

Le rêveur de cinéma
par Yannick Haenel
Publié le 5 novembre 2025
Ce qui nous tient à coeur est rarement lié à l’actualité. Cet été, je vous ai raconté ma vie de cinéma, ou plutôt les séances qui, depuis mes 12 ans, ont compté pour moi au point de susciter le récit. Eh bien, voici que je tombe sur un livre merveilleux de Fabrice Gabriel, Au cinéma Central, publié au Mercure de France, dans la très belle collection « Traits et portraits » de Colette Fellous, qui raconte lui aussi combien l’amour du cinéma, celui des films, des actrices, des réalisateurs, l’amour des salles aussi, et finalement l’amour du temps où on les a aimés avec tellement de minutie, ont occupé chez certains d’entre nous la place du rêve, surtout dans les années 1980, lorsque nous avions 20 ans.
Il y a, plus importants que la vie même, occupant sa place et lui donnant un sens romanesque, les films de Wim Wenders, ceux de Jean Eustache et de Samuel Fuller ; il y a Johnny Guitar, de Nicholas Ray, et Dillinger est mort, de Marco Ferreri ; Manhattan, de Woody Allen, qui compta tellement pour toute une génération ; il y a soudain Nastassja Kinski, si jeune, qui surgit dans Faux mouvement, l’un des premiers films de Wenders.
Il y a ces noms qui nous illuminent, comme une famille, mieux qu’une famille, un choeur de fiction à la fois intellectuel et sensible, Roland Barthes, Jean-Pierre Léaud, Serge Daney, Françoise Lebrun, Jean-Louis Schefer, qui forment une constellation intime comme en faisaient tourner dans leur tête, dans le monde d’avant Internet, tous les cinéphiles, même les plus distraits.
Ainsi ce livre s’ouvre-t-il comme une merveilleuse cinémathèque intérieure où les liens se font tout seuls entre cinéma et littérature, car ils se vivent comme une continuité heureuse.
Une ombre invisible
On a été une fois, au café, après une séance de cinéma avec des amis, « une ombre invisible dans un monde de lumières possibles », et alors peut-être une porte s’est-elle ouverte, qui a fait de nous un écrivain, c’est-à-dire quelqu’un qui se « place un peu de travers ».
On va en Allemagne et en Amérique, plus précisément à Berlin et à New York, où Fabrice Gabriel travailla, et dont il parle avec la précision des amoureux discrets. Aucune nostalgie dans ce livre, mais plutôt ce drôle de chagrin très proustien qui nourrit l’écriture, c’est-à-dire la saveur féconde des détails qui reviennent.
Parlant de lui, il me semble que je parle de moi. C’est peut-être, indépendamment des goûts communs, le propre des beaux livres que d’être écrits dans une langue fraternelle.
Et comme il recueille avec une élégance scrupuleuse des éclats qu’on croyait fugaces, on éprouve une forme de gratitude à l’égard de son auteur. On se dit, grâce à lui, que c’est la fragilité, et peut-être rien qu’elle, qui, à la fin, est souveraine : tout sombre dans l’épaisseur et l’oubli, sauf peut-être ce qui, dans nos vies, a tellement tremblé d’incertitude.


Ce grand murmure ardent
Il y a des livres dont on nous a dit qu’ils sont des chefs-d’oeuvre et que nous lisons en nous forçant, avec un peu d’ennui, une admiration froide, et dont, une fois la lecture achevée, et surtout si nous ne sommes pas arrivés au bout, nous dirons à notre tour, avec un peu d’hypocrisie, et comme pour nous en débarrasser : « Comment ? Tu n’as pas lu ce livre ? C’est un chef-d’oeuvre. »
Et puis, il y a d’autres livres qui, eux, sont vraiment des chefs-d’oeuvre : vous ouvrez Le Bruit et la Fureur, de William Faulkner (1987-1962), publié aux États-Unis en 1929, traduit une première fois en français en 1938, et que Charles Recoursé vient de retraduire génialement aux éditions Gallimard, et vous avez beau l’avoir déjà lu, il y a trente ans, vous êtes stupéfait, terrassé de joie.
De la même manière qu’on réécoute cent fois, pendant une semaine, une chanson qu’on vient de découvrir et dont la ritournelle harmonieuse nous hante, on ne cesse, une fois ouvert Le Bruit et la Fureur, d’y penser, d’y revenir.
J’ai plein de problèmes, trop de travail, je suis épuisé, et pourtant, depuis dix jours, une voix m’accompagne, un archipel chaotique et fascinant de souffles colorés, celui qui compose le prodige narratif et poétique de ce livre. J’ai beau ne pas avoir le temps : pour lui, je le prends. Et c’est une joie intense, un murmure ardent qui perce la nuit, car en lisant ces pages criblées de violence, de haine, de folie et d’amour, il me semble que ma vie s’augmente immensément, comme lorsqu’on est amoureux ou que l’on vient de réussir une chose qui semblait impossible.
Ça commence dans un pré avec une pièce de 25 cents, avec une palissade et des enfants qui jouent au bord d’une rivière entre les arbres : quelqu’un est mort, semble-t-il, peut-être la grand-mère. On est avec les personnages, à l’intérieur de leurs voix hantées d’instants simultanés, on regarde comme eux à travers les trous de la palissade, on perçoit des formes qui glissent et on comprendra de mieux en mieux, à mesure que se déploiera ce déluge sensoriel, combien cette famille du Mississippi est maudite, combien ces lumières sont tragiques, comme chez les Grecs, comme dans Shakespeare.
Il y a l’intenable Caddy dont le corps en feu exacerbe la folie des hommes, Benjy, l’inoubliable idiot qui ne cesse de hurler, et dont la perception affolée strie la narration de brusques lueurs, il y a l’extraordinaire monologue de Quentin tourmenté par le suicide dans sa chambre d’étudiant à Harvard, et poursuivi dans les rues par une petite fille qui ressemble à sa mauvaise conscience. Il y a l’effrayant Jason, démon affamé d’abjection, et Dilsey, la servante noire qui veille sur cette famille ruinée. Il y a ces phrases hypnotiques, qui ne cessent de creuser en vous des tunnels d’obsessions. Il y a cette poésie qui fourmille et vous plonge dans le secret tétanisant de l’existence.



Claude Monet, Les Nymphéas.
Musée de l’Orangerie. Photo A.G., 21/08/2022.
ZOOM : cliquer sur l’image.


Claude Monet, Les Nymphéas.
Musée de l’Orangerie. Photo A.G., 21/08/2022.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Boire les Nymphéas
Publié le 26 novembre 2025 à 00h27
L’autre jour, j’ai eu la chance de faire une lecture dans l’une des deux salles souterraines du musée de l’Orangerie, où sont accrochés les Nymphéas de Monet. Y êtes-vous déjà allés ? C’est le cœur secret de Paris. On se croirait dans une grotte, on est à la fois dans la Seine et sous les Tuileries : dans un jardin d’eau.
J’avais écrit pour l’occasion un texte qui essaie d’approcher cette peinture longue de 91 m, dont les huit panneaux concaves tournent sur les murs arrondis en forme d’ellipse. Les deux salles se bouclent sur elles-mêmes à la manière d’un huit couché, signe de l’infini, à la manière aussi d’un anneau « ruban » de Möbius, dont la surface, en s’enroulant sur elle-même, n’a plus ni envers ni endroit. On ne sait plus où ça commence ni où ça finit. D’ailleurs ça ne finit pas : la peinture est comme la lumière, elle ne s’arrête jamais d’exister.
Comment dire ce fleurissement liquide, cette vie secrète des étincelles ? Les mots ne suffisent pas : j’étais accompagné par une harpiste, Aurélie Saraf, dont les notes ont glissé magiquement dans le soir, comme des gouttes qui, l’une après l’autre, ont donné vie à ces eaux bleues, vertes et mauves. Une féerie d’étang s’est composée ainsi, avec de la musique et des phrases.
Vous le savez, j’aime passionnément la peinture. Ici, elle se déploie comme dans un rêve. On est à l’intérieur : l’eau, le ciel et les arbres mouillent ensemble dans les Nymphéas de Monet.
C’est bien de l’eau qui tapisse ici les murs comme des miroirs de nuances où nous cherchons des nénuphars : on aimerait cueillir ces fleurs nées de l’eau. Et n’est-ce pas la palette du peintre qui est accrochée autour de nous, comme une couronne de peinture ?
Il est urgent, aujourd’hui, de retrouver la nacre. Les nuances seront bientôt mortes, plus rien ne miroitera. Et c’est bien de cela qu’il s’agit à travers cette frise immense aux couleurs de l’arc-en-ciel : rejoindre la nacre entière du temps.
On tourne à l’intérieur de ces deux salles ovales, enfin délivré de la platitude des écrans : ici, ce qui est renvoyé, ce n’est pas une image de notre finitude, encore moins de notre narcissisme, c’est l’infini. L’ovale est celui des feuilles de nénuphar, mais aussi celui des yeux : Monet perdait la vue en peignant ce vaste monde endormi, il luttait pour voir encore, pour voir toujours plus.
On me dit qu’il s’agirait d’un cimetière où seraient engloutis les morts de 14-18, ou de la tombe d’algues de la femme de Monet. Venez, laissez-vous emporter par ce flux enchanteur où les nymphéas palpitent : ce n’est pas du tout la mort que Monet a peinte, mais une célébration de la vue retrouvée, la source pour toujours d’une vie liquide. Il y a dans l’ovale une jouissance peut-être plus grande encore que dans le cercle : le désir s’accomplit dans les courbes.


Les Nymphéas. 20 août 2022. Montage 28 août (Albert Gauvin)..
Musique : Anton Webern, Das Augenlicht (La vue) (Pierre Boulez).

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