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L’Italie, précurseur ? Le cas Giorgia Meloni

D 27 février 2026     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


D’une certaine manière, dès les années 1970, Pasolini, le premier, nous avait alerté, puis Guy Debord et son ami Gianfranco Sanguinetti. Ou encore Giorgio Agamben. Et, dans un roman français récent, on pouvait lire :

« À l’ère qui est la nôtre, disons celle du nihilisme démocratique, une "crise" ne produit aucun présage. Le présage n’existe plus parce que seule la "crise" existe : elle est là pour toujours, sans commencement ni fin, sans contours. On ne peut "sortir de la crise" puisque le système qui la suscite est lui-même la crise. La crise est l’élément même de cette époque d’auto-achèvement du politique ; elle est la substance neutre, illimitée, qui produit l’indifférence.
L’Italie qui semble toujours en retard, l’Italie qui est un pays vieux et lent, se révèle sur le plan des dispositifs de destruction en avance. Elle rend lisible ce qui frappe en secret les démocraties occidentales : cette paralysie qui est devenue le mode de fonctionnement planétaire du politique, cette mort du politique qui n’en finira plus de vivre comme mort. Ainsi, comme il arrive lorsque la ruse domine, sa vieillerie même fait de l’Italie un précurseur. » (Yannick Haenel, Je cherche l’Italie, 2015, chapitre 7 « Le pays où la politique est morte », p. 78 et suivantes).

L’Italie, un précurseur ? La chaîne Arte vient de diffuser deux documentaires sur l’ascension de Giorgia Meloni et son exercice du pouvoir. Comme ils sont disponibles jusqu’au 30/05/2028 (la chaîne anticiperait-elle sur de futures élections hexagonales ?), vous aurez tout le temps d’en méditer les leçons comme le font d’ailleurs, à leur manière, non dénué de contradictions, certains leaders de la droite et de l’extrême droite européenne et française, soucieux de cacher les origines néofascistes de leur mouvement pour accéder au pouvoir.

Giorgia Meloni et le clan des Goélands

Réalisation : Barbara Conforti

France, 2025

1. Les origines

Comment la néofasciste Giorgia Meloni a-t-elle finalement accédé au pouvoir en 2022 ? De son engagement auprès de jeunes héritiers de Mussolini à la politique sécuritaire qu’elle a mise en place, ce documentaire en deux parties retrace l’étonnante ascension d’une outsider devenue le modèle des extrêmes droites européennes.

Au début des années 1990, le Mouvement social italien (MSI), parti héritier de Mussolini, met à la disposition d’une de ses sections jeunesse une cave dans les vieux murs du Colle Oppio, l’une des sept collines de Rome. Dans ce lieu presque clandestin, Giorgia Meloni, alors mineure, et ses camarades, refont le monde à l’abri des regards et, inspirés par Le seigneur des anneaux de Tolkien, leur livre culte, vivent en communauté. S’ils se revendiquent de la tradition et du sens de l’honneur des Hobbits, ils baptisent leur groupe le "clan des Goélands" (Gabbiani) – référence à Jonathan Livingston, l’oiseau solitaire briseur de règles du best-seller de Richard Bach. Ces influences leur permettent de lisser leur néofascisme, dont l’imaginaire est associé à d’encombrantes figures. Convaincus du déclin de l’Occident, ces militants peaufinent peu à peu leur idéologie, qu’ils nourrissent d’une victimisation des activistes d’extrême droite, assassinés par l’extrême gauche ou par la police au cours des années de plomb. En 1998, remarquée par les caciques de l’Alliance nationale (ex-MSI), Giorgia est élue, à 21 ans, conseillère de la province de Rome. En 2008, Berlusconi la nomme députée ministre de la Jeunesse, le début d’une ascension irrésistible.

Les métamorphoses de l’outsider

Ce documentaire en deux parties raconte l’histoire d’un héritage, celui d’épigones du fascisme qui l’ont adapté à notre époque pour exercer le pouvoir. À partir des passions avouées d’une Giorgia Meloni encore adolescente et en blouson de cuir ("Mussolini était un bon politicien parce que tout ce qu’il a fait, il l’a fait pour l’Italie"), il détaille le plan de route, qui, depuis les années 1990, l’ont conduite, par métamorphoses et ravalements successifs, à apparaître comme une femme politique conservatrice acceptable dans l’Union européenne. Aujourd’hui, la première leader d’extrême droite au pouvoir en Italie depuis le Duce est perçue comme un modèle de stabilité dont beaucoup souhaitent s’inspirer. Entre récits des Goélands, qui retracent de l’intérieur leur conquête du pouvoir, et critiques de leurs opposants (historiens inquiets, journalistes visés, ancien miltante du MSI), ce documentaire pose une question essentielle pour l’avenir de l’Europe : celle qui se présente comme une outsider procède-t-elle à une banalisation de l’extrême droite ou fait-elle glisser l’Italie vers un régime illibéral sur le modèle hongrois de Viktor Orban ?

2. L’exercice du pouvoir

En septembre 2022, Frères d’Italie, le parti de Giorgia Meloni, arrive en tête des élections législatives avec 26 % des suffrages. Investie présidente du Conseil en octobre, elle met en œuvre un programme conservateur promis aux Italiens pendant sa campagne et très imprégné par un projet identitaire.

Giorgia Meloni multiplie dès lors les mesures punitives contre les ONG humanitaires, les migrants, les couples LGBTQIA+, les ravers ou les manifestants. Refusant obstinément de se déclarer "antifasciste", cette stratège s’emploie dans le même temps à rassurer ses partenaires européens. Forte de sa longue amitié avec Donald Trump, la première femme présidente du Conseil de l’histoire de l’Italie bénéficie d’un nouvel élan lors de la réélection du magnat américain en 2024, qui la désigne ouvertement comme son interlocutrice privilégiée en Europe. Si elle contrôle déjà l’audiovisuel public et une grande partie du privé, cette dame de fer entend désormais réformer en profondeur les institutions. Justice ou système électoral, Giorgia Meloni est bien décidée à favoriser sa coalition de droite et à renforcer les pouvoirs de l’exécutif, et notamment de son ou de sa chef(fe)... "Si elle réussit, elle est encore là pour au moins dix ans ", redoutent ses opposants.

« Giorgia Meloni et le clan des Goélands » sur Arte : derrière la façade lisse de l’extrême droite

Le film, réalisé par Barbara Conforti et Eric Jozsef, correspondant à Rome pour « Libé », retrace l’ascension de la présidente du Conseil italien : d’un groupe néofasciste qu’elle a rejoint à 15 ans jusqu’à la présidence du Conseil.

Extrait du documentaire « Giorgia Meloni et le clan des Goélands ».
(Lila Productions). ZOOM : cliquer sur l’image.

Par Sonia Delesalle-Stolper

Libération. Publié le 23/02/2026 à 18h23

Ils sont néofascistes, jeunes, convaincus du déclin de l’Occident. Ils façonnent leur idéologie en se nourrissant de la victimisation d’activistes d’extrême droite, assassinés par l’extrême gauche ou la police. Ça vous rappelle quelque chose ?

Nous ne sommes pas en France, à Lyon, ces derniers jours, mais en Italie, au début des années 90, surnommées les « années de plomb ». Giorgia Meloni a 15 ans, des cheveux châtains et un regard bleu glacial déjà très déterminé. Elle est membre d’une des sections jeunesse du Mouvement social italien (MSI), parti héritier de Mussolini. Lequel met à la disposition du groupe une cave dans les vieux murs du Colle Oppio, l’une des sept collines de Rome, en plein cœur de la capitale italienne. Là, le groupe d’adolescents et de jeunes adultes refait le monde, son monde. En s’inspirant d’un livre culte : la trilogie du Seigneur des Anneaux de Tolkien. S’ils s’identifient aux Hobbit, c’est en hommage à un autre best-seller, Jonathan Livingston le goéland de l’Américain Richard Bach, qu’ils se baptisent : « le Clan des Goélands », les Gabbiani.

Peu à peu, ils élaborent leur propre doctrine, la lissent, en gomment les aspérités fascistes trop visibles. En 1998, à seulement 21 ans, Giorgia Meloni est élue conseillère de la province de Rome. Dix ans plus tard, Silvio Berlusconi la nomme ministre à la Jeunesse. Et l’ascension jusqu’au sommet n’est plus qu’une question de temps.

Habileté

En septembre 2022, son parti, Frères d’Italie, arrive en tête des élections et elle est investie présidente du Conseil en octobre. Depuis trois ans et demi, l’Italie est donc dirigée par l’extrême droite. Et l’habileté dont Meloni fait preuve, jouant le jeu européen (qui lui prodigue des millions d’euros d’aide), le soutien à l’Ukraine, l’intermédiaire bienveillante avec Donald Trump, apporte peu à peu de l’eau à ce moulin qui murmure « mais finalement, Meloni et l’extrême droite, ce n’est pas si mal ».

A lire aussi : En Italie, le vrai-faux miracle économique de Giorgia Meloni

Pourtant, ce formidable documentaire en deux parties, réalisé par la réalisatrice Barbara Conforti et Eric Jozsef, par ailleurs correspondant de Libération à Rome, raconte, implacable, les dessous de cette façade trop lisse. L’érosion solide de l’état de droit, la mainmise sur les médias, les intimidations sur les journalistes et les juges, sur la société, avec une loi punissant d’une peine de prison des manifestants ou des participants à des raves sous prétexte de troubles à l’ordre public, ou des mesures de répression ou d’intimidation contre les personnes LGBT+ ou les femmes voulant subir un avortement. Ces attaques sont parfois insidieuses, pas toujours terriblement visibles, mais elles sont réelles et leurs conséquences dévastatrices. Comme le sont les tentatives assumées de réformer le système électoral, voire de modifier la constitution, issue des ruines de la Seconde Guerre mondiale.

Tout ce grand œuvre s’accomplit autour des mêmes personnages, Giorgia Meloni au centre et ses sbires du clan des Goélands, toujours présents autour, derrière elle, ouvertement ou en coulisses. Plusieurs d’entre eux ont accepté de parler face caméra, les journalistes ont pu aussi filmer Meloni lors de meetings privés, devant les « siens », où son ton change du tout au tout et devient menaçant. Ces témoignages, ces images donnent toute la force à ce récit, édifiant et profondément perturbant.

La démocratie face aux crimes organisés

Dans le chapitre que je citais en commençant de Je cherche l’Italie, Yannick Haenel consacrait un long passage à la maffia intégrée. Il y était question de Roberto Saviano, l’auteur, entre autres, de Gomorra. Celui-ci déclarait en février 2023 :

« Giorgia Meloni a deux façons de faire politiquement. En Europe, elle parle de manière libérale pour être aidée économiquement ; en Italie, elle parle de manière nationaliste et souverainiste. La propagande politique de sa campagne était une propagande de haine, mais elle doit trouver un équilibre pour obtenir l’argent de l’Europe en maintenant le consensus de sa base politique et c’est pour cette raison que les gouvernements populistes visent les intellectuels comme ennemis. Ils ont besoin d’une opposition. Lorsque l’intellectuel plaide en faveur de la solidarité, on ne conserve que la haine dont on déclare que le seul objectif est de créer du profit. »

Le hasard de l’actualité fait que Roberto Saviano a fait, ce vendredi 27 février, une conférence sur « La démocratie face aux crimes organisés » [1].

Une parole forgée par l’expérience

Né à Naples en 1979, Roberto Saviano est l’auteur de Gomorra, ouvrage de référence sur la Camorra napolitaine, traduit dans plus de vingt langues. Depuis sa publication, il vit sous protection policière permanente en raison des menaces de mort qui pèsent sur lui. Cette condition singulière nourrit une parole directe, incarnée, et profondément politique.

Saviano est revenu sur son dernier travail consacré au juge Giovanni Falcone, figure emblématique de la lutte antimafia en Italie, assassiné en 1992. Pour lui, Falcone incarne une justice indépendante, capable d’attaquer les organisations criminelles sur leur véritable terrain : l’économie.

Justice et indépendance de la magistrature

La première partie de la conférence a été consacrée à une comparaison entre les systèmes judiciaires italien et français. Saviano a rappelé qu’en Italie, la magistrature est indépendante de l’exécutif et soumise uniquement à la loi et au Conseil supérieur de la magistrature. À l’inverse, en France, le ministère public demeure intégré à une structure hiérarchique dépendante du ministère de la Justice.

Selon Saviano, cette indépendance est un enjeu central : plus le parquet est soumis au pouvoir politique, plus les enquêtes sur les flux financiers mafieux deviennent difficiles. Il a ainsi exprimé son opposition au récent référendum italien sur la séparation des carrières, qu’il considère comme un moyen détourné de fragiliser la magistrature et, in fine, de protéger les mafias.

Des mafias moins violentes, mais plus puissantes

Roberto Saviano a ensuite décrit l’évolution profonde des stratégies mafieuses. Les organisations criminelles ont abandonné la violence spectaculaire au profit de méthodes plus efficaces : corruption, infiltration administrative et délégitimation des institutions. L’objectif n’est plus d’imposer la peur, mais de rendre l’État inutile ou discrédité.

Il a notamment évoqué les systèmes d’achat de votes, les promesses individualisées faites aux électeurs et la transformation de la politique en simple transaction. Pour Saviano, les mafias ont théorisé un populisme radical, fondé non sur des idées, mais sur l’intérêt immédiat.

Une dimension internationale et économique

La conférence a également mis en lumière la dimension mondiale du crime organisé. De la Guinée-Bissau devenue narco-État aux cartels mexicains, en passant par les paradis fiscaux européens, Saviano a montré comment les mafias prospèrent sur l’affaiblissement des États-providence et sur la circulation incontrôlée des capitaux.

Il a dénoncé l’inefficacité, voire la dangerosité, de certaines sanctions internationales, qu’il considère comme un « cadeau » fait aux organisations criminelles, seules capables de contourner rapidement les obstacles économiques.

Quel avenir pour les démocraties ?

En conclusion, Roberto Saviano a posé une question centrale : nos modèles démocratiques sont-ils encore capables de résister aux crimes organisés ? Selon lui, la réponse passe par une réhabilitation de la pensée réformiste, de la justice sociale et de la solidarité, aujourd’hui trop souvent perçues avec suspicion.

Face à un capitalisme qu’il juge de plus en plus « mafieux », Saviano appelle à regarder en face les mécanismes financiers et politiques qui permettent aux organisations criminelles de prospérer. Comprendre ces dynamiques, affirme-t-il, est déjà une forme de pouvoir.

Vous avez bien sûr entendu parler de l’enlèvement spectaculaire, début janvier, de Nicolás Maduro, le leader maximo du Vénézuéla qui va bientôt être jugé aux Etats-Unis pour « complot en vue de commettre du narcoterrorisme, complot en vue d’importer de la cocaïne, possession d’armes automatiques et d’engins explosifs ». Et de l’élimination, le 22 février, au Mexique, du narcotrafiquant Nemesio Oseguera Cervantes surnommé « El Mencho », chef du puissant cartel de Jalisco. Vous pouvez relire Mouvement de Sollers (2016, folio 6457, p. 32-37). Saviano à l’appui, le diagnostic est implacable :

COKE

Ce qui change tout, c’est la mondialisation de la drogue. La cocaïne est devenue un « pétrole blanc », comme le dit un explorateur courageux, Roberto Saviano, dans son livre éblouissant, Extra pure. Vous l’ouvrez, vous pouvez lire une centaine de romans tous plus passionnants les uns que les autres. L’auteur a 35 ans, il est déjà condamné à mort par la Camorra napolitaine, il vit jour et nuit sous protection policière. En toute justice, il aurait déjà dû obtenir le prix Nobel de littérature. Mais Stockholm est là pour dire le Bien, pas le Mal.

L’ancienne mafia sicilienne s’est peu à peu déplacée vers l’Amérique du Sud, Colombie d’abord, et maintenant Mexique. Les masses d’argent sont considérables, demande illimitée, corruption ramifiée, expansion foudroyante. Dans la mafia, « on ne compte pas l’argent, on le pèse ». Règle d’or : « Ce n’est pas la coke qui doit tourner autour des marchés, ce sont les marchés qui doivent tourner autour de la coke. » Le turbo-capitalisme du narcotrafic bat son plein, nouvelle révolution copernicienne, et les banques du monde entier blanchissent des milliards en quelques secondes. La Mafifa russe s’est développée comme l’éclair. Le cerveau demande de la coke, on la lui sert. Ne croyez pas qu’elle ne concerne que les élites (cinéma, mode, chanson, journalisme), elle est démocratique et s’infiltre partout.

La Russie est blanche, l’Afrique est blanche, la planète est blanche. La coke est une star qui s’appelle Snow. Les moyens pour la distribuer sont impressionnants : laboratoires clandestins, camions, avions, bateaux, même sous-marins, transbordements en pleine mer, codes cryptés, milliers de téléphones sans cesse modifiés, fausses identités à la carte. La frontière entre les États-Unis et le Mexique est poreuse ; flics achetés, juges retournés, militaires stipendiés, assassinats innombrables. Tel est le grand film réel que vous ne voulez pas voir.

Les mouvements « révolutionnaires » vivent de la coke (Cuba est un vieil exemple, l’Islam fait mieux). La férocité des trafiquants défie l’imagination : tortures, décapitations, règlements de comptes à la tronçonneuse, quoi les égorgeurs du désert n’ont rien inventé. Vous vivez coke, vous respirez coke, vous buvez coke. Le pétrole est nécessaire, mais la coke est un carburant incessant.

Voici quelques surnoms des joyeux Narcos : le Gamin, le Comptable, le Neveu, Lupin, le Long, l’Horloger, le Petit Vieux, le Petit Chico Gros Chien, le Teinturier, la Souris, !’Oncle, le Parent de l’Oncle, le Frère du Parent, la Tante, l’Idiot, la Fille, les Frères la Culbute, le Mec, Miguel, l’Ami, le Goitre, le Seigneur, le Petit Bonhomme, le Géomètre.

Tous ces braves gens sont mobiles, changent constamment de portables, mènent une vie endiablée, sont arrêtés, relâchés, parfois ré­ arrêtés et re-libérés avant d’être liquidés. Ils continuent leurs activités en prison, collaborent souvent avec la police, mais sont vite remplacés par des génies ambitieux. Prenez Mogilevich, par exemple. Un responsable étatique lâche simplement : « Il a de telles relations que, d’un seul coup de téléphone, il peut peser sur toute l’économie mondiale. » Vous entrez dans une galerie d’art : coke. Dans une discothèque : coke. Une prostituée vous racole : coke. Ce politicien a des mouvements d’épaules saccadés : coke. Cet émir a un regard plombé : coke. Ce médecin est très agité : coke. Le film ne manque pas d’humour : voyez passer ce yacht qui s’appelle Overdose. Les cargos sont bourrés de coke, les voiliers aussi.

La poésie est au rendez-vous du crime. Les emballages ont leurs tatouages variés, tracés avec des calques en métal. En voici quelques-uns : le scorpion, la dame, le dauphin, l’ancre marine, la licorne, le serpent, le cheval, la rose, l’homme à cheval, ou encore des formes géométriques élémentaires. Vous préférez des drapeaux ? Voici le tricolore français (merci les banques de Paris), l’Union Jack britannique (merci la City), et même la croix gammée nazie. .Pour les Superhéros ce sera Superman, ou des personnages de dessins animés. Enfin, nouveauté, des idéogrammes : les mots « paix », « plat », « lisse » vous font signe. Restez cool : on vient de saisir 600 kilos de coke à Hong Kong.

On n’arrête pas les progrès du capitalisme financier. Comme le dit Saviano : « Nulle société n’est aussi dynamique, aussi constamment innovatrice, aussi dévouée à l’esprit de libre entreprise que le commerce mondial. de la cocaïne. C’est pour cette raison que la coke est devenue la marchandise par excellence, à un moment où les marchés ont été envahis par des titres gonflés de chiffres vides ou par des valeurs elles aussi immatérielles, comme celles promues par l’économie numérique, qui vendent de la communication ou du rêve. La coke, elle, reste une matière. Elle fait appel à l’imaginaire, elle le plie, l’envahit, le comble d’elle-même. Tous les murs qui semblaient insurmontables s’apprêtent à tomber. »

Le pétrole, le gaz, l’électricité sont des matières dont vous ne pouvez pas vous passer. Mais la mutation virale de la matière-coke est vertigineuse. Écoutons Saviano : « La coke liquide peut remplir n’importe quelle cavité ou imprégner toute matière poreuse, elle peut se cacher dans toute boisson, tout produit à la consistance crémeuse ou liquide sans qu’aucune différence de poids ne trahisse sa présence. On peut dissoudre 1/2 kilo de coke dans 1 litre d’eau. On en a découvert dans des shampooings et des laits pour le corps, dans des bombes de mousse à raser, des sprays pour laver les vitres et repasser, des flacons de pesticides, des solutions pour lentilles de contact, des sirops pour la toux. Elle a voyagé en compagnie d’ananas en boîte, dans des conserves de noix de coco, parmi 5 tonnes de pétrole en barils et 2 tonnes de pulpe de fruits surgelée, imbibant des vêtements, des tissus d’ameublement, des lots de jeans et les diplômes d’une école de plongée. Elle a été envoyée par courrier dans des sets de bain et des tétines pour bébés. Elle a passé les frontières dans des bouteilles de vin, de bière et d’autres boissons, de tequila mexicaine pour faire des margaritas, de cachaça brésilienne pour préparer la caipirinha, mais surtout des bouteilles entières de rhum, comme le rhum colombien saisi à moins d’un mois d’écart à Bologne et à Milan : trois ans d’âge, de marque Medellin. Et si le rhum-coke, qui contient plus de coke que de rhum, ne suffisait pas, on en a trouvé dans des bouteilles de Coca-Cola. Car la coke peut prendre toutes les formes. Elle reste toujours elle-même. »

Bien en tendu, il y a des saisies, un peu d’écume au-dessus d’un immense iceberg. Elles sont par­ fois cocasses :

« Calamars
« Janvier 2009, port de Naples. La brigade financière découvre 15 kilos de cocaïne parmi les 1 600 conserves de calamars que transporte un navire en provenance du Pérou. »

« Café
« 27 octobre 2011, à .Barcelone. La Guardia Civil réalise la plus importante saisie de drogue dans l’histoire du port, 625 kilos cachés dans un conteneur transportant du café. »

« Asperges en boîte
« 10 décembre 2011, Lima, Pérou.
« 500 litres de cocaïne liquide, d’une valeur de 20 millions de dollars, sont saisis dans une maison des environs de Lima. La drogue était dissoute dans le jus d’asperges en boîte. »

« Prothèses mammaires et fessières
« 21 décembre 2011, aéroport de Fiumicino. Arrestation d’un mannequin espagnol en provenance de Sâo Paulo. Au cours de la fouille, on découvre 2,5 kilos de cocaïne pure sous forme de cristaux cachés dans ses prothèses mammaires et fessières. »

Ma saisie préférée est quand même celle-ci :
« Statue du Christ
« 30 mai 2008, Nuevo Laredo, frontière du Texas. Une Mexicaine est arrêtée à la douane. Dans la grande statue du Christ dissimulée parmi ses affaires, les agents trouvent 3 kilos de cocaïne. »

Les écrivains se taisent, les journaux sont confus, l’information est le plus souvent noyée, et, sur ce sujet, le personnel politique reste d’une discrétion rare. Inutile d’expliquer pourquoi. Il restera de même évasif sur la question du stockage d’ovocytes, proposé à leur personnel féminin, par de grandes entreprises comme Facebook, Amazon ou Google. Une jeune femme construit d’abord sa carrière, et peut devenir mère à l’heure de son choix.

Prendre une statue du Christ et la bourrer de coke est une idée géniale, peut-être décidée par un narco-trafiquant pieux. La religion est l’opium du peuple, a-t-on dit, mais voilà une application moderne. Combien de christs à la neige, combien de Vierges Marie en état d’assomptions poudreuses ? Dieu seul le sait. Ce Boss du Cartel est un bon catholique, et se révèle par­ fois un excellent humaniste, fondateur d’écoles, d’hôpitaux ou d’associations caritatives. S’il est arrêté, la population risque d’exiger sa libération. Il avait donc plusieurs identités ? C’est la moindre des choses.


[1] Organisée à l’Université Panthéon-Assas, cette conférence accueille Roberto Saviano, écrivain et journaliste italien engagé dans la lutte contre les mafias.
Invité pendant un mois par l’université, Roberto Saviano propose une analyse approfondie des liens entre criminalité organisée, affaiblissement de l’État de droit et fragilisation des démocraties contemporaines, en Europe comme à l’international.
L’événement a été rendu possible grâce à l’Institut de Criminologie de Paris, avec le soutien du Laboratoire de la République, et en collaboration avec les associations Italia France Future et Assas Perspectives.