

Récit des journées incertaines
Yannick Haenel
Publié le 3 décembre 2025
À quoi bon commencer quoi que ce soit, c’est novembre, il pleut et l’on attrape la crève. L’anxiété qui nous lie à plus anxieux que nous s’allonge en un ruban de lumières pauvres : elles ont du mal à briller en cette saison où la déprime règne, et pourtant elles miroitent comme des yeux doux qui nous tirent des larmes quand le soir tombe et qu’il fait nuit à 18 heures. Larmes de rien, déprime politique, tourment inconnu, angoisse de vivre et de ne pas vraiment vivre. Voici qu’on écoute des chansons de gueule de bois d’Alain Bashung, L’Apiculteur, son morceau le plus déchirant, ou alors J’ai longtemps contemplé, sidérant poème cubiste, et dans la foulée son album catatonique, L’Imprudence, qui s’ouvre à des mélopées brisées, à cette matière en apesanteur des psaumes cafardeux.
Je n’accède plus au jardin. Je parle de celui qui entoure ma maison, trop boueux, l’hiver. Mais aussi de celui qui loge dans ma tête, et qui est une figure verte et bleue de l’espoir. Mon Éden portatif, mon écoute, mon esprit. Je ne sais pas comment vous faites, mais moi l’impossibilité d’y accéder me dessèche le cœur. C’est ainsi qu’on meurt spirituellement, même si on ne meurt pas vraiment. Je crois que celles et ceux qui n’ont plus accès au jardin qui est dans leur tête (ou qui, peut-être, n’ont jamais eu cette lumière en eux) sont promis au malheur.
Ce jardin, dans mon cas, c’est un verger de phrases. Un parterre de langage. Il y a ce vers merveilleux de Rainer Maria Rilke qui me vient : « Nous sommes les heureux contemporains de ces roses. » Eh bien, précisément, depuis une semaine, les dernières roses ont fané. Alors de quoi sommes-nous les contemporains ? Ne me dites pas : des guerres. Ne me parlez pas des ignominies de la parole politicienne. Le jardin, même absent, garantit dans votre tête un espace antipolitique.
L’adieu au jardin qui chaque année accompagne l’arrivée des élans dépressifs du monde marque ainsi une nouvelle manière de concevoir, jusqu’au printemps, nos adhésions et nos refus.
J’essaie de terminer un livre, un roman sur la vie des profs de collège. « S’enfoncer dans le pays du récit », comme dit Peter Handke, c’est ce que je préfère dans la vie. On se sent invité. On est précédé par une lumière qui ouvre le chemin, comme si un chuchotement favorable s’écrivait sous nos paupières fatiguées, et l’air de rien, en dépit de toutes les épaisseurs de détresse, il se forme un passage clair pour les mots qui racontent la contrée parcourue.
Dans le dernier tout petit livre de Peter Handke : Tête-à-tête, 64 pages publiées aux éditions Gallimard, il est question d’un chant fragile qui réussit. « Les voix frêles dans le cri perçant, encore et encore, des vieux comme des jeunes, des jeunes comme des vieux. Ah, musique des voix frêles. Écoutez les voix frêles, elles articulent le futur. » Avenir de la fragilité.


Connaissez-vous Klaus Mann ?
Publié le 11 décembre 2025
Existent-elles, aujourd’hui, les voix qui refusent la perdition ? On peine à les entendre, surtout chez les intellectuels, ou ce qu’il en reste. À croire que chacun s’est non seulement résigné, mais a trouvé son intérêt dans l’acceptation prometteuse du pire. L’arraisonnement médiatique actuel ouvre sans plus aucune honte les portes du pouvoir à l’extrême droite, et bien plus qu’avec un parti, en l’occurrence le Rassemblement national, c’est avec l’esprit même des canailles, ainsi qu’avec leurs agissements haineux transhistoriques, que les porte-parole de l’apocalypse collaborent en toute impunité. La France se prépare à être sodomisée par le postfascisme ; elle en jouit déjà : on dirait qu’elle veut être souillée ; et comme les oligarchies sont pour, qu’elles ont déjà passé leurs ordres et que les contrats sont prêts, tout est pour le mieux dans le pays des arrangements pourris.
On ferait bien de lire, ne serait-ce que pour envisager une alternative, voire un autre avenir, le livre passionnant et nécessaire que Gilles Collard a consacré à Klaus Mann (1906-1949), cet écrivain allemand qui s’est opposé, parmi les premiers, sinon le premier, aux nazis. Klaus, c’est le titre du livre. Sous-titre : Une vie antifasciste. Éditeur : Climats.
Si vous avez un livre à vous procurer ou à vous faire offrir ces temps-ci, c’est celui-là. Il parle du destin d’un irrégulier, quelqu’un dont les idées politiques n’ont pas été des convictions changeantes ou monnayables, mais ce « noyau irréductible et irrécupérable qui loge en toute vie digne », dont parle à son propos Gilles Collard.
L’éthique ne se réduit pas à cette attitude un peu floue dont on se réclame dès lors qu’on flanche sur sa propre morale ; chez Klaus Mann, elle prend la figure passionnée, révoltée, pleine de contradictions et d’engouements sexuels, d’une forme de vie que seule peut-être la littérature, en tant que langage radical des nuances, pourrait accueillir.
Je ne vais pas vous raconter les aventures de cet écrivain génial et incomplet : il est l’un des fils de Thomas Mann, le plus ardent, le plus alcoolique, le plus drogué, le plus poète, le plus lucide aussi des fils d’Allemagne, le plus – le seul – antifasciste. La trajectoire de son exil entre le sud de la France, Amsterdam et New York est une épopée terrible et fabuleuse. Ses romans, dont le célèbre Mephisto, ses autobiographies, dont le magnifique Le Tournant, mais aussi ses essais possèdent la flamme des « non-réconciliés », comme auraient dit les cinéastes Jean-Marie Straub et Danièle Huillet.
Le livre de Gilles Collard est limpide, précis et politiquement très net : il raconte, à travers la vie et la pensée de cette flamme nommée Klaus Mann, comment il est possible d’être juste dans un monde irrespirable. Il ne s’agit pas de se donner comme victime, mais de vivre sa pensée. Cela s’appelle l’intégrité.


La vie fabuleuse d’Éléonore Poussière
Publié le 17 décembre 2025 à 00h00
Le Veau d’or bat son plein, les centres commerciaux sont bondés même le dimanche, le fétichisme de la marchandise, qui ne sait plus quoi inventer, a recyclé l’ancestrale coutume des marchés de Noël, où l’on peut désormais s’arsouiller tranquillou à coups de vin chaud (artisanal, bien sûr) et claquer ses deniers pour la bonne cause en babioles foireuses (mais forcément régionales).
Tout semble enchanté au pays de la carte bancaire et des crédits d’achat. Mais j’ai remarqué qu’à l’approche du réveillon, l’inquiétude persistait néanmoins sous le front des hypnotisés du coup de cœur compulsif : quel cadeau offrir à tonton le ronchon, à tata qui se croit tellement originale, à mamy et à papy, qui s’en foutent et vous aiment quand même, aux parents qui ont déjà tout, au frangin mutique et dédaigneux, à tous vos amis drogués à TikTok ?
Oui, quel cadeau comblerait la famille et nous apaiserait, nous, pauvres consommateurs au grand cœur qui aimeraient à la fois faire plaisir, montrer de la tendresse, étonner, amuser, voire instruire ?
Eh bien, soyez rassurés, chères lectrices, chers lecteurs, j’ai l’idée de génie, le cadeau miracle qui réconciliera les cœurs. C’est un livre – oui, encore un livre. Mais pas un de ceux qu’on laisse traîner avec les emballages cadeaux. Celui-là, votre oncle qui se la joue blasé commencera à le lire alors que la bûche fondra dans son assiette. Un roman distrayant, drôle, tendre, facile à lire, électrique, rocambolesque, où les phrases sourient, où les personnages sont hauts en couleur.
Ça s’appelle Crache le soleil, de Camille Goudeau (éd. Michel Lafon). Vous ne pouvez pas le rater : couverture bleu et jaune, avec une panthère et l’image d’une terrasse de café qui s’appelle « La Panthère vénère ». C’est de la littérature « populaire », au sens où elle s’adresse à chacun : entre 15 et 95 ans. Tout y est coloré, scintillant, addictif, juste (impeccable description de la déprime d’une jeune urbaine sentimentale et sans le sou). Croyez-moi : les aventures d’Éléonore Poussière, cousine romanesque d’Amélie Poulain ou de Zazie (celle du métro), sont palpitantes. C’est l’histoire d’une hôtesse d’accueil qui, du jour au lendemain, se retrouve propulsée égérie des réseaux sociaux parce qu’un street artiste a couvert à son insu les murs de Paris de son visage. Ce pochoir jaune et bleu (comme la couverture du livre), c’est la revanche des laissés-pour-compte de la culture. La starification de Mlle Tout-le-Monde. Félix, un très sympathique restaurateur malvoyant, ne voit plus qu’elle. Et nous aussi : Éléonore Poussière ne fait pas de politique, mais voici que nous adhérons à elle, comme à toutes ces vies reléguées dans l’ordinaire de la société. Regardez : une splendeur jaune et bleu illumine cette démocratie de nuances qu’on appelle un bon livre.



Pasolini sur le tournage de L’Évangile selon saint Matthieu.
Tirage A.G. à partir d’un négatif donné par Ludwig Trovato (DR). ZOOM : cliquer sur l’image.

Où en sommes-nous avec l’argent ?
Publié le 30 décembre 2025
Si je vous parle du Christ, allez-vous me rire au nez ? Charlie se permet tout : moi aussi. J’estime qu’on peut être athée et aimer ce jeune anarchiste illuminé, que le pouvoir, la bêtise et le fanatisme coalisés ont mis à mort parce qu’il clamait des vérités de partage qui dérangeaient l’ordre établi.
Je vous rappelle que Pier Paolo Pasolini, qui était non croyant, poète et marxiste, a réalisé L’Évangile selon saint Matthieu, un film sur un homme persécuté parce qu’il était juste.
Et Nick Cave (le chanteur) a écrit un jour ceci sur le Christ, qui me paraît assez profond : « Le Christ a été victime du manque d’imagination de l’humanité. On l’a crucifié avec les clous de l’insipidité créatrice. » L’insipidité créatrice, voilà le crime. Aujourd’hui, n’est-ce pas le mauvais goût des conseillers en communication qui tue le réel ?
VOIR SUR PILEFACE
Bref, j’avais envie de vous parler d’un Jésus anticapitaliste. En feuilletant les Évangiles dans la traduction de Frédéric Boyer, je suis tombé, dans « Selon Matthieu », sur ces versets (6, 24) :
« Personne ne peut se soumettre à deux maîtres, ou alors il haïra l’un et aimera l’autre, ou à un seul il tiendra et à l’autre il ne pensera pas.
Vous ne pouvez pas vous soumettre et au Dieu et au mammon, le profit. »
(Mammon, transcription grecque de l’araméen, signifie les richesses et, ici désigné comme une idole, le profit mal acquis).
La phrase de Matthieu, je veux dire la parole du Christ, se révèle chaque jour d’une justesse plus implacable : on ne peut avoir une âme et servir le capitalisme.
Car où nous entraîne ce monde confisqué par le fanatisme cybernétique qui empoisonne le langage en le vidant de sa substance ? Les réseaux de la connexion planétaire, tels que les organise la Silicon Valley, constituent à leur manière des instances de contrôle aussi efficaces que la police chinoise : la technologie vise la surveillance, c’est-à-dire la restriction des libertés. L’arraisonnement continuel de la planète est le projet qui a succédé à celui des Temps modernes : aux figures de l’émancipation et du progrès se sont substituées depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale la reconfiguration biopolitique de l’espèce et l’extinction progressive du langage, ravalé à un simple instrument de communication.
Quant à l’économie, avalée par la finance, elle accompagne ce processus jusqu’à la mise à sac globalisée : crise pour tous et pour toujours.
Où en sommes-nous avec l’argent ? Je voulais juste rappeler que la France est ravagée par la corruption. Le système lui-même, qui est au capitalisme ce que « Dieu » est aux croyants, génère cette perversion : en obéissant à ce « maître » qu’est le fric, on ne fait qu’en devenir l’esclave et aggraver la loi du profit. Le capitalisme est la religion qui a supplanté les vieilles églises. Elle tue autant que le fanatisme, mais elle est plus rentable.


La vie nouvelle
Publié le 31 décembre 2025
Pour finir l’année, je voudrais vous parler d’un merveilleux livre au titre splendide : Grottes, baleine, révolution, d’Aurélien Bellanger, publié aux éditions du Seuil, dans la collection « Le Bar de la Sirène ». Le plaisir que j’ai pris à lire cette centaine de pages tient à leur allure vagabonde, mais surtout à l’opiniâtreté de leur humour. J’aime bien le début, qui n’a l’air de rien (ou plutôt qui a conscience qu’il n’a l’air de rien alors qu’il brasse des énormités philosophiques) : « J’ai passé l’année 2023, sans raison véritable ni lien conscient entre ces trois activités, à chercher des grottes, ramasser des os de baleine et tenter de faire la révolution. »
Le lien entre ces trois activités, le livre en raconte bien sûr le doux ajustement, lié aux passions, à l’idée fixe, aux enfants. J’ai envie d’appeler ça l’aventure. Il est rare, aujourd’hui, que des écrivains créent ainsi, en toute innocence, et très sérieusement, leur propre terrain de jeu. C’est le cas d’Aurélien Bellanger, qui avait déjà, entre autres, consacré un roman passionnant, Le Vingtième Siècle (éd. Gallimard), à la figure du génial philosophe (et plus que philosophe) Walter Benjamin, et qui, avec la même méthode et la même méticulosité (toutes deux follement excessives), passe donc ici un hiver à explorer les grottes de Mayenne, un été à s’occuper d’une baleine échouée sur une plage de Normandie et un printemps à participer, dans les rues de Paris, aux manifestations contre la réforme des retraites.
Les baleines ne sont-elles pas, comme il l’écrit, des « cavernes voyageuses » ? Les romans, des « rêves contrôlés » ? Et les manifs, des réalisations de la ville ? Nous cheminons entre les diverses cryptes qui balisent nos vies, lesquelles n’obéissent finalement qu’à l’obsession. Aurélien Bellanger est un capitaine Achab doux qui arriverait après la mort de Moby Dick ; il n’aurait sans doute jamais voulu tuer la baleine, mais une fois qu’elle est morte, pas question de penser à autre chose. Devinette : qu’est-ce qu’un type qui s’occupe obstinément d’une baleine ? Un cétologue ? Je dirais plutôt : un écrivain.
Il existe une science des idées fixes, elle nous est tellement familière que nous y excellons, comme nous sommes experts à cultiver nos meilleurs défauts. Cette science est purement expérimentale, mais elle bénéficie de cette capacité à l’illumination profane que possèdent les écrivains (au moins avons-nous cela). Et c’est précisément depuis l’illumination littéraire qu’un savoir indomptable s’élabore, partageable avec celles et ceux qu’on aime, et réfractaire à la domination. Aller à vélo à la recherche des grottes de Mayenne, assembler avec ses enfants les os d’une baleine échouée sur une plage, prendre part à une manifestation politique en la vivant comme une découverte inouïe et à jamais secrète de l’invincible : voici la vie nouvelle.
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