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Marcelin Pleynet sur Lautréamont (suite)

Lautréamont austral de L. Perrone-Moisés & Emir Rodríguez Monegal

D 5 janvier 2026     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Je poursuis ici le travail entrepris de republier les textes de Marcelin Pleynet sur Lautréamont restés jusqu’ici assez confidentiels... Cet article fait suite à mon article du 9 décembre 2025 La révolution Lautréamont.

Lautréamont austral

En mai 2024, Dominique Brouttelande nous signalait « un article intéressant sur les arrière-cuisines du monde de l’Édition » paru le 24/12/2023 sur le site des Cahiers Lautréamont : Lautréamont austral, ou les mésaventures d’un livre. Cet article était précédé d’une note de la rédaction des Cahiers :

« Note de la rédaction : en 2022, Leyla Perrone-Moisés nous a fait parvenir ce texte dans lequel elle revient sur les difficultés qu’elle a rencontré (sic) lors de la publication de son ouvrage Lautréamont austral. Ce témoignage appartient à l’histoire littéraire et illustre les querelles idéologiques alors à l’oeuvre dans les milieux littéraires sud-américains. Cet article est paru, sous une forme légèrement différente, dans la revue Revista Landa, vol. 7, n° 2, 2019, p. 174-190. Il est inédit en français. Initialement prévu pour un numéro de la revue Artelogie qui ne verra finalement pas le jour, nous avons fait le choix de publier ici cette contribution, telle que nous l’avons reçu (sic) et sans en atténuer la portée polémique. »

La lecture de cet article publié en décembre 2023, effectivement très polémique — écrit, rappelons-le, en 2019 et revu en 2022 — me laissa perplexe. Débordant largement « les querelles idéologiques alors à l’oeuvre dans les milieux littéraires sud-américains », il mettait en cause explicitement l’édition française — ce qui peut s’entendre — et, nommément, Philippe Sollers... celui-ci étant dans l’incapacité de répondre (s’il en avait eu le désir) puisqu’il venait de mourir sept mois auparavant, en mai 2023... Je me promettais pourtant d’y revenir, Pleynet vivant, non pas tant sur les « mésaventures » du livre et de sa publication, mais sur son contenu. Il se trouve en effet que, si Sollers y est mis en cause de manière subjective à de nombreuses reprises sans éléments probants (en 2022 : « ressentiment contre le temps et son "il était" » ?), Marcelin Pleynet y est abondamment cité favorablement pour avoir défendu le livre et tenté, en vain, de lui trouver un éditeur français.
On trouve des traces de la lecture de Marcelin Pleynet — et bien plus qu’une note — dans un extrait « Tel Quel » de son Journal de l’année 1996 publié dans le numéro 55 de la revue L’Infini à l’automne 1996 (p. 145-148), repris dans son livre Le plus court chemin (Gallimard, coll. L’infini, 1997, p. 45-49). Pleynet, après avoir parlé de Bataille, de son livre « La Haine de La poésie », et de Rimbaud (j’y reviendrai une autre fois), poursuit en effet sa lecture de Lautréamont.
Lautréamont austral a finalement été publié chez L’Harmattan en juin 2001 sous le titre Lautréamont, l’identité culturelle.

Leyla Perrone-Moisés & Emir Rodríguez Monegal. Lautréamont, l’identité culturelle, Paris, L’Harmattan, 2001.

(Traduction de l’ouvrage publié en espagnol sous le titre Lautréamont austral, Montevideo, Ediciones de Brecha, 1995.)

FEUILLETER LE LIVRE

4ème de couverture :

Lautréamont, l’auteur des Chants de Maldoror, est né en 1846 à Montevideo. Traversant l’Atlantique, Isidore Ducasse a entrepris la conquête d’une identité culturelle qui, à la différence de celle de ses camarades français de lycée, n’allait pas de soi. Si l’on tient compte de ses origines et de son expérience de rapatrié, on cessera de s’étonner de sa personnalité bizarre et de considérer son oeuvre comme un météorite échoué inexplicablement dans la littérature française. Isidore / Isidoro ne venait pas d’une autre planète, il venait tout simplement du Nouveau Monde.

A l’aide d’une connaissance exceptionnelle des littératures espagnole et ibéro-américaine, cette étude montre les effets décisifs, dans son oeuvre, du bilinguisme et de la connaissance que Lautréamont avait de la rhétorique et du baroque espagnol.

Nous savons aujourd’hui que Isidore Ducasse possédait une édition de l’Iliade en espagnol, dans une traduction de Gómez Hermosilla ; auteur, par ailleurs, d’un manuel, Arte de Hablar, dont le jeune Isidore revendique la propriété sur la page de garde de son Homère. De cette découverte est née une discussion sur le bilinguisme (plus que vraisemblable, effectif) de Lautréamont. Emir Rodríguez Monegal et Leyla Perrone-Moisés ont publié un petit livre passionnant sur le sujet.

Marcelin Pleynet (L’Infini n° 55, 1996)

On a lu dans Lautréamont une consonance biographique et même une confession : L’autre est à Mont(evideo)... Si l’Autre est resté à Montevideo, celui qui est parmi nous — dans le Paris turbulent des romantiques, parmi les personnages morbides du roman noir — exhibe un or volé. Il n’est pas surprenant que cet or dévié de sa destination soit, comme le poète, américain ; et que dans son éclat se cache — comme son revers excrémentiel, comme son antimatière — l’or que métamorphose le baroque.

Severo Sarduy (Lautréamont y el barroco, 1986)

Emir RODRÍGUEZ MONEGAL (1921-1985) a été un des critiques littéraires les plus importants d’Amérique latine. Né en Uruguay, il a passé la plus grande partie de sa vie en Europe et aux États-Unis. Il a été professeur à l’Université de Cambridge, au Colegio de México et à lUniversité de Yale. Deux de ses nombreux livres ont été publiés en France : Borges par lui-même (Seuil) et Jorge Luis Borges, une biographie littéraire (Gallimard).

Leyla PERRONE-MOISÉS est professeur de littérature française à l’Université de São Paulo, Brésil. Elle a également enseigné à l’Université de Montréal, à l’Université de Paris III et à l’École Pratique des Hautes Études. En France, elle a publié Les Chants de Maldoror-Poésies de Lautréamont (Hachette) et Le voyage de Gonneville (1503-1505) ou la découverte de la Normandie par les Indiens du Brésil (Chandeigne).

Suite à cette publication, Pleynet se livrait à de nouveaux et longs développements dans son Journal de l’année 2001 (le 7 novembre), publié seulement en 2011 sous le beau titre, largement programmatique, Nouvelle liberté de pensée, non dans la collection L’infini dirigé par Philippe Sollers, mais aux éditions Marciana — ce qui tenterait à prouver qu’il n’est pas toujours facile d’être publié chez Gallimard, même quand on fait partie de la maison et qu’on est de surcroit secrétaire de la revue L’Infini (Monsieur Budget ? [1]).
Ce qui est ici en jeu ? Pleynet (2001) :

« Le « bilinguisme » d’Isidore Ducasse — mais ne faudrait-il pas plutôt parler de multilinguisme ? — est certes important, et il fallait en souligner l’importance. C’est efficacement et admirablement fait. La ques­tion n’en demeure pas moins que l’œuvre fut essentiellement écrite en français... et révélée dans le français. » (je souligne. A.G.)

Ce que Sollers, lisant Lautréamont sur fond d’explosion atomique, s’attachera à démontrer avec « une logique implacable » en août 2015 dans Logique du français.

Marcelin Pleynet, Lautréamont austral

L’Infini n° 55 (p. 145-148)

10 mars [1996]

LAUTRÉAMONT disparaissant doucement dans la grisaille universitaire. N’oublions pas que Robert Faurisson [2] fait encore autorité dans le cercle universitaire des études lautréamontiennes !
Que comprendre à Lautréamont si, d’une façon ou d’une autre, on l’associe à Laforgue ? Ils sont nés à Montevideo ; ce ne fut pas de leur faute et ce n’est pas de la mienne.
Je reçois les Cahiers Lautréamont n° 31-32. Intéressant article de Jean-Pierre Lassale sur la bibliothèque du lycée de Pau. Grâce à de semblables recherches nous savons aujourd’hui que Isidore Ducasse possédait une édition de l’Iliade en espagnol dans une traduction de Gomez Hermosilla ; auteur par ailleurs d’un manuel, Arte de hablar, dont le jeune Isidore Ducasse revendique la propriété sur la page de garde de son Homère. De cette découverte est née une discussion sur le bilinguisme (plus que vraisemblable et effectif) de Lautréamont. Emir Rodriguez Monegal et Leyla Perrone-Moisés, ont publié un petit livre passionnant sur le sujet, Lautréamont austral (Ediciones de Brecha, Montevideo, 1995) qui n’a pas encore trouvé d’éditeur en France. Pourquoi ? En lisant les actes des colloques uruguayens ou français sur Lautréamont, on ne peut pas ne pas constater que progressivement l’œuvre se noie dans les détails biographiques. Curieuse situation pour un écrivain qui, il n’y a pas si longtemps, n’avait pas de biographie. Curieux que cous ces « spécialistes » ne comprennent pas qu’une œuvre sans biographie de l’auteur, peut exister et ne manque pas de s’imposer dans son existence, alors qu’une biographie sans œuvre ce n’est jam ais que la mort à l’œuvre.

LAUTRÉAMONT ET LA GRÈCE

Pourquoi des dédicataires, et ceux-là, aux Poésies de Ducasse.
Pourquoi ne pas tenir compte de ce qu’ils signalent déclarativement, et du réseau qu’ils constituent... Les amis et condisciples du lycée impérial de Tarbes : Dazet (1861-1862), Henri Mue (1859-1860), Pedro Zumarande (Montevideo) plus trois autres que l’on n’a toujours pas identifiés. Les condisciples Lespès (1864) au lycée de Pau, Minvielle (1864) lycée de Pau, Auguste Delmas, lycée de Pau où il devance Ducasse de deux classes (peut-être dans l’article de ). P. Lassale). Les directeurs de revues A. Sircos, F. Damé (directeur de L’Avenir littéraire). Enfin « Monsieur Hinstin, mon ancien professeur de rhétorique ». Je note que Ducasse n’a pas évoqué l’auteur du Arte de hablar. Hinstin qui, selon L-P. Fargue, ne gardait aucun souvenir d’Isidore Ducasse et qui, selon Paul Lespès, fut plus agressif que compréhensif vis-à-vis de son élève. Pourquoi Hinstin (un joli nom, « instinct » !) ? Pour la rhétorique incontestablement. Mais alors pourquoi pas également Gomez Hermosilla auteur du Arte do hablar ? Hinstin pour la rhétorique et peut être alors aussi pour une autre raison... Laquelle ?
Paul Hinstin, ancien élève de l’École d’Athènes (V. Bérard, qui révèle, dans ses travaux et traductions, une nouvelle figure d’Homère, sera à son cour, en 1887, élève de l’Ecole d’Athènes avec les révélations, les conséquences et les publications que l’on sait. ..), Hinstin chargé du cours complémentaire de littérature grecque à la faculté de Dijon, en 1878, a publié de nombreux essais sur la Grèce : L’Isle d’Ios et le tombeau d’Homère, Horace à Athènes (1862), Souvenirs d’Athènes (1865) — en 1865 Isidore Ducasse est un des élèves de Paul Hinscin ; en 1880 La Littérature grecque au Ve siècle (Dijon), Les Chefs-d’œuvre des orateurs antiques (Hachette, 1888), enfin le Théâtre d’Euripide, Paris, Hachette. Nous n’en savons pas beaucoup plus, il serait pédéraste (?!) mais rien sur l’enseignement de ce jeune professeur de rhétorique qui enseigne à Pau de 1863 à 1868, qui passe sa thèse en Sorbonne en 1877, pour enseigner la littérature grecque à Dijon en 1878.
Ne doit-on pas tenir compte de cela si l"on retient la dédicace des poésies à « Monsieur Hinstin, mon ancien professeur de rhétorique » ? La découverte d’un exemplaire de l’Iliade, sur lequel Ducasse a cru bon de noter qu’il lui appartenait, et, en ouverture au livre I des Poésies, la mise en place des grands tragiques grecs (J’accepte Euripide, et Sophocle, mais je n’accepte pas Eschyle...) sont autant d’indications de l’ampleur de la visée et de la pensée lautréamontienne et ducassienne quand aux origines de sa culture et quant à ce qui lui donne la distance nécessaire pour traverser les médiocrités de son siècle. .. et du nôtre.

NIETZSCHE, LAUTRÉAMONT ET LES « GRANDES TÊTES MOLLES DE NOTRE ÉPOQUE »

Esprit d’escalier, relisant dans Poésies (I. Ducasse) le passage sur les « Grandes têtes molles » :
— Chateaubriand, le-Mohican-Mélancolique
— Sénancourt, l’Homme-en-jupon
— Jean-Jacques Rousseau, le Socialiste-Grincheux
— George Sand, l’Hermaphrodite-Circoncis ..., etc.
publié et vraisemblablement écrit en 1870, je pense brusquement à ce chapitre des Divagations d’un « inactuel » où Nietzsche, en 1888, utilise quasi littéralement le même procédé. L’éditeur précise que ce chapitre est issu de notes prises par Nietzsche entre l’automne 1887 et l’été 1888, en vue de La Volonté de puissance. Ce chapitre du Crépuscule des idoles constitue pour les éditeurs une preuve que le Crépuscule des idoles n’a pu être composé qu’après la décision d’abandonner le projet de La Volonté de puissance. Dans la première copie ce chapitre portait le titre : « Chez les artistes et les écrivains ». J’avais noté, en le lisant une première fois en 1974 et une deuxième fois en 1988, ce curieux et inexplicable rapprochement avec le passage consacré aux « Grandes têtes molles » dans Poésie I, puis je l’avais oublié. C’est avant hier, en relisant Poésies, et préoccupé par l’intérêt de Ducasse pour la Grèce, que ce sentiment de déjà lu, et relu ailleurs, m’a à nouveau conduit au Crépuscule des idoles et à ce chapitre où, reprenant Ducasse sans le savoir, Nietzsche écrit :
« Impossible (pour moi)
— Sénèque ou le toréador de la vertu
— Rousseau ou le retour à la nature in impuris naturalibus
— Schiller ou "le clairon de Säckingen" de la morale
— Dante ou l’hyène qui versifie sur les tombes
— Kant ou le cant en tant que "caractère intelligible"
— Victor Hugo où le phare au bord de l’océan de l’absurde
— George Sand ou la lactea ubertas, autrement dit la vache laitière " au style élégant
— Michelet ou l’enthousiasme en bras de chemise
— Les frères Goncourt ou le singulier combat de deux Ajax contre Homère (musique d’Offenbach)
— Zola ou "les plaisirs de puer", etc. » (Voir la suite.)

Le procédé est le même chez Ducasse et chez Nietzsche et porte en partie sur les mêmes :J.-J. Rousseau, G. Sand, V. Hugo, Sainte-Beuve... à 18 ans de distance et sans que le poète et le philosophe puissent se connaître. On se demande ce que cela peut bien vouloir dire ? Pour le comprendre il faudrait sans doute appliquer ce procédé aux écrivains contemporains... En attendant n’oublions pas Sainte-Beuve. Ducasse : « Sainte-Beuve, le Suicidé-pour-rire » — Nietzsche : « Sainte-Beuve rien de viril : plein d’une mesquine rancœur contre tous les esprits virils » — et Proust : « Avec Sainte-Beuve que de fois on est tenté de s’écrier : quelle vieille bête ou quelle canaille ! »
Nietzsche, encore, sur Hugo : « Hugo un âne de génie » — Ducasse : « Victor Hugo, le Funèbre-Échalas-Vert ». Si seulement notre actuelle Académie possédait encore quelques échalas de cette taille... Pour cela elle me semble décidément beaucoup trop encombrée de très maigres côtelettes...

20 mars

Histoire de la pensée / Histoire de la métaphysique : personne autant que je sache n’a, de ce point de vue, mis en évidence ce qu’il en était de l’interprétation que Ducasse fait de Pascal dans Poésies : méthode de correction et de redressement du texte pascalien.

Heidegger : « Le mot initial Gedanc veut dire autant que : garder un souvenir recueilli en qui tout se recueille. Le Gedanc équivaut à peu près à "âme" (Gemüt), "muot" — le cœur. Penser dans le sens du mot initialement parlant, celui de Gedanc est presque plus original que cette pensée du coeur que Pascal, en des siècles postérieurs, et déjà comme contrecoup de la pensée métaphysique [c’est moi qui souligne], cherche à reconquérir. » Qu’appelle-t-on penser ?

Lautréamont, L’identité culturelle

Marcelin Pleynet, Liberté de pensée (p. 290-297)

Paris, mercredi 7 novembre [2001]

J’ai publié mon livre sur Lautréamont en 1967. La bibliographie consacrée à l’auteur des Chants de Maldoror ne comptait alors pas beaucoup plus d’une dizaine de livres — moins sans doute. Dans les années qui suivirent, elle fut multipliée par dix. Je ne saurais dire aujourd’hui combien de vaines et inutiles pages se sont accumulées. Dernier livre en date, la. volumineuse biographie du minutieux Jean-Jacques Lefrère [3] n’accumule pas moins de 700 pages d’informations, que l’on peut juger utiles, sur la médiocrité des personnages qui croisèrent le Montévidéen qui, il faut l’espérer, n’est pas désormais définitivement enseveli dans ce tombeau... L’exhumera celui qui s’emploiera à considérer l’œuvre de Lautréamont en fonction d’une pensée susceptible d’assumer l’extraordinaire lucidité qui exhausse son œuvre très au-dessus de tout ce que le XIXe siècle et le XXe siècle ont produit ... dans un mouvement, le premier, sinon le seul à tenir compte d’un achèvement et d’un au-delà, du saut au-delà de la Métaphysique... Il y faut un lecteur de Nietzsche, et un lecteur du Heidegger lecteur de Nietzsche ; il y faut l’ampleur d’une pensée (philosophique... au fait de la crise de la philosophie) susceptible de considérer que ce « saut au-delà » est par essence poétique.

Les livres qui font suite aux Chants de Maldoror, et qui sont signés d’un autre nom (Isidore Ducasse), signalant ainsi qu’ils participent d’une même et autre identité (intervention dans l’ordre de la logique traditionnelle) — ces livres sont intitulés Poésies. Qui s’est demandé pourquoi ? J’y reviendrai.

Je voudrais d’abord m’attarder sur un petit livre, qui vient de paraître à I’Harmattan, de Leyla Perrone-Moisés et Emir Rodriguez Monegal, Lautréamont, L’identité culturelle. J’ai connu Leyla Perrone­-Moisés lorsqu’elle séjournait à Paris et publiait à la librairie Hachette Les Chants de Maldoror, Poésies de Ducasse en 1975.
Puis le temps a passé. Nous nous sommes croisés à Sâo Paulo, où je faisais une conférence sur Matisse, en 1995. En 1995, elle m’a adressé Lautréamont austral qu’elle venait de publier à Montevideo — et je me suis vainement employé à trouver un éditeur susceptible de publier ce livre en France. Ce que je notais en mars 1996 dans une chronique de L’infini, reprise dans Le Plus Court Chemin, journal de l’année 1996.

L’essai de Leyla Perrone-Moisés et Emir Rodriguez Monegal paraît finalement aujourd’hui, sous une forme et un titre peut-être plus adaptés au public français. Si tant est qu’il y ait un public français, voire tout simplement un public pour Lautréamont. Lautréamont austral était pourtant un très beau titre.

Suis-je plus sérieusement occupé par l’œuvre de Lautréamont aujourd’hui qu’il y a... six ans ?
Le livre de Leyla Perrone-Moisés, qui m’avait vivement intéressé à l’époque, me semblait pourtant participer d’une sorte de critique et d’état d’esprit universitaires avec lesquels j’ai toujours quelques difficultés. Universitaire, il l’est avec tout ce que cela représente aussi de travail effectif et d’information justifiée. Mais en tenant compte de cette seconde nouvelle lecture je constate qu’il se distingue de la médiocrité qui préside à un grand nombre d’études et compilations sur l’œuvre de Lautréamont, par un réel et, d’une certaine façon, passionné, exceptionnel investissement à situer Lautréamont dans une histoire de la littérature universelle. Ce qui en détermine et les qua­ lités et les limites.

La position de Leyla Perrone-Moisés, qui laisse amicalement penser qu’elle s’appuie sur les pages que j’ai consacrées à la rhétorique dans l’œuvre de Lautréamont, est d’abord, semble-t-il, historiciste et formaliste. Pourtant, son analyse débouche sur de plus vastes et non moins complexes questions.

Leyla Perrone-Moisés prend essentiellement en compte le bilinguisme de Ducasse comte de Lautréamont, en s’appuyant sur la découverte faite par Jean-Jacques Lefrère d’une version espagnole de l’Iliade sur laquelle le jeune Isidore Ducasse a écrit : «  Propriedad del senor lsidore Ducasse, nacido en Montevideo (Uruguay). Tengo también "Arte de hablar" del mismo autor. 14 avril 1863. » En 1863, Isidore Ducasse a 17 ans.

Leyla Perrone-Moisés et Emir Roddguez Monegal prennent cette découverte très au sérieux. Ils sont les seuls à le faire. Ils lui consacrent un livre qui est en effet en tout point passionnant.

Et il faut, n’est-ce pas, que l’intérêt pour Lautréamont soit systématiquement employé à obscurcir ce qui place cette œuvre au cœur de la pensée du siècle, pour que cette découverte, publiée pour la première fois en 1977, ait attendu vingt-quatre ans pour trouver en France un début d’interprétation.

On a, à maintes reprises, évoqué le jeu des épithètes lautréamon­tiennes sur le modèle des épithètes homériques. Et il y avait de grandes présomptions d’une influence de l’œuvre d’Homère sur celle de Lautréamont. Non seulement la découverte de Jean-Jacques Lefrère le confirme mais elle exhume un livre (c’est le seul que l’on connaisse) dont la propriété est explicitement revendiquée par Isidore Ducasse et, fait encore plus précieux, par une inscription autographe.

Homère, Lautréamont... Ducasse. Qui aujourd’hui, début du XXIe siècle, comprendra pourquoi l’existence de ce livre est manifestement iconique ?

Leyla Perrone-Moisés et Emir Rodrlguez Monegal auront été les seuls à en apprécier l’importance.

Il importait sans doute d’abord, comme ils le font, de souligner le bilinguisme de l’auteur des Chants de Maldoror et ce en retenant que la structure rhétorique de l’œuvre participait (comme Isidore Ducasse le met en évidence en dédiant le premier fascicule des Poésies « À Monsieur Hinstin, mon ancien professeur de rhétorique ») d’un enseignement du français et de la rhétorique par Paul Hinstin au lycée de Pau, mais aussi du manuel de rhétorique en espagnol de José Gomez Hermosilla, dont Isidore Ducasse revendique la propriété : « Tengo también "Arte de hablar" »...

Les auteurs vont ainsi s’engager dans une analyse stylistique des Chants de Maldoror et mettre en évidence les traces d’espagnolisme propres à certaines anomalies de la prose lautréamontienne, dans un chapitre intitulé « Les fautes de français » — fautes notamment brocardées par le « révisionniste » en tout genre, Robert Faurisson, dans le livre publié en 1976 par les éditions Gallimard, A-t-on lu Lautréamont ? La démonstration de Leyla Perrone-Moisés est de ce point de vue magistrale.

Ce qui est peut-être moins convaincant ou trop appuyé, c’est la justification des excès propres et intrinsèquement liés au caractère de l’œuvre de Lautréamont, dans leur rapprochement avec le Arte de hablar de Gomez Hermosilla — bien qu’en effet Isidore Ducasse ait pu y trouver l’autorisation à se livrer au mouvement qui spontanément engage l’autorité des Chants.
Mais en ce cas, comme pour tout ce qui participe à la création, et au mode d’intelligence effective qui détermine l’œuvre, il faut d’abord faire état et tenir compte du toujours au moins double mouvement critique propre à la pensée d’Isidore Ducasse, auteur des Poésies et des Chants de Maldoror.

Si l’on ne tient pas compte de ce qu’il en est de la pensée propre à une œuvre qui, en cette fin du XIX siècle, est une des très rares, et la première avant Nietzsche, à penser ce qui mérite d’être pensé, alors la distance critique que suppose cette pensée se trouve réduite à des épiphénomènes plus ou moins psychologiques : le rapport que les Hispano-Américains entretiennent avec leur langue, ou qu’un autodidacte entretient avec le code qu’il doit conquérir.

C’est là une inévitable conséquence (toujours en son fond psychologique) de l’analyse stylistique et formelle, et sans doute une des limites de ce livre, pourtant riche en suggestions et retentissements divers.

Les derniers chapitres, où les auteurs s’emploient à associer Lautréamont à la littérature latino-américaine et au passage du romantisme au baroque vers un néo-baroque moderniste, sont significatifs d’une pensée et d’un enseignement liés à une histoire de la littérature qui ne se donne pas les moyens de s’interroger sur les pré­ supposés idéologiques (positivistes) qui en déterminent l’ordonnance.

Bref, faire l’économie de ce qui philosophiquement spécifie la pensée de Lautréamont, c’est intégrer I’œuvre dans une histoire qui n’en tient compte qu’en en excluant l’essentiel.

VOIR SUR PILEFACE

Le « bilinguisme » d’Isidore Ducasse — mais ne faudrait-il pas plutôt parler de multilinguisme ? — est certes important, et il fallait en souligner l’importance. C’est efficacement et admirablement fait. La ques­tion n’en demeure pas moins que l’œuvre fut essentiellement écrite en français... et révélée dans le français.

Je note que Leyla Perrone-Moisés et Emir Rodrfguez Monegal ne s’attardent que très peu sur le surréalisme et la découverte du volume des Poésies, et que, la couverture de l’édition française de leur essai en témoigne, ils mettent quasi exclusivement l’accent sur Les Chants de Maldoror... aux dépens des Poésies.

Le bilinguisme d’Isidore Ducasse, dont témoigne une traduction de I’lliade en espagnol faite par un professeur de rhétorique... implique, comme l’écrivent les auteurs, que « nous puissions répondre maintenant qu’Isidore était effectivement disciple d’Homère »... Mais ne faut-il pas alors retenir que ce bilinguisme traverse l’histoire et vise une pensée grecque (si l’Espagnol, l’auteur du Arte de Hablar, traduit l’Iliade, Paul Hinstin, le Français, traduit les tragiques grecs)... en tout point présocratique... vise la présence, à l’intérieur des langues latines, d’un hiatus grec (présocratique et préplatonicien) vivant et plus actif que jamais dans l’appareil Chants de Maldoror / Poésies, qui constitue l’œuvre d’un écrivain français né ailleurs, « sur les rives américaines [...] là où deux peuples, jadis rivaux ... »

Un écrivain qui reste en effet problématique parce que, entre tous, inassimilable à l’idéologie de l’histoire qui fonde aujourd’hui encore (et pour combien de temps encore ?) la pensée chargée de la retransmission des œuvres littéraires par l’intermédiaire de ce que l’on appelle « l’histoire de la littérature ».

Ce phénomène est explicitement au cœur de l’essai de L. Perrone­ Moisés et E. R. Monegal, et naturellement dévoilé lorsqu’ils déclarent : « li ne s’agit pas ici, dans cette étude écrite par des Latino­ Américains, de manifester une susceptibilité locale et encore moins une revendication nationaliste ; mais d’indiquer certains aspects américains de Ducasse qui aident à situer son œuvre dans une histoire universelle de la littérature, à éclairer une ’’étrangeté" qui n’est telle qu’à un regard purement français. » (C’est moi qui souligne.)

Lorsque L. Perrone-Moisés et E. R. Monegal se demandent quel autre écrivain français du XIXe siècle a osé « rassembler les grands noms contemporains sous la rubrique de "Grandes-Têtes-Molles" », ils sont justifiés de ne trouver qu’Isidore Ducasse en France. Mais faut-il pour autant supposer que l’auteur des Poésies ne doive sa pensée audacieuse qu’au rhétoricien espagnol J. G. Hermosilla, et à
l’attitude des Hispano-Américains à l’égard de la langue espagnole ?

Ne trouve-t-on pas dans un chapitre du Crépuscule des idoles, écrit entre l’automne 1887 et l’été 1888, chapitre intitulé « Divagations d’un "inactuel" » (« Chez les artistes et les écrivains, ou morceaux choisis de mon esthétique *), une liste construite sur le même modèle rhétorique que celui des « Grandes-Tètes-Molles », où Nietzsche, comme Lautréamont-Ducasse, vise :


Nietzsche

Rousseau  : ou le retour à la nature in impuris naturalibus
George Sand : ou la lactea ubertas, autrement dit, la vache laitière « au style élégant »
Victor Hugo : ou le phare au bord de !’Océan de l’Absurde
Sainte-Beuve : rien de viril. ..


Ducasse

le Socialiste-Grincheux

l’Hermaphrodite-Circoncis

le Funèbre-Échalas-Vert

le Suicidé-pour-Rire

Vient ensuite chez l’un et chez l’autre une suite de noms qui in­ contestablement se complètent. Dante : ou l’hyène qui versifie sur les tombes, pour Nietzsche. Goethe : le Suicidé-pour-Pleurer, chez Ducasse.

Nietzsche ne peut bien entendu ni être crédité d’une lecture de Ducasse ou d’une lecture de l’auteur du Arte de hablar, ni d’une origine hispano-américaine.

C’est fort justement que L. Perrone-Moisés et E. R. Monegal mettent en évidence cette citation de la dernière strophe du premier chant des Chants de Maldoror : « La fin du XIXe siècle verra son poète [...] Il est né sur les rives américaines ... » La question est de savoir sur quelle partie de la proposition il faut s’attarder. Laquelle de ces deux déclarations explique l’autre :« la fin du XIXe siècle » et ce qu’elle verra, ou le lieu de naissance de celui qui fait cette déclaration ? Les deux sans doute sont inséparables. Il semble pourtant que le complexe Chants de Maldoror / Poésies soit plus déterminé par ce qui se joue de l’aventure de la culture occidentale en cette fin du XIXe siècle que par le rivage américain, qui en est un élément mais qui n’en est un élément que comme conséquence.

Et si Lautréamont Ducasse ne déclarait, en France, à Paris, son lieu de naissance (« il est né sur les rives américaines ») que pour, à sa façon, se situer, comme le fera Nietzsche quelques années plus tard en ouverture de L’Antéchrist : « Nous sommes des Hyperboréens — nous ne savons que trop à quel point nous vivons à l’écart. "Ni par mer, ni par terre, tu ne trouveras la route qui mène chez les Hyperboréens" ; voilà ce que Pindare savait déjà de nous. »

En ce sens, le titre initial de l’essai de L. Perrone-Moisés et E. R. Monegal publié à Montevideo en 1995, Lautréamont austral (les auster, vents du midi), me semblait plus juste, et susceptible de tenir compte de la question que posent les auteurs lorsqu’ils écrivent : « Le XIXe siècle a été sans doute celui à travers lequel la question des va­leurs [c’est moi qui souligne] et donc du jugement s’est posée avec un malaise accru. »

Certes, mais pour entendre cela, il faut une fois encore en passer par le renversement nietzschéen de toutes les valeurs, le projet abouti et inabouti de La Volonté de puissance. Ce que Heidegger appelle « la volonté de volonté », et qu’il traite notamment en 1943 dans « Le mot de Nietzsche "Dieu est mort" » (repris dans Les Chemins qui ne mènent nulle part) — où nous sommes sans doute au plus près de la reconnaissance de Lautréamont / Ducasse comme celui qui émerge en tant que poète à la fin du XIXe siècle.

Pourquoi, pourtant, faut-il que L. Perrone-Moisés et E. R. Monegal écrivent que « la question des valeurs », la question de la valeur, et donc du jugement, « Lautréamont Ducasse la signale, en la laissant irrésolue » — alors qu’il suffit de lire les Poésies pour se convaincre du contraire ?


LECTURES COMPLÉMENTAIRES

Leyla Perrone-Moisés, Deux ou trois choses que l’on sait de lui
L. Perrone-Moisés, Lautréamont austral, ou les mésaventures d’un livre pdf
Thierry Davo, L’idiolecte lectoral : lectures bilingues des Chants de Maldoror
Jérémie Esnault, Pleynet, Sollers et Kristeva : critiques de Lautréamont

SUR PILEFACE

Isidore Ducasse : « Cette publication permanente n’a pas de prix. » (2 juin 2007),
Poésies I & II, Isidore Ducasse (13 janvier 2008)
Les emprunts de Sollers aux Poésies de Lautréamont (1er février 2008)
Lautréamont politique aujourd’hui comme jamais (2 octobre 2009),
Lautréamont manifeste (18 octobre 2009),
Relecture : Lautréamont (4 juillet 2018).
Lautréamont nous fait une révélation : Dieu est homosexuel (13 juin 2011).
La révolution Lautréamont (9 décembre 2025)


[1] Pour éviter tout malentendu, je précise que Sollers a brillamment défendu le livre. LIRE ICI.

[2] Sur ce sinistre personnage, négationniste convaincu, cf. wikipedia.

[3] Isidore Ducasse, Fayard, 1998.