- Extrait d’Abécédaire sollersien (work in progress)

Tempête
La Tempête de Giorgione au musée de l’Accademia à Venise :
Je vais droit à La Tempête de Giorgione, sans doute le tableau le plus mystérieux des siècles. Je veux vivre et respirer en lui, je le comprendrai plus tard.[…]
Laissez passer les touristes, restez simplement là, devant, taisez-vous, oubliez tout. Le tableau a lieu maintenant, pour vous, pour vous seul. Il vous parle du temps par-dessus le temps, comme toute la ville, la Sérénissime, le fait constamment. C’est sa vocation, sa grandeur, son calme.

Giorgione, La Tempête (1506-1508), Accademia, Venise.
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J’écoute, je commence à voir. A droite, une femme aux trois quarts nue, un boléro blanc sur les épaules, assise sur un drap froissé en pleine nature, allaite un enfant avec son sein gauche (on ne voit pas le droit). Elle vous regarde. Elle en a vu d’autres, elle en verra d’autres. Vous êtes obligé d’être cet enfant. La femme est très belle, jeune, éternelle, cheveux blond vénitien, rassemblée sur elle-même malgré ses cuisses écartées, très attentive, protectrice, un peu inquiète. A gauche, sur une autre scène, séparé de la femme à l’enfant par une rivière en ravin, un homme désinvolte et jeune, veste rouge, tenant un bâton plus grand que lui, tourne la tête vers le petit théâtre d’allaitement. Est-ce un père ? Un fils ? Un passant ? Il a l’air très content, détaché, il pose. Il se souvient, aussi. Ce bébé, c’était lui dans une autre vie. Ou bien ce sera lui, et puis lui encore.
[…]
Giorgione, La Tempête, (détail)

Mais regardez à présent de plus près cette très légère touche blanche posée sur un toit diagonal, là-bas, couvrant une terrasse comme il y en a tant à Venise. Un oiseau. Une mouette ? Un goéland ? Non, un héron tourné vers l’éclair et semblant lui claironner quelque chose. Coup de tonnerre dans un silence massif, cri d’oiseau. L’entendez-vous, au loin, par-delà les arbres et l’orage ? L’éclair ne fait pas peur à l’oiseau, il lui répond, ça l’excite. Ce tableau, plein d’une sérénité mystérieuse, est menacé par une rafale à venir. Il s’appelle La Tempête, mais il s’agit d’une étrange tempête à l’écart, à l’étouffée. Quant au héron, le musicien et libertin Giorgione s’amuse, puisque c’est là un symbole ancien de l’activité sexuelle frénétique. Croyez-en ce quatrain anonyme du XVIe siècle :
Il est si très luxurieux
Et plein d’affection charnelle
Que quand il couvre sa femelle
Le sang lui distille les yeux.
Traversez un jour, dans l’après-midi, un bois où nichent des hérons, près de la mer ou de l’océan, et vous entendrez comme ça chauffe.
Là-bas, en ville, la luxure est à son comble, comme à Venise, par tous les temps. Giorgione sait de quoi il parle. Mais ici, ordre et beauté. Silence.
Le résultat d’une tempête des sens ? Rien, le malentendu neuf fois sur dix, ou bien de l’enfant qui continue humainement le roman. Dans le ciel serein, Zeus et la foudre en retrait, soudaine. Les orages, à Venise, arrivent avec rapidité, frappent, froissent et déchaînent l’eau, disparaissent. On est encore en été. Le temps, ensuite, fait son œuvre de destruction, comme le prouve, du même pinceau, le tableau d’avertissement solennel qui se trouve juste à côté de La Tempête : La Vecchia, « La Vieille ». C’est la même femme, cinquante ou soixante ans plus tard. Même regard, même intensité traversant les siècles, mais lisez l’étiquette qui remplace l’enfant au sein : COL TEMPO, avec le temps. L’hiver de la dégradation est venu, mais une autre femme, la même, jeune et tranquille, est déjà en train de reprendre le rôle dans les bosquets. Et ainsi de suite. L’homme, lui, le peintre, s’est éclipsé, mais il va revenir, toujours au même âge, c’est la loi des éclairs(*), des saisons, du désir de fond.
Dessin d’Alain Bouldouyre

Philippe Sollers, Dictionnaire amoureux de Venise, Plon, 2004

(*) On peut aussi penser à « La symphonie des éclairs », la chanson de Zaho de Sagazan (2025) :
Il fait toujours beau au-dessus des nuages
Mais moi, si j’étais un oiseau, j’irais danser sous l’orage
Je traverserais les nuages comme le fait la lumière
J’écouterais sous la pluie la symphonie des éclairs]],

transparence
(Séquence ...travers de l’époque - sauf lorsqu’elle est bien portée)


La transparence patrimoniale et le contrôle de la fortune des élus ne me suffisent pas, d’autant plus que des écrans de fumée ne seront sans doute jamais levés. Puisque le mariage pour tous a déclenché une sorte de guerre civile, il me paraît donc nécessaire que la transparence soit aussi de mise dans la vie privée des représentants du peuple. Dans ce but, quelles que soient ses tendances sexuelles, chaque élu, chaque élue rédigera une déclaration annuelle de comportement. Précisions pratiques, fréquence des relations physiques, couleur des fantasmes, indices de satisfaction, nature des infidélités conjugales, escapades diverses, changements de partenaire, rêves de divorce, niveau d’affectivité, grossesses douteuses, certificats médicaux, attitude par rapport aux enfants. Bien entendu, les demandes de mariage seront particulièrement étudiées. La Commission de contrôle paritaire, renouvelable tous les neuf mois, gay et non gay, statuera en toute indépendance, et délivrera les autorisations républicaines.
19/04/2013
Philippe Sollers, Littérature et politique, Flammarion, 2014
A suivre.
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