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Yannick Haenel, chroniques de janvier 2026

Charlie hebdo

D 30 janvier 2026     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Juifs et musulmans en France

Publié le 7 janvier 2026

Depuis le 7 octobre 2023, deux formes de racisme s’opposent en France avec une violence jamais atteinte auparavant : le racisme antijuif, qu’on appelle l’anti­sémitisme, et le racisme antimusulman, qui n’a pas vraiment de nom (il faudrait interroger cette lacune car islamophobie ne convient pas) : antimusulmanisme ?

Depuis le 7 octobre 2023, j’ai du mal à penser les actes antisémites sans penser en même temps les actes antimusulmans. Quand on met en avant, dans les médias, les actes antisémites en France (504, entre janvier et mai 2025, recensés par le ministère de l’Intérieur), c’est de plus en plus souvent pour relativiser, voire justifier les crimes antimusulmans perpétrés par le gouvernement israélien en Palestine.

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À l’inverse, quand quelqu’un, dans les médias, parle des actes antimusulmans qui prolifèrent sur le territoire français (145, entre janvier et mai 2025, recensés par le ministère de l’Intérieur), il arrive que ce soit implicitement pour relativiser la politique criminelle antijuive du Hamas, voire la dédouaner.

Comprenez-moi bien : je condamne à la fois les actes anti­sémites et les actes antimusulmans ; je demande juste pourquoi on devrait considérer que l’un de ces deux crimes serait plus grave, plus condamnable que l’autre.

Ces deux formes de racisme – le ­racisme antijuif et le racisme antimusulman – n’ont évidemment pas la même origine ni la même nature. Sans doute est-il impossible de les comparer, et il serait même problématique de les mettre historiquement sur le même plan. Je persiste néanmoins à vouloir les penser ensemble, parce qu’en France, privilégier, dans son vocabulaire ou dans son discours, l’un de ces deux crimes, c’est déjà prendre parti.

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En effet, dans la guerre des discours qu’est devenu le recours aux mots « antisémite » et « antimusulman », les crimes s’énoncent en miroir. L’infâme Netanyahou en a fait un argument par l’absurde : si vous critiquez Israël, vous êtes antisémite. Et l’infâme Hamas use également de cette rhétorique cauchemardesque : être contre le fait de tuer des Juifs, c’est justifier qu’on tue des musulmans.

Ainsi, tant qu’on parlera, en France, seulement d’actes anti­sémites, sans à chaque fois parler d’actes antimusulmans – et ­inversement –, le racisme, qui ne fonctionne qu’à partir de la paranoïa, c’est-à-dire de la loi du contraire, se croira toujours justifié.

Je voudrais être capable de penser avec justesse, et je ne suis pas sûr qu’on y parvienne encore. Je rappelle que l’antisémitisme et l’antimusulmanisme (décidément, il faut un mot) ne sont pas seulement des crimes portant atteinte à des communautés ou à des croyances, mais des extensions de la guerre en cours entre les Israéliens et les Palestiniens. L’antisémitisme est la volonté de mettre à mort un Juif parce qu’il est juif. L’antimusulmanisme est la volonté de mettre à mort un musulman parce qu’il est musulman.

Comme un bison dans son destin

Publié le 14 janvier 2026

Des amis dînent dans une auberge, dans l’Ariège, non loin de la grotte de ­Bédeilhac. L’un d’eux se souvient qu’un certain Jean Louis, des années auparavant, avait dessiné sous une table un bison avec une bougie. Les voici à quatre pattes, cherchant sous chaque table de l’auberge une trace de ce bison. On comprend que ce Jean Louis est mort, et que retrouver ce bison serait comme retrouver le secret dont il avait fait un art en inventant une mystérieuse « académie », sur les traces de laquelle nous voici partis.

C’est le début d’un film splendide et passionnant de Joachim Olender, L’Académie des secrets, dont les images, les peintures filmées et les paroles parfois chuchotées au téléphone me hantent. Je l’ai vu deux fois. Courez, il est en salle en ce moment, c’est un miracle de poésie et d’intelligence.

Ce Jean Louis traceur de bison s’appelait Jean Louis Schefer. C’était un écrivain de génie, grand amateur de peinture, auteur d’une trentaine de livres aux éditions P.O.L qui composent une recherche enflammée, à la première personne, sur ce que les images procurent à nos vies.

Le film se donne comme le portrait de cet aristocrate de l’esprit. On le voit dans son bureau, entouré de livres, on le suit tandis qu’il arpente les musées, on l’écoute parler d’une vierge rhénane de la cathédrale de Strasbourg, qui contient pour lui seul l’histoire d’un amour perdu.

Cet homme au visage émacié de saint du Greco nous transmet son labyrinthe de délicatesse. On en connaît peu, et pourtant on en connaît tous, des êtres qui sont intégralement passionnants. Jean Louis Schefer était l’un d’eux. Le film nous redonne sa présence et, à travers elle, ce lien, plus invisible encore, avec ce fantôme qui ne mourra jamais : l’intelligence. Car l’intelligence, qui se transmet par le feu, brûle d’une clarté qui est le secret de l’amour.

Qu’est-ce qui s’est en allé du monde intérieur pour que tout autour de nous se soit ainsi obscurci ? Peut-être avons-nous laissé tomber le bison. Je suis sérieux : avez-vous laissé une place ­ouverte, dans votre vie, pour un bison ? Ma question résonne avec le dernier livre de Pascal Quignard, que je suis en train de lire : Il n’y a pas de place pour la mort (Éditions Hardies). Je résume : la mort, c’est non ; le bison, oui.

En écrivant cette chronique, j’ai une pensée pour mon ami ­Francis Marmande, mort le jour de Noël, qui en aura écrit lui aussi des centaines, notamment dans Le Monde, et des livres sur Georges Bataille, sur le jazz, la politique, la grande et belle déraison, et dont nous avons fêté la ferveur et la drôlerie, une dernière fois, la ­semaine dernière, au Père-Lachaise. Et puis je pense, en souriant, à un vers d’un poème de Gaston Miron qui s’appelle La Marche à l’amour : « moi je fonce à vive allure et entêté d’avenir/la tête en bas comme un bison dans son destin ».

Les abrutis d’extrême droite

Publié le 21 janvier 2026

J’écris en ce moment jour et nuit car je termine un roman commencé il y a plusieurs années sur la vie d’un prof de collège en banlieue parisienne, et je sens bien que mon cerveau en surchauffe est en train de cramer. Vous me pardonnerez donc cette chronique dont je sens qu’elle sera très emportée. Je ne prends plus de gants. De toute façon, plus personne ne fait atten­tion aux nuances, à la pensée, à la dialectique, alors à l’attaque !

Je me faisais ces jours-ci la réflexion suivante : les abrutis ­d’extrême droite qui ne cessent de propager leur nullité binaire, ­raciste, voire criminelle de par le monde, alors même qu’hier ­encore, disons au XXe siècle, ils en dissimulaient la honteuse platitude, n’éprouvent pas le besoin, comme nous, gentils gauchistes, de s’efforcer à l’intelligence et d’avoir du cœur. Au contraire, c’est leur désinhibition vis-à-vis de l’esprit qui leur a permis de conquérir, d’année en année, ce qu’on appelait autrefois « l’opinion publique », laquelle n’est plus que la synchronisation servile des cerveaux vidés de toute tentation critique autre que le ressentiment et l’esprit de vengeance. Les abrutis d’extrême droite, et sur ce plan Nicolas Sarkozy leur a ouvert la route, ne cherchent pas à raisonner, à expliquer ni à convaincre ; au contraire, s’ils pouvaient ne rien dire, ils y gagneraient. C’est la raison pour laquelle l’insignifiance grotesque et balbutiante de chacune des interventions médiatiques de Jordan Bardella ne lui porte pas préjudice, mais lui garantit la reconnaissance de ses fans-électeurs, lesquels, s’identifiant à sa pseudo-jeunesse tocarde, s’imaginent que c’est par la bêtise qu’ils vaincront les élites qu’ils détestent.

Au miroir du vide, c’est toujours celui-ci qui se reproduit. Le vide, son esprit : triomphe sarcastique du diable, qui n’aura pas eu à fournir beaucoup de travail pour imposer le néant à un pays qui s’est toujours cru plus malin que les autres, et qui va donc épouser sous peu son propre retard, et coïncider en toute décomplexion avec son infamie historique.

L’extrême-droitisation des discours, portée par la débilitation unanime du langage, et par la servilité presque générale des médias (même ceux qui se croient résistants), n’avait qu’un seul obstacle : celui de la respectabilité que la bourgeoisie lui opposait, ou plutôt faisait mine de lui opposer. Mais l’obstacle est levé : l’extrême droite et les oligarchies se plaisent, les contrats sont prêts, les affaires ne s’arrêteront pas, au contraire, elles fructifieront une fois les néo­fascistes au pouvoir, car l’oligarchie se reconnaît dans l’extrême droite comme elle s’est toujours reconnue dans les forces politiques qui se laissent baiser par elle. Il ne restait plus que ­l’extrême droite à ne pas y être passée : on y est presque.

Un reste muet de la politique

Publié le 28 janvier 2026

«  Parce qu’ils prétendent s’occuper du bonheur des sociétés, les gouvernements s’arrogent le droit de passer au compte du profit et des pertes le malheur des hommes que leurs décisions provoquent ou que leurs négligences permettent. C’est un devoir de cette citoyenneté internationale de toujours faire valoir aux yeux et aux oreilles des gouvernements les malheurs des hommes dont il n’est pas vrai qu’ils ne sont pas responsables. Le malheur des hommes ne doit jamais être un reste muet de la politique. Il fonde un droit absolu à se lever et à s’adresser à ceux qui détiennent le pouvoir.  »

Ce sont des phrases de Michel Foucault sur lesquelles je tombe en lisant ses Dits et écrits (tome IV). Elles proviennent d’une intervention publique de 1981 intitulée : « Face aux gouvernements, les droits de l’homme ». Je ne cesse de les relire et de me les répéter cette semaine, même si l’intolérable, qui est leur sujet, ne date pas de cette semaine, ni même de celle d’avant.

Mais lorsque l’extrême droite a pour projet ­d’arraisonner le monde occidental et de le faire plier à ses intérêts ségrégationnistes ; lorsque l’administration américaine, en se faisant le champion décomplexé de cette mise à sac, à la fois inspire et autorise les pulsions les plus criminelles chez les dirigeants ou apprentis dirigeants du néofascisme européen, l’intolérable prend de nouveau figure brûlante.

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Le gangstérisme organisé de la police de l’immigration américaine (l’ICE) et son impunité auto-spectacularisée laissent présager de terrifiants emplois de la violence en Europe : ce « reste muet de la politique » que nous sommes se transformera bientôt, si nous ne trouvons rien ni personne à oppo­ser à cette désinhibition, en pur et simple rési­du, c’est-à-dire en victimes, en cadavres. Si, dans les soi-disant démocraties occidentales, le malheur n’est déjà plus qu’un reste, l’intolérable deviendra vite secondaire : il y aura des morts, comme à Minneapolis, et elles seront considérées comme inessentielles, voire collatérales.

La mort des citoyens est un dégât collatéral : c’est ce qui se déclame en ce moment aux États-Unis, c’est le discours du gouvernement fédéral, et c’est ce qu’on entendra de plus en plus en France, si l’extrême droite accède au pouvoir. Celle-ci a beau s’acheter des habits respectables, elle ne vise, dans sa rhétorique, ses habitudes et ses idées de division totale et absolue de la société, qu’à la guerre civile.

Il en a toujours été ainsi des factions qui déchiffrent le jeu social en termes de violence : partout ils ne voient qu’elle, parce que, précisément, c’est partout qu’ils projettent d’en appliquer la terreur criarde. Nous qui ne sommes déjà que trop « muets » de stupéfaction, d’impuissance, et peut-être aussi de paresse intellectuelle, ne les laissons pas faire de nous les « restes » de leur politique.


Si cela vous dit vous pouvez jeter un coup d’oeil sur ce que j’écrivais en 2014 dans Éléments pour une analyse du fascisme. A.G.