INTRODUCTION
« Votre musique, ne l’oubliez jamais, vous éclaire tout,
bien au-delà de ce qu’on veut vous cacher. »
Philippe Sollers, Le secret
J’ai le plaisir de vous introduire la lecture d’un livre « Sollers le musicien de la vie » écrit par Yannick Gomez, un auteur né quand Sollers devait écrire Femmes, un auteur qui est d’abord un musicien et déclare : « le postulat de cette étude est l’élucidation des termes ‘musicien de la vie’ » ; « Il s’agit à la fois de musique au sens strict, mais aussi en tant qu’allégorie de la vie, d’un corps d’une harmonie… la musique dans l’œuvre de Sollers, n’ayant – à ma connaissance – pas fait l’objet d’un essai qui lui fut exclusivement consacré, on en lira ici une vigoureuse tentative. »
N’est-ce pas là une déclaration d’intention, ô combien séduisante ?
Et le livre de tenir ses promesses à divers titres : la primauté des femmes dans l’œuvre, merveilleusement évoquée, comme aussi celle de la musique dans son sens élargi. Une occasion de revisiter l’œuvre de Sollers en tendant l’oreille.
Merci à Yannick Gomez de prolonger « La deuxième vie » de Sollers pour ceux qui en douteraient.
DE BELLES PAGES SUR LES FEMMES
Les femmes ont souverainement impulsé l’écriture de Sollers : « elles font partie d’un tout littéraire, musical et pictural au sein de son œuvre »
SOLLERS MUSICIEN
« La musique représente pour Sollers un art de vivre. Vivre en musicien, c’est être façonné par le temps, respecter sa propre rythmique de vie social, tout en déjouant le Temps social, travail-famille et pourquoi pas Patrie, trois éléments clos, forteresses d’étouffement pour l’auteur de Graal. »
« La musique est affaire de corps éveillé, révélé à lui-même par les absorptions qu’il fera, entre le sacré et le vice. C’est du moins comme cela que Sollers l’envisage. »

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LA TRINITE MUSICALE DE SOLLERS
Haydn, Bach, Mozart, des choix qui ne dont pas innocents :
Haydn
« Haydn est un vol d’oiseau, il pointe, pique, s’interrompt, s’envole.
C’est lui le plus détaché, le plus libre, le plus élégant. »
Beauté, Folio Gallimard, p. 112)
« Pour Sollers, la musique n’est pas quun cortège heureux d’harmonies subtiles et contraires : c’est une véritable éthique de vie. […] Mozart et Haydn, il en a aspiré toutes leurs harmoniques dans ses livres. » note Y. G.
« Haydn est le musicien qui ne cesse de revenir dans ma vie. En quators, en sonates. » [i]
[…] Lorsque Sollers écrit sur Haydn, sur Mozart, il nous éclaire pour beaucoup sur sa propre conception de la littérature, et par là, en s’appuyant sur la musique, nous dévoile la valeur qu’il lui confère. Celle d’une trace, d’un héritage, d’une signature sonore voulue et espérée comme authentique et irréfragable. »
Une anecdote rappelée dans ce livre : durant le premier confinement, avec son amie Josyane Savigneau, ils écoutèrent une à une les 104 symphonies de Haydn. Et dans Fugues Sollers nous explique son plaisir d’écouter les sonates ;
« Cela me ramène à ce que j’aime principalement chez Haydn. Dans ses sonates pour piano, le piano devient tout à fait autre chose que le piano, avec ses accélérations brusques, ses interruptions inouïes, pour faire entendre brusquement le silence. » [1]
Mozart
Sollers, auteur de « Mystérieux Mozart », révèle la fascination qu’il accorde au piano. Une photo l’immortalise d’ailleurs, au piano de Mozart dans sa maison natale. Pour prendre la mesure de l’importance de la musique dans l’univers sollersien, il faut se souvenir d’une phrase de son premier roman Une curieuse solitude : « Jamais, je me pardonnerai de n’être pas musicien »

Comme pour Haydn, il y a chez Sollers « une forme de jubilation, à à retrouver intacts dans la musique de Mozart les deux pôles parfaitement proportionnés d’humour et de sacré, dont cette sentence illumine notre propos : « Un sacré sans humour est une imposture, un humour sans sacré une caricature. » [2]
Y. G. : « Lorsque nous évoquons le spirituel, ce que Sollers dit.de Mozart il le dit pour tous les musiciens, et puissions-nous faire nôtre, faire connaitre cette affirmation, capitale pour les musiciens interprètes d’aujourd’hui au regard de l’ignorance vitaminée des familles et de la société postmoderne : « Aujourd’hui, c’est pareil : tout le monde parle et personne n’écoute. les interprètes restent impeccables, même pas méprisants, précis, intériorisés et immunisés Les musiciens sont des saints, on ne le dira jamais assez aux familles. » [3]. Le musicien est donc un saint. Quoi de neuf ? Tout, bien sûr, puisque la musique elle-même, tout comme le sacré, sont a redéfinir. Comme Sollers nous nous refusons de trancher entre le catholicisme de Mozart et sa maçonnerie. »
A propos de Don Giovanni : « Mozart est un astrophysicien, il connaît exactement les mouvements des corps, leurs affinité, leurs répulsions, leurs attractions, leur magnétisme, leurs ellipses » [4]
Et plus avant :
L’année 2001, « Sollers l’a officiellement placée sous le haut patronage de la musique, non seulement par la publication de son Mystérieux Mozart, mais aussi parce que son Eloge de l’infini est très clair dans son avertissement : « Ce livre s’adresse aux musiciens de la vie ». Comme en chaque artiste, la verite affective, ses ondes, nous sont données dans sa correspondance, dont les extraits suivants nous offrent le chaînon manquant entre ces deux livres finalement sous-estimés (beaucoup en parlent, peu les lisent), bien que centraux, car ils enclenchent le dernier tiers de la production de Sollers, celle du XXe siècle. Dans cette lettre à Dominique Rolin, Sollers écoute des concertos-de. Mozart par le pianiste Murray Perahia et aboutit à cette phrase, tombée du ciel en ce qu’elle caractérise son approche de la vie : « Il faut avoir une confiance ABSOLUE dans la musique. Avec les mots, les phrases, etc., c’est pareil. Avec toute la vie, aussi. » [5]
Dans ce volume de la correspondance, Sollers écrit au milieu d’une lettre, de manière presqu’inaperçue, une vérité dont nous avons vu le rôle de , colonne vertébrale de l’œuvre :« [ ... ] silence et encore silence pour laisser venir la musique, la fleur des mots. » [6] [Sollers souligne]
Bach
« Il aime la musique, joue du piano... Bach... Ah, Bach !...
L’harmonie des sphères... »
(Portrait du joueur, Gallimard, 1984, p. 172)
On sait l’admiration de Sollers pour les Variations Goldberg de J.S. Bach :
« Les Goldberg, c’est les Alpes. [...] Elle [Lisa] est très concentrée, mais elle vole. Elle gravit cette montagne sans aucun effort, » [7]
Il faut noter que la forme du thème et variations « rassemble en lui-même deux états d’esprits apparemment contradictoires, mais tout à fait complémentaires : la liberté de l’improvisation d’une part, et la répétition d’un même thème d’autre part. Parvenir à ce que le même semble différent, que le modèle soit dissemblable de ses rejetons, n’est-ce pas l’une des approches que nous trouvons nichée dans ses livres ? »
Ce que dit Yannick Gomez par ailleurs :
« Si Haydn est resté un fidèle compagnon pour Sollers, le ciel, le Pater Noster musical de Sollers, c’est Bach. Le génie biblique mondial à réécouter. […] Dieu, que l’on retourne à la Bible ou que l’on s’en affranchisse, reste un vocable qui oscille sans cesse dans tous les écrits de Sollers, entre la profondeur de l’admiration, voire l’idolâtrie voisinant avec la dérision, le sacré désacralisé. […] Sollers, comme d’autres écrivains avant lui, je pense à Stendhal, ont compris l’importance et la richesse que la musique pouvait apporter à la littérature. […] La littérature d’un musicien est un réceptacle à notes, ou bien il n’est pas musicien, ou bien il ne sait pas l’écrire. Bien entendu, c’est là que le corps intervient. Les arts sont un corps. Lascaux et Picasso nous l’ont montré, et de Bach à Brahms, portraits et photos en témoignent. […] Dans son texte Triomphe de Bach (1985), Sollers théorise déjà une musique vécue non seulement comme expérience auditive, mais bien plus métaphysique, ou du moins dont le corps ne serait que conduit, souffle et éparpillement dans les cieux, dans une troisième dimension où les harmoniques résonnent et se métamorphosent en paradis. »
Cette parenté que Sollers établit entre Dieu et Bach, il l’exprime dans une lettre de juillet 1999 à son amante Dominique Rolin. Et il ne sera pas question du seul corps mais de l’espace, de la géographie :
« Mon amour, La seule musique qui résiste ici, c’est Bach. Le paysage entier l’approuve, ciel, océan, tas de sel, digues, marais, oiseaux, question géométrique, algébrique ? Pas seulement. C’est lui qui a la plus grande ouverture dans la plus stricte limite. C’est l’homme des lumières, c’est Dieu. » [8]
Et aussi ces mots de Sollers :
« J’ai beaucoup tenté de me transmuer à travers les mots, et, au fond, j’écris des motets. Je peux chanter facilement, moduler, réciter, improviser, déclamer, mais enfin je ne suis pas un ange. J’écoute sans fin le vieux Bach, il me conduit. » [9]
Ou encore :
« La musique, le secret du roman de la vie est là, et on comprend que tout soit fait pour l’empêcher ou le noyer dans un vacarme continuel. Le Diable n’est pas musicien, il ne compose pas, il a horreur de l’amour, il crie, il bavarde, il se convulse, il fait masse. C’est en musique qu’on observe, devine, démasque, trouve. [Sollers souligne] [10]
Les autres
Il faut noter quelques absents notoires dans les écrits de Sollers, notamment : Chopin, Liszt, Schubert, Schumann, Brahms (encore que Josyane Savigneau a rapporté à l’auteur que Sollers « aimait bien son Concerto pour piano op 54, avant tout pour l’interprétation de Martha Argerich, plus que pour l’œuvre, elle-même ». Ou bien Stéphane Barsacq qui lui a affirmé « avoir entendu Sollers chanter le 1er Concerto op. 15 pour piano de Brahms). Absences coïncidant avec les critiques répétées de Sollers pour le XIXème Siècle.
On peut regretter que le jazz soit quasiment absent de cette étude, malgré une allusion au free jazz, et Miles alors que Sollers déclarait dans une émission de la Radio Suisse du 16 avril 2003 : « J’avais environ treize ans, j’aurais voulu être clarinettiste de jazz, comme Johnny Dodds »
Johnny Dodds, Miles et les saxophonistes Johnny Hodges, « Duke » et Charlie Parker, Thelonious Monk, Billie Holyday… font partie de son ppanthéon.
Dans une émission de Pierre Bouteiller « omme de bien entendu », qui avait Sollers pour invité en décembre 1997, celui-ci déclarait :.
« Le piano c’est de la pensée pour moi...Entre Argerich et Monk, il y a communauté de génie... »
Et sans épuiser la liste des musiciens qu’il a honorés, en guise de conclusion, disons après Yannik Gomez :
« De Haydn à Mozart, de Gould à Argerich, de Vivaldi (avec Cecilia Bartoli) à Stravinsly, de Bach à Webern, Sollers est lui-même devenu notre flûte enchantée. »
La voix
« Le mot « voix peut résumer Dieu et la musique ou encore le corps ». « Un organe absolument central que l’on retrouve en d’innombrables variantes ». « Constance de l’élément voix » qui ouvre Paradis : "soleil voix lumière", et « déjà présent dans le très poétique Lois (1972) » sans oublier la voix de Cécilia Bartoli et Billie Holiday. Souvenons nous aussi de « l’importance qu’il attribuait aux voix des écrivains et politiques et des imitations qu’il s’accordait à faire ». la voix, c’est aussi la parole, le Verbe… Et la musique est « divine » comme le Verbe.
A propos de l’auteur
Pianiste et compositeur, titulaire du Diplôme d’État de l’enseignement du piano, Yannick Gomez a enseigné dans de nombreux conservatoires en région parisienne ainsi qu’au Canada (Montréal). Dans ses programmes de récital il aime mêler des oeuvres peu connues du grand public, comme par exemple la musique du compositeur russe Nikolaï Medtner, aux chefs d’oeuvres de la littérature pianistique, proposant ainsi au public un moment de filiation et de découverte.
[i] La guerre du goût, Folio Gallimard, 1994, p. 357.
Et « Il suffit de lire les qualificatifs qu’e Sollers il attribue à Haydn pour comprendre que ce fut pour lui une éthique derrière cette musique » nous dit Y. Gomez.
« Qui bat là ? D’où viennent ces brusqueries, ces suspens, cette rage, ce velours ? » [[Ibid., pp. 358-359
[1] Fugues, op. cit. P. 144
[2] Mystérieux Mozart, Folio Gallimard, 2001, p. 212.
[3] Mystérieux Mozart, Folio Gallimard pp. 45-46
[4] Ibid, p. 23.
[5] Lettres à Dominique Rolin 1981-2008, Gallimard, 2019, pp. 347-248
[6] Ibid, p. 235.
[7] Beauté p. 70
[8] Lettres à Dominique Rolin 1981-2008, op.cit., p. 228
[9] Mouvement, Folio Gallimard, 2016, p ; 17
[10] Trésor d’amour, Folio Gallimard, 2012 p. 162.
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