29 janvier, 11h.
Cher Albert,
si cela vous dit de partager cette recension sur votre site, bien sûr, je n’ai rien contre.
Une vision insolite qu’iels diront plutôt insolente : je suis pour (et c’est gratuit).



« Oh, écoutez, au point où nous en sommes, nous n’avons plus qu’une seule ambition, qu’on nous laisse tranquilles, que nous puissions vérifier l’expérience... »
Que nous puissions trouver le point. Celui de la joie. De l’univers. De l’escarpolette. Phrase qui peut aussi fonctionner sans point : trouver le point de la joie de l’univers de l’escarpolette.
« Il est temps de faire de Fragonard un peintre profond. »
Mais le moyen de le faire après deux siècles de malveillance, résistance, vengeance ? Le monde n’aime pas l’innocence, la joie, la gratuité. Or, ce que nous propose Fragonard, c’est « une représentation sans équivalent de la gratuité humaine ». Crime de lèse-représentation, de lèse-éros, de lèse-baise !
La gratuité – péché irrémissible contre le social. La gratuité, c’est-à-dire Sud mythique, âge d’or, « paradis physique ». Tout ce qui coïncide avec « le lieu et la formule » et que notre époque rabroue comme jamais. Pour elle, ni lieu ni formule. Ni illumination ni verrou. Tout interdit. Tout sanctionné, puni – effacé, cancellé. Le mot n’est pas encore écrit mais on le sent. Toute l’oeuvre de Sollers s’est dressée depuis le début contre ce qui devait arriver aujourd’hui.

- Les Heureux hasards de l’escarpolette (1767-1769)

Fragonard – l’anti-moisi absolu, et le plus Français des Français.
Fra-go-nard : « syllabes où il est impossible de ne pas entendre le ago latin qui signifie mettre en mouvement, se mouvoir, s’élancer, s’accomplir, poursuivre », sans parler de son odeur suave, fragrance délicieuse, sur fond de fraise encore audible en italien (et le type était natif de Grasse, ville des parfums), tout cela, délicieux, exquis, civilisé au suprême – mais hélas amalgamé il y a quelques années, lors d’une expo au Luxembourg, à « la culture du viol ». Le Verrou, bien sûr. Ou comment on fait du paradis un enfer, de la main chaude un cœur froid, glacial, féministe, judiciaire et de n’importe quel nu une preuve du male gaze. Quel peintre aujourd’hui qui ne se retrouve pas sur le chevalet d’une tricoteuse de #Metoo ? Picasso, Gauguin, Degas – tous coupables ! Au nom de la lutte contre la violence faite aux femmes, la violence faite aux formes. Adieu Hölderlin et son « vivre, c’est défendre une forme ». Aujourd’hui, vivre (tu parles !), c’est accuser une forme. Le wokisme comme ce qui confond la violence réelle et la violence symbolique. Le wokisme, communautarisme individualiste qui ne supporte que lui-même (et encore ! même pas ! quand on voit ces Youtubeuses à la Noémie De Lattre se reprocher leurs propres désirs hétéros ! La bonne femme rêve de se faire prendre sauvagement dans son bain par Marlon Brando mais renie publiquement son désir, arguant qu’elle a été aliénée à celui-ci ! Et ta liberté dans la connerie, elle est venue toute seule ?)

- Jeune fille se pressant le sein (non daté)
Non, envers et contre tout, les corps de Fragonard. Et qui nous montrent exactement ce que peut un corps, comme dirait Baruch. Sa liberté de jouissance (la vraie et qui devrait être un pléonasme), sa pensée solaire (car le corps pense et heureusement car s’il ne pensait pas, l’humanité aurait disparu depuis longtemps), son désir ineffable de tout (même du Verrou et c’est la femme qui veut peut-être le verrou, on y reviendra). Voyez la Jeune fille se pressant le sein. Voyez celle surprise avec son Billet doux – et son petit chien qui nous jauge en ayant l’air de penser de nous : est-il bon ? est-il méchant ? Les femmes aiment l’amour et sans doute plus que les hommes. Eh voilà. CQFD. C’est ce que montre Fragonard.
Le méchant (le bigot), c’est celui qui y trouve à redire, qui cherche la morale à tout prix, la transcendance, le jugement. Le bon, lui, est dans l’immanence totale. Il est celui qui adhère à ce « monde sans problèmes », donc cette « absence de monde », où il n’y a « rien à chercher derrière, aucun devenir, pas d’angoisse ni de culpabilité » – antimonde innocent, gratuit encore une fois, non hystérique et même « hystorique ». Monde sans corvée (impensable !) où « le lien social » est « sur le point d’être dissous en pleine lumière ». Contre cette audace, se sont mis en branle tous les Contrats sociaux du monde, les Êtres Suprêmes, les Peuples, les Nations, les Guillotines, tout plutôt que les pommettes roses, les chairs fermes, les décolletées plongeants, les longs cous adorables (tellement qu’ils seront bientôt coupés), les rires érotiques. « Plus jamais ça ! » gueule le social. Plus jamais ses corps en mouvement, en musique, en peinture. Non, place à la mort (la justice !) qui a tous les droits et tous les pouvoirs ! C’est qu’ « elle a été gravement offensée, la mort » par Frago – comme par Mozart, Picasso, tout ce qui est art. « Retour à l’Idée fixe ! Fixe ! Carré blanc ! Noir ! » La Terreur nous délivrera de cette innocence coupable. « Le vrai crime contre l’humanité, c’est peut-être Fragonard, au fond. » Regardez l’horrible Début du modèle, ce peintre qui, avec une baguette, place une femme dont une autre (sa complice ! la mère Fourniret sans doute !) a dénudé la poitrine.

- Les Débuts du modèle (1769)

L’histoire des XIXème, XXème et XXIème siècles français ? Une expulsion du XVIIIème ! Haro sur Frago. Adieu Rambouillet, Saint-Cloud. Au diable, ces femmes. Car il s’agit bien d’éradiquer celles-ci, et pour une bonne raison : c’est que toutes, telles que Frago les peint, sont pour tout ça – la nudité, l’amour, l’étreinte. Des femmes pour et non contre – le voilà, le scandale absolu. Regardez celles de La Résistance inutile (intitulée aussi La Surprise) où l’on ne sait plus à qui appartient l’entrejambe – à la femme ou à l’homme (qui d’ailleurs pourrait être une femme), tous les deux ou toutes les deux riant de bonheur de ce qu’iels font (va pour l’écriture inclusive pour une fois !) : bataille d’oreillers, chatouilles, fessées ! Et encore plus troublant, l’autre version en aquarelle où c’est la femme qui domine l’homme. Des femmes pour la chair, les pauses, le jeu – comme la Sophie pornographe de Portrait du Joueur. C’est cela qui ne passe plus. Tous ce que les hommes des temps anciens (patriarcat) ont voulu éradiquer et que toutes les femmes aujourd’hui veulent continuer de faire à leur façon (matriarcat). La morale toujours contre. Alors que Fragonard a peint « des femmes qui sont pour » (p 95)

- Jean-Honoré Fragonard, La résistance inutile, vers 1770-1773

- La Résistance inutile (1770), autre version
Même les bébés, il n’est plus sûr que les femmes les aiment tant on leur a dit que la maternité etc. etc. Tant pis pour la Vénus qui joue avec son bambin dans La Chemise enlevée. Un homme qui peint le bonheur des femmes avec leurs hommes ou leurs enfants, INADMISSIBLE ! Comme dans Les Baigneuses, incroyable chef-d’oeuvre où l’on a l’impression que les femmes (huit) se baignent autant qu’elles flottent dans l’air. La France anti-moisie, on vous dit !

- La Chemise enlevée (1770)
« Voilà la philosophie française que le monde entier nous envie, les femmes et le vin, gloire et soutien de la comédie humaine. Regardez ces trois pieds.... Ces jeux de poings d’heureuses vilaines... Cet arbre venu de nulle part, au milieu des nuages, dont le tronc de chair est un bras levé... Ces deux blanchisseuses dans l’ombre... Cette double croupe d’entrée, tronc de bouc ou de déesse, clin d’œil critique à l’étal de l’académique Boucher... Ce ventre blanc dans le ciel... Ce fouillis de grâces.... Ce recto-verso qui devrait figurer sur les billes de banque de la République, la république de Fragonard, tel est son nom. » Et ce nombril autour duquel tourne toute la toile et dont un auteur léger dira « nombril pour eux, nombrelles pour elles. »

- Les Baigneuses (1765)
Quant au Verrou, que Sollers aime appeler le « vrai où », il est « le tableau interminable », « la machine fondamentale », le viol fabuleux – Sollers n’écrit pas le mot mais le pense : « c’est sanglant, viscéral, tordu, chenille et papillon, la métamorphose et l’empoignade du fond des choses. » Donc, oui, on peut voir le pire dans ce tableau mais de la façon la plus flamboyante qui soit (un peu comme La Mort de Sadarnapale de Delacroix à qui il peut faire penser). Terrible et pourtant voluptueux. Le lit matriciel qui fait envie. Et d’ailleurs qui menace autant la femme que l’homme. Sinon, l’homme plus que la femme. Ne serait-ce d’ailleurs pas lui, l’homme, qui se précipite sur le verrou pour l’ouvrir et s’enfuir de cette chambre par trop matricielle, engloutissante, et dans laquelle une femme dévoreuse le retient ? C’est elle qui l’a fermé, le verrou, avant que la scène ne commence – et le pauvre bougre vient de s’en rendre compte. Qu’il va se retrouver sur les immenses genoux du baldaquin et en grand danger d’être avalé par cette nouvelle Origine du monde ! « Catastrophe et sécurité ». Voilà, moi, ce que je vois, dans Le Verrou et personne ne m’en empêchera.

- Le Verrou (1777)



Pierre Cormary, 29 janvier 2026
C’est le 19ème article de la « suite Sollers » commencée en 2007. Vous trouverez la liste sur le site.
LIRE (sélection par ordre de publication) :
Liberté du XVIIIème : Le Verrou de Fragonard
Fragonard amoureux
Le Verrou Fragonard vu par Philippe Sollers
Fragonard, les gammes de l’amour
« Faire l’amour et Fragonard » par Dominique Rolin
et, plus généralement :
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1 Messages
Pierre Cormary, l’Élève du Mystère
Je connais Pierre Cormary depuis 2 ans à peine, mais notre passion commune pour Sollers nous a propulsé dans une amitié à la fois complice et distanciée. Distanciée pour les besoins de nos occupations musicalo-littéraires, pour que l’amitié ne devienne pas étouffante comme du lierre. Complices pour oser penser tous deux Sollers en dehors d’une sollersie officielle. Pour aussi penser Sollers contre lui-même, puis pour lui-même. Nous différons lui et moi sur la France moisie, mais nous nous retrouvons néanmoins - et là je reprends les termes de Cormary - pour concéder que Sollers soit devenu malgré lui « un marqueur de droite ». Cette formulation est bien entendu à atténuer, et à préciser. Mais la lecture de son article sur le Fragonard de Sollers nous montre bien comment les diverses apostrophes au néoféminisme, au wokisme ainsi qu’au progressisme sont pléthoriques chez Sollers (consulter n’importe quel roman, particulièrement les derniers), et comment Cormary, son Élève virtuose, les reprend à son compte avec sa véhémence comique : « Quel peintre aujourd’hui qui ne se retrouve pas sur le chevalet d’une tricoteuse de #Metoo ? Picasso, Gauguin, Degas – tous coupables ! Au nom de la lutte contre la violence faite aux femmes, la violence faite aux formes. » L’on pourrait dire d’une droite bien sourde à la prose de Sollers, son grand tort, qu’elle se vautrerait dans la lourdeur, si précisément elle ne comptait pas dans ses rangs des électrons libres tels que Cormary, qui pensent au-delà des partis, mais en esthètes raffinés, subtils, ouverts, tolérants.
Cormary a compris le parfum dixhuitiémiste de Sollers. Son article qui communie avec la France moisie, ne se contente plus de pointer la moisissure, mais à l’image de Sollers proposant plutôt des antipoisons, Cormary nous parle d’un Frago "anti-moisi absolu". Contraction du bonheur des corps féminins libres, voltigeurs sur prairies, chatouillés par la soie, c’est en effet du luxe voluptueux aux antipodes du prolo crevé par boulot métro rototo. De ça, Cormary l’Élève, tout comme Sollers son maître, ne veulent en entendre parler. Ça sent le peuple, celui qui pense mal, qui vote mal, qui vit mal, le moisi mental, le terrien radical, la pénicilline du Roquefort étendue en cécité artistique… Quels remèdes ? un cachet de Sollers, mieux qu’un bout de Salers. Une fragrance de Frago, mieux qu’un reste au frigo. Fragonard, trop longtemps enfermé dans une vision de génial décorateur, paravant français cachant cuisses grassouillettes et miches souples, a pourtant peint bien plus, pensé bien plus. Ses harmoniques, ses résonances, ses toupies de formes et couleurs, ont su traverser les temps, et trouver en quelques âmes solitaires, perdues en ce monde nécrosé par l’Égalité « femme - homme », de pointus esthètes éveillés, ironiques, hommes chantant la femme. Pour les « youtubeuses », on repassera, vu l’accueil que leur réserve Cromary, à qui l’on pardonne plus ses saillis qu’à moi (jalousie) : « Aujourd’hui, vivre (tu parles !), c’est accuser une forme. Le wokisme comme ce qui confond la violence réelle et la violence symbolique. Le wokisme, communautarisme individualiste qui ne supporte que lui-même (et encore ! même pas ! quand on voit ces Youtubeuses à la Noémie De Lattre se reprocher leurs propres désirs hétéros ! La bonne femme rêve de se faire prendre sauvagement dans son bain par Marlon Brando mais renie publiquement son désir, arguant qu’elle a été aliénée à celui-ci ! Et ta liberté dans la connerie, elle est venue toute seule ?) »
Peintre du pour, non du contre, comme ces éternelles femen épouvantables et adorables de contradictions. Songeons à leur désoeuvrement dans un monde sans mâles pour vomir dessus… Après s’être un peu fatiguées sur l’île de Lesbos, elle iront implorer de retourner à Chibraltar, quelque part dans le sud, ou les Picasso picador et les Fragonard Mozart jouissent en riant. La légèreté, enfin, toujours si mal comprise, ou seulement abandonnée à sa fausse soeur superficialité, alors que rien n’en est. On s’est trompé. Sollers a eu raison, et une vie ne suffira pas pour rebrousser les siècles, de Sade à Guyotat, de Titien à Bacon, en passant par Frago, ou encore Clio : « Pas de lucidité sur Clio sans Clito », nous rappelle Sollers dans Désir (2020). Cormary s’est saisi de la peinture, sa passion-corvée orsayienne, pour dilapider ses arguments - il est vrai virtuoses - contre un peuple mortifère voulant plutôt trancher des cous, que les embrasser. Et quelle raison, quelle justesse, de s’en prendre ainsi à cette moisissure-là. Celle qui est réfractaire au beau, au gratuit. Car l’on devine que dans un monde renversé, le gratuit est payant, et le payant gratuit. C’est comme ça. Le plaisir peut bien entendu s’acheter à l’orée de quelques Bois aux extrémité d’une capitale essoufflée, mais pourquoi payer là-bas ce que Frago vous offre ici ? Ou que Cormary vous résume avec son alacrité trollesque.
Grand délire, ce texte ? Je ne crois pas. Résumons-nous : tout peut se réduire à un seul embarras, qui à lui seul résumera tous les autres : le Corps. Frago l’a peint, l’a érotiquement soupesé, Freud l’a analysé avec obsession, Barthes l’a théorisé « est beau ce qui est érotiquement surdéterminé », Sollers l’a intégré dans sa prose, dans son oreille haydnienne, mais oui !
Les Delattre ou Sandrine R devraient écouter du Haydn, tout en s’adonnant à la branlette consciencieuse, à deux si besoin, l’ensemble devant le Verrou pour faire mentir cette vieille guerre des sexes, puisqu’elles auront de toute façon bientôt gagné : plus de sexes, mais de la pornographie industrielle comme nouvelle Église. Godemichet contre Saint-Michel. Le sang contre les sens. Le boucan contre la musique. La boîte de nuit contre l’île de Cythère de Watteau. Le contre-désir contre le désir, la morale contre la liberté. Vieux problème expédié par Casanova. Cormary hume bien Sollers, il m’en fait tourner la tête de si fine compréhension mutine, parfois noyée dans ses propres contre-argumentations, se mordant la fesse derrière des draperies ondoyantes de Frago. Et ta pudeur, Corps Marie, on en parle quand ? Sale précieux, et même pas ridicule, avec ça…