Comme en écho du livre « Feux sacrés » de Cécile Guilbert, sur son expérience de l’Inde, et d’un ashram du Kérala où elle a affronté le scandale de la mort : celle de son cousin adoré, suicidé ; de sa grand-mère veillée dans son agonie ; de son oncle, de son petit frère dont le cadavre est découvert dans des circonstances dramatiques. Cécile Guilbert y raconte les épreuves et les joies d’une métamorphose, après ce scandale de la mort…
Voici, en partage, un autre écho, dans un tout autre contexte, celui de Michaël Ferrier :« …une modeste visite à l’ashram de Pondichéry,dit-il, parue dans le numéro en cours de la Revue des Deux Mondes.
Joyeux Noël, et très belle année 2026,
Amitiés,
Michaël Ferrier »
Avec lui et l’art de l’écrivain, qui sait capter les sensations et nous les restituer, nous allons pénétrer dans l’ashram de Pondichéry. « Fondé en 1926 par le poète indien, philosophe et maître yogi Sri Aurobindo et sa partenaire française, Mirra Alfassa (celle qu’on appelle ici « la Mère », personnage singulier ». Contrairement à Cécile Guilbert qui manifestait intérieurement, une sorte d’aimantation pour la spiritualité hindoue, bien que longtemps cachée : « j’ai effectivement gardé cette part de moi secrète, sauf auprès de mes très proches, c’est parce que la plupart des gens ricanent lorsqu’on aborde la spiritualite », Michaël Ferrier n’y est pas prédisposé.
Pourtant : « Moi qui suis si peu religieux, j’ai été saisi à chaque fois, dans ces endroits d’exception, par la même stupéfaction : soudain, le silence se fait. Le silence est l’autre nom du sacré : en ces lieux où la voix baisse, le regard s’élève ». Les fleurs y sont au cœur de la vie spirituelle et Mirra Alfassa y a consacré un livre qui sonne comme le Credo de ces lieux, dont Michaël Ferrier nous dit : « …je dévorerai le livre le soir venu : « éveil du mental supérieur ».
V.K.
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Michaël Ferrier
« C’est le peuple le plus religieux de la terre », disait déjà de lui Albert Londres, qui en avait pourtant vu d’autres. Dans « la grande cuve du monde où s’agitent les peuples », qu’ils soient « blancs, noirs ou jaunes, bouddhistes, musulmans, catholiques ou protestants, de toutes religions, qu’ils soient vêtus d’un pagne ou d’une redingote », les Indiens sont souvent vus comme les champions de la religiosité : ce territoire n’at-il pas été le berceau de l’hindouisme, du bouddhisme, du jaïnisme et du sikhisme ? Le poète mauricien Malcolm de Chazal le considérait même comme le grand pays de la quête métaphysique : « L’Inde cherche Dieu dans la vie, parmi les fleurs, les prés, dans les eaux et le feu, sur l’aile de l’oiseau, autant que dans le regard d’un enfant, dans la voix de la femme et la communion humaine. »
Sous quels autres cieux ont pu se développer ensemble le judaïsme, le christianisme, l’islam, le zoroastrisme ?… La prière, en Inde, est partout. Ce qu’Henri Michaux, avec son alacrité habituelle, résumait ainsi : « Aux Indes, si vous ne priez pas, vous avez perdu votre voyage. C’est du temps donné aux moustiques. »
Voilà seulement dix jours que je suis arrivé dans le Tamil Nadu, et j’ai
l’impression d’y être depuis vingt ans. En à peine plus d’une semaine, j’ai parlé des droits des femmes, de Derrida et d’Hélène Cixous avec Meena Kandasamy, écrivaine drôle et un peu sauvage, originaire de Chennai [1] ; de Joyce et du poète bangladeshi Kaiser Haq avec Olivier Litvine, le directeur de l’Alliance française de Pondichéry, fin traducteur de l’un et de l’autre [2] ; d’Aimé Césaire avec Nicolas Deleau, qui brosse dans ses romans le tableau d’« une humanité devenue folle, mais où des utopistes bricolent encore de vieilles radios sur lesquelles capter des fréquences lointaines » [3] ; des agents et aventuriers français de l’Orient à la fin du XVIIIe siècle avec l’historien Raphaël Malangin ; de la restauration des bâtiments indiens par des artisans locaux avec Panda Ashok, responsable de l’Intach, une ONG s’occupant de la conservation du patrimoine indien ; de Peter Sloterdijk, de Tagore et de l’amour, avec l’éditrice Maren Sell, en grillant une cigarette au bord du golfe du Bengale… Il y a des villes comme ça, qui empoignent le temps, le compriment puis le déploient en le faisant tourbillonner dans toutes sortes de directions, rendez-vous, rires, livres, plaisirs, boissons, des portails magiques où chacun peut à la fois s’extraire de sa condition native et établir son domicile propre. Ce sont des secteurs sensibles, à l’assurance tranquille et au périmètre incertain, avec un ancrage local puissant, mais qui valent pour tout un pays, et qui parlent pour le monde lui-même : aires splendides où la vie s’accélère et se condense, où les humains et les idées se rencontrent, où les grandes œuvres peuvent se nouer et prendre leur envol. Passages précieux, territoires singuliers, sporadiquement difficiles d’accès, mais où l’on trouve toujours à qui parler. Pondichéry fait partie de ces lieux. Car ce n’est que le début. Aujourd’hui, dans cette ville-estuaire aux mémoires mêlées, où le passé, le présent et le futur semblent se croiser sans cesse, m’attend une nouvelle expérience : comme je dois y donner la semaine prochaine des cours d’écriture cinématographique, j’ai rendez-vous avec le directeur de l’ashram de Pondichéry.

Qu’est-ce qu’un ashram ? Traditionnellement, le mot désignait un lieu de retraite isolé dans la nature : cabane nichée sur le versant d’une montagne, ermitage au fond d’une forêt. L’ashram de Pondichéry, lui, se situe en pleine ville, au cœur du quartier français. Fondé en 1926 par le poète indien, philosophe et maître yogi Sri Aurobindo et sa partenaire française, Mirra Alfassa (celle qu’on appelle ici « la Mère », personnage singulier dont nous aurons à reparler), ce centre de pratique spirituelle ne comptait à ses débuts qu’une vingtaine de membres. Il est aujourd’hui servi par plus de 1500 adeptes, qui travaillent dans les domaines les plus variés : l’agriculture, les jardins, les soins de santé, l’artisanat, la broderie, la parfumerie, l’éducation physique, l’informatique, l’imprimerie, l’édition, etc. Propriétaire, dit-on, d’un des plus beaux parcs immobiliers de la ville, l’ashram gère des fermes, des usines, des maisons de repos, des galeries d’art, des dispensaires, des bibliothèques… Il a aussi son centre d’éducation international, celui-là même où je me rends maintenant. Les cours sont ouverts à tous, prodigués par des enseignants du monde entier : un professeur français venant de Tokyo pour parler des littératures créoles ou du cinéma japonais n’y est pas
une incongruité, bien au contraire. L’instruction, l’apprentissage, l’innovation pédagogique n’y sont pas, comme dans certaines sociétés dites « avancées », des mantras ou des mots d’ordre un peu vagues pour masquer, sous les faux-semblants du progressisme, une mercantilisation toujours plus poussée des pratiques et des contenus de l’éducation. Les études sont gratuites, les élèves s’organisent librement, dans un cadre fondé sur l’autonomie et la responsabilité. Aucun diplôme n’y est délivré. Depuis fort longtemps pourtant, le gouvernement indien a reconnu la valeur de la formation qui y est apportée en assimilant l’achèvement des études à l’ashram au premier degré des universités officielles. C’est dans cette étrange utopie matérialisée que je m’apprête maintenant à pénétrer.
Au-dessus du portail, un motif en forme de fleur sur un panneau carré est le repère de l’institution. Les façades sont gris-bleu, rythmées par des éléments blancs (corniches, balustrades, garde-corps), une signature visuelle sobre et immédiatement reconnaissable. Les longs piliers lisses, les modénatures modestes, les enduits discrets, renvoyant une clarté douce plutôt que brillante, donnent à l’ensemble une allure élégante et une grande sensation de fraîcheur.
L’ashram est un bloc interconnecté de plusieurs maisons (la bibliothèque, le secrétariat, le Rosaire, la maison de méditation…), qui ont été rénovées dans le courant du XXe siècle. Côté rue, le premier étage aligne de larges baies rectangulaires derrière des volets de bois aux teintes de miel. En d’autres endroits, des fenêtres plus étroites, parfois disposées en travées régulières comme des alvéoles, parfois adaptées à l’ancien découpage des habitations. La trame de ces quatre pavillons réunis donne un rythme régulier mais légèrement composite aux façades internes. S’ensuit un sentiment de fluidité, de circulation : une respiration.
Je pousse le portail, j’entre. Ici, pas de trompettes célestes, mais un silence qui fait lever les yeux au ciel. Dès le seuil de l’ashram, on bascule dans une pénombre tempérée : posées sur des parois claires, les persiennes ne laissent pénétrer qu’un filet de jour. On est dans un régime d’ombre fraîche où la lumière arrive latéralement, par petites nappes, et se réfléchit sur les dalles claires – un contraste voulu avec le clinquant de la rue, surtout en ce beau mois d’août à l’éclat ravageur.Je le jure sur la trompe d’éléphant de Ganesh, sur le troisième œil de Shiva, sur la peau bleue de Vishnu : j’ai rarement vu d’ombre aussi complexe, aussi subtile et, oserais-je dire, aussi radieuse que celle qui m’enveloppa ce matin-là. Il y a, dans l’ashram, une certaine qualité de pénombre qui allonge tous les objets. Le coloris doux et sombre qu’elle prête aux murs, aux chaises, aux sièges, aux meubles et jusqu’aux poignées de porte vous plonge bientôt dans une sorte de déférence, puis d’humilité, comme si l’on déposait précautionneusement sur vos épaules une chasuble de ténèbres. Ces ténèbres tutélaires vous envahissent peu à
peu, et presque pas à pas, accroissant progressivement vos capacités de perception : curieusement, elles agissent à la fois comme un baume et comme un galvanisant. Maintenant, vous devenez attentif au plus feutré des chatoiements : un reflet sur un vase vous fait lever le sourcil, un chuchotis de manches vous fait dresser l’oreille. Enfin, et ce n’est pas la moindre de leurs prérogatives, elles obligent le monde entier à se taire, ou du moins à baisser la voix.Je songe à tous les endroits de culte où je suis passé : la chartreuse de la Verne, au cœur du massif des Maures, qui a survécu sur son bouclier de roche à des siècles de ravages, la cathédrale de N’Djamena, au Tchad, où j’ai chanté, enfant, le temple Ryōan-ji, où j’ai même dormi, à Kyoto, au Japon… Moi qui suis si peu religieux, j’ai été saisi à chaque fois, dans ces endroits ’exception, par la même stupéfaction : soudain, le silence se fait. Le silence est l’autre nom du sacré : en ces lieux où la voix baisse, le regard s’élève et on passe en quelques instants du culte de l’événement à la célébration de l#8217 ;atmosphère, de la sensation frémissante à la méditation prolongée, du tumulte extérieur à la paix intérieure. Dans ce monde de carnage et de bruit, je ne suis pas loin de penser qu’il s’agit là du seul et du véritable miracle.
Je me présente. On va venir me chercher.
Autour de moi, les gens, paisibles. Un jeune disciple balaie la galerie : son mouvement est si précis, si équilibré, qu’il paraît presque suspendu. Un autre passe, portant une corbeille de fleurs. Le parfum des hibiscus fraîchement coupés flotte dans son sillage. Deux autres encore, discutant à mi-voix, n’allant pas trop vite, n’allant pas trop lentement, allant comme d’habitude… Leur murmure lointain se perd au fil des couloirs. Les expressions sont mesurées, les gestes retenus. L’absence de tout mouvement dramatique crée une impression de calme et de gravité. La vie dans l’ashram a toutes les caractéristiques de la douceur.
La lumière, filtrée et stratifiée par les ouvertures placées dans les hauteurs, éclaire les postures et les attitudes (la main du disciple qui seble nettoyer le couloir au ralenti, dans une sorte de silence pictural), mais elle révèle surtout les textures : les salles aux murs chaulés, blanc cassé surmonté d’un liseré ocre, le grès un peu rugueux du couloir menant au bâtiment principal, le duvet d’une fleur blanche, souple et ondoyante, qui souligne le sourire du jeune homme, léger sous le panier fleuri.
Une jeune femme toute vêtue de blanc, sari et rubans, fait son apparition et m’emmène jusqu’à la cour centrale, où se trouve le samadhi, le mausolée de Sri Aurobindo et de la Mère, réunis pour l’éternité. C’est le cœur vivant de l’ashram, et pour ainsi dire son ombilic, son foyer géographique et mental, son centre stratégique. Pourtant, le monument funéraire n’est ni somptueux ni grandiose : nulle mosaïque ne le décore, aucune sculpture n’y trône. Le tombeau de marbre blanc, aux lignes simples et claires, rectangulaire, est surmonté d’une toile tendue qui tamise la lumière du soleil et la diffuse de manière homogène : les offrandes de fleurs, posées à même la dalle ou dans de petits vases de cuivre, prennent alors des couleurs saturées – rose, magenta, parfois orange – mais sans éblouissement. Cet archipel polychrome crée une atmosphère olfactive et visuelle unique. Un immense frangipanier couvre l’ensemble de son feuillage calme, qui semble figé dans une muette attention à ne pas troubler le recueillement des fidèles.
Je m’approche du samadhi. Partout sur la pierre tombale, des fleurs, des fleurs, des fleurs. Une véritable épiphanie. À l’ashram, les fleurs ne sont pas un simple ornement. Elles ont une valeur presque liturgique, et sont au cœur de la vie spirituelle. La Mère a elle-même attribué à chaque espèce une signification précise, consignée dans un livre intitulé La Signification spirituelle des fleurs, dont on me fera présent tout à l’heure [4].
Près de neuf cents variétés y sont répertoriées, chacune dotée de son nom scientifique, de sa signification mystique et d’une photographie : une référence mondiale du symbolisme floral. Aujourd’hui, le lotus surtout est omniprésent, blanc, rose ou bleu pâle, en couronnes mêlées à des roses. Le lotus pousse dans la boue mais reste immaculé – image classique de la pureté et du détachement des illusions matérielles. Dans ces bouquets, il y a aussi des agaves, des tubéreuses aux teintes de nacre (selon la Mère, dont je dévorerai le livre le soir venu : « éveil du mental supérieur »), des œillets bicolores jaune et orange (« protection et résistance »), des hibiscus rouges (« pouvoir de la dévotion ») et des grappes d’ixoras dans une tonalité rubis (« vie divine dans le vital » !).
Ma jeune guide – elle se nomme Anjali – me passe un collier de jasmin autour de la tête, qui glisse sur mes épaules et répand immédiatement son odeur caractéristique. « C’est le mullai, il est cultivé dans les jardins de l’ashram », explique-t-elle. « Chaque jour, des guirlandes sont déposées sur la pierre. Le matin, des paniers de fleurs fraîches circulent entre les mains des disciples ; les jardiniers cueillent des roses et les trient selon leur teinte pour les offrandes du jour. Le soir, les pétales tombés se mêlent à la poussière dorée du couchant… » Un silence, puis elle ajoute, de manière assez énigmatique : « Plus tard, vous apprendrez à vivre parmi les fleurs. »
Nous poursuivons vers le bureau du directeur, elle dans sa mousseline blanche, moi sous mon collier de fleurs. Sous les arcades, la lumière est rasante et indirecte : elle glisse sur les cloisons, se brise sur les colonnes, puis s’adoucit sur les peintures claires. On passe du plein jour filtré de la cour aux demi-teintes fraîches des galeries, latérales, reposantes. Une senteur d’encens. Je distingue la fraîcheur de la pierre toute proche. Les incessantes transitions d’ombre et de halos lumineux donnent aux déplacements une tournure poétique et presque métaphysique. Quand on passe d’une zone opaque à une nappe de lumière, le corps réagit avant la pensée. Les pupilles se contractent, la peau perçoit la chaleur du rayon ou la fraîcheur du retrait. C’est comme si chaque foulée engageait un microréveil sensoriel. Les halos – ces sphères dont on ne peut dire précisément si elles sont pleines ou voilées – enveloppent le corps d’une clarté suspendue, une lumière qui ne tombe pas mais qui flotte, en apesanteur. Dans ces moments, la moindre particule, la plus petite variation de ton, prend une intensité nouvelle. On devient attentif au grain du monde.
Un joyeux babil vient me tirer de mes réflexions et de mes rêveries : nous passons devant le jardin d’enfants de l’ashram. Je vois alors cette chose merveilleuse : des enfants qui se querellent et qui chantent en sanskrit.
Enfin, nous sommes arrivés : Anjali m’introduit dans le bureau du directeur. C’est un homme d’une soixantaine d’années, à la barbe poivre et sel, vêtu d’une kurta blanche, une chemise longue et ample impeccablement repassée. À son bracelet, une vieille montre mécanique à cadran ivoire, montée sur un bracelet en cuir fauve un peu fané. Il parle un français parfait. Parfois, quand il s’interrompt au milieu d’une phrase, il effleure la montre du bout des doigts, sans la regarder. Il m’entretient de l’ashram, mais surtout de la Mère, qu’il a connue quand il était jeune, de sa passion pour les plantes, de son sourire qui se déploie lentement, « comme une fleur d’aube », et de sa voix douce mais ferme. Tous les gens qui l’évoquent le font avec respect, et une certaine lueur dans les yeux : c’est pour eux une présence simple mais vive, comme une pierre posée sur le chemin. Puis nous discutons des cours que je vais faire. Il n’a pas de consignes strictes, mais il prononce ces mots :
« Vous savez, ce n’est pas une école, ici. Ce n’est pas non plus un refuge.
C’est un laboratoire. On essaie d’y fabriquer des âmes conscientes. »
Diable (si j’ose dire). Moi qui pensais juste faire connaître le cinéma japonais, me voilà investi d’une mission autrement difficile !
Quand je ressors de l’ashram, la lumière a changé de sens : diffuse dans le sanctuaire, assourdie, elle se fait soudain plus violente, plus vivante. À l’extérieur, les photophores du portail émettent une lueur dorée ; à l’intérieur, la cour garde longtemps une sorte de clarté résiduelle, qui se dissipe par ondes et finit par s’éteindre doucement.
Le soir ne va pas tarder. Auréolé de ma guirlande de fleurs, je regarde les rues et les passants d’une manière différente : dans le soleil couchant, les murs de la ville sont nus, le ciel paraît plus près de la terre et tous les hommes et les femmes que je croise, renfermés dans un horizon plus étroit, semblent pourtant y avoir une place nouvelle et beaucoup plus d’importance.
À la tombée du jour, l’ashram a l’allure d’une nef voguant sur les flots d’une mer intérieure. Un bâtiment sans pavillon tapageur, peint de blanc et de gris, conduit par un capitaine invisible et qui n’élève jamais la voix. Dans les coursives, les disciples comme des marins paisibles : chacun à sa tâche – polir le cuivre, noter les souffles du vent, observer les constellations. Sur le pont, la Mère serait la vigie – celle qui, même la nuit, distingue la ligne d’horizon quand les autres ne voient plus rien. Ce navire ne fuit pas la tempête. Il ne cherche pas non plus un port : il avance.
Et quand le soir s’approche, quand la nuit vient, les fleurs qu’on a cueillies le matin reposent dans des coupes d’eau claire. On ne sait plus si l’on navigue vers un continent ou vers ses propres parages intérieurs – mais on sent que le voyage, déjà, est en soi une forme de destination.
A propos de l’Auteur
Michaël Ferrier est écrivain et essayiste. Dernier ouvrage publié : Notre ami l’atome (écrits cinématographiques, en collaboration avec Kenichi Watanabe, Gallimard, 2021).
Les site de l’auteur : www.tokyo-time-table.com
Michaël Ferrier sur Pileface
[1] Voir notamment Quand je te frappe. Portrait de l’écrivaine en jeune épouse, traduit par Myriam Bellehigue, Actes Sud, 2020.
[2] Kaiser Haq, Combien de bouddhas… (2012-2013), traduit par Olivier Litvine, édition bilingue, Caractères, 2015 ; James Joyce, Musique de chambre (Chamber Music, 1907), traduit par Olivier Litvine, édition bilingue, Caractères, 2016.
[3] Nicolas Deleau, Les Rois d’ailleurs (Rivages, 2012), Des rêves à tenir (Grasset, 2020), et, avec Anne Douaire-Banny, Aimé Césaire. Vivre debout (Flammarion, 2022).
[4] Mirra Alfassa, The Spiritual Significance of Flowers, Sri Aurobindo Ashram Publications, 2000
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