

Le site de la revue K. qui « documente et analyse chaque semaine la situation des Juifs en Europe » vient de mettre en ligne la traduction inédite d’un texte de Pasolini publié dans la revue Nuovi Argomenti au moment de la guerre des Six Jours qui opposa, en 1967, l’État d’Israël aux pays arabes. Il m’a semblé essentiel de lui donner ici un certain écho compte tenu du contexte mondial actuel et de l’importance d’un écrivain réfractaire de l’envergure de Pasolini — « mal vu à droite, mal vu à gauche, vomi par le centre » (Sollers) — dans la culture et l’art européens contemporains. Voici un extrait de l’édito de la revue :
« Qui parmi nous pourrait garantir aux Juifs qu’en Occident il n’y aura plus aucun Hitler ? […] Et n’est-il pas logique que, quiconque ne peut pas le garantir, accepte, au moins dans son cœur, l’expérience de l’État d’Israël, et en reconnaisse la souveraineté et la liberté ? » Ces lignes, écrites à l’occasion de la guerre des Six Jours, sont publiées par Pasolini dans la revue Nuovi Argomenti d’avril-juin 1967. Elles s’adressent d’abord aux camarades communistes italiens de Pasolini, dont il dénonce avec virulence l’alignement sur l’antisionisme soviétique. K. publie cette semaine une traduction inédite de cette prise de position, accompagnée d’une analyse de Tristan Koskas qui resitue le rapport de Pasolini aux juifs et à Israël au sein de son esthétique, et en interroge toute l’ambivalence. Car l’acceptation « dans son cœur » de « l’expérience de l’État d’Israël » ne correspond certes pas, pour Pasolini, à un amour du sionisme : pour qualifier ce dernier, c’est le mot de « stupidité » qui s’impose à lui. D’un côté, une conscience ravivée par la guerre des Six Jours de la possibilité de l’anéantissement, et donc de la légitimité de l’expérience sioniste. De l’autre, un profond mépris pour le nationalisme, doublé du dépit qu’il ait transformé les opprimés de toujours en des bourgeois comme les autres, et donc rompu la possibilité de s’identifier pleinement à eux. Reste que, au moment décisif, Pasolini fait entendre une voix claire malgré son ambivalence : il reconnaît, face à l’impossibilité d’une garantie, le droit des juifs à organiser leur propre persévérance, serait-ce dans ce qui lui apparaît le summum de la stupidité. Sans doute est-ce là la marque d’un Européen qui se tient à la hauteur de sa conscience historique. Quant à ce qui a dû arriver à cette dernière pour que de telles voix peinent à se faire entendre aujourd’hui, particulièrement à gauche, on ne peut que s’interroger. [...] (C’est moi qui souligne. A.G.)


Pasolini : « Israël », 1967
Texte paru initialement dans Nuovi Argomenti, n.s. 6, avril-juin 1967
Dans le numéro de la revue Nuovi Argomenti d’avril-juin 1967, Pasolini fait paraître, en réaction à la guerre des Six Jours, une prise de position surprenante sur le conflit israélo-palestinien : extrêmement critique de l’antisionisme des communistes italiens et de l’attitude des pays arabes à l’égard d’Israël, Pasolini n’en exprime pas moins une profonde ambivalence à l’égard du sionisme, à la fois reconnu dans sa nécessité et qualifié de « stupide ». K. publie la traduction inédite de ce texte, accompagnée d’une analyse de Tristan Koskas portant sur la place des juifs et d’Israël dans l’esthétique pasolinienne.


Je jure sur le Coran que j’aime les Arabes presque comme ma mère. Je suis en train de négocier l’achat d’une maison au Maroc pour partir y vivre. Aucun de mes amis communistes ne le ferait, du fait d’une haine ancienne, traditionnelle et jamais avouée contre le sous-prolétariat et les populations pauvres. D’ailleurs, on peut peut-être reprocher à tous les écrivains italiens un manque d’intérêt intellectuel pour le Tiers-Monde : pas à moi. Enfin, dans ces vers écrits en 63 [1], comme il est trop facile de le constater, sont concentrées toutes les critiques d’Israël dont la presse communiste est aujourd’hui pleine.J’ai donc vécu, en 63 [2], les situations juive et jordanienne de part et d’autre de la frontière. Près du Lac de Tibériade et sur les rives de la Mer Morte, j’ai connu des heures qui ne ressemblaient qu’à celles de 43 et 44 : j’ai compris, par mimétisme, ce qu’est la terreur d’être pris dans un massacre de masse. Si bien que j’ai dû ravaler les larmes au fond de mon cœur trop tendre à la vue de tant de jeunesse, dont le destin ne semblait pouvoir être qu’un génocide. Mais j’ai aussi compris, après quelques jours sur place, que les Israéliens ne s’étaient pas abandonnés à un tel destin. (Et c’est pourquoi, en plus de mes anciens vers, j’en appelle aussi au témoignage de Carlo Levi [3], à qui j’ai dit, la nuit suivant le début des hostilités, qu’il n’y avait rien à craindre pour Israël, et que les Israéliens seraient au Caire dans les quinze à vingt jours.) C’est donc d’un mélange de piété et de désapprobation, d’identification et de doute, que sont nés ces vers de mon journal israélien.
Ces jours-ci, en lisant l’Unità [4], j’ai éprouvé la même douleur que celle qu’on éprouve en lisant le journal bourgeois le plus mensonger. Est-il possible que les communistes aient pu faire un choix aussi tranché ? N’était-ce pas enfin celle-là, pour eux, la bonne occasion de « choisir dans l’incertitude », qui est le seul choix vraiment humain ? Le lecteur de l’Unità n’en serait-il pas sorti grandi ? N’aurait-il pas finalement pensé – et c’est le moins qu’il puisse faire – que rien au monde ne peut se diviser en deux ? Et qu’il doit lui-même décider de sa propre opinion ? Et pourquoi, au contraire, l’Unità a-t-elle conduit une pure et simple campagne pour « créer » une opinion ? Peut-être parce qu’Israël est un État mal né ? Mais quel État, désormais libre et souverain, n’est pas mal né ? Et qui parmi nous, d’ailleurs, pourrait garantir aux Juifs qu’en Occident il n’y aura plus aucun Hitler, ou qu’en Amérique il n’y aura plus aucun camp de concentration pour les drogués, les homosexuels et… les Juifs ? Ou que les Juifs pourront continuer à vivre en paix dans les pays arabes ? Peut-être que cela, le directeur de l’Unità, ou Antonello Trombadori [5], ou quelque autre intellectuel communiste, peuvent le garantir ? Et n’est-il pas logique que, quiconque ne peut pas le garantir, accepte, au moins dans son cœur, l’expérience de l’État d’Israël, et en reconnaisse la souveraineté et la liberté ? Et quelle aide apporte-t-on au monde arabe en feignant d’ignorer sa volonté de détruire Israël ? C’est-à-dire en feignant d’ignorer sa réalité ? Est-ce que tout le monde ne sait pas que la réalité du monde arabe, comme c’est le cas de la majorité des pays en voie de développement – l’Italie comprise, dans une certaine mesure – a des classes dirigeantes, une police et un ordre judiciaire indignes ? Et est-ce que tout le monde ne sait pas que, de la même manière qu’il est nécessaire de distinguer la nation israélienne de la stupidité du sionisme, il faut de même distinguer les populations arabes de l’irresponsabilité de leur nationalisme fanatique ?
La seule manière d’être vraiment les amis des populations arabes à cette heure n’est-elle pas de les aider à comprendre la politique insensée de Nasser que, je ne dirais pas l’histoire, mais le sens commun le plus élémentaire a déjà jugée et condamnée ? Ou bien celle des communistes est-elle une soif insatiable d’automutilation ? Un besoin invincible de se perdre, en empruntant systématiquement la voie la plus évidente et la plus désespérée ?
De sorte que le gouffre qui sépare les intellectuels marxistes du Parti communiste doive devenir toujours plus impossible à combler ?
Traduction de Tristan Koskas.
Nous remercions Maria Grazia Chiarcossi qui nous a généreusement autorisés à publier ce texte en français.


Les Juifs de Pasolini
Une identification contrariée
Comment rendre compte de la prise de position de Pasolini lors de la guerre de Six Jours, à la fois radicalement opposée à l’antisionisme de la gauche communiste italienne et profondément ambivalente dans son rapport au sionisme ? Tristan Koskas revient ici sur le contexte politique depuis lequel s’exprime Pasolini, et analyse la place particulière qu’occupent les juifs et Israël dans l’esthétique pasolinienne, où l’identification à la figure de l’éternel opprimé fait porter un regard dépité sur la réalisation sioniste.


Pier Paolo Pasolini.
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Le texte de Pasolini « Israël » est paru dans la revue Nuovi Argomenti d’avril-juin 1967, peu après la guerre des Six Jours. Pour bien comprendre la prise de position de Pasolini, il convient de la resituer non seulement dans le contexte de la guerre des Six Jours, qui a vu Israël s’opposer à l’Égypte, la Jordanie et la Syrie en juin 1967, mais surtout dans celui de sa réception en Italie, et particulièrement au sein des milieux intellectuels de gauche.
La réception italienne de la guerre des Six Jours
Rappelons brièvement les éléments essentiels du conflit. La guerre des Six Jours est l’aboutissement d’une montée des tensions au Moyen-Orient, particulièrement à partir de mai 1967, engendrant une crise politique internationale [6]. Si Israël envoie de son côté des signaux ambigus, une escalade verbale haineuse caractérise la partie arabe, notamment du côté de l’Égypte de Nasser, qui appelle de plus en plus ouvertement à l’anéantissement du jeune État, le tout sur fond de Guerre froide. Tandis que les États-Unis, alors embourbés au Vietnam, redoutent l’ouverture d’un nouveau conflit, l’URSS cherche au contraire à pousser ses pions au Moyen-Orient et encourage une stratégie de montée des tensions. Alors que Nasser multiplie les provocations sur le terrain, Israël semble hésiter, ce qui a pour effet de galvaniser les espoirs des populations arabes : les pays arabes s’alignent tous sur Le Caire, où s’assemblent d’immenses foules en soutien à la guerre, tandis que les responsables égyptiens multiplient les déclarations incendiaires [7]. Se sentant abandonné par les puissances occidentales [8], et au pied du mur devant les menaces arabes, Israël décide de prendre par surprise ses adversaires en frappant d’abord l’aviation égyptienne le 5 juin, puis en poursuivant une offensive éclair jusqu’au 10 juin. Tandis qu’Israël s’empare de Jérusalem-Est, de Gaza, de la Cisjordanie, du plateau du Golan et du Sinaï, le monde arabe ressort de la guerre profondément humilié et affaibli.
La guerre des Six Jours a également une résonance profonde dans l’opinion publique occidentale. Avant son éclatement, la crainte d’un anéantissement d’Israël provoque une vague d’émotion et de sympathie considérable envers l’État hébreu. En Italie, par exemple, un rassemblement en faveur d’Israël le 28 mai regroupe une foule importante à Rome [9].
La crise au Moyen-Orient engendre également des soubresauts dans la vie politique italienne [10]. L’opinion publique est majoritairement favorable à Israël, mais telle n’est pas la ligne officielle du gouvernement italien, qui sous la houlette notamment du ministre des Affaires étrangères Fanfani, cherche à maintenir de bonnes relations avec les pays arabes, et prône une politique d’« équidistance » conduisant à un refus de prendre parti.
La crise divise également les partis et les intellectuels de gauche [11]. Si la gauche modérée, et surtout les socialistes, adoptent une position philo-israélienne, le Parti Communiste Italien (PCI), aligné sur l’URSS, se distingue par un soutien clair aux positions arabes et une critique dure de la politique israélienne. La presse communiste, et notamment l’Unità, l’organe officiel du PCI fondé en 1924 par Antonio Gramsci, mène une campagne féroce contre l’État hébreu : tout en affirmant soutenir son droit à l’existence, ils font d’Israël l’avant-poste des manœuvres impérialistes dans la région qui ont selon eux mené au conflit, et n’hésitent pas à comparer le comportement d’Israël aux nazis, tout en accusant les Israéliens d’instrumentaliser l’Holocauste et en passant sous silence la virulence des menaces arabes. Le 8 juin 1967, alors que le conflit bat son plein, le journaliste Antonello Trombadori, auquel Pasolini répond directement dans son texte, publie ainsi dans l’Unità un article intitulé « D’Anne Frank à Moshe Dayan » [12], où il souligne que les Israéliens ne doivent plus être considérés comme un peuple persécuté, ni comme la patrie socialiste des kibboutzim, mais comme un État théocratique et raciste, qui instrumentalise son passé pour discriminer sa minorité arabe [13]. De ce point de vue, la guerre des Six Jours ne représente d’ailleurs pas un réel tournant anti-israélien des communistes, comme on l’a parfois compris : ce type de critiques d’Israël se retrouve dès les années suivant la première guerre israélo-arabe de 1948 [14].
Pasolini contre les marxistes italiens
C’est donc dans ce contexte que Pasolini publie son texte « Israël » dans Nuovi Argomenti, une revue littéraire fondée en 1953 par Alberto Carocci et Alberto Moravia, et que Pasolini co-dirige depuis 1966. Il y affirme un soutien ferme et sans ambiguïté à l’existence d’Israël et à sa légitimité, s’en prend avec force aux prises de position des communistes et y critique de façon virulente la politique « insensée » de Nasser et « le nationalisme fanatique » du monde arabe.
Cette prise de position, et le texte en lui-même, sont surprenants à plus d’un titre. D’abord, parce que Pasolini est bien évidemment un intellectuel de gauche, viscéralement attaché au marxisme et soutien toute sa vie du Parti Communiste Italien, même si sa relation avec les communistes a toujours été difficile [15]. Alors que le PCI domine à ce moment-là la vie intellectuelle italienne [16], Pasolini est, d’après l’historienne Alessandra Tarquini, le seul intellectuel marxiste italien de premier plan à assumer une position explicitement philo-israélienne au moment de la guerre des Six Jours [17]. Sa critique des prises de position communistes y est d’ailleurs particulièrement virulente : il les accuse de mener une campagne mensongère contre Israël, digne du pire journal bourgeois. Le positionnement du PCI n’est pas sans créer des remous en son sein, notamment chez les nombreux membres d’origine juive qui le composent. Le plus éminent d’entre eux, Umberto Terracini, l’un des principaux fondateurs du PCI en 1920 aux côtés d’Antonio Gramsci, emprisonné comme lui sous le fascisme, reprochera en 1969 à l’Unità, dans une lettre ouverte, de dévier de la position historique du parti en déniant de facto à Israël sa légitimité en tant qu’État juif.
La critique par Pasolini de l’attitude du monde arabe peut également surprendre. Le texte commence par une sorte d’avertissement préliminaire, qui affiche un amour viscéral pour les populations arabes (« Je jure sur le Coran que j’aime les Arabes presque comme ma mère »), et les identifie au « sous-prolétariat » et au Tiers-Monde, qui ont une place prépondérante dans l’esthétique pasolinienne. Il n’hésite cependant pas à critiquer férocement leur haine d’Israël, qui les empêche de mener une politique cohérente vis-à-vis de leur voisin. Cette critique de la politique des pays arabes n’est d’ailleurs pas propre à Pasolini : on la retrouve notamment chez les intellectuels de la gauche italienne modérée.
La Shoah au cœur du dispositif pasolinien
Il faut souligner également l’importance que revêt la Shoah dans le texte de 1967, qui y fait plusieurs fois référence, en citant Hitler ou en évoquant les camps de concentration et la notion de « génocide ». L’existence d’Israël est rendue nécessaire selon Pasolini par la haine que les Juifs ont subie en Europe, dont il est impossible de garantir qu’elle ne fera pas retour.
La référence à la Shoah est loin d’être anecdotique dans l’œuvre de Pasolini ; au contraire, elle est constamment présente, et l’on pourrait soutenir qu’elle est au cœur de son esthétique, aussi bien poétique que théâtrale et cinématographique, mais aussi de son œuvre intellectuelle. Comme l’a souligné Robert S. Gordon, spécialiste de la réception de la Shoah en Italie [18], Pasolini est sans doute l’intellectuel italien qui a embrassé avec le plus d’intensité métaphysique et artistique le nouveau rôle que la Shoah et les Juifs ont commencé à jouer dans la conscience européenne à partir des années 1960, après le point de bascule qu’a constitué le procès Eichmann en 1961.
La question apparaît chez Pasolini dès 1962, dans un poème intitulé « Monologue sur les Juifs », écrit en réaction à des provocations néo-fascistes et antisémites s’étant déroulées en juin 1962 à Rome, dans et autour de l’ancien ghetto, dans les rues mêmes où avait eu lieu une grande rafle en octobre 1943 de plus d’un millier de Juifs, déportés à Auschwitz [19]. Le poème évoque la résistance des Juifs au moment des événements de 1962, tout en méditant sur des photographies de survivants de Buchenwald et sur l’importance de la Shoah dans la « vision du monde » de Pasolini :
Je ne pense pas, non,
à Buchenwald : quoique…
l’idée d’une telle mort fétide
soit au fond de ma vision
du monde : les plaies dans les joues,
les cheveux attachés aux crânes vivants,
les jambes malingres et molles enlacées
avec une confiance répugnante à d’autres
jambes malingres enveloppées de chiffons : des flancs
exhibés avec une ridicule endurance
dans la lumière d’une vieille tragédie de Chaplin [20].
VOIR SUR PILEFACE
Les références à la Shoah et à l’image du camp vont rester très présentes dans l’esthétique pasolinienne, et même s’accentuer au fil du temps – que l’on songe à Porcherie en 1969, centré sur deux industriels allemands ayant fait fortune en exploitant des camps d’extermination, ou à Salò ou les 120 Journées de Sodome en 1975, sorte d’allégorie du camp. Surtout, les notions de « génocide » et de « camp d’extermination » vont progressivement s’autonomiser du signifiant juif, pour désigner, de façon quasi obsessionnelle dans les dernières années de sa vie, ce qu’il perçoit comme un anéantissement culturel lié au progrès technique, à l’avènement de la société de consommation et à la bourgeoisie capitaliste. Ainsi écrit-il dans ses Écrits corsaires que « la consommation n’est, dans ses effets, qu’une nouvelle forme de totalitarisme – en tant que complètement totalisante et qu’aliénante jusqu’à l’extrême limite de la dégradation anthropologique, du génocide (Marx). Sa permissivité est donc fausse : c’est le masque de la pire répression qu’un pouvoir ait jamais exercée sur les masses » [21]. Ce type de remarques se retrouve à longueur de pages dans ses écrits théoriques des années 1970, c’est-à-dire de la fin de sa vie – rappelons que Pasolini meurt assassiné en novembre 1975, à 53 ans.
Mais revenons au texte de 1967 : si c’est la Shoah qui donne en dernier ressort sa légitimité à l’existence d’Israël, que devient le sionisme pour Pasolini ? C’est sur ce point que l’on trouve l’un des passages les plus étonnants du texte, qui affirme que, de même qu’il est nécessaire de « distinguer les populations arabes de l’irresponsabilité de leur nationalisme fanatique », il faut également « distinguer la nation israélienne de la stupidité du sionisme ». Pourquoi faudrait-il distinguer une nation du mouvement d’émancipation nationale qui l’a fait naître ? Et pourquoi ce mouvement national serait-il « stupide » ? Pour le comprendre, il faut rentrer plus en détail dans la relation que l’œuvre de Pasolini a entretenue non seulement avec les Juifs, mais aussi avec Israël et le sionisme, sur lesquels il n’a cessé de s’exprimer, de façon plus ou moins ambiguë.

Du voyage en Israël à Poésie en forme de rose
La prise de position de Pasolini en 1967 doit être replacée dans le contexte de sa propre expérience d’Israël, qu’il a visité du 27 juin au 11 juillet 1963 (soit quelques mois après la parution de son « Monologue sur les Juifs »), pensant alors y tourner son film L’Évangile selon Saint Matthieu. L’idée mûrit depuis près d’un an : en octobre 1962, il est invité à Assise par Pro Civitate Christiana, une association chrétienne plutôt libérale qui cherchait à promouvoir la culture catholique dans l’Italie contemporaine. Pasolini relit les Évangiles à cette occasion et a une sorte de révélation esthétique et spirituelle, qui l’amène à concevoir son projet d’adaptation cinématographique du récit de la vie de Jésus par saint Matthieu [22]. Il est soutenu par Pro Civitate Christiana, qui finance l’expédition en Israël, dont il tirera un film documentaire, Repérages en Palestine (Sopraluoghi in Palestina, sorti en 1965), premier d’une série de films documentaires retraçant divers voyages (notamment en Afrique et au Yémen), et où s’exprime son intérêt pour le Tiers-monde [23]. Sous la conduite du père Don Andrea Carraro, qui lui sert en quelque sorte de guide de voyage, Pasolini suit grosso modo l’itinéraire de la vie de Jésus : il passe par la mer de Galilée, la rivière Jourdain, puis par Nazareth, la Mer morte et le désert de Judée, avant d’arriver à Jérusalem, et de conclure son périple à Bethléem. Il visite également un village druze, ainsi que le kibboutz Baram, où il interviewe une famille italienne qui s’y est installée, les Luzzati.
Mais ce voyage déçoit les attentes de Pasolini, tant sur le plan esthétique que culturel. Il juge Israël trop moderne, trop industrialisé, trop capitaliste. Pire, il ne trouve aucun figurant potentiel pour son film, alors qu’il a l’habitude de prendre des acteurs amateurs croisés sur les lieux de ses tournages. Il l’explique très clairement en voix off dans ses Repérages en Palestine, prenant à témoin son spectateur sur l’impossibilité de réaliser son film en Israël : « Comme tu le vois, le problème des figurants serait vraiment un problème insoluble, parce que, comme je te le répète, les Juifs seraient inutilisables. Et comme tu le vois, les visages des Arabes sont des visages où le prêche du Christ n’est absolument pas passé. Ce sont des visages préchrétiens, païens, indifférents, joyeux, animalesques » [24]. Aussi décide-t-il de ne pas tourner son film en Israël, mais dans une campagne du sud de l’Italie [25].
Ce voyage est également l’occasion d’une intense production poétique de la part de Pasolini, qui sélectionnera une partie des poèmes pour constituer la section « Israël » de son recueil Poésie en forme de rose, publié en 1964 [26]. Ces poèmes constituent une sorte de journal de voyage : il y décrit ses impressions sur Israël, ses paysages et sa population, et propose en filigrane une méditation sur le destin des Juifs, entre l’Europe et le jeune État hébreu. Or, ces poèmes sont étroitement liés au dispositif éditorial complexe mis en place dans sa prise de position de 1967 – dispositif sur lequel il nous faut revenir.
En effet, le texte de 1967 n’est pas publié seul dans la revue Nuovi Argomenti. Il est précédé de cinq poèmes écrits lors de son voyage en Israël, mais finalement écartés du recueil pour des raisons, dit-il en 1967, « purement littéraires ». Mais à y regarder de plus près, les poèmes publiés aux côtés du texte de 1967 ont presque tous pour point commun de s’exprimer assez durement sur Israël et sur le sionisme, dont il cherche à pointer certaines contradictions. La publication de ces poèmes vise d’ailleurs à souligner le changement de point de vue de Pasolini à l’occasion de la guerre des Six Jours, mais peut-être aussi à atténuer sa prise de position philo-israélienne, comme le précise l’avertissement qui suit les poèmes et précède son texte : « Pourquoi est-ce que je publie ces vers exclus de la section ‘Israël’ dans Poésie en forme de rose (1964) ? Je les publie pour qu’on ne dise pas que, maintenant, j’ai facilement raison de penser d’une certaine manière ». Il vaut la peine de s’attarder sur ces poèmes pour comprendre ce qui conduit Pasolini à qualifier le sionisme de « stupide » [27].

Pasolini lors de son voyage à la découverte des lieux de la vie de Jésus
avant le tournage de « L’Évangile selon Matthieu ».
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La critique du sionisme dans les poèmes israéliens de Pasolini
La critique du sionisme dans les poèmes israéliens publiés en 1967 regroupe un certain nombre de thèmes, assez cohérents si on les rapporte aux caractéristiques de la pensée et de l’œuvre de Pasolini, ainsi qu’aux spécificités de l’histoire des Juifs italiens. Un premier thème touche à des questions fondamentales du sionisme, sur lesquels les sionistes eux-mêmes étaient divisés : la place de la religion et d’Israël comme terre promise. Dans le poème « Je sais que le vieux Ben Gourion… », Pasolini fait parler « les blessés », qui « ne sont pas intimidés par les blessés » (sans doute les Arabes devenus victimes des Israéliens eux-mêmes autrefois opprimés). Le poème se termine par ces mots :
Cette Terre n’était-elle pas la Terre promise
lorsqu’elle était au centre du monde ?
Aujourd’hui, elle se trouve dans ses marges : et vous croyez qu’elle est toujours la même, choisie par Dieu
pour vous ?
Comment pouvez-vous, vous qui êtes plus laïcs que
n’importe quel laïc
fonder le plus laïc des États
sur une promesse de Dieu ?
Mais je suis dans votre absurde patrie
comme l’un de vos concitoyens [28].
Particulièrement intéressante ici est cette identification des Juifs avec une certaine forme de laïcité, que vient bousculer la prise en compte apparemment contradictoire de la notion de « terre promise » par Dieu. Ainsi, alors que le sionisme est souvent interprété comme un mouvement politique moderne de sécularisation des populations juives et de révolte contre la tradition, mené principalement par des laïcs – malgré la présence, minoritaire, de sionistes religieux –, Pasolini semble pointer l’élément religieux ineffaçable qui a conduit les Juifs à installer leur État dans leur terre ancestrale. De ce point de vue, la réflexion pasolinienne est sans doute redevable de l’histoire particulière des Juifs italiens, qui sont certainement la population juive la plus assimilée et intégrée de tous les pays européens. Les Juifs italiens ont longtemps considéré qu’ils se trouvaient dans une situation exceptionnelle en Europe, notamment du fait de leur participation très active au mouvement d’indépendance italienne de la deuxième moitié du XIXe siècle. Contrairement aux Juifs français par exemple, ils n’ont pas été intégrés à un État préexistant, mais ont participé à sa création au même titre que le reste des Italiens [29]. On n’y trouve au tournant du XXe siècle aucun mouvement d’opinion antisémite de l’ampleur de ceux que l’on peut trouver par exemple en France, aucun événement comparable à l’affaire Dreyfus [30]. Les Juifs se sentaient donc protégés en Italie plus qu’ailleurs, et ce jusqu’au tournant antisémite tardif du régime fasciste, avec les lois raciales de 1938 [31]. Le sionisme a donc longtemps pu apparaître à de nombreux Juifs italiens comme un projet intéressant, mais inutile pour eux [32], si bien qu’il y est resté relativement marginal.
Pasolini évolue en outre dans un milieu intellectuel où l’on trouve un nombre important d’écrivains juifs laïcs parfaitement assimilés, que l’on songe à Natalia Ginzburg, Elsa Morante, Carlo Levi (que Pasolini mentionne dans son texte de 1967), Alberto Moravia ou Giorgio Bassani, tous proches de Pasolini [33]. Autrement dit, qu’il le sache ou non, c’est une conception très réductrice des Juifs, italiano-centrée en quelque sorte, que Pasolini propose ici, les réduisant à certains traits (sécularisation, intellectualisme, etc.). Cela le conduit de même à proposer une vision largement biaisée du sionisme, qu’il interprète de ce fait comme un retour à une vision religieuse traditionnelle. Dit autrement encore, Pasolini n’accepte que le versant négatif du sionisme (la nécessité d’un refuge face à l’antisémitisme européen) et non son versant positif, la construction d’un projet politique et national moderne.
Un autre élément de sa critique est plus directement lié à sa vision de la modernité. Pasolini reproche en quelque sorte aux Juifs d’être devenus des bourgeois capitalistes, travaillant à l’industrialisation de leur pays. Dans ce même poème, Pasolini évoque notamment le « retour à la terre », au sens du travail agricole, des Juifs, dont on sait qu’il est un des aspects essentiels du sionisme :
J’ai vu, avec des mains blanches d’intellectuel,
un juif utiliser les outils d’un agriculteur.
Quel est le sens de faire cette expérience
maintenant que le monde agricole lui-même se meurt,
passant de la préhistoire à l’histoire (…)
– pour laisser place à une Nouvelle Préhistoire ? [34]
Défenseur d’un monde paysan qu’il voit, en Italie et dans les pays du Tiers-Monde, sur le point de disparaître, soumis à une modernisation et à une industrialisation forcées et destructrices qu’il qualifie aussi ailleurs de « nouvelle préhistoire » [35], Pasolini se montre circonspect devant l’expérience agricole israélienne. Dans son dernier recueil de poèmes, Transhumaniser et organiser, publié en 1971, il l’associe de nouveau à une agriculture industrielle :
VOIR SUR PILEFACE
Y a-t-il eu des paysans juifs ? En connaissez-vous ? En connais-tu ?
J’en connais quelques-uns (qui travaillent en Israël, un territoire
complètement industrialisé, ultra moderne) [36].
Mais la déception particulière que Pasolini éprouve face à cette situation venant des Juifs, c’est qu’ils ont reproduit en Israël le monde qu’ils avaient pourtant voulu quitter, le monde qui les avait opprimés. Ainsi peut-on lire, toujours dans « Je sais que le vieux Ben Gourion… » :
(…) Dites, vous, intérieurement
blessés par une glorieuse timidité millénaire…
pourquoi vous êtes-vous échappés du monde,
pour le reconstruire selon les anciennes amours
qui vous ont tant intimidés ? [37]
Les Juifs, autrement dit, ont quitté leur condition de marginaux pour devenir normaux – normaux, y compris au sens de producteurs de normes, car désormais majoritaires sur leur nouveau territoire. Ce problème d’un peuple anciennement minoritaire devenu majoritaire, qui est un des moteurs du sionisme, se retrouve fréquemment sous la plume de Pasolini. On le lit par exemple dans un autre des poèmes exclus du recueil initial, « Passé le premier regard… », qui évoque Tel-Aviv, ville qui devient quasiment une allégorie des Juifs eux-mêmes :
Passé le premier regard, Tel Aviv
n’est plus qu’une ville avec sa propre vie.
Avec la vie d’une majorité.
Avec son destin qui peut ne pas intéresser,
qui peut ne pas émouvoir. La vie
qui avance, avance, toujours
celle des autres, comme partout dans le monde.
Une ville fermée, perdue en elle-même,
distante, sans cette tendresse,
ce besoin d’aide, ce besoin
ardent de se libérer,
pour en faire don, de sa propre histoire. [38]
Cette question d’une minorité souffrante devenue majorité agissante nous amène au cœur du problème qui tourmente Pasolini [39]. Il s’en explique de façon plus explicite encore dans ses longs entretiens avec Jon Halliday, réalisés en 1968 et publiés en 1969. Alors que ce dernier évoque son texte de 1967 au moment de la guerre des Six Jours et les poèmes qui l’accompagnent, et lui demande ce qu’il pense de la société israélienne, Pasolini répond :
Ces poèmes que j’ai publiés dans Nuovi Argomenti, je ne les avais pas inclus dans Poésie en forme de rose, où la section ‘Israël’ donne une idée de l’impression qu’a produite sur moi la société israélienne. C’était une impression contradictoire, au sens où je la désapprouve fondamentalement dans la mesure où cette société se fonde sur une idée essentiellement raciste, messianique et religieuse : l’idée d’une Terre promise sur des bases religieuses qui remontent à trois millénaires est totalement délirante. Je n’accepte pas la prémisse, qui est nationaliste et religieuse. C’est horrible, même si tous les États se fondent sur ces principes-là. Toutefois, sur cette prémisse s’est construite une nation qui inspire une grande sympathie. Les kibboutz, par exemple, tout en étant profondément tristes et en rappelant les camps de concentration, ce qui implique une tendance des Juifs au masochisme et à l’auto-exclusion, sont en même temps une entreprise très noble, l’une des expériences les plus démocratiques et les plus avancées socialement que j’aie jamais vues. De plus, j’ai toujours aimé les Juifs parce qu’ils ont été exclus, parce qu’ils ont été l’objet d’une haine raciale, parce qu’ils ont été forcés d’être séparés du reste de la société. Mais une fois qu’ils ont fondé leur propre État, ils ne sont plus des êtres différents des autres, ils ne constituent plus une minorité, ce ne sont plus des exclus. Ils deviennent la majorité, ils deviennent les normaux. Et cela m’a un peu déçu, je ne sais pas exactement comment l’expliquer. Eux qui ont toujours été les champions de la différence, de la lutte de celui qui est considéré comme ‘autre’ contre le ‘normal’ sont maintenant devenus les représentants de la majorité et de la norme. C’est quelque chose que j’ai eu un peu de mal à digérer [40].
Si cette réponse reprend plusieurs thèmes déjà croisés dans ses poèmes, elle en ajoute d’autres, notamment sur le « racisme » et le « nationalisme » de la société israélienne – critiques que l’on retrouve fréquemment dans la gauche marxiste. Surtout, cette réponse permet de mieux saisir la contradiction qu’on percevait dans son texte de 1967 : Pasolini comprend abstraitement la nécessité pour les Juifs d’avoir un foyer national leur servant de refuge (et le texte de 1967 en témoigne), mais il la rejette viscéralement ; ou plutôt il a, selon ses mots, « du mal à la digérer » – et Pasolini, dans toutes ses prises de position, souvent iconoclastes, sur la société moderne, mai 68, l’avortement ou la religion, est un penseur beaucoup plus intuitif que théorique [41].
Pasolini et les Juifs, ou l’identification impossible
Mais ce qui lui pose véritablement problème dans ce nouveau statut des Juifs, dans leur devenir majoritaire en Israël, c’est de ne plus pouvoir s’identifier à eux [42]. De ce point de vue, la différence entre le « Monologue sur les Juifs » écrit en 1962 et les poèmes israéliens de 1963 saute aux yeux. Ce qu’il y a entre les deux, c’est une prise de conscience par Pasolini de ce que signifie l’existence d’Israël non seulement pour les Juifs, mais pour l’Europe et les Européens. En 1962, les Juifs ont encore chez lui cette image de martyrs sublimes, que l’on peut identifier avec les autres marginaux, et auquel Pasolini lui-même s’identifie comme individu perpétuellement dans une position de marginalité [43]. Son « Monologue sur les Juifs » se termine ainsi par ces vers :
La vie commencera peut-être
quand les anges de la résignation
– les pauvres d’esprit, les doux, les blessés,
les malheureux, les Juifs, les Noirs,
les garçons, les prisonniers, les vierges,
les paysans, les peuples perdus
dans la candeur de la barbarie,
tous ceux qui vivent en se consacrant
à l’humiliante différence,
commettront une violence !
Alors la vie commencera ! [44]
La figure littéraire de l’énumération (« les pauvres d’esprit, les doux, les blessés,
les malheureux, les Juifs, les Noirs », etc.) est ici primordiale : elle permet de mettre sur le même plan tous ceux que Pasolini considère comme des minorités opprimées, en effaçant tout ce qui sépare ces différents groupes, dans une sorte d’alliance des opprimés dont rêvait Pasolini dans sa période tiers-mondiste [45].
En 1963, quelques mois plus tard, tout a changé : du fait de la prise en compte de l’existence d’Israël, l’identification est devenue impossible. Un poème en particulier, publié dans l’édition de 1964 de Poésie en forme de rose et que nous citons ici en intégralité, met en scène cette identification devenue impossible – et le sentiment de nostalgie qui en résulte :
Retournez, ah retournez dans votre Europe.
Un transfert terrible de moi en vous
me fait ressentir votre nostalgie
que vous n’éprouvez pas, et me donne une douleur
qui bouleverse tout rapport avec la réalité.
L’Europe ne m’appartient plus ! Varsovie,
Prague, Rome sont là-bas arrachées à jamais
à ma vie pour poursuivre une vie
dont j’ai été fils et protagoniste
et qui maintenant peu à peu m’échappe
dans la couleur des jours d’Occident
rendus étrangers à mes yeux ! [46]
La situation mise en scène par le poème est complexe : le « je » pasolinien s’identifie aux Juifs d’Israël pour éprouver un sentiment que pourtant ils ne ressentent pas, la nostalgie de l’Europe. L’arrachement des Juifs à l’Europe est ressenti comme une douleur, non pas par les Juifs eux-mêmes, mais par Pasolini devenu juif – un sentiment qui, dit-il, « bouleverse tout rapport avec la réalité ».
Ce changement de statut des Juifs, aussi bien géographique qu’imaginaire, a une autre conséquence pour Pasolini : il les fait sortir de son langage poétique. Devenus bourgeois, normaux, les Juifs (et particulièrement ceux d’Israël) se retrouvent foncièrement dans une situation impoétique, incapables (comme Tel-Aviv dans le poème cité plus haut) de l’émouvoir, inassimilables à son esthétique [47]. Il le souligne explicitement dans le poème « Une journée à Tel-Aviv », publié dans l’édition de 1964, où il évoque des passants qu’il croise dans la rue, et où surgit à nouveau, par contraste, l’image obsédante des camps d’extermination, qui s’intègrent mieux, d’une certaine manière, à sa poétique :
Mais ils sont juifs. Pourquoi se comportent-ils
ainsi, comme des fils de bourgeois aryens,
des grandes, stupides familles d’Occident ?
Pourquoi cet état d’absence de poésie ?
Ne sont-ils pas ici pour être tués ?
Ne le savent-ils pas ? Pourquoi ces regards
de fils-pères, devant lesquels leurs pères
ne sont que des bêtes misérables et puantes
dans les petites cours des camps d’extermination,
dans les wagons de marchandises déjà pleins de morts ? [48]
Ainsi s’explique sans doute l’impossibilité esthétique de tourner l’Évangile selon Saint Matthieu en Israël. Devenus majoritaires, développés et normaux, les Juifs d’Israël perdent, en tant que tels, tout intérêt pour Pasolini. Ce qu’il y a d’intéressant en revanche pour lui, même s’il ne se l’explique pas entièrement, c’est la contradiction que cette situation fait naître en lui, le vide laissé par la perte de la figure du Juif souffrant et opprimé, le Juif qu’il aime – et ses poèmes sur Israël ne parlent, au fond, que de cela. Et sans doute faut-il voir là l’une des raisons de sa prise de position de 1967 : dans ce bref moment de peur d’anéantissement pour l’État hébreu, la contradiction s’est abolie, le Juif israélien ne faisant plus qu’un avec le Juif européen opprimé.
Resterait à se demander ce qui rend si indispensable à Pasolini la figure du Juif paria ou du Juif opprimé en Europe – et ce qui réciproquement rend Israël si difficile à « digérer ». Comme le montre entre autres toute la démarche du voyage en Israël et du projet de l’Évangile, sa lecture du judaïsme est fondamentalement chrétienne. Et l’on pourrait reconnaître ce même horizon chrétien dans nombre de ses prises de position, depuis la glorification des marginaux jusqu’à ses prises de position anti-avortement, qu’elles prennent la langue du marxisme, du tiers-mondisme ou de l’anti-modernisme. Ne pourrait-on donc pas voir dans son attachement au Juif paria, et dans son rejet du Juif israélien moderne et souverain, une transposition laïcisée d’un thème chrétien bien connu, analysé notamment par Léon Poliakov : celui de la nécessité de l’existence de Juifs souffrants, pour prouver leur erreur, et ainsi démontrer la vérité du christianisme ?
[1] Pasolini évoque ici notamment cinq poèmes finalement écartés de son recueil Poésie en forme de rose (1964), et qui précède ce texte dans ce numéro de Nuovi Argomenti. On trouve également juste avant ce texte l’avertissement suivant : « Pourquoi est-ce que je publie ces vers exclus de la section ‘Israël’ dans Poésie en forme de rose (1964) ? Je les publie pour qu’on ne dise pas que, maintenant, j’ai facilement raison de penser d’une certaine manière ».
[2] Pasolini évoque ici son voyage en Israël et en Jordanie du 27 juin au 11 juillet 1963, en repérage pour son film L’Évangile selon saint Matthieu (1964), qu’il décidera finalement de tourner dans le sud de l’Italie.
[3] Écrivain et homme politique juif italien, proche de Pasolini, et célèbre notamment pour son roman autobiographique Le Christ s’est arrêté à Eboli (1945).
[4] Fondé en 1924 par Antonio Gramsci, l’Unità est alors l’organe officiel du Parti Communiste Italien.
[5] Journaliste communiste, contributeur à l’Unità, et auteur de l’article « D’Anne Frank à Moshe Dayan », le 8 juin 1967.
[6] Sur les détails de la guerre des Six Jours, on pourra consulter Pierre Hazan, La Guerre des Six Jours. La victoire empoisonnée, Bruxelles 2001 [1989].
[7] Nasser, le 29 mai : « Si nous avons réussi à revenir au statu quo d’avant 1956, Dieu nous aidera à revenir à celui d’avant 1948. Nous sommes prêts à présent, à résoudre l’ensemble du problème palestinien ». Le général égyptien Mourthagi : « Cinq jours nous suffiront pour liquider le petit État d’Israël. Même sans guerre, il s’effondrerait, car il est incapable de supporter le fardeau d’une mobilisation ». Ahmed Choukairy, fondateur et président de l’OLP de 1964 à 1967 : « Il est possible et même vraisemblable que l’armée de libération et les forces jordaniennes tirent le premier coup de feu qui déclenchera une guerre au Moyen-Orient. Ce sera nous ou Israël. Il n’y a pas de moyen terme, rien ne sera accepté en dehors d’une libération. En cas de conflit, il ne restera pratiquement pas de survivants juifs en Palestine ». Toutes ces citations proviennent de Pierre Hazan, La Guerre des Six Jours, op. cit., p. 29-31.
[8] De Gaulle décide par exemple le 2 juin un embargo militaire visant à priver les Israéliens de certains systèmes d’armement, pensant ainsi faire retomber les tensions. C’est l’inverse qui se produit.
[9] Voir Mario Toscano, Ebraismo e antisemitismo in Italia. Dal 1848 alla guerra dei sei giorni, Milan, 2003.
[10] Voir Stéphane Mourlane, « L’Italie et la Guerre des Six jours : enjeux et débats », Cahiers de la Méditerranée, 71, 2005, p. 1-14, [en ligne].
[11] Sur les réactions diverses à la guerre des Six Jours que l’on trouve à gauche, voir Andrea Becherucci, « Vincere la guerre e perdere la pace. Israele e la Guerra dei Sei Giorni in tre riviste della sinistra italiana : “Il Ponte”, “L’Astrolabio” e “Rinascita” », dans M. Simoni et A. Marzano (éds.), Roma e Gerusalemme. Israele nella vita politica e culturale italiana (1949-2009), Gênes, 2010, p. 117-137 ; Claudio Brillanti, « The Italian Communists and Socialists’ Reading of the Six-Day War and Its Consequences », dans Alessandra Tarquini, The European Left and the Jewish Question, 1848-1992. Between Zionism and Antisemitism, Cham, 2021, p. 243-262.
[12] Ministre de la Défense d’Israël au moment de la guerre des Six Jours.
[13] Sur les prises de position du PCI pendant la guerre des Six Jours, voir Claudio Brillanti « The Italian Communists and Socialists’ Reading of the Six-Day War and Its Consequences », op. cit., ainsi que Alessandra Tarquini, La sinistra italiana e gli ebrei. Socialismo, sionismo e antisemitismo dal 1892 al 1992, Bologne, 2019.
[14] Cf. Alessandra Tarquini, La sinistra italiana e gli ebrei, op. cit.
[15] La relation entre Pasolini et les communistes est ponctuée par des tragédies et de nombreux conflits : son petit frère Guido, partisan communiste, est assassiné en 1945, à 19 ans, par une faction communiste rivale ; Pasolini, qui rejoint le PCI en 1947, en est exclu deux ans plus tard suite à une sordide affaire d’abus sexuels, dont il sera finalement acquitté. En outre, la critique communiste ne cessera de critiquer durement son œuvre littéraire et cinématographique. Sur sa fidélité au PCI, voir par exemple son article « Il mio voto al Pci », paru dans l’Unità le 10 juin 1975 (repris dans Pier Paolo Pasolini, Saggi sulla politica et sulla società, Walter Siti et Silvia De Laude (éds.), Milan, 1999, p. 850-852).
[16] Sur cette question, voir par exemple Frédéric Attal, « Les intellectuels italiens », dans M. Leymarie et J.-F. Sirinelli (dir.), L’histoire des intellectuels aujourd’hui, Paris, 2003, p. 11-28.
[17] Alessandra Tarquini, La sinistra italiana e gli ebrei, op. cit., p. 191.
[18] Voir son livre The Holocaust in Italian Culture, 1944-2010, 2012.
[19] Le poème est publié en février 1963 dans L’Europa lettararia. On peut le lire en français dans le recueil La persécution. Une anthologie, 1954-1970, poèmes choisis, présentés et traduits par René de Ceccatty, Paris, 2014, p. 154-173.
[20] Pier Paolo Pasolini, « Monologue sur les Juifs », dans La persécution, op. cit., p. 157.
[21] P. P. Pasolini, Écrits corsaires, 2009 [1976], Paris, p. 174.
[22] L’histoire de la conception du film est racontée en détail par Noa Steimatsky, Italian locations : reinhabiting the past in postwar cinema, Minneapolis, 2008, p. 120 sqq. Sur la question complexe du rapport au christianisme de Pasolini, qui s’est toujours dit athée tout en indiquant avoir une vision religieuse du monde, voir notamment Le Christ selon Pasolini, textes choisis, traduits et présentés par René de Ceccatty, Montrouge, 2018.
[23] Sur ces films documentaires et leur teneur politique, voir Luca Caminati, « ‘Seuls les marxistes aiment le passé’ : le tiers-mondisme de Pier Paolo Pasolini dans le genre des appunti », Cinémas, 27, 1, 2016, p. 57-75.
[24] Autre passage sur cette question : « Je ne pourrais pas parler de déception, ce serait absolument absurde. Du point de vue pratique, peut-être que c’est le cas, je suis déçu. Je n’ai rien trouvé qui puisse me servir pour mon film. Ni les paysages ni les personnages, les paysages, ce sont quatre pentes érodées, et les personnages ce sont les Juifs… aux visages extrêmement modernes. Qui ont tout de suite sur eux… toute la culture contemporaine, du romantisme jusqu’à nos jours, profondément ; ils en sont profondément « lacérés » et ont perdu tous les caractères, disons-le comme cela, archaïques, que je voudrais retrouver pour mon film ». Le texte prononcé par Pasolini dans ses Repérages en Palestine a été traduit dans la revue 1895, n°95, 2021, p. 158-169.
[25] L’attitude de Pasolini lors de sa visite en Israël est jugée sévèrement par l’historien israélien Asher Salah : « Pasolini est peut-être l’exemple le plus emblématique de la façon dont l’intérêt d’une grande partie de la culture italienne pour Israël dépend uniquement de sa conformité avec une image préconçue de sa situation politique ; dans ce cas, sur la base d’une lecture marxiste, et du rapport avec une histoire juive interprétée dans la perspective téléologique d’un providentialisme catholique ». (« Lo Stato di Israele nell’immaginario cinematografico italiano », dans M. Simoni et A. Marzano (éds.), Roma e Gerusalemme, op. cit., p. 83)
[26] Pour l’édition française : Pier Paolo Pasolini, Poésie en forme de rose, traduit par René de Ceccatty, Paris, 2015. On trouve également des références à son voyage en Israël dans les sections du recueil intitulées « L’aube méridionale » et « Projet d’œuvres futures ».
[27] Ces poèmes n’ont jamais été traduits en français. Outre la revue Nuovi Argomenti, difficilement trouvable en France, ils ont été republiés dans Pier Paolo Pasolini, Tutte le poesie, vol. 1, Walter Siti (éd.), Milan, 2003, p. 1421-1425.
[28] « Questa Terra non fu Terra Promessa
quando era al centro del mondo ?
Ora ne è nei margini : e voi credete
che sia sempre la stessa, scelta da Dio
per voi ?
Come potete voi, laici più di ogni laico,
fondare il più laico degli Stati
su une promessa di Dio ?
Ma sono nella vostra assurda patria
come un vostro concittadino.”
[29] C’est ce qu’Arnaldo Momigliano, repris d’ailleurs par Antonio Gramsci, a qualifié de nationalisation parallèle des Juifs italiens, dont la conscience nationale s’est formée selon lui en même temps que celle du reste des Italiens. Sur ces questions, et les débats qu’elles ont engendrés, voir par exemple Dan V. Segre, « The Emancipation of Jews in Italy », dans P. Birnbaum et I. Karznelson (éds.), Paths of Emancipation. Jews, States, and Citizenship, Princeton, 1995, p. 206-237, ainsi que Mario Toscano, « Italian Jewish Identity from the Risorgimento to Fascism, 1848-1938 », dans Joshua D. Zimmerman (éd.), Jews in Italy under Fascist and Nazi Rule, 1922-1945, Cambridge, 2009 [2005], p. 35-54.
[30] Si bien qu’au moment de l’Affaire Dreyfus en France, le ministre de l’Armée (de 1902 à 1903), Giuseppe Ottolenghi, héros des guerres d’indépendance italiennes, est juif. C’est aussi en Italie que l’on trouve le premier Premier ministre juif d’Europe, Luigi Luzzatti, en 1910, soit 26 ans avant Léon Blum (et en laissant de côté le cas particulier de Benjamin Disraeli au Royaume-Uni). Les affaires d’antisémitisme en Italie (et notamment de conversion forcée) viennent surtout de l’Église : voir sur ce point les premiers chapitres du livre de Marie-Anne Matard-Bonucci, L’Italie fasciste et la persécution des juifs, Paris, 2007.
[31] Voir l’étude détaillée de Marie-Anne Matard-Bonucci, L’Italie fasciste et la persécution des juifs, op. cit. Rappelons que les Juifs italiens ont participé au régime fasciste dans des proportions similaires à celles des Italiens non-juifs.
[32] Voir par exemple les propos de Primo Levi sur son rapport au judaïsme et au sionisme, recueillis dans Gabriella Poli et Giorgio Calcagno, Échos d’une voix disparue. Rencontres, entretiens et conversations avec Primo Levi, p. 275-304. Sur l’intérêt qu’a tout de même suscité le sionisme, notamment de Herzl, auprès de rabbins et de certains notables juifs italiens au début du XXe siècle, voir Dan V. Segre, « The Emancipation of Jews in Italy », op. cit.
[33] La place des écrivains juifs italiens dans la littérature italienne du XXe siècle fournit le thème du livre de H. Stuart Hughes, Prisoners of Hope : The Silver Age of the Italian Jews, 1924-1974, Cambridge, 1983.
[34] Ho visto, con bianche mani di intellettuale
un ebreo adoperare arnesi d’agricoltore.
Che senso ha fare questa esperienza
Ora che proprio il mondo contadino muore,
da preistoria fatto storia (…)
— per cedere il posto a una Nuova Preistoria ?
[35] Sur ce point, voir Luca Caminati, op. cit., p. 60.
[36] Pier Paolo Pasolini, « Il mondo salvato dai ragazzini », dans Trasumanar e organizzar, 1971, poème qui est en fait une recension du recueil d’Elsa Morante également intitulé Il mondo salvato dai ragazzini, paru en 1968. Dans un autre poème de Transhumaniser et organiser, « L’énigme de Pie XII » (repris dans Le Christ selon Pasolini, p. 407-418), un monologue du pape Pie XII qui constitue en filigrane une sévère critique de l’attitude du pape vis-à-vis des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, Pasolini place ces mots dans la bouche de Pie XII : « juifs paysans, il n’y en a pas et il n’y en a jamais eu ». Une note de Pasolini lui-même à ce vers précise : « Les kibboutzim ? Il y en aura bien, mais dans une campagne industrialisée » (je modifie la traduction de René de Ceccatty).
[37] (…) Dite, voi, nell’intimo
feriti da una gloriosa, millenaria timidezza…
perché siete evasi dal mondo,
per ricostruirlo secondo i vecchi amori
che tanto vi hanno intimiditi ?
[38] Esaurito il primo sguardo, Tel Aviv
non è che una città con la sua vita.
Con la vita di una maggioranza.
Col suo destino che può non interessare,
che può non commuovere. La vita
che va avanti, avanti, sempre
degli altri, come in tutto il mondo.
Una città chiusa, perduta in sé, scostante, senza più quella tenerezza,
quel bisogno di aiuto, quel bisogno
di liberarsi struggentemente,
per farne dono, della propria storia.
[39] Dans « Je sais que le vieux Ben Gourion… », on lit également les vers suivants : « Comment pouvez-vous supporter, vous, minorité d’anciennes victimes, d’être maintenant, dans les kibboutz, dans les villes, une majorité pleine de la dignité d’être ? » (« Come potete sopportare, minoranza di vittime antiche, di essere ora, nei kibbutz, nelle città, una maggioranza piena della dignità di essere ?”).
[40] Pasolini par Pasolini, entretiens avec Jon Halliday, traduit par René de Ceccatty, Paris, 2022, p. 104 (traduction modifiée).
[41] Ainsi dit-il, dans ces mêmes entretiens avec Jon Holliday, avoir adhéré au marxisme avant de lire un quelconque texte théorique, dans sa jeunesse, pendant son séjour dans le Frioul : « j’ai été mis en présence de la lutte des classes. Je n’ai pas hésité : j’ai pris le parti des journaliers immédiatement. Ils portaient des foulards rouges autour du cou et dès cet instant j’ai épousé la cause du communisme, comme ça, sur le coup de l’émotion. Ensuite, j’ai lu Karl Marx et certains philosophes marxistes » (p. 32-33). Sur les prises de positions politiques de Pasolini souvent à rebours de la gauche progressiste, voir ses Écrits corsaires.
[42] La question de la figure du Juif dans l’œuvre de Pasolini et de son identification avec eux a été étudiée en détail par Robert S. Gordon, « Pasolini as Jew, between Israel and Europe », dans L. Di Blasi, M. Gragnolati, et C. F. E. Holzhey, The Scandal of Self-Contradiction : Pasolini’s Multistable Subjectivities, Traditions, Geographies, Vienne, 2012, p. 37–58.
[43] Comme le résume Luca Caminati, op. cit., p. 62, « Pasolini était un communiste expulsé du Parti, un homosexuel non affilié au mouvement gay, un catholique exilé de l’Église et un polémiste s’opposant à la fois à la pensée dominante et aux courants ‘alternatifs’ de la culture italienne ».
[44] Pier Paolo Pasolini, « Monologue sur les Juifs », dans La persécution, op. cit., p. 171-173.
[45] Comme l’a bien étudié Léa Passerone, « ‘J’affirme un besoin déchirant de minorités alliées’ : pensée et poétique du minoritaire chez Pasolini », Tracés. Revue de Sciences humaines, 30, 2016, p. 163-186.
[46] Pier Paolo Pasolini, Poésie en forme de rose, op. cit., p. 337.
[47] Sur cette question, voir notamment Giovanna Trento, Pasolini e l’Africa. L’Africa di Pasolini. Panmeridionalismo e rappresentazioni dell’Africa postcoloniale, Milan/Udine, 2010, p. 90-94.
[48] Pier Paolo Pasolini, Poésie en forme de rose, op. cit, p. 347.
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