


A l’occasion du neuvième anniversaire de la fillette, le 13 octobre 1875, C. L. Dodgson écrivait à sa nouvelle muse, Gertrude Chataway, dédicataire de The Hunting of the Snark, « Demain, je boirai votre Elfe » (I’ll drink your health)*. Puis il ajoutait une recommandation : « Oh, Gertrude, j’espère que vous n’irez pas répéter de pareilles sottises !.. » Les jeux de mots sont parfois des sottises, et des baisers. Quand James Joyce écrit, dans son Finnegans wake, « Tis jest jibberweek’joke, il rappelle, pour dire que l’on n’est pas sérieux, le poème Jabberwocky que Lewis Carroll avait placé de l’autre côté du miroir. Nous disons des sottises. Shakespeare déjà, si je me souviens bien, faisait dire à Macbeth « l’histoire est un conte dit par un idiot », a tale told by an idiot, full of sound and fury. Il y a parfois dans les aventures d’Alice une furie douce et des frémissements [1], cependant nous ne sommes pas au théâtre (lequel exige des situations) mais dans le conte poétique fait de courses, transformations et métamorphoses. Donc, peu de bruits... si ce ne sont ceux d’une secte d’insectes — dont à l’occasion se déclinent les noms : Rocking-horse-fly, Snap-dragon-fly,Bread-and-butter-fly [2] —, ceux de la vaisselle qui vole, les cris d’une Reine et la chute d’une armure. Alice est Ulysse, l’homme ne sait pas demeurer en repos dans une chambre, nous sommes sous terre, sur terre, dans les airs, les aventures roulent telles le métro (underground) de Céline ou glissent comme une barque sur la rivière. A toute vitesse sur les rails et railleries de la fantaisie qui déraille et introduit du jeu dans les tenons et mortaises, les tenants et les aboutissements de l’ajustement social. En ralentis ou accélérations, comme le signale le nom de Snark (snail, escargot et shark, requin ; mais aussi : sarcasme) de la fantastique Chasse au Snark, ou les gambades d’un (chaud) rabbit qui veut à toutes fins connaître si l’allure de la petite héroïne est celle d’une tortue. Le Lapin n’est pas la Baleine blanche cependant il est blanc comme une nuit blanche [3]. Le trou du lapin comme le coup de bâton du maître Zen vous plonge dans les merveilles. Nous sommes partis pour une longue journée ou une nuit de veille, l’inconscient ne connaît pas la négation. Le portmanteau alors vaut la valise. Le français vaut parfois l’anglais, la première question qu’Alice pose à un animal (la souris) est extraite de son manuel de français : « Où est ma chatte ? » Alice prend souvent des leçons de linguistique, Humpty lui explique que « slithy means lithe and slimy. Lithe is the same as active. You see it’s like a portmanteau, there are two meanings packed up into one word. »

Lettre d’amour, amour de la lettre et des lettres. Les contes inventés par le Révérend Dodgson de fait sont des dessins pour et des conversations avec sa jeune muse. La Chasse au Snark sera d’une tonalité un peu différente : il s’agit d’un chant, d’une crise ou d’une agonie. Les mots à triple sens ont certes un sens. Les énonciations improvisées ou exploratrices en tous sens accrochent un sens. Écrire comme le font Lewis Carroll et James Joyce est le moyen de préserver un anniversaire, la page est ce milieu de commémoration d’un corps enfantin. L’Ulysses de Joyce se termine sur le oui d’un consentement érotique ; le Finnegans embarque la fille aimée et fragile, Lucia, au-delà de l’obscurité. Hum sceptique et amen positif peuvent se mêler quand Joyce salue le « vieux » Charles Lutwidge Dodgson : All old Dadgerson’s dodges one conning one’s copying and that’s what wonderland’s wanderlad’ll flaunt to the fair. A trancedone boy-script with titivits by. Ahem. Joyce le montrera abondamment, il n’est pas indifférent aux « titivits ». Sous la plume de Joyce, l’innocent Snark réapparaîtra en Cock. Et que deviendra Alice dans Finnegans Wake ? Elle devient la figure et l’aventure d’un paradis perdu : « Through Wonderlawn’s lost us forever. Alis, Alas, she broke the glass ! Liddell Loker through the leafery, ours is mistery of pain ». Les vies se poursuivent through, à travers et de travers. Pas de micmac, rien de wishi-washy, notre trajet, notre throughjet est tellurique et cosmique, et, comme tel, unique comique. Nous gardons en un livre ce verbaradis des amours enfantines. [4] Joyce nous a appris à lire Lewis Carroll, à l’envers comme à l’avant.

« Et si l’étoile sourit, ainsi changée,
qu’en fut-il donc pour moi qui par nature suis si souvent
apte à me transformer ! » DANTE, Paradis, V, 97-99.
Une des passions que partagent Carroll et Joyce est celle des fusions et fractions de personnages en doubles et dédoublement, formant binômes. Shem et Sham (aux consonances bibliques) dans Finnegans wake formeront bientôt le duo BUTT and TAFF. Alice de l’autre côté du miroir croisera la route de TWEEDLEDUM et TWEEDLEDEE, celle du Cavalier blanc avec le Cavalier rouge, elle s’entretiendra avec deux « minettes », l’une noire, l’autre blanche ; elle-même, Alice, converse souvent avec son double. Les personnages ne sont pas avares de variations, ils se fendent volontiers d’une récitation. Le paysage aussi change, du sombre au clair. Et le flux du récit emporte tous les instants riverrun.
D’événements en expectatives, tout se fond dans la logique fluctuante du rêve : l’exploration d’Alice (« Il me reste à entrer dans ce joli jardin ») ou la chasse du Snark littéralement se poursuivent. Que reste-t-il d’un jour d’été, de l’herbe fraîche, d’une rivière, d’un bord de mer ? Les mots ne demeurent pas mais laissent un son, une séquelle, un son de cloche qui s’estompe, riverrun, past Eve and Adam’s, from swerve of shore to bend of bay, c’est parti, de virées en rivage, pages écrites au fil de l’eau cousues de blanc...
Scription et traduction sont alors intimement liées. Dans une Note sur la traduction, Philippe Jaworski annonçait que « l’intervention « (je souligne) du traducteur dans les scènes loufoques...prend l’allure d’une participation assumée aux joutes verbales ». On observera en effet que le traducteur des Alice, évidemment intéressé à ces aventures, participe à la réécriture du texte de Lewis Carroll, en prenant quelques libertés. Elles sont heureuses quand elles produisent des inventions typographiques ; elles le sont moins si « Tant va l’autruche au trot qu’à la fin elle se lasse » (page 344 du volume de La Pléiade) fait regretter Take care of the sense, and the sounds will take care of themselves où demeurait une trace de Dieu. [5]

It really was a kitten, after all, vous souvenez-vous comment Alice revenait de ce côté-ci du miroir, comment elle reviendra à « la réalité » ? En caressant sa petite chatte noire, qui échappe à la Reine rouge. La chatte est la source, l’œil, l’origine. Retour à la case départ. Past Eve et Adam’s comme dira Joyce, les avirons nous conduisent au rivage d’où nous arrivons. Cependant, nous n’ignorerons pas que les transformations subies par le corps peuvent (et surtout si nous sommes à l’époque victorienne) être inconfortables et inquiétantes. Au Paradis du poète florentin , les mutations étaient ascendantes ; ici, au pays des merveilles, elles laissent parfois perplexe. Alice parle d’expérience quand elle prévient le Caterpillar [6] : « quand viendra le temps de la chrysalide...puis le temps du papillon...Je parie que vous vous sentirez un peu chose (you’ll feel a little queer) » Le révérend Dodgson, lui aussi, sans doute, quand sa jeune muse sera devenue adulte, se sentira un peu désorienté. Et moi...Boojum, Boojum...je fais tourner le mot dans mon oreille, avec l’espoir de lever un ange, une nymphette, For the Snark was a Boojum, you see. Je dois freiner,je crois que le Révérend a un peu trop appuyé sur le champignon.
Les effets du champignon
Le champignon a, comme l’on sait, de grands pouvoirs. Vous en grignotez un petit morceau et vous devenez très grand ou tout petit. C’est le problème d’Alice, elle veut retrouver sa taille « normale ». Dans le chapitre V d’Alice au pays des Merveilles il lui est proposé un remède.
Mais ce n’est pas si simple car il y a deux côtés de l’action, il faut faire un choix : Alice remained looking thoughtfully at the mushroom for a minute, trying to make out which were the two sides of it ; and, as it was perfectly round, she found this a very difficult qestion. « Alice une minute resta songeuse, s’efforçant de déterminer ce qu’étaient l’un et l’autre côté ; comme le champignon était parfaitement rond, le problème lui parut très difficile à résoudre. » C’est bien pourtant en grignotant un morceau de champignon, à gauche ou à droite, qu’elle se verra grandir ou diminuer. Lewis Carroll et James Joyce demeurent les grands maîtres de l’hallucination douce. [7]
Claude Minière
initialement paru sur Sitaudis
*Voir dans Alice suivi de La Chasse au Snark, édition bilingue, traductions nouvelles de Philippe Jaworski, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, la Notice p.932-934.
Alice a eu trois vies sous la plume de Lewis Carroll. Ses premières aventures sont souterraines, confiées par l’auteur à un manuscrit (enluminé par lui-même) qu’il adressera en cadeau de Noël à l’« enfant-chérie », Alice Liddell, en 1864. Un an plus tard, curieuse et réfléchie, gourmande de gâteaux et de conversations, Alice affirme au grand jour un scepticisme tempéré dans le récit d’un rêve cruel de rencontres merveilleuses où elle ne cesse de changer désespérément de taille. Triomphante, enfin, en 1871, elle traverse un miroir enchanté pour s’assurer sur un échiquier de fantaisie un trône de Reine. John Tenniel a donné aux membres de ces cours loufoques des traits inoubliables. Carroll, de son côté, après s’être amusé avec Alice à écouter des leçons de morale absurdes et des poèmes farfelus, s’est lancé seul, en 1876, à bord d’une nef des fous victorienne où l’on s’exprime en vers rimés, dans une chasse au Snark – créature indéfinissable, fabuleuse et fatale, que l’on poursuit, un dé à coudre au doigt et l’espoir au cœur.
Ph. J.
Les illustrations des éditions originales sont intégralement reproduites. Le manuscrit calligraphié et illustré par Carroll d’Alice sous terre est proposé en fac-similé et accompagné de sa traduction française. Le dossier iconographique rassemble des images réinventant, édition après édition, les scènes et personnages des aventures d’Alice. — Gallimard

[1] Jaworski dédie son ouvrage à Papillon.
[2] Dans une publicité pour une compagnie de transport aérien, l’actrice Penélope (!) Cruz nous lance l’invitation suivante : Fly with me.
[3] Moby-Dick paraît en 1851, La Chasse au Snark en mars 1876, Finnegans Wake paraîtra en 1939.
[4] Et ainsi des chansons de ma mère je ne comprenais gut mais je m’en souviens comme des rivières du bade-wurtemberg. J’écris aujourd’hui de l’autre côté de Joyce, j’écris de ce côté du paradis, car je sais que les vers relèvent de such human Perversity.(comme il est dit au pays des merveilles).
[5] Page 669 du volume de La Pléiade, le lecteur français ne comprendra pas qu’Alice soit soupçonnée d’être une abeille si le traducteur néglige que par le mot honey-comb (rayon de ruche) peigne et miel peuvent effectivement être associés (dans cette scène, Alice s’applique à peigner le Frelon).
[6] Ibid. page 260.
[7] Une professeure émérite de littérature de l’Université de Cambridge écrit sans malice : « Paradoxalement, Lewis Carroll dans ses fictions s’accorde au penchant que les mathématiciens manifestent pour le non-Euclidien alors que dans l’exercice de sa profession il s’en tenait à l’ordre classique. » Cf. Gillian Beer, Alice in space, éditions de l’Université de Chicago, chap. 2, « Les capacités d’invention ».
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