Histoires de Samora Mâchel n’est pas un livre comme les autres. C’est un volume légendaire annoncé dès les années 1980, toujours retardé par Pierre Guyotat qui ne cessa jamais d’y travailler. Les artistes si nombreux qui l’admirent en avaient vu des fragments publiés ici et là, ils avaient entendu son auteur en parler dans des entretiens. Et pourtant, rien ne sortait. Pierre Guyotat, ce moderne radical héritier de Rimbaud, continuait son aventure dans la langue, ce français qui rassemble tous les français dont il est l’instigateur, et Histoires de Samora Mâchel demeurait invisible. C’est un grand massif de la modernité française qui se révèle aujourd’hui. Personne ne s’attendait à découvrir un inédit d’une telle ampleur ni d’une telle qualité. Partant de Samora Mâchel, le révolutionnaire du Mozambique, Pierre Guyotat en faisait une de ses créatures, les putains, mêlant réalité, monde parallèle, figure de l’oppression et ambition dans la langue. Il donnait à voir un théâtre à vivre en soi, en lecture intime. Dans une époque où nous pensons que l’histoire est de nouveau en marche, vers le lire, où nous avons donc besoin d’un élan moderne, lire Pierre Guyotat, lire Histoires de Samora Mâchel, c’est faire confiance à la poésie de la langue, renouer avec une aventure intérieure où nous nous ouvrons aux figures des autres mondes, de notre monde, auquel Pierre Guyotat donne naissance. Donatien Grau
Pierre Guyotat, Histoires de Samora Mâchel, édition établie par Guillaume Fau, Gérard Nguyen Van Khan et Briec Philippon, Gallimard, 714 pp., 28€.

« Histoires de Samora Mâchel » : Pierre Guyotat sous le joug de la langue


Pierre Guyotat en 2018 à Paris.
(Philippe Lopez/AFP). ZOOM : cliquer sur l’image.

Par Mathieu Lindon
Libération. Publié le 20 février 2026.
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« Illisible » : le mot lui est attaché depuis que Pierre Guyotat, né en 1940 et mort en 2020, a publié en 1975 Prostitution, « en langue », c’est-à-dire dans celle qu’il a créée, qui évolue sans cesse en demeurant peu accessible à la plupart des lecteurs. Cinq ans plus tôt, Eden, Eden, Eden était cependant jugé tellement lisible par le ministère de l’Intérieur que le roman fut interdit aux mineurs malgré les préfaces de Roland Barthes, Michel Leiris et Philippe Sollers. Quant à Histoires de Samora Mâchel (le nom propre provient d’un révolutionnaire mozambicain) qui paraît pour la première fois, sa publication fut annoncée à venir pendant des décennies et ses éditeurs d’aujourd’hui (Guillaume Fau, Gérard Nguyen Van Khan et Briec Philippon) citent dans leur introduction diverses phrases de Pierre Guyotat sur ce travail de 1979-1981 : « Avec Samora, je suis allé aux limites de l’aberration », « J’ai été contraint de dévoyer même cette langue, enfin au maximum, le maximum c’est dans Histoires de Samora Mâchel, c’est-à-dire d’y aller là-dedans, dans ces écritures infâmes du printemps 1981, avec véritablement une âme d’enfant dans un corps en train de mourir, avec une langue d’enfant de plus en plus tendre pour apprivoiser le monstre », « L’ensemble a été écrit en toute lucidité, pourtant il m’est parfois difficile de m’y retrouver moi-même. » Pierre Guyotat n’a jamais lui-même publié le texte « en l’état », précisent les éditeurs, « comme s’il anticipait la critique de son illisibilité, […] c’est-à-dire sans une révision qui faciliterait son accès au lecteur, mais qu’il ne se sent pas la force d’entreprendre ». C’est ce qu’il avait fait pour Prostitution dont l’édition de 1987 s’ouvre sur un résumé narratif partie par partie et se ferme sur une « Grammaire » et un « Glossaire » explicatifs qui servent aussi aux éditeurs pour Samora Mâchel.
Difficile de s’y retrouver, certes. Début de la première phrase du texte, après qu’il a été précisé que cela provient d’« UNE VOIX », l’oralité étant une base de l’écriture « en langue » : « o mâm’ son homm’ qu’ d’ jà qu’ palp’ ses liass’ sur natt’ a mâm soir Algier o Ouahran. » Illisible, pourquoi pas ? en tout cas rapidement. L’illisibilité dépend de qui lit. Il y a des gens pour trouver illisibles des best-sellers que tout le monde dévore sans mal. Roland Barthes dans Sade, Fourier, Loyola : « Sade est apparemment censuré deux fois : lorsqu’on interdit d’une manière ou d’une autre la vente de ses livres ; lorsqu’on le déclare ennuyeux, illisible. » Rapport de lecture par Jacques Madeleine, en 1912, de Du côté de chez Swann aux éditions Fasquelle (qui ne publieront pas le roman) : « Il est certain que – à condition d’en soutenir la lecture pendant plus d’un moment – il est certain que, dans le détail, il y a beaucoup de choses curieuses, et même remarquables, et que l’on ne pèche pas ici par insignifiance et manque de valeur. » Personne n’a soupçonné Pierre Guyotat d’être un imposteur.
« Mallarmé, intraduisible, même en français », a écrit Jules Renard dans son Journal, et cette pique pourrait servir de compliment envers Pierre Guyotat pour qui le bel et bon français était la langue à fuir. « J’étais allé trop loin : dans la situation que je ressentais, personne ne pouvait me donner un avis sérieux sur ce que j’écrivais. […] Ce que je faisais ne ressemblait à rien de ce qui avait été fait avant moi dans cette langue : je portais atteinte à ce que les Français d’alors considéraient comme le dernier carré de la grandeur », dit-il en 2010.
D’un certain côté, les textes « en langue » de Pierre Guyotat sont des œuvres conceptuelles. Il est bien entendu que personne ne peut les lire comme on lit habituellement, page à page, intégralement, à la suite (même le chroniqueur…). « Histoires de Samora Mâchel ne se comprend qu’à condition d’un effort soutenu de rétrotraduction », mêlant le « passé de la langue » avec « la nouvelle proposition graphique du mot », cette addition créant « le sens », selon les éditeurs. Ils écrivent aussi : « Les figures d’Histoires de Samora Mâchel parlent arabe, kabyle, allemand, italien, corse ou polynésien comme ils parlent français : en toute licence poétique, sans l’embarras d’aucune rigueur académique, en incluant les déformations propres aux parlers locaux ! » C’est un paradoxe de ces textes en langue d’être à la fois complètement consacrés à la prostitution et si peu putes, d’être à première vue imbitables malgré la queue omniprésente, Pierre Guyotat ne caressant pas ses lecteurs dans le sens du sexe.
LIRE AUSSI :
Yoann Sarrat, L’aventure du muttum : étude de la langue de Pierre Guyotat
Extrait :
Une figure du son-sens : Samora Mâchel« Samora Mâchel : enfin, c’est cela : le verbe, peut-être dans son plus pur état. Le personnage n’a rien à voir avec le vrai Samora Machel, le président du Mozambique [...] J’ai simplement trouvé ce nom très attirant » (Guyotat, 1998).Histoire de Samora Mâchel est un texte encore inédit, dont la composition a débuté il y a plus de 30 ans et qui se concentre sur une figure : Samora Mâchel. Son écriture a progressivement conduit Pierre Guyotat vers une déchéance physique puis au coma, expérience qu’il relate dans son ouvrage Coma, paru en 2006.
À propos de ce grand poème, on pourrait parler de livre-fleuve, c’est une masse textuelle énorme8, qui a été produite pendant l’élaboration du Livre, paru en 1984.
Ce qui est intéressant, c’est que cette figure intervient dans l’œuvre « en langue » comme protagoniste central, mais aussi dans l’écrit normatif (cf. Coma) en tant que leitmotiv, être obsédant qui est une sorte d’allégorie de l’écriture elle-même, le symbole du processus créatif. La figure apparaît également dans Progénitures. Samora Mâchel centralise et juxtapose un grand nombre d’éléments : Le Verbe-putain, l’image révolutionnaire, la beauté de l’être, l’isotopie guyotienne de la colonisation et celle de l’asservissement prostitutionnel. Il possède des doubles, de lui et de ses blessures s’échappent une constellation de figures corrélatives qui font le texte. Il est un être ultime et semble un double littéraire parfait : une figure se trouvant de l’autre côté du miroir, un double-en-miroir. C’est peut-être la raison pour laquelle cette figure a « rongé » l’auteur jusqu’à une quasi-mort, il a trouvé en elle un double presque parfait par lequel passe tout le travail créatif de « langue à écrire », peut-être aussi qu’il y en a, de fait, trop, un trop-plein verbal : voilà pourquoi le texte est encore inédit, au stade d’immense manuscrit, une masse textuelle écrite et à écrire magistrale et grandiose.
Figure mystique, métaphysique et très charismatique, son nom provient de celui d’un chef d’État africain (révolutionnaire et anticolonialiste).
« Ce nom, pourquoi m’est-il venu dans la gorge et sous les doigts ? Parce que Samora, c’est le buste en avant, les fesses en arrière, et Mâchel, les cheveux de fille, sous lesquels on mâche du verbe et de la semence, et d’autres sons-sens » (Guyotat, 2006).
Cette citation prouve l’importance de l’onomastique dans le texte guyotien : le nom est le frontispice de la figure, c’est le son qui sera plusieurs fois prononcé, c’est le muttum qui s’insère dans l’écrit. On constate un grand parcours, corporel avant tout, du nom : de la gorge (lieu de la voix, de la prononciation du son) jusqu’aux doigts (lieu de l’écrit) : les deux font partie d’une dichotomie méta-scriptible, la figure passe donc par le corps écrivant avant d’intégrer la page. Le nom recèle en lui-même l’élan de poésie fondamental, il est doux, il habite automatiquement le corps de l’auteur qui le prononce et le garde dans sa gorge et sous ses doigts. C’est une relation sensuelle, émotive.
L’explication est ici à la fois complexe et poétique : l’évocation du nom est aussi et avant tout évocation du langage corporel. « Le buste en avant » : est-ce un signe révolutionnaire ? Un marquage charismatique ? « Les fesses en arrière » : est-ce une image du prostitué, ou participant de la « bestialisation » dont il parle dans Vivre ?
« Mâchel » : la chevelure féminine convoque l’image d’une androgynie ou plutôt d’une dualité sexuelle dont a conscience Guyotat (et non pas une bisexualité au sens strict), Samora Mâchel peut ainsi se voir comme une figure superposante de l’anima/animus selon Jung. Il faut retenir le son : mâcher, le verbe qui permet de mâcher du verbe. Guyotat parle bien de son-sens, par abolition nette de la barre saussurienne. Le Verbe et la semence sont deux éléments primordiaux et constituent une copule fondamentale, le Verbe est la semence.
Ce qui varie, c’est le signe, l’accent circonflexe, qui a été ajouté pendant la composition. C’est l’élément d’une appropriation, qui semble couvrir quelque chose de grand, il est peut-être le signe d’une relation filiale et protectionniste. L’accent circonflexe, héritier du latin (circumflexus) et du grec (deux langues qui sont au cœur de lalangue de Guyotat), réunit l’accent grave et l’accent aigu : l’anima et l’animus. La dualité sexuelle, la femme dans l’homme, l’homme dans la femme : Samora Mâchel est une figure dyadique. Dans cet accent, il y a aussi un rythme : une montée, un point culminant, et une descente. Guyotat, dans Prostitution, parle de préacmé, d’acmé et de postacmé. De plus, l’accent circonflexe est un V inversé, le V de Vénus, figure récurrente dans l’œuvre de Guyotat, lettre ayant un grand potentiel érotique.
Dans le mot Mâchel se trouve le « mâle » : la scène prostitutionnelle de l’écrit est exclusivement mâle, il y a donc cette dialectique fondamentale.J’ai [...] le projet de faire une sorte d’accentuation [...] Cela m’est venu d’un très beau rêve dont j’ai pris quelques éléments pour Bond en avant et pendant lequel j’ai eu cette vision d’une accentuation. Je me suis vu avec les chevilles peintes en tableau d’accents, comme des alphabets. J’envisage une accentuation très transformée. J’utilise un grand nombre de signes de ponctuation pour que la rythmique soit très sensible, même à la lecture (Guyotat, 1984).L’accent circonflexe peut être perçu comme le signe d’un esclavagisme, comme un tatouage, Guyotat en met souvent sur les corps de ses figures, de même que l’anneau des esclaves dans Tombeau pour cinq cent mille soldats signale leur état d’asservissement. C’est le signe d’une puissance supérieure, une instance « possédante », un maître ou un mac, ou les deux. L’accent signale alors une emprise (relation prostitutionnelle, présente dans le texte lui-même), mais aussi un lien intensif (relation affective) qui concernerait l’auteur, mais aussi, par extension, le lecteur.
L’accent appartient à ce système graphique prolongeant le stylo, la main qui écrit. C’est un fil tissé entre la figure insérée dans la fiction et le créateur.
Le verbe mâcher, quant à lui, fait partie d’une dialectique fondamentale : l’auteur explique que « dans masturber, il y a mastiquer, masse et surtout tourbe, mastiquer la tourbe », et « la mastication de la phrase peut s’entendre comme le bruit de la masturbation », un processus de mastication du Verbe, donc : la tourbe c’est la terre, prise dans une acception isotopique large c’est tout ce système de signifiants qui peuvent renvoyer à cette obsession de la colonisation, de la terre natale, qui ne doit pas être envahie, Samora Mâchel représente, par une sorte de métonymie, cette terre, mais aussi la matière textuelle : un conglomérat réunissant en une même structure protéiforme la terre excrémentielle et la matière idéale (en tant que conjonction des liquides séminalo-scriptables), la mastication de la terre fait écho au rythme masturbatoire potentiellement producteur de l’écrit.« L’écrit mange, mais il recrache et il chie et il digère comme un boa des blocs non mâchés. C’est peut-être à cause de cet avalement de blocs non mâchés que ma relation à l’Histoire est, en ce moment du moins, plus forte que le rapport à la politique, au politique ».Samora Mâchel est un corps chargé d’Histoire (passée, mais aussi à venir) et de prophéties. Une figure-assomption :
« l’écrit, lui-même, assomptionne. Aussi bien dans Le Livre que dans Samora Mâchel […] L’inspiration est trop rapide pour qu’elle soit, celle langue, traditionnelle » (Guyotat, 2006).Par ailleurs, le signalement de « l’appropriation » de la figure passe par l’adjectif possessif typique de l’auteur : « mon putain Samora Mâchel ». Il permet un lien transitif voire filial entre créateur et « créature », un double textuel issu d’une création artistique. Il faut d’ailleurs souligner le fait que cette forme possessive se retrouve grandement dans Progénitures à travers l’usage systématique d’un « notr’ » accolé à chaque figure et activant la scénographie prostitutionnelle développée comme une entité qui englobe un grand tout.
« Et ce cheval de la poésie qui sort du tronc décapité par Persée d’une ancienne belle devenue monstre, Méduse aux cheveux-serpents de mon Samora bien-aimé disparu dans ses doubles disparus en Mai […] »« Mon Samora bien-aimé » : il faut l’envisager comme une figure vectorielle (d’un « bond en avant »), et une figure « journal intime ». Comme un confessionnal, un refuge. Mais peut-être aussi qu’il faut aller plus loin : c’est une figure qui anime tellement son créateur qu’elle en vient à exercer une certaine emprise sur son être, au point de devenir la figure et de s’anéantir dans le même mouvement. Le coma est une possible corrélation à l’établissement trop important de cette figure, à son écriture trop vive et inarrêtable.
Par ailleurs, la citation fait ressurgir l’image protéiforme d’un Samora-Méduse, une Gorgone. L’image est ici allégorique : ce « cheval de la poésie » qui sort du « tronc décapité » (l’image du tronc semble importante pour Guyotat — cf. Bond en avant — peut-être que, privée de bras et de jambes, la figure gagne une stabilité parfaite) est lalangue. C’est aussi l’idée d’une métamorphose presque ovidienne : la « belle devenue monstre », pouvant faire référence à la « langue à écrire » elle-même, monstre textuel insufflé d’une beauté qui a précédé (Guyotat explique, il faut le rappeler, que la « belle langue » d’Éden, Éden, Éden, se doit d’être abandonnée).
Il faut également constater une obsession de la chevelure, ce qui est intéressant ici, c’est qu’elle est le signe du double rapport : la beauté (perfection de la chevelure), la monstruosité (les serpents). Lieu de l’antithèse et signe de la métamorphose. Le coma peut d’ailleurs aussi être perçu comme une métamorphose, un moment où le corps se trouve dans un autre état.
La langue de Samora Mâchel est la langue qui donne l’écrit, le coma correspond au silence extérieur, mais non pas intérieur (le contraste est même très fort), l’absence de texte et l’absence de prononciation c’est aussi la langue « coupée », scindée en deux (la langue qui parle à l’intérieur et celle qui se tait à l’extérieur).
Dans Tombeau pour cinq cent mille soldats, on trouve déjà l’image d’une langue déchirée :« […] les gencives de l’enfant, déchirés sa langue et les parois de la bouche et le fond du palais, trou de sang fermé par les dents ; le rat se retourne dans ce bain de sang […] » (Guyotat, 1967).La langue est déchirée comme peut l’être la page. Coma décrit un processus d’écriture et de réécriture perpétuelles de l’œuvre, une recomposition permanente de la figure qui passe par le filtre de la polyphonie immense, polyphonie d’un genre nouveau ici :
Le texte se lance par des mots dans la bouche de quelqu’un qui évoque la figure de Samora Machel. La personne parle et parle de lui jusqu’à ce qu’il devienne Samora. La bouche initiale devient ainsi la bouche de Samora, qui à son tour engendre d’autres bouches. C’est un relais des voix. L’histoire commence à Lisbonne où un enfant est volé par quelques proxénètes. Nous voyageons à travers le nord de l’Afrique, Marseille, le boulevard Barbès à Paris. (Guyotat, 1998).
Pierre Chopinaud est le dédicataire de Coma. Il a travaillé avec Pierre Guyotat.
Extrait :
La première tâche réellement réalisée fût, à la demande de l’auteur, la lecture intégrale d’un manuscrit encore inédit à ce jour : Histoire de Samora Mâchel, dactylographié sur près de 1000 pages de papier épais, perforées, dans deux grands classeurs couverts d’un matériau similicuir écarlate rangés dans un placard suspendu au-dessus du poste d’écriture, et à propos de quoi il dirait quelques semaines après, dans la dictée du récit, il parle alors depuis 1981 : « ce qui deviendra, dans les dix-huit mois qui viennent, avec la lutte interne et externe que j’y mènerai, une sorte de berceuse héroïco-comique ». C’est-à-dire que durant la crise mentale et matérielle qui devait être l’objet du texte à faire, Pierre Guyotat n’avait cessé d’écrire Histoire de Samora Mâchel qu’à l’approche de la mort. Le manuscrit en l’état, aujourd’hui, est inédit et inachevé. Il constitue un important moment de transformation formelle dans l’œuvre de Pierre Guyotat, entre Le Livre (1984), écrit avant et en même temps, et Progénitures (2000). C’est dans Histoire de Samora Mâchel que s’opère, si mon souvenir est bon, ce que l’auteur appelait le passage de la phrase au verset, verset qui deviendra voix dans la grande épopée parue en 2000 et dont Jean-Luc Godard montera des extraits de la voix sur les images de son film L’origine du XXIe siècle.

Pierre Guyotat
©BnF, Manuscrits, fonds Guyotat. ZOOM : cliquer sur l’image.

Rencontre & lecture
mercredi 11 mars 2026, 19h

Pierre Guyotat – Histoires de Samora Mâchel
Lecture par Abd al Malik & Stanislas Nordey
Rencontre avec Guillaume Fau, Gérard Nguyen Van Khan & Briec Philippon animée par Selma Laghmara
Histoires de Samora Mâchel n’est pas un livre comme les autres. C’est un volume légendaire annoncé dès les années 1980. Pierre Guyotat, ce moderne radical, continua d’y travailler pendant des décennies, poursuivant son aventure dans la langue, ce français qui rassemble tous les français dont il est l’instigateur. Voici ce texte désormais publié et présenté ici par les éditeurs, Guillaume Fau, directeur du département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France et exécuteur testamentaire de Pierre Guyotat, Gérard Nguyen Van Khan, auteur du premier travail de recherche en 1973, et Briec Philippon, préparateur de copie de l’auteur, dans un dialogue mené par Selma Laghmara, chercheuse et coordinatrice de l’Association Pierre Guyotat. Ce dialogue sera accompagné de lectures exceptionnelles par deux complices de Pierre Guyotat – Abd al Malik et Stanislas Nordey.
Soirée proposée par l’Association Pierre Guyotat, présidée par Donatien Grau.

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L’œuvre extrême
EaN n° 240, 17 mars 2026
Par Tiphaine Samoyault
Pierre Guyotat |Histoires de Samora Mâchel . Gallimard, 710 p., 28 €
Dans tous les entretiens qu’il a donnés de son vivant et dans ses textes écrits en langue dite « normative », pour les différencier de ceux écrits « en langue » – c’est-à-dire celle qu’il a inventée –, et notamment Coma qui relate précisément cet épisode de sa vie, Pierre Guyotat a associé Histoires de Samora Mâchel à sa chute, sa descente aux enfers. Ce texte, il l’écrit en même temps que Le Livre (qui sera publié en 1984), et l’extrême limite où le conduit son œuvre en train de se faire le laisse exsangue, ayant perdu la moitié de son poids. Il y a engagé sa vie. « J’ai été dévoré par ces transformations pendant deux ou trois ans , dit-il dans Explications , de l’intérieur. J’ai vécu ce saut qualitatif dans le verbe, dans un verbe encore plus audacieux, encore plus proche de ma voix interne. » Il faut comprendre qu’il ne s’agit pas seulement de l’invention d’une langue à même de dire une réalité jusque-là indicible, mais d’une langue qu’on forme dans son corps au prix de sa vie, une langue-corps impliquant tous ses organes et dans laquelle on entend littéralement battre le cœur.
L’histoire du coma est attestée. Elle est autobiographique, mais elle a aussi quelque chose de légendaire qui la rend inséparable de la figure héroïque d’un auteur entièrement voué à son œuvre. En ce sens, elle participe à sa consécration comme grand écrivain à une époque et dans un pays qui n’en produisaient plus. Grand écrivain, c’est-à-dire inventeur de langue et, qui plus est, capable de survivre à sa mort.Comme Dante, Guyotat est descendu aux Enfers et en est remonté pour raconter ce qu’il a vu, « ayant tant souffert dans cette traversée », comme il l’écrit dans Coma (2006). Que Dante soit réellement allé dans les Enfers importe peu, car la vérité de l’épisode tient à sa dimension symbolique – dimension qui a également pris le dessus sur l’épreuve vécue de mort partielle (trois jours de coma) et de retour à la vie de Pierre Guyotat. Le coma symbolise, avec une évidence que n’a pas l’œuvre, l’expérience concrète de perte de soi vécue dans une écriture devenue le corps même ; l’auteur s’est dépouillé de son moi, de son individualité, pour absorber la totalité du drame de l’expérience humaine.« Les seuls gestes qui me font ressentir que j’ai encore un peu d’os et de chair, c’est des gestes vers les autres : tous ceux que je peux faire pour moi, vers moi, ont disparu. »Il s’est exclu du lot commun en renonçant au confort d’une vie singulière pour embrasser le monde entier, dans une empathie véritablement océanique. Comme Dante, il revient de sa traversée avec une langue neuve et bouleversante. À ceci près que le monde dans lequel évoluait et écrivait Dante était encore lisible, ou qu’on pouvait y distinguer des architectures et des lois. L’enfer d’où revient Guyotat n’est plus assignable à aucune forme lisible. Déchiquetée, sa langue porte entièrement la marque du mal et de la destruction.
En 2015, j’ai eu la chance de passer des journées entières dans la salle des manuscrits de la Bibliothèque nationale à consulter les « carnets de bord » de Pierre Guyotat, où il consignait presque journellement pensées, indications, choses à faire en marge de son travail d’écriture : une pré-écriture ou une para-écriture, pourrait-on dire. Je préparais un article pour la revue Critique et j’avais choisi de travailler sur cette matière inédite (seul un volume en avait été publié aux éditions Léo Scheer en 2005). Il me fallait l’autorisation de l’auteur. Après m’avoir demandé de choisir quelques fragments seulement, Pierre Guyotat m’a finalement laissé consulter l’ensemble de ces carnets, tous versés en 2004 à la BnF. J’ai donc vu arriver un matin un grand chariot comportant des dizaines de boîtes, chacune contenant des dizaines de carnets tenus de 1962 à 2005 (à partir de cette date, il n’écrit plus que sur ordinateur, après une période de transition, entre 2001 et 2005, où il conserve l’usage des carnets papier tout en écrivant aussi sur ordinateur).
Pierre Guyotat © Jean-Luc Bertini
Je mesurais alors déjà l’ampleur de l’œuvre posthume alors même que Guyotat continuait à publier. Parmi les livres en cours dont les carnets parlaient beaucoup, au cours des années de l’écriture du texte, 1979 et 1980, mais aussi plus tard au cours de périodes de reprise, il y avait Samora Mâchel , écrit de nuit et à la main (contrairement au Livre , écrit de jour et à la machine). J’étais loin d’imaginer, à travers les indications données par le journal, qu’il s’agissait d’une œuvre aussi importante, aussi accomplie que celle qui est publiée aujourd’hui par les bons soins de Guillaume Fau, Gérard Nguyen Van Khan (dont une partie du nom désigne un personnage du livre) et de Briec Philippon. Je ne doute pas que la mise au point du texte « définitif » ait représenté une tâche folle pour ses éditeurs. En témoignent leurs textes d’accompagnement, qui l’évoquent discrètement, mais aussi la forme fragmentaire et inachevée des dernières pages, la nature incertaine du glossaire, le caractère parfois instable de la langue créée.
Comme Prostitution ,Le Livre et Progénitures, Histoires de Samora Mâchel est donc écrit « en langue ». Pour Guyotat, cela signifie cette langue intérieure, produite par tout le corps, sonore, vitale et rythmée, portant toutes les voix et toutes les histoires. Pour sa lectrice ou son lecteur, cela signifie d’abord une langue illisible, si l’on entend par lire déchiffrer des signes avec les yeux. Il convient de rompre avec des habitudes de lecture purement visuelles et de mobiliser d’autres organes pour dire et entendre la parole qui s’y déploie. Il faut renouer avec tous les âges et toutes les modalités de cette activité, les enfances où elle était difficile, les temps anciens où on ne lisait qu’à voix haute, où écrire était une traduction de la parole, et où la poésie était chant – oralité sonore. Dans ses Leçons sur la langue française, données à l’université Paris 8 et publiées en 2011 chez Léo Scheer, c’est beaucoup vers ces textes médiévaux, encore marqués d’oralité, que Guyotat revient, non seulement comme à une origine, mais comme à une source de réinvention.
Dans Samora, il puise dans d’autres arrière-fonds, quantité de langues étrangères, convoquées dans leur substance sonore (arabe, kabyle, corse, allemand, tahitien…), mais aussi langues d’enfance, pour retracer ou recomposer une histoire de la langue dont toutes les évolutions phonétiques ou articulatoires sont rendues visibles et audibles, comme une histoire de la langue en accéléré. Au point que la langue se transforme de l’intérieur au moment même où Guyotat écrit, ce qui explique peut-être – au-delà du mythe qui en ferait l’œuvre-vie ou l’œuvre-limite dont la publication serait l’arrêt de mort, mythe tentant mais auquel il faut résister – son inachèvement. Dans un entretien donné à Art Press en 1986 –Art Press qui avait publié un premier fragment de Samora Mâchel en 1981 – et cité dans l’introduction de la présente édition, Guyotat le constate : « il suffit que le mouvement de désir, d’inspiration et d’organisation se déclenche pour qu’aussitôt cette nécessité de transformation de la langue à l’intérieur d’elle-même commence son accélération. Dès lors, ce dilemme très dur à résoudre : faut-il, après remaniement et nivellement du “début” sur la “fin”, livrer au livre une suite textuelle homogène, ou bien donner la vérité brute, le premier jet, le procès-verbal de l’inspiration ? ». Il semble qu’avec Samora Mâchel ce mouvement soit allé si vite que toute tentative d’homogénéisation de ce qui a été transcrit « sous la dictée » se révèle une tâche impossible.
La présence de très nombreuses voix rend difficile de saisir qui parle et à quel interlocuteur. Ce qui est certain, comme chez Beckett, c’est que quelqu’un parle dans le noir. Mais, contrairement à ce qui se passe chez Beckett, ces figures ont des noms, une histoire, elles sont rattachées à des lieux même si elles se retrouvent dans les espaces exigus de la cale ou du bordel. Dans ces lieux, le temps se trouve aussi compressé que les personnages : on passe à toute allure du présent au Ve siècle avant notre ère ; de même, on ne sait pas si on se trouve à Marseille, à Tahiti, en Corse ou à Alger. Les noms ne sont pas des désignateurs stables, à commencer par celui du titre, emprunté à un révolutionnaire devenu le premier président de la République populaire du Mozambique en 1975, auquel Guyotat ajoute un accent circonflexe pour rendre son nom encore plus matériel et sonore (pour exactement lui donner de la « mâche », comme on dit en cuisine). Il réunit imaginairement tout ce que la guerre d’Algérie a donné comme responsabilité à celui qui l’a vécue comme soldat : pas simplement l’horreur de la violence, de la torture et de la prison, mais la prise de conscience de l’infamie de la colonisation, de l’esclavage. « Ce nom, pourquoi m’est-il venu dans la gorge et sous les doigts ? Parce que Samora, c’est le buste en avant, les fesses en arrière, et Mâchel, les cheveux de fille, sous lesquels on mâche du verbe et de la semence, et d’autres sons-sens » (Coma ).
Par la réduction des corps soumis et enfermés dans de purs rapports de domination, les « voix » de Samora Mâchel, comme celles de presque tous les récits de l’auteur jusqu’à Joyeux animaux de la misère , expriment le saccage de l’asservissement définitif des humains et de tous les vivants par d’autres humains. Une langue qui a permis cela, qui a permis de le rendre lisible et possible, doit être saccagée à son tour – endosser le crime, mettre au jour la puissance de sa destruction, et, par le chant, ouvrir la possibilité d’une réparation. « Ce crime se traduit par un crime contre la langue, qui est criminalisée et très cohérente, en dépit de l’apparence d’une prétendue illisibilité. Sans doute, je l’ai déclaré et écrit jadis, des savants – d’une discipline future ou peut-être déjà en place – seront-ils les seuls à me déchiffrer. […] Ce que j’ai recherché et trouvé, c’est donc la langue du crime, celle des organes qui tuent, j’ai utilisé, par exemple, le système de l’apostrophe, qui, entre autres, abolit le e muet. C’est une nécessité rythmique. L’apostrophe, c’est tenter de réduire le mot à sa racine, c’est le tailler, le couper. Voilà plus de dix ans que je respire cette matière, que je restitue une âme à l’anonymat servile sexuel de tous les temps, que je lui respire sa langue éternelle [1]. »
Comment lire cette langue du crime, celle des organes qui tuent ? Comment la lire sans Pierre Guyotat, sans sa voix. Comment la lire, nous, simples lectrices et lecteurs, emportés, soufflés presque par cette puissance sonore ?
Comment lire : « gacarù clôté salopett’ paill’ guergua en wagon-bastiau Bercy, chag’ment Sant-German-des-Fossés, receptionné Grenobl’, achemené à pied jesqu’ rue d’ l’Estoc, avant-matan, en crue Isèr’, a rian d’rian qu’ dj’à qu’e veut etronner son bot à pramiâr’ pass’ Arobù mâl’ – Bressann’ blond’ d’ just » sapt menut’ d’attent’ escalier non faux-velorssé qu’e y chiamma por, son montant exact ac centem’ a l’ flanc d’ son Da Ponte ! / » ?
Comment lire : « qu’ ç’ a pas just’ qu’ dans Notr’ Repebleq’ Franssa qu’un’ epoz’ d’autr’ all’ y gagn’ l’ pain d’ son adultèr’ !” a e m’ det, l’ Djamaal, a j’y des Djadja a vra qu’ setôt rator Vellaj’ Negr’ e y defaudel’ l’ feston, ma naam fenestron rian, Diana rian plus qu’ trois gott’ à ma toff’ a l’ bâtonnet-cadeau rian pluss’ qu’ pas mâm’ beni marabout./ » ?
Notre incompétence linguistique, rythmique et musicale à lire Guyotat, notre impossibilité technique, vient du fait que nous avons appris à lire. Il faudrait réapprendre à lire dans Guyotat après avoir désappris le lisible. C’est alors un tout autre monde qui s’ouvre et une autre musique se met à nous hanter.
Tiphaine Samoyault
EaN
[1] « … par qui le scandale arrive », dans Vivre [1984], Gallimard, coll. « Folio », 2003, p.222.