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"T" comme Taoïsme…

Abécédaire sollersien

D 4 mars 2026     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Taoîsme

Extrait d’Abécédaire sollersien (work in progress)

Sollers et le taoïsme : une affinité élective

Une passion très ancienne pour la civilisation chinoise avec cette ambition insolite de figurer parmi les auteurs d’une future encyclopédie littéraire publiée en Chine :

Aucune revendication de ma part sauf celle-ci ; avoir trois lignes dans un dictionnaire de littérature mondiale daté de 2050 à Pékin. Style : « Ph. S, écrivain européen d’origine française qui, très tt et presque seul, s’est beaucoup intéressé à la Chine.
L’Année du tigre (1999)

J’ai d’abord éprouvé pour la Chine une attirance physique. le taoïsme, mon système métaphysique préféré, est avant tout une expérience érotique : la disposition du corps chinois par rapport au langage et à l’écrit. »
cité par Gérard Cortanze in Philippe Sollers, ou La volonté du bonheur, 2001 [1]


Et Gérard de Cortanze de préciser :

Pour Sollers Le taoïsme n’est pas une religion mais une respiration, une position, au sens où on l’entend dans l’érotisme.

Le taoïsme est une pensée de la liberté, du mouvement, de l’ironie.
Philippe Sollers, entretiens (L’Infini)

J’ai fait deux ans de chinois (trop tard, et pas suffisant, il faut commencer à 8 ou 9 ans), j’ai traduit des poèmes de l’incroyable tortue Mao et commenté son étonnant Sur la contradiction, tout en ayant en tête une traduction nouvelle du Laozi et du Zhuangzi, bref une ivresse claire qui me tient encore.
Un vrai roman. Mémoires, (2007)

Dans tous mes livres il y a cette ouverture chinoise, et ce qui m’amuse le plus, c’est qu’en général ce n’est jamais repéré dans aucun article. Alors que sur « Sollers », que de rumeurs. N’importe quoi la plupart du temps et bien sûr de façon très intéressée. Quelques érudits ont pourtant déjà repéré dans mes livres cette insistance depuis fort longtemps sur la Chine, probablement très étrange chez un écrivain occidental.
Déroulement du Dao, L’Infini n°90 (Spécial Chine, printemps 2005

Les figures légendaires de Lao Tseu (ou Laozi) et de Zhuangzi ont joué un rôle central dans le développement du taoïsme. Lao Tseu, souvent considéré comme le fondateur du taoïsme, est traditionnellement considéré comme l’auteur du Dao De Jing (ou Tao Te King, l’ancienne ttranscription du chinois), un texte compact et profond qui jette les bases de la pensée taoïste. Ce livre énigmatique, composé de 81 courts chapitres, utilise un langage poétique pour exprimer la nature ineffable du Dao (道), ou « la Voie ». Il parle d’un principe primordial qui sous-tend l’univers, une sorte de réalité ultime et de source de toutes choses.

Chez Sollers, le taoisme imprègne sa pensée et son écriture, de façon explicite mais le plus souvent impllcite , à travers des reformulations sollersiennes et des références indirectes aux concepts de la pensée chinoise.

Zhuang zi

Qui connaît la joie du ciel ne craint ni la colère du ciel, ni la critique des hommes, ni l’entrave des choses, ni le reproche des morts.
ZHUANGZI
Exergue de L’Ecole du Mystère (2015)

Cette citation qui ouvre le livre sert de leitmotiv pour explorer le détachement taoïste face à la mort, à la société et aux contraintes existentielles. Elle oppose la "joie céleste" de Zhuangzi à la philosophie occidentale (notamment Hegel et Heidegger). Sollers la relie à son "école" personnelle, anti-dogmatique et joyeuse.
Nota : Le titre de ce roman fait référence au courant de pensée du même nom, « xuan xue », littéralement « l’étude ou la science (xue) de l’obscur ou du mystère (xuan) ». Cette école a fleuri durant l’époque des Trois Royaumes (220-280).

Le même Zhuangsi à qui Sollers fait aussi dire :

La Perfection est la tranquillité dans le désordre
Les Voyageurs du Temps, (p. 171)

Sollers à la lumière des grands principes taoïstes

GIF La Voie – le Dao (道)

Tout est flux, transformation, procès. La « Voie » chinoise s’écoule et ne va nulle part. Elle était là, elle est là, elle sera là, sans cesse la même et jamais la même.
Philippe Sollers, Le Monde du 06/02/98. (critique du livre de François Jullien : Un sage est sans idées)

Le mot Dao (ou Tao) signifie littéralement « la Voie », « le Chemin » ou « la manière dont les choses vont ».

Dans le taoïsme, le Dao est le principe fondamental, l’origine et le fonctionnement ultime de tout l’univers. Il est à la fois : la source de tout ce qui existe (avant même le ciel et la terre), le modèle naturel selon lequel tout se déroule, le mouvement invisible qui anime et relie absolument tout
Le célèbre premier verset du Dao De Jing (Tao Te King) dit :

Le Dao qui peut être nommé n’est pas le Dao éternel Le nom qui peut être nommé n’est pas le nom éternel

→Cela signifie que le vrai Dao échappe aux mots et aux concepts humains. On ne peut pas le saisir intellectuellement ; on ne peut que le vivre ou s’y accorder.

Le Dao n’est pas un dieu personnel, ni une loi morale imposée, ni une énergie qu’on manipule. C’est plutôt l’ordre spontané et naturel de l’existence.
Sollers cite directement le Huainanzi pour illustrer le dao :

Le dao est si haut que rien ne lui est supérieur, si profond que rien ne lui est inférieur. Il est plus plan que le niveau, plus droit que le cordeau ; ses cercles sont plus ronds que ceux du compas, ses angles plus précis que ceux de l’équerre. Il embrasse l’espace-temps si bien que rien ne lui est intérieur ni extérieur ; il communique avec le ciel et la terre sans rencontrer d’obstacle. Aussi celui qui fait corps avec lui n’éprouve-t-il ni peine ni joie, ne connaît ni contentement ni colère ; il veille sans inquiétude, dort sans rêve. Quand les êtres apparaissent, il les nomme ; quand les événements se produisent, il leur répond.
Le principe fondamental du taoisme : le Dao (la Voie)

Quelle différence entre Tao et Dao ?

Aucune différence de fond entre Tao et Dao.
Tao et Dao désignent le même concept fondamental de la pensée chinoise ; la différence relève uniquement de la transcription du chinois en alphabet latin.
Le mot chinois 道 est aujourd’hui transcrit de deux façons :
• Tao → ancienne transcription (système Wade-Giles)
• Dao → transcription officielle moderne (système pinyin)
Les deux désignent le même concept : la Voie, le principe fondamental qui organise l’univers.

Nota : Malgré l’orthographe différente, on prononce dans les deux cas : « Dao » ≈ “tao” (avec un d doux).

GIF Le « flux » dans le taoïsme, transformations et mutations

Je n’oublie pas les grottes de Longmen, ce petit temple taoïste en ruine près de Nankin, ni la mince et noire rivière Luo d’où est montée la tortue révélant l’écriture idéographique. L’écriture au plus près des transformations et des mutations, c’est mon sujet, je n’en ai pas d’autre.
Un vrai roman. Mémoires, , 2007

Le Dao n’est pas statique : il est mouvement perpétuel, transformation continue, écoulement incessant.

Les images les plus classiques pour le décrire sont : l’eau qui coule (elle épouse toutes les formes, contourne les obstacles, descend naturellement vers le bas, use même la pierre à long terme sans jamais forcer), mais aussi le vent qui passe sans laisser de trace, - les saisons qui se succèdent sans effort ni intention, - les nuages qui se forment et se dissipent spontanément
Vivre selon le Dao, c’est donc s’aligner sur ce flux naturel au lieu de lui résister.

GIF Le Wu Wei (non-agir / agir sans forcer)

Non-intervention active, agir sans forcer :

Le sage pratique le non-agir et tout se fait.
Tao Te King, chap. 37.

Ou encore :

Le Dao ne fait rien et pourtant rien n’est laissé inachevé.
Tao Te King, chap. 37.

Sollers insiste sur le contresens occidental : le non-agir n’est pas inertie mais efficacité discrète par la souplesse.

En termes plus triviaux, on pourrait dire que pour Sollers, le Wu Wei, c’est l’art de « laisser pisser le mérinos » tout en restant d’une vigilance absolue. C’est agir en accord avec le mouvement naturel des choses (le Dao) plutôt que de s’épuiser en efforts volontaristes et crispés. Quelques citations de Sollers pour illustrer le propos :

Le non-agir comme stratégie de liberté

Le comble de l’action, c’est le non-agir. Mais attention : un non-agir qui est une intensité de chaque instant. C’est la fluidité même, l’absence de traces. » —
L’Éclaircie

Dans son sillage de "jouisseur érudit", Sollers voit le Wu Wei comme une manière de ne pas se laisser capturer par les pesanteurs sociales ou idéologiques.

L’écriture et la spontanéité

Je ne force rien, j’attends que ça vienne. C’est le secret chinois : le Wu Wei. Agir sans agir. Laisser le pinceau courir seul sur le papier. Si vous intervenez trop, vous gâchez la musique. »
Entretien pour La Règle du Jeu

Pour lui, l’écrivain doit être un canal. Si l’on force l’écriture, on la tue. Le Wu Wei, c’est l’écriture "au fil de la plume", sans ratures mentales.

La légèreté face au "Spectacle"

Le sage ne lutte pas, il s’efface. Il n’est pas là où on l’attend. C’est cela, le vrai pouvoir : être invisible au milieu de la foule, agir par présence, non par démonstration.
Le Cœur absolu

Sollers utilisait souvent la sagesse orientale pour se moquer de l’agitation contemporaine, ce qu’il appelait la « société de la marchandise ».

La métaphore de l’eau

Il faut être comme l’eau. Elle n’a pas de forme propre, elle épouse celle du vase. Le non-agir, c’est cette souplesse victorieuse. » —
Le Cavalier du Louvre

Fidèle au Tao Te King, il reprend souvent l’image de l’eau, l’élément qui illustre le mieux le Wu Wei : elle contourne l’obstacle sans l’attaquer de front, et finit par l’éroder.

En résumé, on peut dire que Le Wu Wei "Sollersien" s’exprime par :
• Le détachement : Ne pas être "collé" à l’actualité ou à ses propres émotions.
• La rapidité : Frapper vite, sans effort apparent (comme dans l’escrime ou la calligraphie).
• Le silence : Savoir se taire pour laisser le monde se dévoiler.
C’est une forme de passivité active : on ne fait rien, mais rien n’est laissé non fait.
Notons aussi que pour Sollers, Mozart est l’incarnation même du Wu Wei en Occident :

Mozart, c’est le Wu Wei pur. Ça coule, ça ne pèse pas, ça <nsiste jamais. C’est une écriture qui ne demande aucun effort parce qu’elle est en accord avec le rythme même de la respiration universelle.
Mystérieux Mozart

C’est là que le concept devient vraiment savoureux. Sollers considérait que Mozart n’avait pas besoin de "travailler" au sens laborieux du terme, pour créer sa musique : la grâce sans l’effort. C’est ainsi que Sollers tisse ce lien entre la fluidité de Mozart et le non-agir. Contrairement à Beethoven, chez qui l’on entend la lutte, la sueur et la volonté (le "vouloir-vivre"), Mozart semble simplement "recevoir" la musique.
Sollers qui ajoute aussi :

Le génie de Mozart, c’est de n’avoir jamais quitté l’état de jeu. Le Tao dit : "Le grand homme est celui qui n’a pas perdu son cœur d’enfant". Mozart compose comme on respire, sans intention, sans message pesant. C’est l’acte pur.
Discours sur la musique


En somme, pour Sollers, écouter Mozart est un exercice spirituel de Wu Wei : cela nous apprend à nous désencombrer du moi pour retrouver une liberté de mouvement absolue.


GIF Le Vide (Xu)

Le vide rend possible l’usage :

Trente rayons convergent au moyeu, mais c’est le vide médian qui fait marcher le char.
(Tao Te King, chap. 11)

Le vide est puissance.

Les hommes d’autrefois appréciaient les saveurs sans être avides ; ceux d’aujourd’hui sont avides sans apprécier les saveurs. » En somme, l’être humain est avide par manque de vide. [….] Le saint, lui, « Il habite un endroit sans aspect, il réside dans le sans-lieu. Il se meut dans le sans-forme, se tient en repos dans l’incorporel. Il existe comme s’il n’était pas, vit comme s’il était mort, sort du sans-intervalle et y pénètre.
Huainan zi. Splendeur et subtilités du taoïsme
sur le site de Philippe Sollers
sur pileface


Xu Wei (1521-1593), Le Joueur de cerf-volant (détail), musée de Shanghai

Dans le Tao (la « Voie »), avec ses deux polarités yin et yang (capacité réceptive, capacité initiatrice), tout devient fonctionnement incessant (« yong ») qui n’a pas besoin de parler (« le Ciel ne parle pas »). Le vrai commencement n’a rien d’éclatant ou de fracassant, c’est une amorce d’ampleur qui tend à être « spontanément ainsi » (« ziran »). Son style est la formulation, la formule. « Pour pénétrer dans la pensée chinoise, dit justement Jullien, il faut quitter un "chez-soi" de la pensée et se laisser déranger. » Mais qui a encore envie, de nos jours, d’être dérangé dans ses habitudes mentales ? Moi, en tout cas. Finissons par cette nouvelle traduction des extraordinaires Écrits de Maître Wen. Livre de la pénétration du mystère [2] :
« L’homme du Tao est vacuité, équanimité, limpidité, souplesse, simplicité. La vacuité est sa demeure, l’équanimité sa nature, la limpidité son miroir, la souplesse son agir, le retour sa constante. Chez lui, la souplesse est dure, la faiblesse forte, la simplicité pilier. »

Philippe Sollers, Devenir chinois

Extrait d’entretien Yuning Liu avec Philippe Sollers

Le 27 mai 2016
dans le bureau des Éditions Gallimard
Yuning Liu est l’auteure d’une thèse « LA CHINE CHEZ SOLLERS / Une voie pour interroger l’Occident à travers l’Orient » Université de Nantes, 2016, sous la direction de Philippe Forest :

Yuning Liu. : Le taoïsme est une source d’inspiration importante dans vos romans et vos essais. Les deux notions importantes que vous évoquez souvent sont « le vide » chez Laozi et « l’oubli » chez Zhuangzi. En quoi ces deux notions sont importantes pour les Européens d’aujourd’hui et pour votre écriture ?

Ph. S : Les Européens pensent que la nature a horreur du vide. Moi je pense le contraire, la nature aime le vide. Il y a le plein partout, du coup, on ne peut plus respirer.

Y. L. : Le vide est plus utile que le plein.

Ph. S : Vous citez Laozi. C’est du Laozi pur sucre. C’est le vide qui fait valoir le plein. Cela dit, vouloir chercher le vide est une erreur parce qu’on le trouve pas sur la chair, il faut qu’il se manifeste spontanément. C’est l’idée de spontanéité qui est intéressante. Parce que là on tomberait dans la tradition monastique tibétaine qui est à mon avis une erreur complète. Les taoïstes détestaient les monastères qui sont les écoles d’abrutissement et d’asservissement. La polémique dure. Le Dalaï Lama me paraît toujours aussi ridicule. Ça ne marche pas dans ses histoires. Ça n’est pas un spiritualisme. C’est le fait de savoir qu’on est partie intégrante de la nature en mouvement. Qui va vous dire ça ? Héraclite par exemple, il ôte du monde tout ce qui est repos et immobile, parce qu’il pense que ça ne touche que des cadavres. En revanche, il confère le mouvement à toute chose. Le mouvement éternel pour les choses éternelles et le mouvement de la corruption pour les choses corruptibles. Voilà pourquoi j’écris un livre qui s’appelle Mouvement.


Entretien Yuning Liu – Philippe Sollers
La thèse de Yuning Liu (pdf)

La victoire du vide (Le silence) dans la musique de Mozart

Chez lui [Mozart], le silence est entre les notes. Il y a un vide actif qui fait que la musique ne sature jamais l’oreille. C’est la définition même de la vacuité heureuse.
Mystérieux Mozart

Sollers souligne que chez Mozart, les silences et la légèreté des notes sont aussi importants que le plein. C’est une musique "aérée" qui ne cherche pas à remplir l’espace par la force.

La dialectique du plein et du vide dans la peinture chinoise

La peinture chinoise, en tant que création en mouvement, montre une relation dialectique entre le plein (les traces d’encre) et le vide (le blanc). Les peintres recherchent toujours une harmonie entre le plein et le vide, en dépendance mutuelle. Dans une certaine mesure, selon l’esthétique picturale chinoise, le blanc est même plus important que les traces d’encre. Lisons d’abord ce passage du Lys d’or, où Sollers fait un emprunt à la théorie chinoise de la peinture :

L’espace peut être rempli au point que l’air semble ne plus y passer, tout en contenant des vides tels que les chevaux peuvent y gambader à l’aise. » Ou encore : « Il faut que le vrai vide soit plus pleinement habité que le plein. » Assemblage air-vent-mer-fleurs-oiseaux. Les phrases à l’écoute.
Philippe Sollers, Le Lys d’or, p. 135.

Que ce soit dans la philosophie taoïste ou dans les ]chinois, la notion de vide correspond à l’invisible, à l’indicible et à l’inexprimable. Le blanc sur un rouleau de peinture chinoise ne peut se réduire à néant. Ce vide sert à exprimer l’état d’esprit, les rêves et l’imagination que le peintre souhaite transmettre aux spectateurs à travers son tableau. L’espace sans traces d’encre sur le papier révèle une intention spirituelle et les idées qui y habitent sont rendues plus manifestes que les objets représentés par les traits visibles. L’équilibre visuel repose sur une subtile proportion plénitude-vacuité. Il ne s’agit pas de juxtaposer ou d’opposer l’obscurité et la clarté. Il faut que ces deux éléments communiquent et forment un tout homogène. Le plein doit être habité par le vide. On voit d’ailleurs souvent dans les tableaux chinois, des montagnes relativement sombres habillées de nuages quasiment invisibles ou ceinturées de cours d’eau beaucoup plus clairs.

Le caractère « 冲 » (chōng)

Le caractère « 冲 » (chōng) peut signifier « le jaillissement » ou « le vide ». La première signification peut facilement se comprendre grâce à l’idéogramme composé d’un radical de « l’eau ». La deuxième signification « le vide » est issu du Tao Tö King, dans le chapitre IV :

La Voie est vide ; malgré son emploi elle ne se remplit jamais » [3], dont le début se prononce en chinois : « Dào chōng (道冲) ».


Le caractère « 冲 » (chōng) se retrouve également vingt ans plus tard dans un autre roman de Sollers Le Lys d’or, où les deux significations de « 冲 » (chōng) sont mentionnées dans un même temps :

Je ne dirai jamais assez de bien du chinois, Reine, chacun de ses caractères, même le plus banal, m’aide à vivre. Tch’ong : l’eau jaillissante et le vide, vase qui ne se remplit jamais, ou si vous voulez davantage, profondeur insondable où tous les phénomènes se réalisent. Pourtant, tch’ong suffit. Quant au Saint ou au Sage, il s’assoit.
Philippe Sollers, Le Lys d’or (1989), p. 134

Nota : D’après la théorie de Yang Quan, le ciel est formé d’un amas de souffles (qì, 气) invisibles, inaudibles et impalpables, comme si le ciel était vide. En fait, selon le concept taoïste du vide, il s’agit de l’énergie primordiale qui n’est ni matérielle ni spirituelle. Le vide n’a pas de forme, mais il contient le dynamisme qui promeut l’évolution du monde et le développement des dix milles êtres.

GIF Complémentarité et harmonie du Yin et du Yang

Le symbole du Yin et du Yang - le « tàijîtû »,

J’aime cette figure du « tàijîtû », où le yin et le yang s’interpénètrent : fusion et complémentarité réunies, parfaite image des antagonismes réunis dans la nature humaine, comme dans la nature. Merci à la tradition chinoise d’avoir traduit avec autant d’évidence et de concision ces concepts.
Une petit confidence : pileface aurait dû s’appeler yinyang, mais le domaine était déjà pris. Dans pileface, il y a aussi cette notion de dualité complémentaire.
On peut inclure le principe du Yin-Yang dans la pensée taoïste, même si, historiquement, il ne provient pas exclusivement du taoïsme mais de la cosmologie chinoise ancienne (école du Yin-Yang, corrélations du Yijing). Le taoïsme intègre pleinement comme dynamique interne du Dao. la dualité du Yin et du Yang, deux éléments opposés qui se font écho et se transforment l’un en l’autre.

Le Yin-Yang dans le Yi King
Dans la cosmologie chinoise traditionnelle, le Yin et le Yang sont deux catégories complémentaires, retrouvables dans tous les aspects de la vie et de l’univers. L’harmonie du Yin et du Yang constitue le principe du Yi King (Livre des Mutations) [4], dont la genèse remonte à la pensée chinoise antique qui s’appuie sur le concept de Wuxing (les cinq phases ou les cinq agents : métal, bois, eau, feu, terre), préconisant l’unité du ciel et des hommes.

Philippe Sollers, cet "éternel chinois" de la littérature française, a fait du couple Yin/Yang et du Yi King bien plus que de simples thèmes : ces concepts structurent sa pensée et son écriture.


Le Yin-Yang dans la pensée taoïste
Le symbole du Yin-Yang n’apparaît pas comme tel dans le Tao Te King, mais son principe y est explicite.

Le Dao engendre l’Un,
L’Un engendre le Deux,
Le Deux engendre le Trois,
Le Trois engendre les dix mille êtres.
Les dix mille êtres portent le
Yin sur le dos et embrassent le Yang.

Tao Te King, chap. 42


Ici, le « Deux » est traditionnellement interprété comme Yin et Yang.
Dans le Zhuangzi, on trouve l’idée que les opposés se transforment continuellement l’un en l’autre — vision dynamique, non dualiste.
Chez Philippe Sollers, il n’y a pas de développement systématique d’une théorie explicite du Yin-Yang, mais on en trouve des échos structurants dans sa pensée et ses textes.

La pensée chinoise m’a appris que tout est rythme, alternance, respiration. Le Yin et le Yang ne sont pas des opposés, mais des partenaires.
Philippe Sollers, entretiens

Citons aussi cet extrait d’entretien avec ABE Shizuko, universitaire japonaise du xxx

ABE Shizuko : Votre intérêt pour la pensée et la culture chinoises est très ancien et ne s’est jamais affaibli. Je voudrais savoir ce que représente réellement la Chine pour vous.

Ph. Sollers :

Il y a pour moi le livre des livres — ce n’était pas un livre d’ailleurs — c’est Yi-King , livre des mutations, livre des transformations. Tout est en train, au moment même où nous parlons, d’être en cours de transformation et de mutation. Ça ne se voit pas forcément tout de suite.
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hexagramme

La Chine, c’est le pays qui a, à partir de signes très plats et très brisés, les hexagrammes [deux trigrammes superposés]. À travers ça, vous avez tout à coup la calligraphie. La vérité sort des transformations et des mutations. Voilà quelque chose d’extraordinairement important.

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Le Fayitu, le symbole du Yin et du Yang
entouré des 8 Trigrammes de base du Yi-King
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Plus ICI.

Ensuite, vous avez ce qu’il faut bien appeler yin yang. Le yang est présent dans le yin et le yin présent dans le yang. Vous connaissez le diagramme connu partout. Le féminin et le masculin, tout ça, c’est le contraire de la nébuleuse Occidentale. C’est le contraire, il n’y a pas d’affrontement, il y a interpénétration transformante. Pour les Occidentaux, dans leur métaphysique et leur religion, etc., deux doivent fusionner en un. Comme l’a dit Mao lui-même, un se divise en deux. [dit avant lui dans le Tao Te King de Laozi - note pileface] À partir de là, quand vous êtes avec quelqu’un de l’autre sexe, par exemple un homme et une femme, vous n’êtes pas deux, vous êtes quatre. Si vous trouvez que, si vous être un homme, vous êtes une femme, vous serez quatre avec elle. Pourquoi ? Parce que mon masculin ne sera jamais son masculin, son féminin ne sera jamais mon féminin. Il faut partir de la différence sexuelle qui a fait beaucoup, beaucoup cogiter. Est-ce qu’il faut être platonicien pour comprendre que c’était une harmonie qui a été scindée en deux ? Mais non. À partir de là, on va vous inventer des sexualités : homosexualité, LGBT (lesbien, gay, bi, trans), et puis maintenant vous avez un nouvel arrivant, c’est neutre, LGBTN ! Débrouillez-vous avec tout ça, ça fait des communautés, paraît-il. Moi, j’en crois rien du tout. Je crois que chaque personne, chaque individu, homme ou femme, est en état de transformation continue. Et trouver des partenaires, ce n’est pas si simple, puisque vous tombez sur des gens qui refusent d’être en état de transformation continue. Voilà pourquoi je suis un révolutionnaire conséquent, c’est-à-dire, en état de transformation continue !
« Un nouvel entretien de l’universitaire japonaise Abe Shizuko avec Sollers » (2017)

NOTA : Loin d’épuiser le sujet – en témoignent les index de pileface : « Chine » « Lou (Jean-Michel) » notamment, citons Yuning Liu, auteure d’une thèse : « La Chine chez Sollers ». soutenue à l’Université de Nantes, le 23 décembre 2016, sous la direction du grand spécialiste de Sollers qu’est Philippe Forest. Un texte hyper-documenté et dense. Très dense. Mais les lecteurs sollersiens entraînés pourront en faire leur miel. Nous renvoyons, ici, à la partie II, chapitre II « L’harmonie du Yin et du Yang dans l’univers sollersien » p. 257 de la thèse de Yuning Liu Qui a fait l’objet
- d’un article de l’Infini n° 138 (hiver 2017) dont nous avions rendu compte.
- d’un article d’AG . « La Chine chez Sollers » reprenant ce chapitre.

D’autres références à la philosophie chinoise et pensée Taoïste chez Sollers

GIF La résonance ou ganying (感应)

L’École du Mystère est évidemment le contraire de l’institution scolaire en plein naufrage. La Nature est ici le seul professeur, pas de « bourse », d’habilitation, de passe-droits, de recommandations cléricales. Le cœur répond, ou pas, à la nature universelle, c’est une « résonance (ganying, en chinois) » . Je n’ai rien appris, sauf le nécessaire, à l’école, mais l’École du Mystère n’a rien de socialement nécessaire, et il serait impossible de décrire son programme (il n’y en a pas). J’apprends, voilà tout. J’apprends en étudiant, soit, mais surtout en dormant, en rêvant, en parlant, en nageant, en baisant. Personne ne me dit ce qui est bien ou mal. J’apprends.
L’Ecole du Mystère (2015)

Le terme résonance est très important pour la pensée chinoise puisque Dao, Yin, Yang... tout entre en résonance. Chaque chose, chaque élément, chaque événement entre automatiquement en résonance avec d’autres. Et il est à ce moment-là flagrant que la musicalité de ce qui apparaît / disparaît est la chose la plus importante.
Déroulement du Dao, L’Infini n°90 (Spécial Chine, printemps 2005

L’essentiel, ici, est de percevoir que tout se répond, est en "résonance" (ganying)
Ou encore :
Le saint chinois est à l’image des résonances des lumières spirituelles : "La sainteté est comme le ciel. Eloignez-la, elle se rapproche ; conviez-la, elle prend ses distances ; examinez-la, elle ne se livre pas ; contemplez-la, elle ne sera jamais vide. Mesurée à l’aune d’un jour, elle est insuffisante, à l’échelle d’une année, elle est surabondante" (chapitre XX, "De la synthèse ultime, Taizu"). Voilà, c’est tout simple, éblouissant, subtil, évident, mystérieux. On est convaincu sans savoir pourquoi, le comment s’impose au pourquoi. Ce qui ressort de cette description minutieuse de la réalité concrète (et parfois fantastique), c’est un esprit libre et indépendant, souple, silencieux, insouciant. "Je désire vivre, mais je n’en fais pas une affaire. Je hais la mort, mais je ne la refuse pas." Ou encore : "On saute du néant à l’être et de l’être au néant sans qu’il y ait ni fin ni commencement. Personne ne sait d’où il est.
Splendeur et subtilités du taoïsme
sur le site de Philippe Sollers
sur pileface

[…le grand personnage chinois : le Ciel. On a, ou on n’a pas (ou plus), son « mandat ». Ici, pas de Dieu, de « création du monde », de religion, de Loi surplombante. Le Ciel ne parle pas, mais il ne fait qu’un avec l’homme, ils sont tous deux en « résonance » dans un monde en constante mutation. Pas de causalité, une corrélativité permanente. Les « dix mille êtres » sont sur la même longueur d’onde, et il s’ensuit, malgré tous les désordres, un ordre spontané et muet. Comprendre ce fonctionnement organique s’appelle « connaître la Voie » (« Dao »). La science chinoise n’est pas allée, comme en Grèce, vers la géométrie, mais vers la médecine. La divination est une science du temps et du corps (exemple : les « méridiens » de l’acupuncture).
Philippe Sollers, Deviner la Chine

Le concept de résonance, ou ganying (感应 en chinois)

Concept central dans la philosophie chinoise, particulièrement dans le taoïsme. Il désigne un principe de "stimulus et réponse" ou de "résonance corrélative", où les éléments de l’univers s’influencent mutuellement sans contact direct, comme une vibration sympathique qui propage des effets à travers le cosmos. Dans le taoïsme, cela illustre l’interconnexion de toutes choses via le qi (énergie vitale) et le dao (la Voie), transcendant le temps, l’espace et la causalité linéaire. Par exemple, des événements simultanés mais distants peuvent se répondre, influençant les alternances du yin et du yang, les saisons, la vie et la mort, ou même les relations entre le ciel et la terre. Ce principe apparaît dans des textes classiques comme le Huainanzi(IIe siècle av. J.-C.), où il est décrit comme une interaction dynamique qui unit le macrocosme (univers) et le microcosme (être humain).
Sollers recommande l’édition du Huainanzi dans la collection "Philosophes taoïstes" de La Pléiade (dirigée par Charles Le Blanc et Rémi Mathieu, Gallimard) pour approfondir ces idées.

GIF Le concept d’oubli chez Zuangzi

L’oubli dont parle Zhuangzi est un état mental suprême, délivré de toute entrave corporelle ou spirituelle et qui permet de s’unir à la nature. Il ne s’agit ici ni de la distraction ni de la paralysie. C’est un état de spontanéité inscrit dans la même lignée que « l’inaction » prônée par Laozi. Moins on désire, plus proche on est du ciel et plus facilement on retourne à l’innocence et à son état originel. Le sens du mot « 坐 » (s’asseoir) dans ce terme ne se limite pas à désigner la posture pour atteindre « l’oubli », il sert d’intermédiaire entre le monde phénoménal et l’état d’âme dépourvu de tout souci, qui conduit à atteindre le tao. Sollers développe sa vision du concept d’ « être assis dans l’oubli » de Zhuangzi dans L’évidence chinoise, son commentaire consacré à l’ouvrage de Jean-François Billeter Leçons sur Tchouang-tseu :

Mon corps n’est pas un objet, mais une profondeur de rassemblement et de circulation fluide, je peux voyager en lui et « quand on sait voyager on ne sait plus où l’on va, quand on sait contempler on ne sait plus ce qu’on voit ». Mon esprit, en revanche, me trompe constamment, il réfléchit mal, il est parasité par des préjugés, des on-dits, des opinions bâclées, des ressentiments, des illusions magico-religieuses, des comparaisons hâtives. Mieux vaudrait qu’il soit un miroir sans spéculation.
Philippe Sollers, « L’évidence chinoise », L’Infini, no 79, été 2002, p. 8.]]


L’interprétation de Sollers touche l’essentiel de « l’oubli », qui est une expérience transcendantale. Cet état n’est ni corporel ni spirituel, puisque notre corps et notre pensée sont truqués et nous empêchent de réaliser le tao. La bonne voie pour y parvenir est d’abord d’entrer dans le vide et dans la spontanéité.
Thèse de Yuning Liu (pdf) pp. 148-149.

GIF Les caractères liés aux légendes chinoises : « 全簡玉字經 » ou « 金簡玉字 經 »

Sollers est fasciné par la légende des origines de l’écriture chinoise, racontant l’émergence des premiers signes sur la carapace d’une tortue sortie du fleuve, ce qu’il révèle dans Pourquoi j’ai été chinois :

J’ai toujours ce rêve que la première écriture est chinoise, la chose la plus fondamentale, la tortue qui sort de l’eau avec ses signes qui apparaissent sur la surface, qui au départ ne sont même pas tracés mais qui ressortent de la surface elle-même.
Philippe Sollers, Improvisations, p. 109. 139.
et aussi : Philippe Sollers, « Pourquoi j’ai été chinois », Tel Quel n° 88, été 1981, p. 28

Cette légende constitue une source d’inspiration constante de ses écrits, de sorte qu’elle est mentionnée de temps à autre dans les romans sollersiens de différentes périodes. Pour illustration, voici un extrait de Nombres :

Ils peuvent faire surgir d’une carapace de tortue un cycle complet de signes : trois cent soixante types de figures les renseignent sur l’ensemble des circonstances de temps et de lieu. Ils les font apparaître en se servant du feu (haut, ciel) sur la partie basse carrée (terre) de la carapace.
Philippe Sollers, Nombres, p. 97.


Et encore dans Femmes :

Comme l’histoire de la tortue sortant de la rivière Luo avec les caractères chinois gravés sur la carapace... L’eau... Les Souffles... Le jade qui résume tout... Je la revois, la Luo, mince filet sombre au-dessous de moi, pendant mon voyage... Rives encaissées, nappe de lumière jaune en plein visage, filet d’encre, en bas... Pont de bambou suspendu.
Philippe Sollers, Femmes ,1983, coll. « Folio », p. 401-402

Déroulement du Dao

L’expression « déroulement du Dao » n’est pas une formule classique du taoïsme ancien (on ne la trouve pas telle quelle chez Laozi, Zhuangzi ou dans les textes traditionnels).
Elle est surtout associée à Philippe Sollers, et Jean-Hugues Larché l’a utilisée comme titre du CD de son entretien avec Sollers, dans son bureau chez Gallimard le 2 juin 2003, et publié par Frémeaux en 2008. C’est aussi le titre d’un texte important de Sollers, paru dans la revue L’Infini (n°90, spécial Chine, printemps 2005), repris ensuite dans Fugues (Gallimard).
C’est ce CD que nous exploitons ici, et dans ce contexte :
• Déroulement = le fait de se déployer, de s’accomplir naturellement, de couler / de se manifester sans forcer, dans le temps et dans l’écriture.
• Du Dao = du Dao / Tao (道) = la Voie, le Principe fondamental, le mouvement spontané de l’univers selon la pensée taoïste.

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Crédit illustration : benoit.monneret@gmail.com

GIF Le livret du CD
Philippe SOLLERS
Déroulement du Dao - La Chine dans les romans de Philippe Sollers

Extraits :


« Il habite le sans aspect,
il réside dans le sans lieu,
il se meut dans le sans forme,
il se tient en repos dans l’incorporel,
il existe comme s’il n’était pas, vit comme s’il était mort, sort du sans intervalle et y pénètre. »

« Le Dao est si haut que rien ne lui est supérieur,
si profond que rien ne lui est inférieur,
il est plus plan que le niveau, plus droit que le cordeau,
ses cercles sont plus ronds que ceux des compas,
ses angles plus précis que ceux de l’équerre,
il embrasse l’espace temps, si bien que rien ne lui est intérieur ni extérieur,
il communique avec le ciel et la terre sans rencontrer d’obstacle.
Aussi celui qui fait corps avec lui n’éprouve-t-il ni peine ni joie
ne contient ni contentement ni colère,
il veille sans inquiétude et dort sans rêve,
quand les êtres apparaissent il les nomme
quand les événements se produisent il leur répond.
 [5] »

Je répète : « Quand les êtres apparaissent il les nomme - Quand les évènements apparaissent il leur répond. » La réponse, la résonance.
Comme tout se répond et résonne, l’art de la guerre en Chine correspond à toutes les autres catégories médicales, poétiques, musicales, etc. Tout a lieu en même temps, en résonance, en corrélation.

Ce qui entraîne logiquement dans l’article 10 (De la topologie) cette remarque désagréable contre tout général vaincu : « Un général malheureux est toujours un général coupable » (Ou encore dans l’article 4, De la mesure dans la disposition des moyens : « On n’est jamais vaincu que par sa propre faute ; on n’est jamais victorieux que par la faute de l’ennemi. »).

On peut, de même, rapprocher utilement, en se souvenant que « la victoire est le fruit des comparaisons », deux remarques capitales. Une de l’article 9, De la distribution des moyens : « Si vos espions disent qu’on parle bas dans le camp ennemi et d’une manière mystérieuse, allez à eux sans perdre de temps, ils veulent vous surprendre, surprenez-les vous-mêmes. Si vous apprenez au contraire qu’ils sont bruyants, fiers et hautains dans leurs discours, soyez certains qu’ils pensent à la retraite et qu’ils n’ont nullement envie d’en venir aux mains. » Et la deuxième à l’article 4 : « Une armée victorieuse remporte la victoire avant d’avoir cherché la bataille ; une armée vouée à la défaite, combat dans l’espoir de gagner. »

« La Doctrine fait naître l’unité de la pensée, elle nous inspire une même manière de vivre et de mourir, elle nous rend intrépides dans les malheurs et dans la mort. »
On a vu, plus d’une fois des généraux qui, parce qu’il leur était indifférent de mourir, gagnaient une bataille, par une attaque désespérée, dans les « lieux de mort ». Ce n’est pas fréquent, mais cela arrive. On doit considérer ces généraux comme pleinement accomplis.

Tout cela se poursuit dans une autre situation dans Studio. Cette fois nous sommes non plus avec Sun zi mais avec Les 36 stratagèmes. Ce sont des réflexions sur la guerre, mais aussi sur la façon de se comporter dans la vie ou dans la poésie, puisque la vie est une guerre et que la poésie est une guerre comme l’a dit Mandelstam qui savait de quoi il parlait :

« Tromper consiste à tromper, puis à cesser de tromper. L’illusion croit et atteint son sommet pour laisser place à une attaque en force. Un coup faux, un coup faux, un coup vrai »

ça me fait penser à un film où il y a une partie acharnée de poker. Le gagnant conclut ainsi : le grand poker c’est mal jouer au bon moment.
Et encore : « quand le souffle de la discorde balaie l’autre camp, une seule pression de ma part suffirait à résoudre son unité. Se retirer et demeurer à distance c’est faire le lit du désordre. »

Et encore : « Rien dans les mains, rien dans les poches, ruse des mauvais jours, ruse des ruses. » De la guerre on peut passer à l’amour, ce qui est évidemment la même chose. Passion Fixe.

En chinois, les canards mandarins, yuan yuang, sont réputés inséparables. L’expression est devenue le symbole du couple amoureux. Que font par ailleurs les amants ? Ils sont souvent à cheval (faire l’amour), ils descendent de cheval (jouir). Ils connaissent l’âme dissoute, xiao hun, c’est à dire ce que nous nommons en terme technique et réfrigérant d’orgasme. ça les détend. Il leur arrive de jouer de la flûte ou d’allumer le feu de l’autre coté de la montagne, ce qui se comprend sans peine. La branche fleurie désigne le sexe masculin, la chambre des fleurs ou la pivoine, le sexe féminin.

Pour tout ça il faut aller voir la bibliothèque chinoise qui est énorme.

Voilà une question de jardin, nous surmontons notre nature mammifère. Une femme qui monte un homme est dite avaler et cracher, le libertinage, <i<lang, est comparé à un flot d’écume, le printemps, cela va de soi, fait allusion à l’excitation. Tout cela fait partie du jeu des nuages et de la pluie, yun yu, rien de bien nouveau sous la lune.

Le saule est l’arbre par excellence de cette région. Il évoque la taille féminine souple, et au pluriel, la formule « Fleurs et saules » indique les bordels, les lupanars ou, comme on disait autrefois les maisons closes.

« Si l’Occident n’offre guère d’écrits sur la vie sexuelle en Chine, c’est en partie que les observateurs, vu cette carence, ont eu du mal à recueillir sur place des données pertinentes. Je n’ai pas trouvé, dans ce domaine de publication occidentale qui méritât une attention sérieuse ; quant aux choses de rebut, j’en ai rencontré d’incroyables quantités. »

Van Gulick remarque enfin, et cela nous intéresse, que jusqu’au treizième siècle la séparation des sexes n’avait rien de rigoureux, et que l’on parlait et écrivait librement des relations sexuelles.

Marco Polo, qui parlait turc et mongol mais pas chinois, a vu les choses « du dehors ». il a quand même entendu parler des courtisanes de la ville de « Kinsaï » (aujourd’hui Hangzhou, ancienne capitale de la Chine sous les Song du Sud, fameux jardins, Pagode des six harmonies datant de 970) :

« Ces dames sont extrêmement compétentes et accomplies dans l’usage des charmes et des caresses, et savent les mots qui répondent convenablement à chaque sorte de personne ; en sorte que les étrangers qui en ont une fois joui ne se possèdent plus du tout, et sont à ce point captivés par leur douceur et leur charme qu’en rentrant chez eux, ils disent qu’ils ont été au « Kinsaï » c’est à dire dans la cité céleste, et c’est sans patience qu’ils attendent le moment où il leur sera donné d’y retourner. »

Maintenant, voici quelques phrases données comme étant l’oeuvre d’un penseur du vingtième siècle [6] :

« L’émerveillement ouvre ce qui est fermé. »
« L’attente sereine est confiante. »
« Dans la pensée, toute chose devient solitaire et lente. »
« La pensée heureuse trouve sa voie. »

Ce qui est dit dans ce qui suit c’est vraiment ce que je voulais faire avec Paradis :
« Quand on le déroule, ce livre remplit l’univers dans toutes ses directions, et, quand on l’enroule, il se retire et s’enfouit dans son secret.
Sa saveur est inépuisable
tout y est réelle étude.
Le bon lecteur en l’explorant pour son plaisir y a accès ;
Dès lors jusqu’à la fin de ses jours, il en fait usage,
sans jamais pouvoir en venir à bout. »

Philippe SOLLERS,
Enregistré par Jean-Hugues Larché
Paris, 2 juin 2003

Cet enregistrement est ponctué par des lectures d’extraits de romans de Philippe Sollers :
L’Étoile des Amants (© Éditions Gallimard)
Le Secret (© Éditions Gallimard)
Studio (© Éditions Gallimard)
Passion Fixe (© Éditions Gallimard)
Paradis (© Éditions du Seuil 1981)

Enregistré au bureau de Philippe Sollers, Paris, le 3 juin 2003.
Réalisation : Jean-Hugues Larché. / Remerciements : Laurène L’Allinec, Jean-Francis Sabourin, Caroline Larché.
Crédit : La Librairie sonore & l’éditeur Frémiaux & associés

Le contenu du CD 1. Ballade de Wang Wei (L’Etoile des Amants) : 13’23
2. Personne ne sait d’où il est éclos (Extrait de Huainan zi) : 2’20
3. Au bord de la rivière Luo (Paradis) : 13’59
4. Le « saint » chinois (Extrait de Huainan zi) : 2’54
5. Art de la guerre (Le Secret et Studio) : 9’55
6. L’hexagramme Fong (Passion fixe) : 2’30
7. L’érotisme chinois (Passion fixe) : 9’31
- Les canards mandarins
- De la joie suprême
- La vie sexuelle dans la chine ancienne
8. Déroulement du Dao (Passion Fixe) : 2’01
9. De l’immobilité apparente (Passion Fixe) : 4’26
*

Crédit : Jean-Hugues Larché]
Jean-Hugues Larché sur pileface

GIF Le 55e hexagramme Fong dans Passion fixe

L’enregistrement audio
(Piste 6)

La transcription

Alors, maintenant, nous allons quand même aller du côté de Passion fixe, là encore, beaucoup, beaucoup de Chinois, pas une seule mention n’en est faite, dans ce qu’on appelle la critique littéraire. Il faut s’y faire, n’est-ce pas ? Tout ça, passe inaperçu, mais c’est là. C’est même d’autant plus étonnant que ce livre qui utilise beaucoup le Yi King… […] Tout le monde connaît le Yi King, mais ici personne n’y fait attention… Enfin, bon, il y a quand même beaucoup de signaux là.
Et quand même, ça, ça se voit. Ces traits brisés et traits, c’est pas une décoration. C’est le 55e hexagramme, Fong, qui veut dire l’abondance ou la plénitude.

Le 55e hexagramme Fong
Le trigramme du haut, deux traits brisés, un trait plein, c’est le caractère qui veut dire l’éveilleur, le tonnerre, et en bas, ce qui s’attache, le feu. L’abondance et la plénitude, c’est la combinaison de l’éveilleur et du tonnerre avec le feu qui s’attache.

Cet idéogramme représente un navire chargé de grains, une corne d’abondance.
Et le commentaire est le suivant - C’est pour ça que je le mets là, vers la fin du livre, comme une sorte de divination opérée sur place - Il s’agit maintenant d’être expansif et même exubérant. Il faut être comme le soleil de midi qui éclaire toute chose et chasse l’ombre de la terre. Voilà. Donc, c’est un caractère d’action.

Le texte original dans Passion fixe


Passion fixe, pp. 390-391 de l’édition Folio

PLUS ICI

« CD - Déroulement du Dao (I) »
« CD - Déroulement du Dao (II) »
« Tout tient dans ce mot, dao »
« Le génie de la Chine »
« Coup de Bible »
« Qui est Tchouang-tseu ? »
« Analyse taoïste de « l’Ecole du Mystère » de Sollers »
« Technologie chinoise : Nombres, 1968 »
« Le papillon de Zhuangzi »
« Entretien avec Anne Cheng »
« Comment être chinois ? »
« Pourquoi j’ai été chinois (I) »
« Pourquoi j’ai été chinois (II) »

Bien que conséquente, cette liste est loin d’être exhaustive, aussi pouvez-vous consulter les index pileface pour l’intégrale des articles associés, notamment :
« Taoisme »
« Dao (ou Tao) »
« Chine »
« Lou (Jean-Michel) »
« Liu (Yuning) »

oOo

[1] Editions du Chêne, 2001, p. 125.

[2] « Entrer dans une pensée ou Des possibles de l’esprit .
par François Jullien, Gallimard.

[3] Lao Tseu, Tao Tö King, le livre de la Voie et de la Vertu, texte chinois établi et traduit avec des notes critiques et une introduction par J.-J.-L. Duyvendak, p. 11

[4] Le Yi King, le classique des classiques, est aussi connu en France sous le nom de « Livre des Changements » ou « Livre des Transformations  ».

[5] Extrait du Huainan zi, second volume des philosophes taoïstes, collection La Pléiade, 2003.

[6] Martin Heidegger (NdE).

1 Messages

  • Pierre Vermeersch | 4 mars 2026 - 20:34 1

    Le joueur de cerf-volant de Xu Wei, c’est le peintre lui-même qui construit son image avec un assemblage de traits en tension comme la corde du cerf-volant. Le corps ne tient que de la connexion de chacun de ces traits avec l’attaque de l’énergie du geste pictural sur l’inertie du support.