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Yannick Haenel, chroniques de février 2026

+ chroniques de Riss et de Jean-Yves Camus (Charlie hebdo)

D 26 février 2026     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Deux chroniques de Yannick Haenel ce mois-ci. L’une d’elles sur une exposition qu’il ne vous reste que quelques jours pour la visiter. J’ai repris également deux chroniques récentes, l’une de Riss, l’autre de Jean-Yves Camus, contexte politique oblige — avec son « festival quotidien d’inepties décomplexées qui vire à la foire au crime ».

Penser à penser

Yannick Haenel
Écrivain

Publié le 4 février 2026

J’attends le retour de la lumière. En janvier, en février, on hiberne. La grisaille encercle ma maison ; le jardin est gluant de boue. Je rumine ma rage contre la société qui se laisse intoxiquer progressivement par la mauvaiseté des discours d’extrême droite, ce «  tourbillon de rancune », comme dirait Nietzsche, qui bientôt enveloppera le moindre détail de nos vies kidnappées dans le naufrage politique d’un monde qui ne parvient même plus à se déchiffrer lui-même. Des commandos de policiers masqués enlevant des citoyens en plein cœur de villes américaines ? Des dizaines de milliers de manifestants massacrés méthodiquement en Iran sans aucune intervention extérieure ? Et en France, un festival quotidien d’inepties décomplexées qui vire à la foire au crime, par exemple le conseiller d’État Arno Klarsfeld appelant très tranquillement à l’organisation de rafles pour capturer les étrangers en situation irrégulière (lesquels, comme on sait par ailleurs, constituent une main-d’œuvre sans laquelle l’économie française s’écroulerait).

Comme d’habitude, je me demande quoi faire. Créer un parti politique ? (Je plaisante.) Adhérer à des forces de résistance ? Lesquelles ? Continuer à vitupérer contre le désastre qui ne cesse d’organiser sa propre exagération hors de toute prise ? Pourquoi pas. Lire ? Oui, lire et écrire, et marcher en lisant et en écrivant. Penser, essayer de penser, continuer à penser, penser à penser. À la fin, seule la pensée échappe à la connerie, au grappin, à la fixité morfondante des assignations.

Je viens de finir le roman que j’écrivais depuis plusieurs années sur les profs de collège en banlieue parisienne. Une vraie petite épopée des sacrifices qui leur sont demandés, et de la violence qu’ils rencontrent. Qui n’a pas été seul dans une classe de collège avec des enfants de 5e ne sait pas combien il est difficile de transmettre quelque chose à quelqu’un, et combien rien n’est plus important.

Maintenant que j’ai fini d’écrire ce livre, j’ai le blues. Janvier et la folie du monde n’arrangent rien. La montagne de livres que je m’étais promis de lire s’ouvre à moi. Je suis en train de les lire tous en même temps. J’en parlerai plus en détail, mais il y a deux volumes réjouissants d’une quarantaine de pages chacun, publiés par l’Imec : Néant bonheur, de Bertrand Schefer, et L’Idiote du village, de Laura Vazquez, deux petits trésors chargés de poésie et d’images. Je relis aussi Indemne, de Myriam Watthee-Delmotte, un roman paru l’année dernière aux éditions Actes Sud, dont le sujet est la manière dont Moby Dick, de Melville, a changé la vie de certaines personnes. Figurez-vous que j’en fais partie : Moby Dick a effectivement sauvé ma vie. Vous saurez comment et pourquoi en lisant ce beau livre, car je suis dedans, et c’est étrange, croyez-moi, et assez merveilleux, d’être devenu un personnage de roman !

Myriam Watthee-Delmotte fait paraître en même temps un essai très stimulant : La Littérature, une réponse au désastre (éd. Académie royale de Belgique, coll. « L’Académie en poche »).


Giovanni Bellini, L’ivresse de Noé (1515).
Musée Correr. Photos A.G., 18 juin 2016. Zoom : cliquez l’image.

La présence des endormis

Yannick Haenel

Publié le 11 février 2026 à 10h09

Entre deux ciels plombés, il y a eu cette semaine un peu de bleu. Je me traînais dans ma banlieue, et avec cette percée de bleu, j’ai eu soudain une envie folle de voir de la peinture. J’ai foncé en métro jusqu’au musée Marmottan-Monet, dans le 16e arrondissement de Paris : basculer de ma banlieue à ce morne quartier riche m’a paru très exotique, mais surtout j’ai vu l’exposition « L’Empire du sommeil », que je vous conseille. Elle dure jusqu’au 1er mars ; elle vaut le dépaysement, je veux dire le déplacement : 130 œuvres vous attendent, un Goya stupéfiant de délicatesse nacrée, des tableaux de Füssli, Delacroix, Lotto, Munch, Courbet, L’Ivresse de Noé (vers 1515), de Bellini, l’un des plus beaux tableaux du monde, et des œuvres de Rembrandt, de Rodin, de peintres que je ne connaissais pas, comme l’étrange Gabriel von Max (1840-1915) ou Evelyn De Morgan (1855-1919), dont Nuit et sommeil (1878) flotte désormais merveilleusement dans ma mémoire grâce aux fleurs de pavot rouges qu’Hypnos, l’une des créatures de son rêve éveillé, laisse tomber sur la terre.

J’aime de plus en plus, durant les expositions, cueillir des détails. Comme l’explique le philosophe Paul Audi dans son essai très réussi Le Vrai du Beau (éd. Flammarion), « le regard est le fruit d’un exercice attentif et répété » : c’est en accordant à la peinture un regard suffisamment ouvert qu’on bénéficie de sa jouissance. Un tableau révèle moins, en effet, la spécificité des choses montrées que « l’énergie qui s’attache et traverse de part en part leur être-visible » : s’y révèle, écrit Paul Audi, « l’impact de leur présence  ».

C’est cet impact dont je fais l’expérience durant mes promenades, mes expériences, mes plongées dans les expositions, où la peinture se donne comme « partage de visibilité  ». Paul Audi a cette belle formule : « toucher sous le visible la source de sa visibilité  ». Ça ne peut pas se vouloir, encore moins se prévoir : on se rend disponible aux couleurs, à la présence, à la vivacité d’une effervescence qui, alors, se réveille et gicle à l’intérieur de son cerveau. Si, passant d’un tableau à un autre, mon regard se trouble, c’est parce qu’il voit mieux.

C’est d’autant plus étrange que ce réveil des sens dont je parle s’accomplit à partir d’œuvres qui représentent le sommeil. Mais en réalité l’inertie n’existe pas : le tableau de Goya, Le Sommeil (1790), que je vous recommande d’aller voir avant qu’il ne retourne à Dublin, a l’air d’être le portrait d’une femme allongée qui dort, mais ce qui nous saute aux yeux, ce sont les frémissements de sa peau, la rougeur à ses joues, le camaïeu de gris lactés de sa gorge, les mouvements de sa poitrine enveloppée de tulle blanc et doré, et cette adorable petite trouée sombre qui vous fait signe au plissement de son aisselle, comme si la présence palpitait là, dans ce nid où le sommeil rejoint secrètement le sexe.

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Francesco Goya, El Sueno, 1790

Toutes les chroniques de Yannick Haenel dans Charlie

Toutes les chroniques de Yannick Haenel dans Pileface

La raie à droite et les couilles à gauche

Riss
Directeur de la rédaction

Publié le 25 février 2026

En juin 2000, lors du championnat ­d’Europe de football, Antonio Fischetti et moi étions allés à Charleroi, en Belgique, le jour du match Angleterre-Allemagne. Sur la grande place, hooligans allemands et anglais n’étaient séparés que par la police belge, qui faisait office de tampon entre les deux hordes de néandertaliens alcoolisés. Samedi après-midi, à Lyon, il régnait sur la marche organisée en mémoire de Quentin Deranque, militant d’extrême droite tué par des antifas, la même ambiance de hooligans un jour de match. Tout le monde attendait un déferlement de violence entre groupuscules d’extrême droite et d’extrême gauche. Déception générale. Pas de bagarres, pas de blessés, pas de morts. Jusqu’à la prochaine fois, quand il y aura moins de caméras pour filmer les coups de pied dans les côtes et derrière la nuque.

À lire aussi : Extrême droite La dernière digue

Avec d’un côté des fascistes et, de l’autre, des antifascistes, la vie politique se serait-elle « hooliganisée » ? Réchauffement climatique, chômage, pauvreté, services publics, culture, éducation, santé, toutes ces questions ont été d’un seul coup invisibilisées par le clivage fasciste/antifasciste. Cette polarisation a rendu inutile tout programme politique sophistiqué. Se proclamer antifasciste ou antigauchiste remplace toutes les autres idées. Cet affrontement binaire a tétanisé l’ensemble des formations politiques et il aura suffi d’une rixe mortelle entre une poignée de jeunes extrémistes pour que tout le pays se retrouve pris en otage par eux. Car on peut s’interroger : quelle influence ont réellement ces milices sur les 69 millions de Français ? L’effet de loupe provoqué par ce meurtre leur donne une visibilité démesurée. D’extrême droite ou d’extrême gauche, ces factions ne représentent qu’elles-mêmes et il faut faire appel à des spécialistes de ces mouvements confidentiels pour en découvrir l’existence microscopique.

Relativiser ses propres crimes

Des années 1970 à aujourd’hui, ces groupuscules n’ont jamais cessé de s’affronter dans des bastons dont le grand public entendait rarement parler. Leurs membres ont vieilli et ont passé le flambeau aux plus jeunes. Sur les images diffusées en direct pendant la marche, on voyait des crânes bien rasés avec la mèche soigneusement plaquée sur le côté. Pas un poil qui dépasse, pas un cheveu de travers. L’Ordre nouveau capillaire règne sur l’Europe. À peine sortis de l’adolescence, ces jeunes militants ont déjà adopté des looks de SS, en quête d’une virilité qui semble leur faire cruellement défaut. En campagne électorale pour les européennes en juin 1979, Simone Veil avait été interrompue lors d’un meeting par des membres du Front national. Elle leur avait lancé : « Vous ne me faites pas peur ! J’ai survécu à pire que vous, vous n’êtes que des SS au petit pied ! » Peu de choses ont changé depuis. Les branleurs d’extrême droite d’aujourd’hui se masturbent probablement devant les mêmes posters de Léon Degrelle ou de Julius Evola, devant lesquels leurs aînés s’astiquaient déjà frénétiquement dans les années 1970 et 1980.

En face, les antifas s’imaginent héritiers des Brigades internationales ou des FTP. La gauche n’a jamais fait l’examen de conscience de son rapport avec le stalinisme. En combattant et en terrassant le nazisme, le stalinisme s’est paré d’une immunité qui lui a permis de faire passer au second plan tous ses crimes, que beaucoup à gauche jugent moins graves que ceux commis par les fascistes. Dans des proportions plus modestes, le même phénomène se reproduit avec des organisations comme la Jeune Garde antifasciste, systématiquement exonérée de ses dérives par le « petit père des peuples antifasciste », Jean-Luc Mélenchon. Relativiser ses propres crimes en mettant au premier plan son combat contre la bête immonde est une manœuvre classique du stalinisme. Serait-ce là l’avenir radieux de la gauche au XXIe siècle ? C’est à peine croyable, mais certains y croient vraiment.

Jeune Garde : la bonne aubaine du RN

Jean-Yves Camus
Chroniqueur
Biche
Dessinateur

Publié le 25 février 2026

La mort de Quentin, à Lyon, a largement profité à Jordan Bardella, qui en a profité pour allumer un contre-feu.

La mort violente de Quentin Deranque a permis à Jordan Bardella d’effectuer une de ces figures acrobatiques que le RN affectionne : quelques jours après que des élus de son parti ont assisté, ceints de leur écharpe tricolore, à l’hommage parisien rendu par ses camarades identitaires au militant décédé, il annonçait que, s’il devenait Premier ministre, il dissoudrait les groupes antifas comme ceux d’ultradroite. Manière à première vue habile de rester fidèle aux fondamentaux (« tous les antifas sont des ennemis violents ») tout en se positionnant comme une formation quasi centriste (« les deux extrêmes se valent et convergent, nous sommes raisonnables »). Il faut être naïf pour prendre pour argent comptant cette prise de distance avec tout ce qui est à droite du RN, même si elle semble cohérente avec la politique de dédiabolisation. Parmi les radicaux d’extrême droite qui votent, et malgré leur opposition à ce qu’ils estiment être la « trahison » de Marine Le Pen comme celle de Bardella, qui, historiquement n’est pas des leurs, on peut quand même supposer qu’un certain nombre d’entre eux mettront un bulletin RN dans l’urne. Même si la tentation de voter Reconquête ! est forte.

Outre qu’elle contrevient à la volonté de la famille de Quentin Deranque d’éviter toutes les récupérations politiques, la conférence de presse du président du RN est un contre-feu utile en cette période préélectorale où, chaque semaine, la presse découvre un profil de candidat issu des rangs radicaux ou ayant un historique de déclarations racistes, homophobes, complotistes.

À lire aussi : Bardella chez les Patriotes européens : « C’est plutôt Orban qui rejoint le RN que l’inverse », 9 juillet 2024

Hasard aussi du calendrier, mardi 17 février, un ancien candidat du FN dans l’Indre, 78 ans, jouait les forcenés retranchés, tirait sur les policiers, qui ont retrouvé chez lui un véritable arsenal, armes et ­munitions… Un épisode que la conférence de presse de Bardella permettait aussi de faire passer sous les radars.

Et le long terme ?

L’annonce, pour le 21 février, d’une manifestation en hommage à Quentin Deranque à Lyon – à l’initiative des identitaires et des nationalistes-révolutionnaires, cortège à haut risque puisque les antifas organisaient une contre-manifestation – a aussi poussé le RN à publier un communiqué de presse, le 19 février, donnant instruction à ses militants de se tenir à l’écart de tout rassemblement organisé par d’autres que le parti. C’est donc une sorte de « cordon sanitaire » entre lui et les radicaux que le RN veut mettre en place. Le RN ne peut pas faire autrement. Il ne peut prendre le risque de s’afficher aux côtés de gens que, pour certains, il a exclus dès 2011, parfois pour des propos antisémites.

Mais, sur le long terme, cette stratégie peut-elle tenir ? C’est une question fondamentale : si un jour le RN arrive au pouvoir, est-il en mesure d’éviter le probable gros appel d’air qui verra les radicaux vouloir profiter un peu de son succès, qui pour une place, qui pour essayer de faire évoluer le parti vers un programme plus dur ? Je ne parierai pas un kopeck là-dessus…

Il aurait fallu que les dirigeants de la Jeune Garde et de LFI pensent à cet effet boomerang, qui voit un meurtre commis par les antifascistes d’extrême gauche faire le lit du RN. Ils ne l’ont pas fait. C’est la preuve que l’antifascisme façon Jeune Garde est impolitique.