

Hannah Arendt, née Johanna Arendt le 14 octobre 1906 à Hanovre, est morte le 4 décembre 1975 dans l’Upper West Side (New York). Arte vient de diffuser un documentaire sur ses années d’exil à Paris. Alain Finkelkraut, dans son émission Répliques sur France Culture a abordé le même thème. Les émissions sur Hannah Arendt sont très nombreuses. J’ai retenu un entretien enregistré à New-York en 1973, deux ans avant sa mort, où la philosophe analyse le fonctionnement de la vie politique aux États-Unis dans sa différence avec celle des États européens. Nous sommes sous la présidence de Nixon. Il y a déjà des signes annonciateurs de ce que deviendra l’Amérique de Trump. L’entretien aborde évidemment la question du sionisme tel que le conçoit Arendt et celle de l’existence de l’État d’Israël, « représentation du peuple juif aux yeux du monde entier », quel que soit son gouvernement. Il est intéressant de voir la réponse, négative, que Hannah Arendt fait à son interlocuteur quand celui-ci lui cite le livre d’un Français, Georges Friedman, auteur, en 1965, de Fin du peuple juif ? Questions que l’on aurait tort de croire inactuelles [1].
Mais que pensait-on de la philosophe juive dans les parages de L’Infini ? direz-vous. Nul n’ignore que Julia Kristeva consacra le premier volume de sa trilogie sur Le Génie féminin à Hannah Arendt (Fayard 1999, Folio essais 2003). Elle en a donné les raisons dans plusieurs entretiens, le dernier en mai 2024. On lira aussi ce que Kristeva écrivit dans Hannah Arendt ou la refondation comme survie quand elle reçut le Prix Hannah Arendt pour la pensée politique (15-16 décembre 2006, Brême), l’année du centième anniversaire de la naissance de la philosophe. Le texte est mis en ligne sur son site.

Nul n’ignore également la relation amoureuse que Hannah Arendt, alors jeune étudiante de dix-neuf ans, eut à partir de 1925 avec le philosophe Martin Heidegger, marié et alors âgé de trente-six ans, relation interrompue pendant plus de dix-sept ans jusqu’aux « retrouvailles » de 1950. En 2001, les éditions Gallimard ont publié les Lettres et autres documents 1925-1975 échangés entre Hannah Arendt et Martin Heidegger après que des « échantillons » avaient été publiés dans le numéro 69 de la revue L’Infini au printemps 2000. Le traducteur, Pascal David, était venu en parler à Reims le 14 mars 2001 en compagnie de François Fédier — venu, lui, présenter Soixante-Deux Photographies de Martin Heidegger que Sollers venait de publier dans la collection L’infini —, et de François Vezin, traducteur de Sein und Zeit (Être et Temps) chez Gallimard (1986). J’étais présent et j’ai gardé la trace de cette conférence et des échanges, parfois tendus, qui ont suivi.
Sollers, à ma connaissance, a peu parlé des Lettres échangées entre Arendt et Heidegger, même s’il lui est arrivé d’ironiser sur la qualité des « poèmes » (ou, plus exactement, des « textes en vers ») que Heidegger envoya à sa « chère Hannah » dans les années cinquante. Par contre, Marcelin Pleynet, dans son Journal de l’année 2001, à la date du 15 mars, en a livré une lecture particulièrement intéressante dans Nouvelle liberté de pensée sous le titre étrange au premier abord Heidegger inhumain (éditions Marciana, 2011, p. 87-94). Je suis saisi en lisant aujourd’hui ce que retenait Pleynet, entre autres choses, en écrivant et citant Heidegger : « En avril 1950, répondant à des réflexions de Hannah Arendt "sur la menace croissante que représentent les Soviets", Heidegger écrit : "Staline n’a pas besoin de déclarer la guerre à laquelle tu songes. C’est chaque jour qu’il gagne une bataille." » (Je souligne) Il n’y a parfois qu’un ou deux noms à changer pour que l’actualité vous saute aux yeux...
« Liberté de pensée », dit pareillement Kristeva dans un entretien à propos de Hannah Arendt. Liberté d’aimer aussi : n’est-ce pas, aujourd’hui comme hier, en 1925 comme en 2025, ce qui est en jeu fondamentalement dans le travail toujours risqué de la pensée ?
Hannah Arendt, les années d’exil à Paris
Réalisation : Christian Bettges
Allemagne, 2025
Figure intellectuelle incontournable du XXe siècle, Hannah Arendt a vécu en exil à Paris dans les années 1930. C’est dans cette ville qu’elle élabora une grande partie des réflexions au coeur de son ouvrage phare "Les origines du totalitarisme". Des philosophes contemporains nous emmènent sur ses traces.
Née dans une famille juive laïque, Hannah Arendt fuit l’Allemagne nazie en 1933 et se réfugie à Paris. Elle est déchue de sa nationalité allemande et vit plusieurs années dans la capitale française, où elle participe notamment au transfert d’enfants juifs vers la Palestine, et met par écrit ses analyses sur l’antisémitisme, l’assimilation des juifs ou encore la création d’Israël. Son adhésion au sionisme ne l’empêche pas d’être une "dissidente" du mouvement, comme le montre sa critique de tout projet qui ignorerait les droits des Arabes. En 1940, en raison de l’avancée allemande, elle se retrouve internée au camp de Gurs, dans le sud de la France, et échappe de justesse à la déportation avant de réussir à rejoindre New York. C’est une fois installée aux États-Unis qu’elle apprend l’existence de la Shoah et rédige ses thèses sur la façon dont les régimes totalitaires œuvrent à l’anéantissement complet des individus.
Éclairages
Cinquante ans après la mort de Hannah Arendt, le 4 décembre 1975, ce beau portrait accompagne Thomas Meyer, auteur d’une biographie de la penseuse, sur les lieux de son exil français. Les philosophes Omri Boehm et Seyla Benhabib, ainsi que deux spécialistes françaises de la politologue, Martine Leibovici et Marina Touilliez, partagent également leur savoir sur sa vie et son œuvre. Un documentaire qui permet aussi de redécouvrir les positions de Hannah Arendt sur la judéité, le totalitarisme et les relations entre Israël et la Palestine.
Disponible jusqu’au 09/03/2026

Hannah Arendt à Paris

Hannah Arendt, à Paris, dans les années 1930. -
THE HANNAH ARENDT BLUECHER LITERARY TRUST / ART RESOURCE, NY.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Répliques. Samedi 13 décembre 2025
Hannah Arendt arrive à Paris en 1933. Exil, amitiés, apatridie, camps : les années françaises forgent sa pensée politique et sa réflexion sur la condition des réfugiés.
Avec
Marina Touilliez, journaliste, conférencière sur les années 1930 et 1940 ainsi que sur l’histoire du racisme et de l’antisémitisme en France et en Allemagne
Martine Leibovici, philosophe, maître de conférences émérite en philosophie politique

Cinquante ans après la mort d’Hannah Arendt, le 4 décembre 1975, l’intérêt pour son œuvre et pour sa vie ne se dément pas. Dernier témoignage de cette curiosité : Parias. Hannah Arendt et la "tribu" en France (1933-1941), de Marina Touilliez, préfacé par Martine Leibovici. Pourquoi Hannah Arendt quitte-t-elle l’Allemagne nazie ? Pourquoi choisit-elle la France ? Et en quoi ces années parisiennes furent-elles décisives dans l’élaboration de sa pensée politique ?
Hannah Arendt, la passagère 1933, la prise de conscience du danger

Hannah Arendt a vingt-six ans lorsque Hitler arrive au pouvoir. Marina Touilliez rappelle qu’elle décide alors "d’entrer en politique, au moment le plus compliqué", alors même que nombre d’intellectuels demeurent aveugles au danger. "Elle est très clairvoyante sur le danger des nazis dès 1931, alors même que ses plus proches ne le voient pas ainsi."
Contrairement à son mari, qui fuit immédiatement, Hannah Arendt choisit d’abord de rester : "C’est vraiment une démarche pour elle de se défendre en tant que juive." Martine Leibovici souligne que son arrestation et son séjour d’une semaine à la Gestapo constituent un tournant : Arendt comprend "qu’il y a quelque chose de différent avec le nazisme et que l’antisémitisme est en train de devenir au centre de leur idéologie".

Une "tribu" en exil
Arrivée en France, Hannah Arendt fait l’expérience brutale du statut de réfugiée. Dans Nous autres réfugiés, publié en 1943, elle écrit : "Nous avions été chassés d’Allemagne parce que nous étions juifs, mais à peine avions-nous franchi la frontière que nous étions des Boches." Et pourtant, elle dira en 1975 : "J’ai été en partie formée par huit longues années assez heureuses passées en France."
Martine Leibovici insiste sur ce "assez heureuse" : malgré la précarité et les entraves administratives, "il se forme une “tribu”, c’est-à-dire des relations entre les exilés, juifs et pas juifs d’ailleurs, des gens qui sont pour la plupart aussi des antifascistes, des anciens militants, des déçus du parti communiste allemand, etc., qui développent entre eux des relations très fortes d’amitié et surtout de solidarité". Marina Touilliez ajoute qu’Arendt a connu en France "un certain bonheur", fait de solidarités, d’amitiés et d’une vie intellectuelle intense, avant que la découverte d’Auschwitz ne relègue sa souffrance à une autre échelle : "Elle dit que ça c’était autre chose, que de ça on ne s’en remettrait pas."
Cette expérience nourrit aussi une profonde désillusion. Marina Touilliez évoque l’accueil ambigu des Juifs allemands par les Israélites français en raison de "la propagande anti-Boche qui est encore très présente [et] la peur que leur arrivée déclenche une explosion d’antisémitisme en France, peu de temps après la crise économique qui provoque un accroissement du chômage". Hannah Arendt théorisera cette fracture en reprenant à son compte l’opposition établie par Bernard Lazare entre les "parias" et les "parvenus", une distinction qui traverse toute sa réflexion sur l’assimilation et l’exclusion.

Apatridie, camps et naissance du "droit d’avoir des droits"
À partir de la fin des années 1930, la situation se durcit. Marina Touilliez rappelle la circulaire du 14 avril 1938 que le gouvernement Daladier adresse aux préfets, leur enjoignant de "mener une action méthodique, énergique et prompte, en vue de débarrasser notre pays des éléments étrangers indésirables qui y circulent et y agissent". Hannah Arendt connaît l’internement à Gurs ; son mari Heinrich Blücher et nombre de ses amis subissent des conditions très dures.
Pour Martine Leibovici, l’élément central est l’apatridie : "Tous ces gens perdent leur nationalité d’origine, ils n’ont plus aucun gouvernement qui les protège." C’est là, dit-elle, "tout le point de départ de la réflexion d’Arendt sur le droit d’avoir des droits et la condition des réfugiés". Ce qui frappe, ajoute-t-elle, c’est "l’impréparation totale" des autorités, source d’une violence extrême.
Ces années parisiennes nourrissent une critique radicale de la structure de l’État-nation. Martine Leibovici souligne qu’Arendt découvre alors "une impasse politique" : lorsque citoyenneté et nationalité se confondent, "le droit d’asile est accordé individu par individu. Or, quand des masses de gens qui ne peuvent pas retourner dans leur pays franchissent les frontières, l’État-nation ne peut qu’agir en contradiction avec ses propres principes, qui sont des principes d’égalité devant la loi."

Sources bibliographiques
Marina Touilliez, Parias : Hannah Arendt et la "tribu" en France (1933-1941), L’Echappée, 2024.
Martine Leibovici, Hannah Arendt, une Juive. Expérience, politique et histoire, Desclée de Brouwer, 2002.
Hannah Arendt, La Tradition cachée. Le Juif comme paria, Payot, 2019.
Hannah Arendt et Mary McCarthy, Correspondance 1949-1975, Stock, 2009.
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Bérénice Levet, Penser ce qui nous arrive avec Hannah Arendt, L’Observatoire, 2024.
André Suarès, Vues sur l’Europe, Grasset, 1991.
Arthur Koestler, La lie de la terre, Calmann-Lévy, 2013.
Charb, Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes, Les Échappés, 2015.

LIRE AUSSI : Hannah Arendt à Paris : entretien avec Marina Touillez
Entretien entre Hannah Arendt et Roger Errera, New York, 1973
Un film de Jean-Claude Lubtchansky et et Roger Errera

LA TRANSCRIPTION DE L’ENTRETIEN
Le Génie Féminin : Hannah Arendt

Suspecté de perdre ses « valeurs », le XXᵉ siècle a cependant ouvert des questions que l’humanité n’a jamais explorées avec autant de gravité, de risques et de promesses : qu’est-ce que la vie ? où est la folie ? que peuvent les mots ?
Hannah Arendt, philosophe et politologue (1906-1975), est tout entière prise dans une méditation sur la vie qui demeure notre bien ultime après la crise des religions et des idéologies. Vie menacée, vie désirable : mais quelle vie ? Face aux camps des deux totalitarismes, c’est sur le miracle de la natalité que se concentre l’œuvre de cette rescapée du nazisme qui, en discussion avec Heidegger, et en rejetant l’automatisation moderne de l’espèce, pose les jalons d’une action politique envisagée en tant que pluralité vivante. Une utopie ? À moins que ce ne soit une manière de pardon, et donc une promesse. Présentation des trois volumes.
Julia Kristeva sur Hannah Arendt
Bibliothèque Médicis, 27 mai 2013.

De Colette à Hannah Arendt, une exploration du "génie féminin"
Dans un ouvrage en trois tomes, l’écrivaine et psychanalyse Julia Kristeva s’interroge sur ce qu’elle appelle le "génie féminin". Un choix affectif et personnel la conduit à se pencher sur trois cas singuliers, trois femmes à l’œuvre et à la vie extraordinaires : Hannah Arendt, Mélanie Klein et Colette.
Pour en parler, Géraldine Muhlmann reçoit :
Aurore Mréjen, ingénieure de recherche à l’Université Paris Nanterre et chercheuse au Laboratoire du Changement Social et Politique (Université de Paris)
Frédéric Maget, directeur de la Maison de Colette
Julia Kristeva, écrivaine, psychanalyste, professeure émérite à l’Université de Paris et membre titulaire et formateur de la Société Psychanalytique de Paris

Prix Hannah Arendt pour la pensée politique, 15-16 décembre 2006, Brême
Julia Kristeva, Hannah Arendt ou la refondation comme survie
Eryck de Rubercy, Hannah Arendt vue par Julia Kristeva
Julia Kristeva, Le Génie féminin. Hannah Arendt
Alice Granger, Le génie féminin, Hannah Arendt - Julia Kristeva
Hannah Arendt et Martin Heidegger

Hannah Arendt a pris des photos de Martin Heidegger le 17 août 1967 avec son propre appareil photo. Celles-ci se trouvent reproduites ci dessous en étant disposées dans le sens des aiguilles d’une montre (en partant de la photo n°2 en haut à gauche) ; de la première photo (au centre), a également été tirée une série au format carte postale.
Martin Heidegger écrivit, après avoir reçu ces tirages : « Merci pour les clichés si réussis, qui ont le don de fixer des phases de nos entretiens, et de donner à l’invisible une visible configuration. »

Conférences de Pascal David et François Vezin
A l’occasion de la publication des Lettres et autres documents 1925-1975 — Hannah Arendt-Martin Heidegger, la Librairie « La Belle Image » et Cécile Delobel, professeur de philosophie, ont organisé à Reims le 14 mars 2001 une soirée de présentation du livre avec Pascal David, traducteur de la correspondance, François Fédier et François Vezin, traducteurs de Heidegger [2].
J’étais présent. Vous pouvez écouter ci-dessous la présentation des invités par Cécile Delobel, l’intervention de Pascal David qui porte sur la correspondance et celle de François Vezin à propos d’un texte de Hannah Arendt — non publié de son vivant — Heidegger "le renard".
François Fédier est intervenu lors du débat qui a suivi. Débat qui, comme il fallait s’y attendre, a beaucoup porté sur l’"engagement" de Heidegger et l’épisode du Rectorat. La qualité sonore des interventions des auditeurs est médiocre, en raison des conditions de l’enregistrement.
Présentation

Intervention de Pascal David

Intervention de François Vezin
Heidegger "le renard" [3]
Questions/Réponses (François Fédier et Pascal David)

Archives A.G.
Heidegger et Hannah Arendt : Amour et philosophie
France Cultures, Répliques (2001) par Alain Filkienkraut
Invités : François Fédier & Martine Leibovici


Portraits de Hannah Arendt et Martin Heidegger.
L’Infini n°69, p. 2 (printemps 2000).
ZOOM : cliquer sur l’image.

Heidegger inhumain
Marcelin Pleynet
Paris, jeudi 15 mars
Heidegger inhumain
Hannah Arendt, Martin Heidegger, Lettres, 1925-1975, Gallimard, février 2001. Triptyque.
Portrait de Heidegger par lui-même — en trois tableaux. Le document est exceptionnel, comme les protagonistes de cette très singulière aventure. Les extraits que nous avons publiés dans le n° 69 de L’infini ne donnaient qu’une idée très approximative de cet ensemble.
Lorsque Heidegger écrit la première lettre, ici recensée, il a 36 ans et son élève, Hannah Arendt, 19. Deux très belles photographies illustrent leur rencontre. Elles figuraient en tête du numéro de L’infini, elles sont reprises dans ce volume. Sur cette photo de Hannah Arendt, le commentaire de Heidegger mérite d’être cité : « Je suis bien content que tu m’aies offert les deux photographies. Sur l’une, où ta main soutient ta tête, tu es en effet "tout simplement heureuse". Et sur l’autre, tu es la fidèle réplique de celle que j’ai pu voir chaque fois au cours sur Platon, en entrant dans la salle. Fidèle réplique, en ceci que tu es simultanément toute à ton bonheur, et en chemin vers un ailleurs au sein de cette joie. » Seule la première photo est reproduite mais il semble que ce que Heidegger écrit de la seconde s’applique aussi bien à la première, où la pose de Hannah Arendt, assise, la main gauche soutenant sa tête, et la main droite posée sur son genou, et le regard paisible et calme, laisse présager cette simple capacité de faire heureusement son chemin « vers ailleurs au sein » d’un questionnement encore juvénile.

- Hannah Arendt en 1925.
Il faut noter que c’est un cours de Heidegger sur Platon qui sert de cadre à la rencontre et voit la naissance d’une aventure amoureuse ... ce qui implique, et c’est le moins qu’on puisse dire, une arrière pensée, de part et d’autre — en tenant compte de la méditation du philosophe qui publiera Sein und Zeit deux ans plus tard, et du fait que Hannah Arendt est juive.
Ces deux éléments constituent, et pour l’essentiel travaillent, nouent cet échange de lettres, comme ils déterminent l’histoire qu’ils accompagnent ... qu’ils traversent en en étant traversés.
Il faut considérer, dans ce volume de Lettres (que l’éditeur n’a pas voulu intituler « correspondances » — comme si de l’un à l’autre, de Heidegger à Hannah Arendt, et de Hannah Arendt à Heidegger, quelque chose ne correspondait pas), il faut, dis-je, considérer les deux portraits (photographies) qui se font face pour « voir » ce qui, à partir d’un cours sur Platon, se croise de ces deux destinées. Le portrait de Heidegger date de 1920, il a 31 ans et s’impose par une détermination méditative et, sur cette photographie, un regard qui semble voir au-delà — non pas au-delà de ce qui se trouve devant lui, mais au-delà de lui-même, de l’autre côté de l’image, de la figure qu’il présente.
De la première à la dernière de ces lettres, le lecteur suit la mise en place d’un des débats aujourd’hui encore les plus difficiles à exposer en public... et qui reçoit généralement une radicale fin de non-recevoir... comme I’œuvre de Heidegger dans son ensemble — à savoir la critique fondamentale de l’anthropocentrisme.
La jeune Hannah Arendt se trouve, quasi immédiatement, confrontée à cette question, et elle ne cessera de la travailler.
Onze mois après la lettre où Heidegger fait état de ce sur quoi il ne cessera de revenir (« Que nous ayons eu la chance de nous rencontrer ... » et « n’allons pas nous imaginer quelque chose comme une amitié éthérée, où seules des âmes s’éprennent l’une de l’autre, car cela n’existe pas entre des êtres humains »), il revient plus explicitement sur le lieu de cette rencontre — le cours sur Platon — le retour nécessaire sur la pensée platonicienne des « âmes » séparées et réunies et les conséquences d’une « idéalisation romantique ».
La lettre du 10 janvier 1926 est de ce point de vue décisive d’une, quoi qu’en pensent les éditeurs, correspondance (il est toutes sortes de correspondances) qui se poursuit sur cinquante ans. Heidegger s’y déclare comme, autant que je sache, il ne le fera plus jamais.
Répondant à l’attente déçue de la jeune femme, il témoigne de ce qui est manifeste, essentiel à l’exercice de la pensée, dans une « phase d’ultime concentration [...] dont la préparation peut durer des semaines, voire des mois entiers, pour ensuite s’évanouir ».
Et c’est alors qu’il révèle à Hannah Arendt — ce qu’elle ne comprendra jamais tout à fait, mais ce qu’elle n’oubliera pas : « Prendre un tel recul face à tout ce qui est humain, prendre ainsi congé de tous les rapports qui ont pu se nouer, c’est là ce que je connais de plus grandiose, en matière d’expériences humaines, pour ce qui est de la création [je souligne], et c’est là, eu égard aux situations concrètes, la plus grande malédiction qui vous puisse atteindre. C’est là un arrache-cœur, et il arrive que l’on s’opère vivant. »
Cette attitude n’est reçue, en ce qui concerne Nietzsche, que dans la mesure où ce congé et cet arrachement se sont soldés par un désastre biographique. On ne saurait la pardonner à Heidegger, survivant à son engagement universitaire, en sa période de rectorat, survivant à la Seconde Guerre mondiale et à ses monstruosités dont il reste un des seuls penseurs conséquents.
La suite de cette lettre du 10 janvier 1926 n’est pas moins belle, et si proche de l’expérience propre à la création poétique, en ce qu’elle est pensée, que je ne résiste pas au plaisir de la recopier : « Le plus difficile, c’est que cet isolement ne peut se chercher d’excuses en invoquant par exemple le labeur fourni, parce qu’il n’y a pas pour cela de critères, et parce qu’on ne peut lui trouver de commune me sure en s’en remettant au règne des affaires humaines. Tout cela, c’est un poids à porter, et encore de manière celle qu’on ne doit guère se confier, même aux proches. Ployant sous le fardeau de ce nécessaire isolement, je forme chaque fois le vœu d’un complet isolement extérieur, en quelque sorte de ne retourner que pour la galerie parmi les hommes, et d’avoir la force de m’en éloigner une fois pour toutes. » (Je souligne.)
Pour en revenir à la rencontre de Heidegger avec Hannah Arendt, et de la sorte de fixation qui en résulte, il n’est pas loin de là indifférent de noter que cette rencontre eut lieu lors d’un cours de Heidegger sur Platon.
La pensée de Heidegger sur Platon fut — et reste aujourd’hui encore — perçue comme violemment polémique (la polémique est une forme étrangère à la pensée de Heidegger, mais c’est ainsi que cette pensée est reçue).
Comme je l’ai noté en Juin 1996, dans Le Plus Court Chemin (Gallimard, 1997), Hugo Otto met nettement en évidence que « l’incompatibilité entre l’idéologie nazie et la pensée de Heidegger » s’impose à ses censeurs nazis lors de la publication, en 1942, de La Doctrine de Platon sur la vérité... Heidegger, alors, s’oppose aux directives du théologien protestant Brachmann, proche des services de l’Office Rosenberg où l’on rassemblait un dossier sur Heidegger. Présentée par Brachmann, la doctrine nazie plaidait pour « un humanisme politique allemand ... » « Il n’y a pas à douter, écrivait Brachmann, que !"’humanisme contemporain’’, comme guide ouvrant la voie vers le tréfonds de cet héritage, ne puisse être que bien venu » (H. Otto, Martin Heidegger : éléments pour une biographie, Payot, 1990, p. 292). Cette doctrine fut élevée au rang de règle linguistique par !’Office nazi et Heidegger devint en conséquence très suspect.
Faut-il rappeler qu’en 1969, à l’occasion du quatre-vingtième anniversaire de Heidegger — soit quarante-quatre ans après leur première rencontre —, Hannah Arendt évoquera ce premier cours sur Platon :
« Il était décisif quant à la manière de procéder que, par exemple, on ne parlât pas sur Platon et qu’on n’exposât pas sa doctrine des Idées, mais qu’un dialogue fût poursuivi et soutenu pas à pas durant un semestre entier, jusqu’à ce qu’il n’y eût plus une doctrine bimillénaire, mais seulement une problématique hautement présente. » Et lorsqu’elle évoque l’épisode du rectorat de Heidegger, c’est encore à Platon qu’elle revient : « Platon a su que le penser, quand il veut négocier son pensé, est incapable de se défendre [...] et cela, entre autres, peut lui avoir été motif pour partir trois fois en Sicile à un âge déjà avancé, afin d’aider le tyran de Syracuse à prendre la bonne voie [...]. Or nous savons que Heidegger aussi a cédé une fois à la tentation de changer son "séjour" et de "s’impliquer’’, comme on disait alors, dans le monde des affaires humaines. »
Platon et Heidegger, la pensée de Heidegger « comme » l’œuvre de Platon ... tels sont les deux pôles prestigieux qui occupent, encre autres, ce discours de Hannah Arendt ... tel est le lieu où, par force dirait-on, elle se situe.
Comment ne pas tenir compte qu’à partir de 1954 (lettre du 8 mai 1954) et jusqu’en 1975, l’œuvre de Hannah Arendt se double d’un souci constant pour les traductions anglaises de l’œuvre de Heidegger. Les lettres ici publiées en témoignent.
Ce qui n’exclut pas le fondamental malentendu qui les rapproche et les divise en les rapprochant — la confiance et l’ambivalence des sentiments. Hannah Arendt adresse ses livres à Heidegger en lui disant qu’elle sait bien qu’il ne lit au mieux que les quatrièmes de couverture, et jamais les journaux. En avril 1950, répondant à des réflexions de Hannah Arendt « sur la menace croissante que représentent les Soviets », Heidegger écrit : « Staline n’a pas besoin de déclarer la guerre à laquelle tu songes. C’est chaque jour qu’il gagne une bataille. » Ajoutant par ailleurs :« La destinée des Juifs et des Allemands a bien sa vérité propre, que n’atteint pas notre manière de dresser historiquement des bilans. Si le mal qui a eu lieu et celui qui a lieu — si ce mal est, alors à partir de là l’Être se fait encore plus énigmatique. »
Et comme au premier jour, non moins facilement ou difficilement, Heidegger s’emploie exceptionnellement, et à la première personne, à se faire entendre : « En matières politiques, je ne suis ni versé ni doué. Mais j’ai appris entre-temps, et j’aimerais apprendre davantage encore à l’avenir, à ne rien tenir pour négligeable dans le domaine de la pensée. Ce qu’il y a entre nous doit également garder cette ampleur. »
Et encore, le 6 mai 1950 : « J’ai vu comment l’analyse du Dasein étaie encore une constante randonnée sur un chemin de crête, menacée à la fois par une chute soit du côté d’un subjectivisme seulement modifié, soit du côté de l’Aλήθεια encore impensée... » (p. 104.)
Ce qui n’empêchera pas Hannah Arendt de noter, dans son journal d’août-septembre 1953, une fable psychologique, sur « le renard Heidegger », très révélatrice de ce qui justifie, pour elle, l’admiration qu’elle porte au philosophe : « Il était une fois un renard si peu rusé que non seulement il tombait régulièrement dans les pièges, mais ne savait même pas faire la différence entre un piège et ce qui n’en n’est pas un. » (p. 370.) [4]
Alors ? Dans les lettres qui suivent, Heidegger ne cessera de revenir sur son commentaire du fragment 16 d’Héraclite : « "Être caché" qualifie ici la manière donc l’homme doit être présent parmi les hommes [...]. Le trait fondamental de la présence elle-même est déterminé par le fait de demeurer caché et non-caché », soit sa conférence sur « Alèthéia », qui clôture aujourd’hui le volume des Essais et conférences.
Qu’en est-il de ce caché et non-caché dans l’amour que Spinoza présence comme « une joie accompagnée de l’idée d’une cause extérieure » ? Les lettres de Heidegger répondent à cette question.
« Envers ce que nous aimons, nous éprouvons alors de la gratitude, et nous ne trouvons rien qui y satisfasse. Remercier, cela ne peut se faire qu’en se faisant soi-même remerciement. Il appartient à l’amour de métamorphoser la gratitude en loyauté envers soi-même [je souligne]. Ainsi l’amour ne cesse-t-il d’amplifier son propre secret, sa joie. »
Le dispositif divisé de cette rencontre (« Nous nous métamorphosons en ce que nous aimons tout en demeurant nous-mêmes [...] La proximité consiste, en l’occurrence, à être dans l’extrême distance par rapport à l’autre... », écrit Heidegger dès le 21 février 1925) trouve curieusement une réalisation dans ce que les éditeurs désignent comme « texte en vers »... La littérature est ici un effet voulu et manqué de cette « proximité ». En avril 1925, Hannah Arendt adresse à Heidegger un récit, à la troisième personne du singulier, où elle dé voile le désarroi qui très profondément , ontologiquement, l’habite. « Elle ne connaissait pas de limite ni de frein à la malédiction, à l’inhumain et à l’absurde. » Heidegger répond à ce long texte, intitulé Ombres, en s’employant à en découvrir la perspective : « D’"ombres" il n’y a que là où brille un soleil » ... « bien que le chemin doive être encore long pour te dégager de ces meurtrissures de l’âme, qui ne sont pas véritablement tiennes » (Je souligne), 25 avril 1925 ...
Ce qu’il en fut de ce « dégagement », du mode imposé et choisi de ce dégagement, la fidélité de Hannah Arendt à la pensée de Heidegger en témoigne, comme d’autre part le questionnement et la force de la réflexion qui constituent son œuvre. Il n’empêche, elle ne cesse de traiter ces « ombres » subjectives et objectives, ce qui, écrie Heidegger, est « plaqué du dehors et parfaitement injustifié » : réflexion et dévoilement des totalitarismes, méditation sur la démocratie. .. et jusqu’à la géniale utilisation dévoilante de ce qu’elle appellera « la banalité du mal ».
Les textes en vers, aussi bien ceux de Hannah Arendt que ceux de Heidegger, visent ce mouvement, et, des uns aux autres, « l’extrême distance qu’il suppose » et maintient. Ce qui explique que dans une forme qui évoque le poème, la poésie soit sacrifiée... et, pour le texte de Heidegger, la pensée considérablement obscurcie — la transparence et lumineuse rigueur des essais, cours et conférences, obscurcie, trahie, banalisée. On entend bien ce qu’écrit Heidegger avec ces deux vers :
La mort est le massif de l’Être
Au sein du poème qu’est le monde.
Mais cela ne saurait vivre de ce seul dit qui ici justement n’en est pas un. Il se peut que le passage de l’allemand au français trahisse le trait de cette pensée, que les traducteurs se soient aveuglés sur l’enjeu de ces vers. Mais avec cette constance sur un si grand nombre d’objets, dont finalement aucun ne s’impose ?
Alors, l’admirable lecteur de Hölderlin ? Heidegger écrit à Hannah Arendt, le I 2 avril 1925 :« Hölderlin accompagne ma vie... »
Alors, ces textes en vers sont des vers de circonstance... circonstances qui restent à interpréter.
Cette « correspondance » m’aura entraîné à relire le commentaire de Heidegger sur le fragment 16 d’Héraclite, « Alèthéia », qui reste pour moi un perpétuel exercice d’admiration : étonnement et stupeur, sentiment de joie esthétique en présence de ce qui se découvre en vérité.
« Quelle jouissance pour qui derrière ses oreilles a d’autres oreilles encore. » Nietzsche, Crépuscule des idoles.
Paris, vendredi I 6 mars
Sollers très occupé par sa campagne pour Éloge de l’infini et le livre, biographie, que lui consacrent les éditions du Chêne... Je suis comme toujours fasciné par les dispositions et la mise en place de cette redoutable machine de guerre.
Samedi 17 mars
Héraclite, fragment 16 :
« Comment quelqu’un peut-il se cacher devant ce qui jamais ne sombre ? » (trad. Diels-Kranz).
[1] Giorgio Agamben ne pronostiquait-il pas récemment « la fin du judaïsme » ?
[2] On doit à François Vezin une traduction de Sein und Zeit (Etre et Temps, Gallimard, 1986.)
[3] Extrait du journal de Hannah Arendt (manuscrit), datant d’août ou septembre 1953.
[Extrait de Journal de mes pensées, Cahier XVII, conservé au Deutsches Literaturarchiv de Marbach sous le n° 93.37.16 ; ce texte a été publié dans une traduction anglaise due à Jerome Kohn, cf. Essays in Understanding, p. 261-362]
« Heidegger rapporte, très fièrement : « Les gens disent : ce Heidegger, c’est un vrai renard. » Or voilà l’histoire très-véridique du renard Heidegger :
Il était une fois un renard si peu rusé que non seulement il tombait régulièrement dans les pièges, mais ne savait même pas faire la différence entre un piège et ce qui n’en est pas un. Ce même renard avait en outre une infirmité, liée à quelque léger défaut de son pelage, en sorte que lui manquait totalement la protection naturelle dont jouissent les autres renards face aux intempéries auxquelles est exposée une vie de renard. Après que notre renard eut passé le plus clair de sa jeunesse à se démener dans les pièges tendus à d’autres comparses, tant et si bien qu’il n’était pour ainsi dire plus une seule touffe de sa fourrure qui s’en sortît indemne, il prit la résolution de se retirer entièrement du monde des renards et se mit à construire son terrier. Dans son ignorance inimaginable de la différence entre les pièges et les non-pièges, mais fort de son incroyable expérience en matière de pièges, il eut soudain une riche idée, qui, de mémoire de renard, n’était jamais venue à aucun goupil : il s’aménagea un piège en guise de terrier, s’y établit à demeure, et le fit passer pour un terrier parfaitement normal (non par ruse, mais parce qu’il avait toujours pris les pièges où il arrivait aux autres renards de tomber pour leurs terriers), mais il s’avisa néanmoins de devenir rusé à sa manière en apprêtant le piège arrangé par ses soins, et qui ne convenait qu’à lui seul, en piège accueillant pour quiconque voudrait seulement se donner la peine d’entrer. Ce qui témoignait une fois de plus de sa grande ignorance en matière de pièges : nul ne pouvait se trouver à l’aise dans son piège, vu que lui-même occupait déjà les lieux. Et cela le contrariait beaucoup ; on sait bien, malgré tout, qu’il arrive à tous les renards de tomber à l’occasion dans des pièges, si rusés soient-ils. Comment donc se pouvait-il qu’un piège à renards, disposé de surcroît par le plus expert en pièges de tous les renards, fît piètre figure en comparaison des pièges tendus par les hommes et les chasseurs ? Pour la bonne raison, se dit-il, que le piège n’était pas assez clairement signalé comme piège. Notre renard eut donc l’idée de décorer son piège fort joliment et de disposer partout des signaux indiquant fort clairement : venez tous, venez donc voir un piège, le plus beau piège du monde. Une chose devint parfaitement claire, c’est que si d’aventure un renard allait se fourrer dans ce piège, ce n’était pas faute d’avoir été prévenu. Et pourtant, ils furent nombreux à venir. Car, nous l’avons dit, ce piège faisait office de terrier pour notre renard. Voulait-on lui rendre visite dans le terrier qui était son chez-lui, il fallait bien entrer dans le piège. Tout autre que lui pouvait assurément aller voir ailleurs. Lui non, parce que son piège lui était au sens propre du mot taillé sur mesure. Ce qui fait que notre renard ayant élu domicile dans son piège disait fièrement : mon piège attire beaucoup de monde, me voilà devenu le meilleur de tous les renards. Il y avait bien là une part de vérité : nul ne s’y entend mieux en matière de pièges que celui qui, sa vie durant, a élu domicile dans un piège. »

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