours. Parfois, je me trouve inutile, vraiment. D’autres fois, je pense, au contraire, que je suis très utile.

C’est votre côté prophète de malheur ? A force de ne pas être entendu, vous vous dites que vous ne servez à rien ?
M.H. : C’est un peu déprimant d’être toujours perçu comme négatif. Je ne dis pas que ce soit faux, mais, de temps en temps, ça me fait du bien de me ressourcer dans des auteurs que je trouve encore plus négatifs que moi J. M. Coetzee, par exemple, le prix Nobel. Vous me trouvez négatif ? Vous n’avez qu’à le lire, vous verrez !

Est-ce que l’argent a été une satisfaction ?
M.H. : C’était la liberté, c’est tout. Mais c’est déjà beaucoup.

Vous n’avez pas le goût du luxe ?
M.H. : Non, ça ne m’intéresse pas. Je pense que je suis définitivement classe moyenne. Je ne cherche pas plus que ce que j’envisageais possible quand j’étais jeune. Je n’ai pas la folie des grandeurs.

Vous dites que l’amitié est « le plus con de nos rêves ». l’amitié avec des hommes ou l’amitié avec des femmes ?
M.H. : L’amitié avec des femmes, c’est un peu contre-nature, mais ça existe. L’amitié avec des hommes, ça a plein d’inconvénients. Supposons qu’on ait un ami, il peut mourir…

Donc il ne faut pas trop s’attacher ?
M.H. : Je n’aurais pas dit ça aussi brutalement mais c’est un peu ça quand même, oui. Il y a pire, cela dit. On peut s’attacher énormément à un animal domestique. Et lui, on sait parfaitement qu’il va mourir. On devrait le savoir, tout du moins.

Le poème de ce recueil qui m’a le plus intrigué commence ainsi : « lls sont là parmi nous et ils sont différents /
Ils viennent d’un futur qui n’existera pas / Nos désirs et nos peurs les laissent indifférents / Ils ne nous aiment pas. » Et il se termine par ces vers : « Leur règne sera bref, confus et misérable / Ils détruiront sans joie, souffiriront sans comprendre / Ils développeront un rêve inhabitable / Et pour les successeurs, il suffira d’attendre. »
C’est de nos enfants que vous parlez ?

M.H. : Alors.je suis désolé, mais je ne sais absolument pas de qui je parle.

De nos enfants, bien sûr. Ceux qui nous remplaceront.
M.H. : C’est possible. Oui, c’est une interprétation que j’accueille avec intérêt. Je n’y avais pas pensé. Pour moi, c’étaient des êtres que je n’arrivais pas à me représenter. Mais ça peut très bien être nos enfants ! Oui, ça se défend.

Et leurs successeurs seront les robots. Dans les pays où l’on ne fait plus d’enfants, on met des robots à la place.
M.H. : Oui, c’est tout à fait possible. Pour l’instant, les robots ne sont pas autoreproductibles, mais ça peut s’arranger rapidement.

Que reprochez-vous aux enfants ? D’être écolos ?
M.H. : Ce n’est pas leur plus grand défaut. Il y a un côté pervers polymorphe et prémoral chez l’enfant qui me dérange. Quant au côté écolo, c’est vrai que je n’ai pas un amour immodéré pour la nature...

Si un extraterrestre voulant se documenter sur notre planète ne lisait que les livres de Houellebecq, comment nous verrait-il à votre avis ?
M.H. : Comme des êtres un peu méprisables mais pas
foncièrement méchants. Je ne trouve pas que l’homme soit méchant dans mes livres.

Dans le disque non plus. Il y a la guerre, mais il n’y a pas de méchants.
M.H. : Non. C’est ça qui est horrible dans la guerre, d’ailleurs. Il peut très bien ne pas y avoir de méchants et ça marche quand même. Le pire, c’est qu’il n’y en a pas en réalité. Pour Schopenhauer, il y a différents types de tragédie. Il y a celle où la situation tragique est produite par des caractères extraordinairement méchants. Il y a plein d’exemples. Mais la forme supérieure de la tragédie, d’après lui, c’est quand la situation tragique se produit bien qu’il n’y ait aucun méchant. C’est simplement la nature des choses qui pousse les gens à s’opposer. Et de manière parfois horrible.

Dans la guerre en Ukraine, il n’y a pas de méchant ?
M.H. : Objectivement, si, quand même. Poutine a une nette responsabilité. Dans la Seconde Guerre mondiale aussi, il y a un responsable. Mais la Première Guerre mondiale, c’est vraiment une connerie.

Donald Trump, vous le voyez comment ?
M.H. : Il a créé avec succès un authentique mouvement populiste. J’espérais qu’il serait isolationniste. Le contraire des Bush père et fils, qui sont à l’origine de nombreuses catastrophes. Je pensais que Trump n’interviendrait pas du tout militairement. Il me déçoit un peu.

Il n’y a jamais de guerre juste pour vous ?
M.H. : Si. ça peut arriver. Il y a des cas où on est clairement agressé.

La guerre de Gaza, vous la trouviez juste.
M.H. : Au début, oui Mais Netanyahoua exagéré. Ça a duré trop longtemps et fait trop de victimes. Ce n’était plus nécessaire. Le Hamas en avait suffisamment pris plein la gueule. Il aurait dû s’arrêter avant.

Un professeur du King’s College a calculé qu’une guerre civile a 87 % de chances d’éclater au cours des cinq prochaines années dans l’un des dix pays d’Europe les plus exposés. La France et le Royaume-Uni partent favoris, d’après lui. Vous y croyez ?
M.H. : Non. Une seule chanson en parle dans l’album. où je dis qu’il faut être au moins deux pour une guerre civile. Etje n’ai pas l’impression en ce moment qu’il y ait deux camps organisés. Souvent, ça se crée à partir des religions.

Dans beaucoup de pays européens on a eu catholiques contre protestants. En ce moment. en France, on a deux religions principales. et beaucoup d’athées. Mais dans aucun de ces trois groupes on ne ressent de haine pour les autres. plutôt de l’indifférence ou du mépris, pas une base suffisante pour une guerre.

Et entre l’ultragauche et l’ultradroite ?
M.H. : Là il y a de la haine. mais les capacités de nuisance de l’ultragauche restent modestes. Et celles de l’ultradroite sont quasi nulles. Enfin. sauf en cas de victoire du Rassemblement national aux présidentielles. Là, il y aura des troubles. mais je me sens inca¬pable d’en prévoir la gravité.

L’affaire Epstein, ça vous inspire quoi ?
M.H. : Pas grand-chose. Je vous dis que je suis classe moyenne, ce n’est pas mon monde. Le seul truc qui pourrait m’intéresser, c’est son assassinat. Je me demande qui l’a tué. Pas mal de gens avaient sûrement intérêt à le tuer, mais qui l’a fait ? Parce que ce serait surprenant qu’il se soit vraiment pendu. Je n’y crois pas. Il n’avait pas le profil d’un suicidaire.

Pendant le confinement, au début de la pandémie de Covid, vous avez été l’un des rares d dire qu’on n’allait pas se réveiller dans un monde meilleur : « Ce sera le même, en un peu pire », avez-vous annoncé. Vous confirmez ?

M.H. : Oui. L’absence de relation humaine est l’un des faits centraux de notre époque et le Covid a plutôt aggravé les choses. J’allais souvent en Espagne, à l’époque. Il y avait des gens qui mettaient leur masque chez eux, dans leur famille !

NDLR : Cet entretien a eu lieu le 24 février. Le dimanche 28,
Frédéric Taddeï a envoyé un mail à Michel Houellebecq lui demandant d’ajouter quelques mots à propos de la guerre en Iran qui venait d’éclater la veille. Celui-ci lui a répondu le lendemain, toujours par mail : « Cher Frédéric, Tu me prends un peu de court, quand même. En général je regarde mes mails une fois par jour, et la télévision nettement moins, je ne savais même pas qu’il y avait une guerre en Iran. »

Michel Houellebecq de retour en poésie

Christian Authier, 6 mars 2026

Chaque semaine, on vous invite à lire une nouveauté, un classique ou un livre à redécouvrir.
Michel Houellebecq a toujours considéré la poésie comme l’expression supérieure de la littérature et c’est d’ailleurs avec deux recueils – Rester vivant et La poursuite du bonheur – qu’il fit ses premiers pas d’écrivain en 1991 dans la foulée de son essai sur H.P. Lovecraft. D’autres volumes suivront (Renaissance en 1999, Configuration du dernier rivage en 2013) tandis que Non réconcilié offrait en 2014 une « anthologie personnelle » de son expression poétique. Dans la remarquable préface de ce florilège, Agathe Novak-Lechevalier rappelait pertinemment : « Michel Houellebecq est poète avant tout. » Nulle surprise donc que l’auteur de La carte et le territoire fasse son retour en librairie avec Combat toujours perdant dont le titre donne le ton.

Aussi quelques textes plus ironiques et plus crus

L’auteur de « La Carte et le Territoire », prix Goncourt 2010, cultive aussi l’ironie qui le caractérise. Dans « Hardis les acquéreurs », il glisse : « J’aime, chez les agents immobiliers, leur optimisme ». Plus loin, celui qui vient de fêter ses 70 ans confesse : « J’appartiens de nature à l’espèce soucieuse / Qui traverse la vie sans trouver de repos ». Entre « En attendant l’envahisseur » et « L’aube du dernier jour », il signe également des textes plus crus, comme « L’éjaculation faciale » et « Valvules ».
Chloé Ronchin

De même ceux de certains poèmes – « Fin de partie », « L’aube du dernier jour », « Tristes falaises », « Les derniers accompagnants » – dessinent assez bien les frontières et l’atmosphère de l’ensemble. Crépusculaire et funèbre, Combat toujours perdant nous parle de la fin de tout. Les sociétés malades, les civilisations exténuées, les corps abîmés, les « chairs martyrisées » sont promis à la mort et se croisent à travers un kaléidoscope de souffrances. Dans un monde « couvert de sable » ou « un pays à la dérive », on attend « l’invasion des barbares », on rencontre des « choses désintégrées » et « des survivants improbables ».

Inavouable espérance

Fidèle à sa nature, le plus drôle des écrivains désespérés nous fait cependant sourire, par exemple avec un passage sur l’optimisme des agents immobiliers et quelques considérations prosaïques autour de la visite d’un appartement. Pour autant, un constat s’impose : « Nous avons traversé en ombres maladives / Tous les effondrements d’un monde condamné / Nous avons bien souvent regretté d’être nés / Dans un pays maudit, une époque tardive ». Alors, l’homme ne serait-il qu’« un pauvre animal qui crève » ?
Malgré tous ses efforts, Michel Houellebecq n’arrive pas à désespérer jusqu’au bout et laisse entrevoir une mince lumière au cœur des ténèbres. Car il y a le mystère, le miracle de la résurrection du Christ et par là même la promesse de la vie éternelle et de la résurrection de la chair : « Chaque fois que nous franchissons les portes d’un cimetière, chaque fois que nous nous agenouillons devant un tombeau, nous nourrissons au fond de nous cette inavouable espérance. » Le combat n’est peut-être pas toujours perdant.
Christian Authier

« Combat toujours perdant » dans le texte

L’AUBE DU DERNIER JOUR

Nous avons entrevu ce qu’on nomme l’amour,
L’humidité intime
Nous avons approché le point de non-retour,
La destruction ultime L’aube du dernier jour,
La perversion sublime.
Un basculement s’est produit, que je ne peux décrire ; c’est la vie en elle-même qui semble s’être retirée. Le néant qui depuis longtemps nous entourait a commencé à émettre de légers grincements. J’attends maintenant quelque chose qui ressemble à la mort, du moins à ce que je sais d’elle. Pour moi, pour nous, c’est fini.
Allons ! Il faut partir
Et nettoyer la place
Libérer l’avenir
Pour la nouvelle race.
Nous voilà entourés de poupées minuscules
À l’ossature molle et aux chairs pourrissantes
Et la mer interdit tout mouvement de recul,
Nous demandons à Dieu une mort pas trop lente.

AVANT que d’être âgé

Avant que d’être âgé j’entrevis des royaumes,
Mais je les ai sans doute un peu imaginés
Je vivais dans un livre à demi paginé
Peuplé de figurines idiotes et polychromes.
Puis la vie est venue, succession de contraintes
D’ambitions parfois, d’amours un peu mités
J’ai connu les désirs, la frustration, la crainte,
Aujourd’hui j’accomplis quelques formalités
Avant d’en arriver au port où tout s’achève,
Un vent frais et léger joue dans mes cheveux rares
Il n’y a plus à présent d’horizon pour les rêves,
J’opte pour un sourire incertain et bizarre.

LES DERNIERS ACCOMPAGNANTS

On fait le compte de ceux qui restent,
Mais il n’y en a plus beaucoup
On cherche à dire que l’on s’en fout
Mais la suite on la connaît, on la déteste.

On aimerait de longs câlins
Dans des bras ouverts, féminins
Et pourquoi pas qu’elles vous sucent
Ou vous embrassent, pas vraiment plus.

Cela aurait pu s’arranger
Avec quelques amies fidèles
Qui auraient aimé vous changer
En un vieux gros mâle qui bêle
Mais tout cela n’aura pas lieu
Vous serez seul face au néant
A la tristesse dans les yeux
De vos derniers accompagnants

*

FIN DE PARTIE

Lu par Christophe Montenez de la Comédie-Française

IL SE REVEILLA UN MATIN…

Quelques liens sur pileface

Houellebecq sur Sollers suivi de Sollers sur Houellebecq
Houellebecq face à Sollers
Houellebecq face à Sollers (suite) / L’année du Tigre
Houellebecq dans Une vie divine (un portrait au vitriol)
Ennemis publics (Houellebecq-BHL)
La Correspondance Houellebecq/BHL - Une partie d’échecs décryptée
Stupéfiant ! met à nu le mystère Houellebecq
Dossier Houellebecq : l’art de la consolation

*

Houellebecq sur pileface. L’intégrale

*

Frédéric Taddeï : Entretien avec Philippe Sollers (2006)

oOo

2 Messages

  • Viktor Kirtov | 23 mars 2026 - 09:50 1

    Par Frédéric Beigbeder, pour Le Figaro Magazine

    CHRONIQUE - Son dernier recueil fusionne poésie et science-fiction.

    Michel Houellebecq a enfin réussi à réunir ses deux passions : le new age et le rock post-atomique. C’est le musicien Frédéric Lo qui lui a offert la possibilité d’un vinyle. Le disque s’intitule Souvenez-vous de l’homme, mais ce titre est aussi le message de son nouveau recueil de poèmes, Combat toujours perdant . Le roi du rap mou s’offre un délire apocalyptique à la Zardoz de Boorman. Ses 38 poésies forment une capsule temporelle à destination des extraterrestres du futur. Il faudrait les enterrer dans un bunker avec nos déchets radioactifs, à 500 mètres sous la commune de Bure. Ou alors, meilleure idée : Elon Musk devrait envoyer ce livre dans l’espace afin que les créatures de l’an 2293 reçoivent de nos nouvelles.
    L’humanité n’a pas survécu. Un cataclysme nucléaire, une explosion venue de l’Est, une invasion de barbares, ou était-ce une guerre civile, la cause de notre extinction n’est pas très claire. Le résultat est là : notre planète ressemble désormais à un tableau d’Yves Tanguy. Houellebecq le romantique passe du côté des surréalistes. Dans leur manifeste, André Breton écrit ceci : « Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur […] cessent d’être perçus contradictoirement. » C’est ce point de non-retour que semble rechercher Combat toujours perdant. Houellebecq rêve de paysages vides, avec son habituel laconisme cataclysmique : « Désespéré sur l’autoroute / Je perdais le compte des morts ».
    Comme Cormac McCarthy dans La Route (2006), il évoque le souvenir de l’Homo sapiens, cette espèce collectivement suicidée. On pense aussi à certains romans de « speculative fiction », Sécheresse de J. G. Ballard, en particulier : « Le monde était couvert de sable / Et les nuits remplies de nos peurs ». Toutes ces références ne doivent pas masquer que ce style terminal planait déjà sur la fin de La Possibilité d’une île, le roman transhumaniste publié par Houellebecq avant celui de McCarthy, où un clone néo-humain de la 25e génération se souvenait de ses ancêtres primates.
    La seconde partie du recueil s’intitule L’Effondrement du bloc central et personnalise la fin du monde. L’auteur sent la date de péremption approcher, la sienne, son apocalypse solitaire : finitude rime avec solitude. C’est peut-être la progression naturelle de tout homme. Ce serait chouette si tout le monde mourait en même temps que nous, malheureusement ce n’est pas le cas. Le plus bel alexandrin de ce livre, saisissant d’angoisse, est aussi le dernier : « Et c’est ainsi que je me sépare du monde. »

    Combat toujours perdant, de Michel Houellebecq, Flammarion, 62 p., 12 €. Flammarion
    Le Figaro

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