

Sois sûr d’avoir épuisé tout ce qui se communique
par l’immobilité et le silence.
Robert Bresson

Beaucoup de bruit pour rien, le film de Kenneth Branagh en 1993 est une date dans l’adaptation des comédies de Shakespeare à l’écran tout comme Songe d’’une nuit d’été par Reihnardt et Dieterle en 1936. Si Shakespeare situe Beaucoup de bruit pour rien à Messine dans le sud de l’Italie, Branagh tourne son film en adaptant la pièce au nord du pays, dans la campagne Toscane. La première séquence montre, dans le lointain, aux environs de Florence, des cavaliers - on reconnaît Denzel Washington, Kenneth Branagh et Keanu Reeves - qui chevauchent presque sur la même ligne. A la vue de leur approche, les femmes de l’immense propriété toscane, s’agitent. Elles s’affolent, se déshabillent, se douchent et se pomponnent pour accueillir les hommes héroïques revenant de la guerre. Nudité, fébrilité, excitation de ces jeunes femmes enjouées sont livrées à l’ouverture par le réalisateur. Bientôt, il y aura les bains tout aussi dénudés des gentilshommes qui viennent d’arriver. Dans son film, Branagh met les corps à nu, en symétrie de groupes féminins et masculins. Ainsi chaque sexe est-il lavé, frais et dispos. Tout le monde est prêt et apprêté. La comédie peut commencer, dénuée apparemment de tout soupçon de cachoteries sur l’apparence des corps. Il va en être autrement quant à la feinte des esprits.

Beaucoup de bruit pour rien

Le film de Branagh peut servir de support à l’accès de la pièce, car son brio incite à la joie pour aborder Shakespeare sous son versant ludique c’est à dire celui de la comédie et des faux-semblants de l’amour. Il faut voir comment le cinéma s’est servi des œuvres du grand Will pour la faire entendre et la propager. Ceci de la meilleure façon, les adaptations auxquelles ces pièces ayant donné des films aux riches décors, aux virtuoses mouvements de caméra (Welles) et au casting international et relayant la profondeur, l’agilité et l’amplitude de la pensée de Shakespeare. Sa dramaturgie, ses dialogues poétiques et son suspens étant infaillibles, l’adaptation de ses pièces d’autre façon que par le théâtre reste encore du Shakespeare. Comme le silence qui suit un morceau de Mozart est encore de Mozart…
On entend ici et ailleurs que les personnages de Shakespeare sont habités par une voix. Une parole poétique à caractère chantant qui possède pertinence, acuité, voire une rugosité de répartie. La folie intègre également cette parole par les comédiens allumés, dont le chef de police de Beaucoup de bruit pour rien est magistralement joué par Michael Keaton. La parole de Shakespeare n’est qu’amour pour chacun de ses personnages et la déraison est toujours traitée dans cette dimension affectueuse.
Les adaptations au cinéma de Shakespeare ont incité les metteurs en scènes à incarner le personnage principal de leur film. Orson Welles joue avec l’intensité qu’on lui connaît, Othello (1951), Macbeth (1948) ou Falstaff (1965) en adaptations dramatiques indépassables. Laurence Olivier passe devant la caméra pour réaliser Hamlet (1948) après avoir joué le répertoire shakespearien dans ses propres adaptations théâtrales de Henry V, Hamlet ou Richard III. L’irlandais Kenneth Branagh adapte en virtuose les comédies shakespeariennes : de Beaucoup de bruit pour rien (1993) où il joue Bénédict et Emma Thompson, son épouse de l’époque, Béatrice ; à Peines d’amour perdues (2000) - Branagh joue Biron -, en jubilante comédie musicale transposée de deuxième guerre mondiale et où la danse des couples mène le jeu. Il incarne son propre Hamlet (1996) dans une mise en scène un peu pharaonique où il partage la vedette avec Kate Winslet en époustouflante Ophélie.

Othello

En 1935, Songe d’une nuit d’été de Reinhardt et Dieterle, comprend le ballet enchanteur de Bronislava Nijinska, sœur de Nijinski et chorégraphe des Noces de Stravinsky et du Boléro de Ravel. Chorégraphie nourrie de strass, de grâce et de beauté évanescente d’où émane une fraicheur merveilleuse en panthéisme virevoltant. En contrepoint, un sombre et inquiétant ballet de lutins diaboliques accompagne Obéron. L’expressionnisme merveilleux, kitch et parfois lugubre de ces scènes culmine avec le rôle de Mickey Rooney en très turbulent et outré Puck. Anita Louise y joue une sublime Titania et James Cagney un Bottom expansif. On retrouve aussi Olivia de Havilland en Hermia. Le Songe mis ainsi en scène pour le cinéma devient un film envoutant de type expressionniste mais qui se détache de l’aspect le plus souvent mortifère de ce courant artistique.
Il ne faut pas omettre les deux films réalisés par Akira Kurosawa à trente ans d’intervalle : Le château de l’araignée (1957) adaptant Macbeth avec l’extraordinaire Toshiro Mifune - qui fera seize films avec le réalisateur. Et Ran qui transpose en 1985 le Roi Lear dans le Japon féodal en flamboyance de bannières au vent. Rajoutons le Jules César ( 1953) classique en noir et blanc de Joseph Mankiewicz avec Marlon Brando en Marc-Antoine.

Le château de l’araignée

Les films cités ici frappent par la justesse de leur adaptation. Il paraît difficile de mal adapter le grand Will tout comme il l’est de mal jouer Vivaldi qui transcrit la concrétude de Venise par ses notes. La parole de Shakespeare outrepasse la scène théâtrale et les barrières de l’espace et du temps et se retrouve à son avantage dans le cinéma contemporain. Aucune de ses adaptations ne parait faible. Certainement parce que les projets sont emportés, sublimés par l’originalité du texte. Texte pensé et écrit comme sur du papier à musique et constituant une base cohérente et vivante qui donne des réussites de scénario, de jeu et de réalisations. J’eus aussi cette impression de force à peine diluée par les adaptations à l’écran des pièces de Tennessee Williams, dont la moitié du nom fait penser à Shakespeare. Tennessee William(s) (Shakespeare) !
En 1996, avec Looking for Richard, Al Pacino réalise un documentaire fictionnel en mêlant des représentations de la pièce à des interviews d’acteurs, ainsi que ses propres interprétations du personnage de Richard III mixées à ses interrogations sur la mise en scène. Cette mise en abyme de la célèbre tragédie est une des plus libres interprétations de Shakespeare et des plus réussies. Pacino s’illustrera également en Shylock dans Le Marchand de Venise de Michael Radford en 2004.
S’agissant du conflit amoureux abordé dans le Songe ou Beaucoup de bruit, il y a la mémorable scène de ménage de La mégère apprivoisée (1967) du film éponyme de Zeffirelli entre Catherine et Petruchio. Elisabeth Taylor et Richard Burton se poursuivent et se battent dans toute la maison pour finir dans un grenier à foin. La scène est d’autant plus incarnée que l’on connaît la vie passionnelle et tourmentée du couple d’acteurs. En conclusion de la pièce, bien prise en main par son mari, la mégère ne l’est plus. Et comme en transfusion, c’est sa sœur au départ docile -délaissée par son mari -, devient rebelle…

La mégère apprivoisée

J’allais presque oublier Prospero’s Book (1991) de Peter Greenaway, l’adaptation la plus baroque et démesurée de La Tempête en travellings, incrustations et nudités abondants avec dans le rôle de Prospero, John Gielgud l’emblématique acteur shakespearien et les nombreuses références picturales (Rembrandt, Vermeer, etc.).
Comme une parenthèse enchantée, la chanson de Balthazar illustre le début et la fin du Beaucoup de bruit pour rien de Branagh :
« Plus de soupirs mesdames en songeant
A l’inconstance des amants
Toujours courant à des amours nouvelles
Un pied sur le rivage et l’autre en caravelle,
Plus de soupirs : laissez-les s’encourir
Riez, chantez, faites-vous belles,
Changez-moi ces tristes minois
En Tradéri-déra lon la

Ne chantez plus de contraintes chagrines
Où la douleur le dispute à l’ennui.
Toujours les hommes ont trahi,
Depuis l’été reverdi la colline
Plus de soupirs, laissez-les s’encourir
Riez, chantez faites-vous belles
Changez-moi ces tristes minois
En Tradéri-déra lon la »
En chansons ou en phrases rythmiques, l’inspiration du barde comédien Shakespeare cherche à abolir affectations, soupirs et contraintes pour rejoindre voix et musique des sphères.
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