4 5

  Sur et autour de Sollers
vous etes ici : Accueil » SUR DES OEUVRES DE TIERS » Pascal Louvrier, Malraux maintenant
  • > SUR DES OEUVRES DE TIERS
Pascal Louvrier, Malraux maintenant

Paru le 16/10/2025

D 22 novembre 2025     A par Albert Gauvin - C 2 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Quinzième édition. 5 mai 1933 (A.G.).
Zoom : cliquez sur l’image.

Que peut signifier le nom d’André Malraux pour un jeune lecteur d’aujourd’hui ? Je l’ignore. En ce qui me concerne, quelques dates me reviennent en mémoire : en 1964 (j’ai dix-huit ans), la lecture du Malraux par lui-même de Gaëtan Picon (coll. « Écrivains de toujours », 1963), plutôt bien fait — Malraux y a ajouté en marge quarante-cinq annotations plus ou moins longues — et dont j’ai souligné de nombreux passages au stylo rouge comme j’en avais la mauvaise habitude à l’époque et, par exemple, ceci : « la clef des oeuvres n’est pas dans le secret des biographies : "La biographie d’un artiste, c’est sa biographie d’artiste, l’histoire de sa faculté transformatrice." [..] L’oeuvre filtre la vie » (p. 61). ; puis la découverte de La condition humaine dans la quinzième édition, « achevée d’imprimer sur les presses de l’imprimerie moderne, 177, route de Chatillon, à Montrouge (Seine), le cinq mai mil neuf cent trente-trois », empruntée à la bibliothèque paternelle et sur laquelle mon père avait apposé sa propre signature, sans doute parce qu’il avait dû acheter le roman à sa sortie (ou peu après que Malraux avait eu le Prix Goncourt), à l’âge de vingt-quatre ans, qu’il y tenait particulièrement et pour qu’on n’oublie pas que ce livre lui appartenait (en cas de prêt). C’est avec ce livre que surgit déjà, pour moi, la Chine révolutionnaire... Plus tard, autre histoire, en février 1968, rue de Courcelles à Paris, la grande manifestation de soutien à Henri Langlois qui venait d’être évincé de la Cinémathèque française par un Malraux peu inspiré (devant le tollé, il reviendra vite sur sa décision [1]), prélude sur « le front culturel » à un mai 1968 — autre révolution — qui fera dire, plus tard, à Philippe Sollers qui, on le sait, lui devait beaucoup et peut-être la vie : « ce mois là, Malraux titube ». Et enfin, bien sûr, dans les années 80 à Reims, beaucoup de découvertes (projection de Paradis Vidéo, etc.) à la Maison de la Culture André Malraux, rebaptisée depuis Comédie de Reims... Ce ne sont là que brefs souvenirs de jeunesse qui me reviennent, en vrac. Chacun, à chaque époque, a les siens, ses références, ses écrivains, ses biographes et ses lecteurs. En novembre 2006, pour les trente ans de la mort de Malraux, Sollers écrivait dans Le Nouvel Observateur un article qu’il titrait Malraux le revenant, c’est-à-dire « le fantôme du Panthéon ». On y lit : « Le ton Malraux consiste, c’est entendu, à se monter la tête. Eh bien, il faut, de temps en temps, se monter la tête. Malraux est mort il y a trente ans, et le moins que l’on puisse dire est qu’il n’est pas à la mode. » Vingt ans plus tard, Malraux est-il à la mode ? J’en doute. Alors qu’on peut commémorer à nouveau, ce 23 novembre 2025, l’écrivain, mort le 23 novembre 1976, à l’âge de soixante-quinze ans [2], n’est-il pas souhaitable de faire revenir ou de revenir à Malraux, un certain Malraux ? C’est sans doute ce à quoi nous invite Pascal Louvrier dans sa dernière biographie qui s’appelle expressément MALRAUX maintenant. Alors que beaucoup d’intellectuels, de gauche, de droite, du milieu, aujourd’hui, dorment ou regardent ailleurs, Louvrier ne craint pas d’affirmer dans un bel entretien : « Malraux, vivant aujourd’hui, serait sur le front ukrainien ». Cela mérite d’être souligné [3]. « L’auteur de cet essai en mouvement écoute le Dixit Dominus de Haendel », écrit encore Louvrier. C’est la sainte Cécile, alors : musique (avec Sir John Eliot Gardiner, le Monteverdi Choir et les English Baroque Soloists).

Malraux est l’exact contraire de la soumission. À l’heure où l’Occident semble avoir perdu nombre de ses valeurs et où le nihilisme avance à pas de géant, Pascal Louvrier se tourne vers l’auteur de La Condition humaine (Prix Goncourt 1933) pour « actualiser » ses engagements. Ses romans, violents et nerveux, jettent en effet un éclairage passionné sur ce qui fonde l’essentiel de son credo : « se résoudre dans l’action ».
Une action qui irrigue sa liberté et sa puissance créatrice et se dresse contre la souffrance des peuples… tout en tentant d’effacer ses propres blessures d’enfance.
Cette biographie engagée éclaire la vie tout en clair-obscur d’un homme hors normes dont on célébrera en 2026 le cinquantième anniversaire de la mort. Un récit vif et puissant qui s’appuie sur des témoignages inédits et des éléments biographiques méconnus.
Préface de Daniel Rondeau, de l’Académie française.


Bonnes feuilles

« La raison ne rend pas compte de l’homme. »
ANDRÉ MALRAUX

1

Adossé à son ombre, il guette, le regard inquiet.

Il a toujours été sur le qui-vive, traquant l’ennemi dans la nuit de Goya, qui n’est pas seulement noire : elle est aussi la nuit. C’est une fulgurance, cette phrase, une secousse de son cerveau toujours en état de vive agitation. Jeune homme, la mèche collée au front, il rêvait de voyages, d’échappées légendaires, de courses effrénées autour d’un abime imaginaire pour semer les dévots. Il entendait dans son crâne au front bombé la marche des spectres. Il fallait leur échapper, sa vie en dépendait. Entendons-nous sur le mot vie. Pas la vie des assis, celle-là n’a que peu de valeur, mais la vie débarrassée du destin.
Il avance d’une démarche lente. Il quitte son ombre. Le soleil, pareil à celui d’Afrique, est haut dans le ciel d’un bleu net. Il a chaud dans son costume gris anthracite, coupé sur mesure chez Lanvin, sa chemise blanche lui colle à la peau. Il transpire, ses mains tremblent un peu. Ses épaules sont étroites, sa tête n’en paraît que plus grosse. Il se tient un peu penché en avant, pas voûté, non, penché vers le sable de l’allée. Il cherche la fraîcheur des frondaisons. Il continue de marcher, seul. Il a pourtant toujours craint la solitude. Katow, dans La Condition humaine (1933) proclame : « La seule chose nécessaire est de ne pas être seul. » Ses personnages sont des solitaires qui fuient la solitude. Ils tentent de « se résoudre dans l’action ». Katow, pour ne citer que lui, ancien militant de la révolution russe de 1917, rejoint celle des communistes chinois. Le démiurge les a façonnés à son image. C’est l’un des privilèges exorbitants de I’écrivain.
Il continue d’avancer dans le parc aux multiples espèces, dont certaines fort rares. Il ne se méfie pas du houx, qui n’a plus d’épines. Il est centenaire ; il a vaincu les espèces hostiles, et se développe désormais en paix. Il s’éponge le front avec un mouchoir blanc, il renifle bruyamment, ses joues bougent, il cligne des yeux. À l’aide de la main droite, en particulier le pouce, il tente de stabiliser les chairs du visage dont il ne maîtrise pas les soubresauts. Depuis longtemps, il a abandonné le corps à l’anarchie. Il a laissé ses multiples addictions le rudoyer. C’était ça ou accepter que les névroses ne le terrassent. Mais l’homme est solide. Il tient, comme il a tenu face à l’adversaire qu’il est allé provoquer sur son territoire, celui de sa patrie de coeur, l’Espagne de la guerre civile. Il a failli mourir voilà peu. On ne lui a pas donné l’extrême-onction, comme son amie Françoise Sagan, après son terrible accident de voiture, le 13 avril 1957, mais c’était moins une. Celui qui ne croit pas en Dieu, se revendique agnostique, est, tel Lazare, ressuscité. Une fois de retour parmi nous, comme il est écrivain, cette expérience extrême devant un livre d’une beauté qui ébranle. De mémoire, un extrait : « Roquebrune, le bruit des petits sabots de mon fils dans le jardin aux arbres de Judée en fleurs (et je pensais que j’entendrais aussi les battements de mon cœur quand je mourrais). » Passage souligné deux fois - comme Lazare, patron du dernier espoir, né deux fois au mouvement des saisons - dans mon exemplaire, papier piqueté par l’humidité, paru en 1974 chez Gallimard, en fait celui de mon grand-père, lui aussi prénommé André. Le style fait sourdre l’émotion à partir d’m1 bruit familier, comme le chant de la grive dans Les Mémoires d’outre-tombe, de Chateaubriand. Résurrection d’un souvenir oublié grâce à la mémoire sensorielle.
L’écrivain a tenu bon face à la mort qui le hante depuis l’enfance. Dieu - ou une force irrationnelle - l’a-t-il aidé à rester sur terre pour continuer à écrire ? C’est possible. Peut-être a-t-il voulu récompenser l’écrivain, l’homme d’action, le sorcier du sacré, qui a dénoncé, avec les métaphores d’un poète voyant, le retour de Satan sur terre, là-bas, dans la plaine glacée d’Auschwitz, au bout des deux parallèles d’acier menant à l’indicible. Dans les Antimémoires (1972), il écrit cette phrase adressée initialement à Georges Bernanos : « Avec les camps, Satan a reparu visiblement sur le monde... » Quelques pages plus loin, il ajoute : « Ce qui n’avait pas encore existé, c’est cette organisation de l’avilissement. » Et encore : « L’enfer n’est pas l’horreur ; l’enfer, c’est d’être avili jusqu’à la mort, soit que la mort vienne ou qu’elle passe : l’affreuse abjection de la victime, la mystérieuse abjection du bourreau. Satan, c’est le Dégradant. »
Cet homme, qui marche sans entendre les oiseaux, a « vu » ce que l’homme depuis l’échappée des cavernes n’avait jamais osé imaginer.
Il avance dans le parc luxuriant. Malgré la chaleur de fin d’été, les arbres demeurent verts. Leurs profondes racines puisent dans la nappe phréatique située sous le château. L’homme n’a plus de fonction officielle. Le ministre d’État chargé des Affaires culturelles a quitté son bureau de la rue de Valois, le jour où l’Homme du 18 juin a démissionné, le 28 avril 1969, rejeté par le peuple. L’homme n’est pas académicien. On ne lui a pas attribué le prix Nobel. Il le méritait pourtant. Camus l’a eu. L’auteur de L’Étranger a dit que c’était lui qui aurait dû le recevoir. Mais il payait, ce jour-là, son engagement auprès du général de Gaulle dont il était devenu l’un des ministres à la Libération.
L’écrivain passe devant la tombe de Louise de Vîlmorin, femme de lettres, descendante directe du célèbre botaniste et grainetier, qui naquit dans ce lieu majestueux, propriété familiale. Il regarde le petit banc, la curieuse épitaphe gravée dans le bois, « au secours ! », la tombe de mousse sur laquelle on marche si l’on n’y prend pas garde. Thieny Le Luron avait loué la belle bâtisse, après la disparition de la nièce de Louise de Vilmorin, Sophie. En apprenant que Louise était enterrée dans le parc, l’humoriste exigea de partir sur-le-champ. Le chauffeur mit les bagages dans le coffre de la Rolls-Royce et basta ! Près du petit banc, il y a un cerisier. Ce n’est plus celui planté à la demande de Louise pour que les neveux embrassent leurs amoureuses en mangeant ses fruits. Les tilleuls, en revanche, continuent de pousser et embaument les soirs d’été. Il y a toujours la balançoire, et l’on croit entendre les cris d’enfants disparus.
« Au secours ! » La peur de ne jamais revoir le soleil, les amis, le regard de l’être qui vous a le plus aimé. Louise, en fait, boitait et elle avait sans cesse besoin de s’appuyer sur quelque chose ou quelqu’un. Alors elle demandait de l’aide. Elle pensait qu’elle continuerait d’être boiteuse dans le domaine des limbes.
Louise, celle qui s’était elle-même surnommée « Marilyn Malraux », était une « mangeuse d’hommes ». Le jeune homme, elle n’en avait fait qu’une bouchée - comme elle n’avait fait qu’une bouchée d’Antoine de Saint-Exupéiy, son fiancé avec lequel elle ne se maria pas. Paul Morand, le diplomate présent à Londres avant de Gaulle, et qui finit par rentrer en France pour se mettre au service de Pétain, analyse dans son Journal inutile : « Cette liaison de trente ans se ressoudant, pour se rompre lorsqu’elle va reprendre, au moment où ils touchent peut-être le bonheur, s’organisant commodément pour vivre ensemble, à quelque chose de poétique, de manqué, de refuser par les dieux, qui frappe tout le monde. » Car Louise et l’auteur de La Condition humaine ont couché ensemble un temps, puis se sont perdus, pour se retrouver en effet trente ans plus tard. Ils ont tenté de tromper leur solitude réciproque, mais l’artère intestinale de Louise a fini par se rompre le lendemain de Noël 1969. Il l’attendait pour dîner, au rez-de-chaussée. L’ensorceleuse était morte dans son lit, au premier étage.
L’écrivain-ministre, après le départ précipité du Général, avait déménagé de la Lanterne, demeure officielle, située route de Saint-Cyr,pour s’installer à Verrières-le-Buisson dans le département de l’Essonne. Il n’en partirait plus.
Il a toujours aimé les belles demeures, ne fut que rarement propriétaire, vécu souvent chez les autres, libre de décamper au moindre appel pour défendre les peuples opprimés. Un nomadisme de luxe, en quelque sorte.
Le jeune homme au regard halluciné et à la mèche de jais, en 1932, était un aventurier, davantage séduit par la transgression idéologique, shooté à l’aphrodisiaque du danger de la guerre, que par l’amour. En lecteur avisé de Nietzsche, il se défiait des sentiments. Louise de Vilmorin, à propos de Malraux, fit la confidence suivante à son ami Jean Chalon :« Tu sais ce qu’il m’a dit pour me séduire ? Il m’a dit : "Faire l’amour, c’est s’embrasser d’un peu plus près". » Leur aventure fut brève, et Louise se souvenait bien plus de la personnalité de l’écrivain que de ses ardeurs manifestées dans l’étreinte. Toujours à Jean Chalon, elle posa la question :« Jean, dis-moi, est-ce que j’ai vraiment couché avec André Malraux ? »
C’est vrai que la vie sentimentale de !’écrivain n’était pas simple. Marié à Clara, née Goldschmidt en 1897, soit quatre ans avant lui, il n’avait d’yeux que pour une jeune provinciale, Josette Clotis, blonde bouclée de neuf ans sa cadette. Les différences d’âge peuvent avoir leur importance. L’allure également : Josette était plus sensuelle que Clara « la garçonne ».
Quant à Louise, c’était l’irruption dans une existence menée tambour battant. Lorsque l’écrivain apprit qu’elle avait un amant - Friedrich Sieburg, l’auteur de Dieu est-il français ? - après une nuit passée à l’hôtel Pont-Royal, il rompit avec la brutalité d’un colonel battu en rase campagne. Il était d’une jalousie volcanique.
Ces trois femmes avaient un point commun : l’écriture. Elles avaient des ambitions littéraires. Le futur prix Goncourt 1933, protégé de Gaston Gallimard, était une proie très convoitée. Au printemps de cette année de gloire, !’écrivain avait lu le manuscrit du premier livre de Louise, Sainte-Une fois. Avec son ambiguïté légendaire, il lui avait d’abord répondu qu’elle possédait un « vrai talent », puis s’était empressé d’ajouter :« Surtout ne vous cassez pas la tête pour chercher une intrigue. Ça ne peut rester bien que dans une espèce de dispersion. »
À l’image de ce trafiquant en tous genres.
En cette année 1933, il y eut également la naissance de Florence, le 28 mars, fille de Clara et de l’écrivain, conçue à Firenze, d’après Jean-Paul Enthoven, neuf mois avant l’obtention du Goncourt.
Un bébé pour chacun, en somme.
Il continue de se promener, en regardant le bout de ses souliers parfaitement cirés par le majordome invisible. Il secoue la tête comme pour en chasser les idées noires.Il ressemble à un personnage shakespearien au seuil du dernier acte. Les arbres sont les seuls témoins de la scène, à part moi qui l’imagine. Ils sont importants à ses yeux. Il suffit de regarder la liste de ses livres. Ou de relire certains de ses discours. Les chênes nains du Quercy, par exemple, qui cachent les maquisards recherchés par la Gestapo. Maquis que la police du déshonneur ne trouvera jamais puisqu’elle « ne croit qu’aux grands arbres ». Je songe soudain aux Noyers de l’Altenburg, initialement intitulé La Lutte avec l’ange, sacré livre, ne serait-ce que parce qu’il est publié en Suisse, en 1943. C’est son premier acte de résistance, tandis que la plupart des autres, grands noms de la littérature, publient à Paris, sous censure allemande, et quémandent à l’occupant quelques ramettes de papier.
Il redescend lentement vers la vaste demeure aux fenêtres à petits carreaux. La pelouse est d’un vert cru. Il desserre le nœud de sa cravate. Sa chemise lui colle aux flancs. Un chat se frotte à sa cheville. Est-ce Essuie-plume, Fourrure ou Lustrée ? L’écrivain se baisse pour le caresser. Puis se redresse, souffle court. Il lisse sa mèche, sans cheveux blancs. Il regarde le jardin qu’il aime car il permet de constater les changements du temps. Sur la droite, on peut apercevoir le banc où il a répondu aux questions de Françoise Verny et Claude Santelli, en 1971. Des heures et des heures d’entretiens filmés. À l’arrivée, neuf téléfilms d’une rare intensité. La parole de !’écrivain enregistrée pour les futures générations, ses éclairs, ses doutes, ses prophéties, ses comparaisons audacieuses, son plaidoyer en faveur du surnaturel, les digressions d’une pensée jamais domestiquée par l’école et les institutions officielles. Une vie d’engagements, de bras de fer avec l’Histoire, de grandes douleurs. Une vie qui ne croit pas au bonheur apporté par la Technique. « À quoi sert d’aller sur la lune, si c’est pour s’y suicider », lâcha-t-il dans un déferlement de tics. Sur ce banc, Jean Vilar l’avait rejoint pour échanger sur le destin des révolutionnaires et du socialisme. La révolution, la grande affaire de l’écrivain anti-bourgeois. Ça fait du bien de se remémorer ces grands moments d’intelligence.
Les semelles de ses chaussures crissent sur le gravier. Le chat, dont on ne connaîtra jamais le nom, le précède. Il ouvre la porte. Elle descend le grand escalier théâtral, telle Gloria Swanson dans Sunset boulevard, de Billy Wilder. Elle s’arrête, le vouvoie, lui demande s’il veut prendre le thé au salon. Il ba­ fouille un oui en passant devant les deux miroirs qui se font face ; pas un regard pour eux. Il entre dans le fumoir devenu son bureau surchargé de dossiers, de photos d’art, de lettres auxquelles il faut répondre malgré le peu de temps qu’il reste à vivre. C’est assez en désordre. Mais, pour lui, ça correspond à un ordre dont il possède le secret. Il déboutonne sa veste, mais ne l’ôte pas. Il passe au salon, le fameux « salon bleu » qui fut le témoin de tant de conversations entre artistes, politiques, comédiens. De disputes également avec Louise qui finissait par ne plus écouter le soliloque métaphysique de !’écrivain. Ils buvaient beaucoup de whisky, elle pour tromper l’ennui, lui pour tenir en respect les fantômes familiers. Avant de mourir, Louise avait écrit à son cher locataire et ami : « Ne vous éloignez pas de ma pauvre âme. Écoutez ma prière. Tenez-moi dans vos bras. Je suis votre mendiante. » On dit de curieuses choses quand on sent la présence de la mort. Dans son œuvre, peu d’hommes osent toucher une femme - c’est surprenant, et il va falloir trouver une réponse convaincante. Mais dans La Condition humaine, il y a cette scène digne de l’âge d’or hollywoodien : « Il la regarda, prit sa tête entre ses deux mains, la serrant doucement sans l’embrasser, comme s’il eût pu mettre dans cette étreinte du visage ce qu’ont de tendresse et de violence mêlées tous les gestes virils de l’amour. »
L’imposant portrait équestre de Louis XIV domine le salon, et éclipse, à tort, le petit tableau signé Georges Braque. Elle revient tenant à deux mains un plateau sur lequel sont posées la théière et une tasse en porcelaine. Il la remercie sans sourire. Elle, c’est Sophie de Vilmorin qui partage sa vie depuis la mort de Louise. On pourrait paraphraser Céline et écrire : d’une Vilmorin l’autre. L’amour, ça n’a jamais été le champ de bataille de l’ex-ministre. Éros n’est pas l’enjeu de sa vie ; Thanatos, oui. Dès son premier roman, La Voie royale, publié avant la trentaine, il fait dire au vieil aventurier tourmenté Perken : « Exister contre tout cela (Perken montrait du regard la menaçante majesté de la nuit), vous comprenez ce que cela veut dire ? Exister contre la mort, c’est la même chose. Il me semble parfois que je me joue moi-même contre cette heure-là. » Et plus loin, il affirme devant Claude Vannec, jeune archéologue à l’alliage fragile :« J’ai failli mourir : vous ne connaissez pas l’exaltation qui sort de l’absurdité de la vie, lorsqu’on est en face d’elle comme d’une femme dé... » Puis il fait le geste d’arracher ses vêtements afin qu’elle soit nue.
La nuit, l’érotisme, la mort. Tandis que l’amour...
Sophie, depuis 1970, veille sur lui, surtout après le miracle du retour à la vie. Elle est tour à tour secrétaire, archiviste de sa tante, secrétaire, garde-malade, confidente, dactylographe du grantécrivain, lequel poursuit l’écriture de ses essais sur l’art, ultime chapitre de son combat contre la mort. Sans oublier les heures passées à taper à la machine le manuscrit de Lazare qui s’écrivait sous ses yeux.
Elle est le témoin privilégié du génie déclinant. Elle a trente ans de moins que lui. Son regard exprime la bonté, sa taille est fine, ses cheveux aux reflets cuivrés recouvrent à peine de délicates boucles d’oreilles perle. Elle le désire, doit être patiente, il a la tête dans l’empyrée, le corps dans Lascaux. Elle est désirable, il la regarde à peine. Elle cache les cendriers, il fume en cachette. Elle remplace le whisky par du thé. Il souffre, elle lui tend la boîte d’antalgique, appelle Bertagna, son médecin. Ils finissent par dormir ensemble. Les dernières forces de l’écrivain seront rassemblées, comme les cartes sur le tapis de poker, pour achever son œuvre. Elle lui permettra de mettre le point final. C’est la plus belle des récompenses.
Il y a également les déjeuners chez Lasserre, table 26, de nombreuses visites de courtoisie, une pochette de couleur pour égayer un costume sombre, quelques splendides voyages à l’étranger - Bangladesh, Népal, Japon, Inde - mais c’est un peu l’écume sur le sable millénaire. Sauf pour la rencontre avec le peuple haïtien, la découverte des peintures naïves et le lieu de Saint-Soleil cerné par la montagne dénudée. Après sa mort, les peintres de la région parleraient de lui comme s’ils avaient rencontré sur le chemin pierreux l’incarnation physique d’un « invisible » de la religion vaudou.
Il est assis à son bureau. La tasse de thé fume entre les crayons minutieusement taillés, les stylos bleus et rouges, les ciseaux et le tube de colle. Il regarde la liasse devant lui. La porte-fenêtre est ouverte, les oiseaux chantent dans les feuillages. Quel secret confient-ils à la nature ? L’écrivain continue de les ignorer. Un chat, on ignore toujours son nom, se couche à côté du manuscrit. Il s’étire, heureux d’être auprès de son maître, dans une bande de soleil. Le visage de !’écrivain est secoué de spasmes. Il serre entre le pouce et l’auriculaire son menton. Il soupire. Le texte de La Métamorphose de la littérature est achevé. Il sera publié sous le titre : L’Homme précaire et la Littérature. À Sophie, qui portera le manuscrit définitif à Claude Gallimard, il déclare :« Maintenant, j’ai dit tout ce que j’avais à dire. » Elle est face à lui, on ne l’a pas entendue marcher sur le carrelage en damier noir et blanc. Elle ne dit rien, elle le regarde, c’est tout.
Le silence prend possession de la pièce. Les oiseaux se sont tus, comme s’ils avaient compris.Le chat s’étire en écartant les griffes. C’est le signal avant le grand bond. Il n’a plus de personnages farfelus à lui souffler. « Et avec autant de rigueur que la chrétienté enfanta le chrétien, la plus puissante civilisation de l’histoire aura enfanté l’homme précaire. » Derniers mots du dernier livre de !’écrivain. Il s’adresse à nous, témoins d’une civilisation sans valeurs suprêmes.
Ce n’est pas rien.

2

C’est une aventure ce livre. Il faut suivre Malraux pour tenter de le comprendre, alors que l’homme a souvent cherché à se cacher derrière des phrases sibyllines, des métaphores morbides, voire des scènes licencieuses. Il a fini par lâcher, traqué par des biographes transformés en indicateurs de police :« Je ne m’intéresse guère. » Il faut donc le suivre dans les chemins de traverse ou explorer ceux qu’il refuse d’emprunter. Il y aura des impasses, une atmosphère de découragement, et le doute s’installera. Il y aura des temps de lumière vive, comme cette lumière d’août rappelée par William Faulkner, l’un des écrivains préférés d’André Malraux. À propos de Sanctuaire, il souligne, en conclusion de sa préface, que ce roman symbolise « l’intrusion de la tragédie grecque dans le roman policier ».
Comme l’œuvre de Malraux symbolise la volonté inexpug­ nable de construire un anti-destin.
Il a toujours été l’homme pressé, pour reprendre le titre de l’un de ses grands rivaux littéraires, Paul Morand. Ce dernier, du reste, ne fut pas toujours tendre avec la nuit malrucienne qui n’attend rien de l’aube. Morand affirme, au début des années trente : « Malraux, c’est un suicidé vivant. » L’auteur de L’Europe galante ajoutera qu’il est « un handicapé du cœur ». Ce qui n’est pas tout à fait faux.
L’Histoire, quand elle s’emballe et devient apocalyptique, fait vite le tri entre les hommes. Malraux choisit de Gaulle et la Résistance ; Morand, Pierre Laval et la Collaboration avec l’Allemagne hitlérienne. L’auteur de L’Espoir, qui n’a pas de temps à perdre en règlements de comptes, tient cependant à faire une mise au point. Il vient d’obtenir le Goncourt 1933 — également auteur Grasset. L’homme est devenu une star incontournable.
« Ma construction romanesque, précise-t-il à un journaliste, ne pourrait rejoindre celle d’écrivains comme Morand. Ses types reposent sur l’observation ironique. » Il ne se trompe pas de cible. Avec la précision du bourreau chinois, il ajoute : « Le mien, sur le besoin de traduire à travers des personnages un certain ordre de valeurs éthiques. » La littérature n’est pas un divertissement, c’est d’abord un acte de foi — au sens étymologique du mot.
Il paraît que les livres de Malraux recherchent lecteur désespérément. Ses romans ne sont plus guère étudiés au lycée, à l’exception de La Condition humaine. Le ministre d’État du général de Gaulle aurait-il effacé l’écrivain engagé, au style percutant et à la dramaturgie cinématographique ? Ses écrits sur l’art, complexes et iconoclastes, auraient-ils découragé les derniers érudits d’une époque soumise à la confusion générale ? Son discours sur le transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon, résistant fédérateur, sa grandiloquence, ses métaphores de pythie possédée, ses longs trémolos, auraient-ils fait fuir la tribu des smartphones ? Sa panthéonisation aurait-elle détourné les derniers romantiques de sa figure d’icône nationale ? C’est vrai qu’il est rassurant de se promener dans les allées d’un petit cimetière sous le soleil d’hiver,et de se recueillir sur la tombe de !’écrivain en murmurant, au-dessus du marbre noir : il est ici.
Le sadisme récurrent de ses premiers romans devrait pourtant plaire à une société fascinée par les actes cruels ; l’érotisme débouchant sur le nihilisme devrait séduire les lecteurs de Michel Houellebecq et de ses pâles copistes — fort nombreux. L’amour vécu comme une aporie pourrait conforter dans leur individualisme forcené les trentenaires. Mais la curiosité a quitté leur cerveau soumis au divertissement publicitaire et à la pression permanente de l’événement. Le plus­ que-présent tue l’élégance du passé simple.
C’est donc une aventure que ce livre. Peut-être moins excitante que de monter dans un Potez 540 N à la carlingue défaillante et de foncer sur les troupes franquistes en direction de la sierra de Teruel. Et encore... Un écrivain qui carbure au désespoir le plus noir, qui parle de « fraternité désespérée », ça a de quoi faire frissonner.
Malraux, donc, calamine les panneaux indicateurs. Il dit que sa vie est sanglante et vaine. Dans Les Noyers de l’Altenburg, son dernier roman écrit à quarante ans, il affirme :« Pour l’essentiel, l’homme est ce qu’il cache : un misérable petit tas de secrets. » Sophie de Vilmorin révèle, dans Aimer encore, publié après la panthéonisation de Malraux en 1996, que !’écrivain détruisait chaque soir la page de son éphéméride. L’œuvre, rien que l’œuvre. « Je veux laisser une cicatrice sur cette terre », écrit-il, dans La Voie royale (1930), un court roman sec et nerveux. Une cicatrice, mais pas n’importe laquelle, celle dont il convient de chercher l’origine dans l’enfance balayée d’un revers de main vénitien par !’écrivain qui laisse néanmoins quelques indices. Ainsi écrit-il dans les Antimémoires, où le « je » gambade sur un puzzle narratif mouvant : « L’introspection-aveu a changé de nature, parce que les aveux du mémorialiste le plus provocant sont puérils en face des monstres qu’apporte l’exploration psychanalytique, même à ceux qui en contestent les conclusions. De la chasse aux secrets,la névrose ramène davantage, et avec plus d’accent. »
Alors nous en sommes là, avec ses romans, essais, préfaces, discours, enregistrements radiophoniques et télévisés. Parfois le vertige vous saisit, le « À quoi bon » résonne en vous. Mais sa phrase possède une telle force qu’elle vous éloigne du trou noir. L’époque est pourtant sinistre. Mais elle ne l’est pas davantage qu’en 1940, quand l’armée française s’effondrait en 10 jours à peine et que l’Assemblée nationale enterrait la Ille République en votant les pleins pouvoirs à un vieux militaire gâteux, bientôt suppléé par un maquignon qui souhaiterait la victoire du nazisme. Dans les pires drames de notre histoire, il y a toujours un sursaut ; un acte irrationnel, comme dit Malraux à propos de celui signé de Gaulle, le 18 juin 1940, à Londres. D’abord une voix, puis un corps en mouvement, pour sauver l’honneur de la France.
À la jeunesse en quête de sens, l’exemple de Malraux est édifiant. C’est l’homme agité, tour à tour voleur de statues de temples khmers, révolté par la brutalité coloniale, antifasciste, colonel autoproclamé de l’escadrille Espafia, résistant timide puis enrôlé volontaire dans la très chrétienne brigade Alsace-Lorraine, ministre des Affaires culturelles du général de Gaulle, favorable à la culture pour tous, en un mot défenseur acharné de la verticalité. Mais l’homme au phrasé syncopé, qui n’attend aucun signe de Dieu, n’ayant pas connu sa nuit pascalienne, parfois traité de fou postillonnant car il est persuadé de vaincre le néant avec l’art, cet homme-là n’est plus tendance. La postérité, cependant, réserve bien des surprises. Les lecteurs de l’auteur des Antimémoires doivent pour cela jouer le rôle d’intercesseur. La boîte noire malrucienne émet plus que jamais. Si, si.
Un soir, en présence de Malraux, Sophie de Vilmorin évoque le coup de matraque reçu par son père, membre des Croix-de­ Feu du colonel de La Roque hostiles au Front populaire. Elle craint sa réaction, lui, !’écrivain engagé à gauche, arpenteur d’estrade. Malraux, loin de blâmer l’engagement de son père, déclare : « Ce qui est important, c’est l’engagement ; c’est ce qu’on fait pour ce à quoi l’on croit. Pour le reste, chacun est libre de ses idées. Il n’y a qu’un danger, c’est le fanatisme. » On est aux antipodes des réseaux sociaux avec leur réaction manichéenne du pouce levé ou baissé.
Malraux ne rompit jamais l’amitié qui le liait à Pierre Drieu la Rochelle, parrain de l’un de ses fils, Vincent, pourtant écrivain collaborateur, directeur de la NRF de 1940 à 1943, favorable à la victoire de l’Allemagne hitlérienne. Malgré ce coupable engagement, il lui proposa de le recruter dans les rangs de la brigade Alsace-Lorraine afin qu’il sauvât sa peau. Drieu avait joué, et perdu. Il méritait la mort qu’il se donna le 15 mars 1945, au cœur d’un Paris libéré. Malraux, dans ses Antimémoires, n’hésite pas à le citer, en rappelant l’un de ses tics : « Lorsqu’il réfléchissait il tirait sa lèvre inférieure entre ses doigts, comme une grimace d’enfant. » Il ajoute : « C’est ce geste, familier à Drieu, qui avait amené celui-ci à nommer Gilles le personnage de son autobiographie. Il lui donnait, en effet, l’expression étonnée de l’acteur de Watteau [...]. » D’aucuns, au moment de se relire, auraient biffé le nom de Drieu. Pas Malraux. Peut-être inconsciemment était-il séduit par le parcours de l’auteur du Feu follet, hanté par le suicide, homme couvert de femmes et éternel insatisfait, comme si l’amour ne conduisait qu’à la perte de soi dans l’autre. Peut-être lui rap­ pelait-il l’absurdité de l’existence symbolisée par la mort de Perken, l’un des personnages de La Voie royale, cet anarchiste autocentré, conquérant de l’inutile, solitaire, areligieux, désespéré sous un ciel où rien ne luit.
L’homme d’aujourd’hui, en somme.
Drieu était tombé dans le trou noir, funambule incapable de résister au vertige du nihilisme. Malraux avait tenu bon, lui, car il croyait en son œuvre, malgré l’effritement programmé du monde des Lumières.
André Gide, de son côté, avait tranché :« Au fond, quand un homme n’a pas la foi religieuse et qu’il a la force physique, il peut se tuer. » Malraux, dont le père et le grand-père s’étaient suicidés - à la hache pour le grand-père, dixit Malraux ; plus vraisemblablement d’une chute accidentelle -ne pouvait qu’acquiescer.
La vie de Perken, comme celle de Garine, personnage phare des Conquérants (1928), sont des vies tournées vers l’action permanente, parce qu’elles refusent de trouver un sens dans la mort ; vies héroïques, mais dépourvues d’idéal. L’engagement de Drieu fut certes un sale engagement, mais son suicide au Luminal est respectable. Dans les Antimémoires, Malraux est très clair : « Il m’est arrivé d’entendre bien des bêtises au sujet du suicide, disait mon père ; mais devant un homme qui s’est tué fermement, je n’ai jamais vu un autre sentiment que le respect. » Malraux conclut :« Savoir si le suicide est un acte de courage ou non ne se pose que devant ceux qui ne se sont pas tués. »
Ou encore, cette réflexion paradoxale, tirée de La Voie royale, qui souligne la complexité de la pensée malrucienne :« Celui qui se tue court après une image qu’il s’est forgée de lui-même : on ne se tue jamais que pour exister. »
Vie, au fond, absurde. Cette notion est très présente dans Lunes en papier (1921) et Royaume-Farfelu (1928), ses premiers écrits. Ce n’est du reste pas Albert Camus qui a introduit le concept de l’absurde en littérature, mais Malraux. La mort, déjà, est omniprésente ainsi que certaines visions que les surréalistes ne renieraient pas. Dans Royaume-Farfelu, qui est « l’empire de la mort », les animaux sont étranges, parfois maléfiques. Les chats sont habiles, cela n’a rien d’étonnant, en revanche, de la part de Malraux. Les forces occultes sont à l’œuvre. Exemple : « Alors naquirent les démons des ruines, qui n’ont pas de visage et qui vivent dans notre propre corps. ( Sans doute en naquit-il un pour chacun de nous.) Le mien était bavard, mais éloquent. » Le jeune écrivain se met en scène, la machinerie est bien huilée.
De Phnom Penh, le 7 janvier 1924, soit quatre ans avant la publication de ce texte, il écrit à son ami Marcel Arland, à propos d’une ancienne maîtresse de riche européen, singulière collectionneuse, croisée à Hanoi : « Elle avait un petit jardin dans une rue indigène [...]. Dans les bassins nageaient des tortues sans écailles, car on avait fait dissoudre leur carapace dans des acides compliqués. Des cages superposées contenaient des chiens à trois pattes, des lézards aveugles, des singes sans bras et des cochons à deux bouches [...]. » Et d’ajouter : « il y avait un nain à quatre genoux habillé en bouffon, que l’on croyait en cire et qui, lorsqu’on le touchait, sautait en criant ».
Le farfelu, le fantastique, la cruauté, attirent Malraux. Ce sont ses antidotes à l’absurdité de la vie.
Dans son univers romanesque, comme dans son existence, la fadeur n’est pas de mise. La frilosité, voire la pusillanimité, de notre basse époque n’arrange pas les affaires de l’auteur de ce livre. Mais rien que pour l’agonie de Perken, ultime scène de La Voie royale, il se doit d’essayer. « Il y avait des hommes sur la terre, et il croyait à leurs passions, à leurs douleurs, à leur existence [...]. Il en ressentait une joie profonde qui résonnait dans sa poitrine et dans sa jambe à chacun des battements de son sang aux poignets, aux tempes, au cœur : elle martelait la folie universelle perdue dans le soleil. »
La mort de Dieu et l’extension du domaine de Satan ont décidément créé de grands dérèglements en l’homme.
Pour résumer ce chapitre, je voudrais citer Philippe Sollers :
« Le diable n’a rien d’humain. Ange déchu, il déteste que l’homme ait été créé à l’image de Dieu et plus encore que Dieu ait eu la prétention d’avoir un fils qui s’est fait homme. C’est une force personnelle qui en veut à l’humanité. » Et d’ajouter : « Or l’affaiblissement de la lecture produit de très bons esclaves. Si je suis tyran, prince de ce monde, homicide dès le commencement, calomniateur, j’ai intérêt à ce que les esprits soient le plus anesthésiés possible [...]. »
Le désir de totalitarisme de notre époque s’explique donc.

Une aventure, ce livre.

3

L’auteur de cet essai en mouvement écoute le Dixit Dominus de Haendel. Il tente de mettre un peu d’ordre dans sa tête. Il résume, car il est optimiste, pour les jeunes lecteurs : Malraux, né le 3 novembre 1901 à Paris et mort le 23 novembre 1976 à Créteil, à l’hôpital Henri Mondor. Aventurier, attiré par les gouffres amers et les femmes au destin tragique, d’abord anticolonialiste, puis antifasciste de la première heure, après avoir obtenu le prix Goncourt 1933 pour La Condition humaine comme on monte au front, anti-franquiste, anti-hitlérien, résistant durant la Seconde Guerre mondiale, participant à la libération de Strasbourg, enfin ministre de la Culture ; il élève au rang de mythe la Résistance en accompagnant, visage tourmenté, voix tremblante, cheveux au vent, le cercueil d’enfant contenant les cendres de Jean Moulin. Il prononce le mémorable discours : « entre ici Jean Moulin avec ton terrible cortège ». Il s’adresse alors à la jeunesse :« Puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché les mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé ; ce jour-là, elle était le visage de la France. » On est loin des discours d’aujourd’hui pondus par des communicants. Après Les Noyers de l’Altenburg, il n’écrit plus de roman, mais des essais sur l’art, jusqu’ à son dernier souffle. Il nous livre son Musée imaginaire, pour quitter le monde de la Création, et entrer dans le monde des œuvres d’art qui n’est pas soumis à la mort. Il remonte alors à la source de cette bataille insensée, l’art pariétal. Pour un autodidacte, élevé par sa mère, dans l’épicerie de sa grand-mère à Bondy, ce n’est pas si mal.


Pascal Louvrier : « Malraux, vivant aujourd’hui, serait sur le front ukrainien »

Le 23 novembre, ceux qui aiment les livres, l’aventure (l’évasion ?) et la liberté - ceux-là ne sont-ils pas au fond les mêmes ? - se souviendront peut-être que, 49 ans plus tôt (en 1976 donc) disparaissait un de leurs grands champions, car vainqueur sur les trois tableaux : André Malraux. Pour le grand public, comme pour votre serviteur avant lecture de Malraux maintenant (Le Passeur, octobre 2025), il était d’abord l’homme d’une séquence, d’un discours : celui évidemment du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon, en 1964. C’était beaucoup. Mais s’y arrêter serait peu, au regard de ce que furent son œuvre, ses engagements, et sa vie.

Dans cette bio qu’il vient de lui consacrer, Pascal Louvrier nous rappelle, avec sa plume toujours sensible et chaleureuse, combien Malraux a incarné un imaginaire particulier, un idéal même, depuis pas loin d’un siècle. Il n’élude rien, pas même ses rapports fort compliqués avec sa famille, ses femmes, ses enfants, son enfance que lui-même a voulu passer un peu sous silence. Un homme dans toute sa complexité, et si l’homme fut grand, sa complexité l’était au moins autant que lui. Que penserait, que ferait Malraux, aujourd’hui ? Je me suis dit, en lisant le livre, qu’il aurait rejoint les nouvelles brigades internationales en Ukraine, comme jadis en Espagne. En Ukraine, et ailleurs, tant de possibilités... Sur cette question comme d’autres, Pascal Louvrier nous donne des clés de compréhension, parfois des hypothèses. Un grand merci à lui, pour notre interview, ses intéressantes réponses (10 novembre), et pour sa fidélité. Vive Malraux, son esprit en tout cas !

Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Pascal Louvrier : «  Malraux, vivant aujourd’hui, serait sur le front ukrainien  »

PNG - 242.4 ko

Pascal Louvrier bonjour. Écrire cette bio d’André Malraux un jour, c’était pour vous une évidence ? Que représente-t-il à vos yeux ? Comme un repère, un phare ?

pourquoi Malraux ?

Ça ne l’était pas, mais ça a fini par s’imposer avec le temps. Son engagement politique – métapolitique – a fini par l’emporter, surtout par rapport à la situation actuelle de la France. Il faut une voix pour retrouver la grandeur, l’indépendance, la sécurité du territoire. Il faut résister face au nihilisme qui nous plombe, au dénigrement systématique de notre passé, de ce que nous sommes, à l’effacement même de notre récit national. Et cette voix, c’est celle de Malraux, impossible à canceliser.

Son enfance, comme toutes les enfances, semble avoir eu un impact majeur sur le reste de sa vie, mais de manière peut-être plus prononcée que d’autres. Notamment, au regard de sa relation compliquée avec sa mère, un rapport particulier aux femmes qui croiseront son chemin...

Malraux et les femmes

Ses parents se sont séparés très tôt, il a été élevé par sa mère, sa grand-mère, sa tante, dans une épicerie à Bondy. C’est ce que je nomme le triangle noir. Il ne fut pas heureux, étant le mal-aimé, l’enfant laid – c’est sa mère qui le lui dit – surtout après la mort de son frère cadet. Il assiste à son enterrement, voyant la fosse où, inconsciemment, il est confronté à la finitude de la vie, la fameuse condition humaine. Il imagine cette fosse grouillante, d’où sortent des araignées. Son frère cadet, Raymond, avait à peine trois mois. Malraux avait 1 an et quatre mois. C’est un véritable trauma, un « souvenir plus fort que la mémoire », comme il l’écrit dans Les Conquérants, son premier roman. Sa mère n’hésite pas à le gifler quand il rentre trop tard à la maison. Il lui avait récité une tirade, apprise comme ça, car il est hypermnésique, en voyant une pièce de théâtre avec son unique camarade. Il croyait se faire pardonner ainsi. Il a pris une gifle pour toute réponse. La frustration, l’humiliation, la tristesse. L’envie de se tirer. « Il y a des enfants sans état civil, il n’y a pas d’enfant sans mère », écrira-t-il plus tard. D’où ses relations complexes avec les femmes. Il préfère la fraternité de combat, les copains qui tiennent le front. « La guerre m’a rendu chaste », écrira-t-il encore. Cela ne veut pas dire qu’il ne respecte pas les femmes. Il ne savait pas les aimer, c’est différent. Il leur rendra hommage dans un discours célèbre prononcé à Chartres, le 10 mai 1975, s’adressant avant tout aux combattantes déportées à Ravensbrück.

Malraux était-il pour vous un idéaliste authentique - je pense à ses participations à la guerre civile en Espagne, à la résistance et aux combats durant la Seconde Guerre, à ses engagements francs contre le fascisme et envers la décolonisation, etc. - ou bien plus prosaïquement a-t-il surtout tout fait pour fuir un quotidien, la normalité d’une vie de famille ? L’évasion, avant tout ?

l’aventure pour des idées ou pour s’enfuir ?

Il a tout fait pour tenter de gommer l’absurdité de la vie. Il s’est « évadé », il le dit dès la première page des Antimémoires. Son idéal, c’est la liberté. Liberté des peuples. Quand il découvre en Indochine les méfaits du colonialisme, il devient un anticolonialiste acharné. En Espagne, il monte une escadrille pour combattre les franquistes. Deux obus dans les murs de la cathédrale Saint-sauveur de Saragosse, qui n’ont pas explosé, obus lancés par l’un de ses avions, peut-être le sien, l’attestent. Il est là où il faut être quand la liberté l’exige face aux dictatures.

Sur quoi sa relation si particulière avec De Gaulle a-t-elle reposé fondamentalement ? Un vrai respect mutuel intellectuellement parlant ? Camus, récipiendaire en 1957 du Nobel de littérature, a déclaré que Malraux aurait dû l’avoir. Sa proximité avec le futur chef d’État lui a-t-elle coûté, alors et ensuite ?

avec de Gaulle, les ressorts d’un couple d’Histoire

De Gaulle, c’est l’homme qui sauve l’honneur de la France. Il incarne la grandeur, le sens des responsabilités, le courage. C’est un père de substitution. Il remplace avantageusement le sien, Fernand, qui a quitté sa famille et a fini par se suicider. De Gaulle incarne l’élan irrationnel comme par exemple en juin 1940, quand il rejoint Londres et continue le combat. C’était un coup de poker. De Gaulle a joué, il a gagné. Malraux aussi, c’est un aventurier qui réussit des coups. C’est un corps en mouvement. Il n’a pas un corps, il est un corps. L’énergie qu’il dégage contamine son entourage. Ou ses lecteurs. C’est violent, électrique, il y a un volontarisme frénétique qui habite ses personnages. Rien de nombriliste comme aujourd’hui où l’on se perd dans des histoires familiales qui n’intéressent que les auteurs eux-mêmes. Il y avait, bien sûr, un respect mutuel. Les deux hommes ont formé un couple romantique. Malraux, ministre de la Culture du Général, ça lui a sûrement coûté le Nobel. La gauche ne le lui a pas pardonné. Quant aux communistes, ils avaient une patrie : Moscou. Malraux a fini par les combattre.

Vous suggérez qu’il y a aujourd’hui encore des zones d’ombre à propos de la mort des deux fils de Malraux, survenue dans un contexte très particulier (guerre d’Algérie et guerre froide). Avez-vous une intime conviction en la matière ?

la mort des deux fils Malraux, un mystère ?

Ses deux fils sont morts dans un accident automobile, le lundi 23 mai 1961. Nous sommes en effet en pleine guerre d’Algérie, d’une part. De Gaulle est la cible de l’OAS, en partie financé par la CIA – ne pas oublier que de Gaulle veut sortir de l’OTAN. Il est possible qu’en s’attaquant aux fils de Malraux, on ait cherché à atteindre de Gaulle, à le déstabiliser. D’autre part, Vincent, le fils cadet du ministre, fréquentait Clara Saint, une jeune et riche héritière d’origine argentine, attachée de presse de la maison de couture Saint-Laurent. Amie du célèbre danseur russe Rudolf Noureev, qui se produisait à Paris, dans la troupe du Kirov de Leningrad, elle l’aida à échapper à la vigilance du KGB et lui permit de passer à l’Ouest. Elle fut soupçonnée d’agir pour le compte de la CIA. Gauthier et Vincent fréquentaient des personnalités douteuses, voire dangereuses. Alors CIA ? OAS ? KGB ? L’hypothèse que l’accident de voiture n’en soit pas un est plausible. Elle est sur la table. La période était féroce. Tous les coups étaient permis pour atteindre de Gaulle.

Humainement parlant Malraux semble être assez insondable... Un mélange on l’a vu d’idéalisme sur les grands principes et de froideur envers ses plus proches. Comment décrivez-vous cet homme tel que vous pensez l’avoir compris ?

qui était André Malraux au fond ?

Cet homme reste assez énigmatique, en effet. Mais il y a chez lui une soif d’absolu. Il convient de « se résoudre dans l’action. » La vie est absurde, d’accord, alors autant la vivre avec grandeur, la tête haute. Il faut aussi, pour l’artiste, postuler posthume, c’est-à-dire transformer sa vie en anti-destin. L’art est un anti-destin, il échappe en cela à la mort. Il métamorphose le périssable en éternel. Quand l’homme a-t-il pensé qu’il pouvait être immortel ? Dès les peintures rupestres de Lascaux, répond Malraux. C’est sa grande affaire. Il tourne autour du trou noir, possédé. Le reste n’est qu’un « misérable petit tas de secrets. » Le plus surprenant, c’est qu’il n’a pas sombré après la mort tragique de sa compagne, Josette Clotis, ni de celles de ses deux fils. Perdre la mère et ses deux fils, c’est terrifiant. Malraux a surmonté l’ordalie. L’alcool et les antidépresseurs n’ont pas eu raison de son corps. Il a failli mourir, il s’en est sorti, et il a écrit, selon moi, son plus beau livre, Lazare. Il fait dire à l’un de ses personnages, dans L’Espoir  : « Si je me regarde, je me tue. »

Quel regard portez-vous sur son œuvre, son impact, et sur son héritage littéraire ? Qu’est-ce qui, entre tout, livres ou citations (vous avez déjà donné quelques pistes...), vous transporte chez Malraux ?

que retenir de son œuvre ?

Héritage immense. Malraux fait entrer le bruit des mitrailleuses dans La Condition humaine. Il annonce un siècle cruel, où le terrorisme va être une arme redoutable. Ses personnages luttent contre la mort en jouant leur vie. Certains se sacrifient pour une cause dont ils savent qu’elle n’éloignera pas forcément les hommes de la barbarie. Cette barbarie qui accouche des camps d’extermination nazis. C’est le grand tournant de l’humanité. Mais Malraux c’est aussi le – faux – mémorialiste des Antimémoires. Ce livre, par son style, son lyrisme, ses événements métamorphosés par la vision malrucienne, est sûrement l’un de ses plus brillants livres. Il faut y ajouter, j’insiste, Lazare et sa prose poétique. Sans oublier ses ouvrages sur l’art qui révolutionne l’analyse classique. Il faut relire Les Voix du silence, dans la nuit d’hiver. C’est bouleversant d’intelligence. Pour un autodidacte, chapeau.

L’une de ses plus belles citations : « Le grand artiste n’est pas le transcripteur du réel, il en est le rival. »

Vous évoquez son bilan comme ministre, notamment la création saluée des Maisons de la Culture. Rappelez-nous ce qu’elles étaient et ce qu’elles ont changé dans le contexte d’alors, et en quoi Malraux a-t-il été, comme vous l’écrivez, l’exact contraire de Jack Lang ?

son empreinte à la Culture

Les Maisons de la Culture ont été créées en 1961. Ma génération, c’est celle de ces Maisons-là. Nous sommes les enfants spirituels de Malraux. C’était des lieux de rencontre, où nous trouvions les outils pour nous cultiver, nous les petits provinciaux sans bibliothèque dans la maison familiale froide. La culture pour tous et non pour chacun. C’était une sorte de cathédrale. La culture venait à nous, mais c’était nous qui devions faire l’effort intellectuel pour la comprendre, en voir la diversité, la complexité. Internet n’existait pas, il n’y avait pas la télévision dans tous les foyers. Mais la verticalité était préservée. Tandis qu’avec Jack Lang, qui a été un ministre de la Culture charismatique, l’horizontalité a été programmée. C’était la culture qui se mettait au niveau du peuple, quitte à la dévaluer et à faire d’un crachat multicolore sur une toile l’équivalent de Guernica, de Picasso. C’est insupportable. Le peuple n’est pas idiot. Il suffit de lui donner les clés pour comprendre l’art. C’est le principe de la « guerre du goût », si cher à Sollers.

Que serait aujourd’hui à votre avis une politique culturelle digne de l’esprit malrucien ?

faire du Malraux en 2025 ?

Il faut surtout revenir à des projets culturels débarrassés de l’idéologie égalitariste. Tout ne se vaut pas. L’Éducation nationale a failli à sa mission. L’illettrisme progresse, la confusion prospère, la marchandisation a remporté la mise. C’est affligeant. On coule, et on fait la fête, seul, dans sa chambre avec vue sur Netflix.

Vous écrivez qu’il a très tôt pressenti, non pas que le 21e siècle serait religieux ou ne serait pas, mais que l’islam en tant que projet politique gagnerait en puissance dans ses terres traditionnelles. Voulez-vous préciser ce point, et aussi rappeler au lecteur ce qu’était son rapport à la spiritualité, à la transcendance ?

Malraux, l’islam et les mysticismes

Olivier Germain-Thomas m’a dit que c’est le mot mystique qui convient, et non celui de religieux. C’est vrai que l’Occident a perdu ses valeurs suprêmes, tandis que les pays musulmans gardent une foi vibrante qui prospère. Nous, on attend le prochain smartphone. Le consumérisme finit de faire de nous des esclaves. Dans les Antimémoires, Malraux écrit : « Ce qui m’angoisse, c’est de voir Lazare revenir de chez les morts pour discuter avec irritation de la forme des tombeaux. » Remplacez « tombeaux » par « smartphones », et on s’aperçoit que l’angoisse existentielle de Malraux se justifie pleinement.

Quant à l’islam radical, qui ne cesse de se développer, avec les attentats terroristes, annoncés par le personnage de Tchen, dans La Condition humaine, avec cette phrase : « Assassiner n’est pas seulement tuer », la poussée de l’islam radical a été « vue » par Malraux dès 1956. Dans une note, que je cite, il prophétise : « C’est le grand phénomène de notre époque que la violence de la poussée islamiste. Sous-estimée par la plupart de nos contemporains, cette montée de l’islam est analogiquement comparable au début du communisme au temps de Lénine. Les conséquences de ce phénomène sont encore imprévisibles. » On peut donc dire que Malraux envisageait un « renouveau mystique » qui pourrait prendre la forme d’une nouvelle confrontation entre l’islam radical – caché parfois sous les oripeaux du gauchisme – et l’Occident chrétien. « Préparez-vous à l’imprévisible », avait ajouté l’auteur du Musée imaginaire.

Si vous pouviez, par une extraordinaire déviation prise dans les couloirs du temps, vous adresser à Malraux, lui dire quelque chose ou lui poser une question, ce serait quoi ?

un bon dans le passé, pour un café (ou un verre)

Faites entendre à nouveau votre voix, de là où vous êtes, car la France est en grand danger.

PNG - 338.8 ko
(Illustration générée par ChatGPT le 18/11/25,
sur demande de votre serviteur)

Malraux maintenant, justement : quel message, quel espoir, ou quel désespoir ? Malraux en 2025 ce serait quoi, aller combattre aux côtés des opprimés, ici ou là ?

Malraux dans les brigades en Ukraine ?

Malraux, jusqu’à son dernier souffle, a toujours voulu l’engagement. En 1967, il confie à Shimon Peres, que, plus jeune, il se serait engagé dans Tsahal. En 1971, il s’enflamme pour l’indépendance du Bangladesh, dont le peuple et les intellectuels seront victimes de la répression au Pakistan, auquel ils étaient rattachés depuis la partition du sous-continent indien en 1947. Il va au Bangladesh, son arrivée fait un tabac. Il est reçu comme un chef d’État. Il se rend à l’université de Rajshahi, prononce un discours mémorable devant les étudiants en liesse. Il leur dit, voix tremblante : « Soyez fiers de votre histoire et des combats qui vous ont forgés. » Voilà ce que j’aimerais entendre aujourd’hui de la part des écrivains et intellectuels, pour la France. Malraux, vivant – mais il est plus vivant que certains vivants – serait sur le front ukrainien. Il aurait acheté des drones et les lancerait en direction de Moscou. Du reste, le prix Malraux 2025 a été attribué au livre Volia, paru chez Grasset, qui est un témoignage vibrant et violent d’une infirmière, engagée volontaire dans la résistance ukrainienne, Anastasia Fomitchova. Son livre, par l’esprit, me fait penser à L’Espoir, roman épique sur la guerre d’Espagne.

Dans les périodes de spleen, de découragement, ça vous fait plutôt du bien, ça vous inspire, de penser à Malraux et peut-être à d’autres auteurs ?

Malraux, lecture feel good ?

Malraux m’insuffle l’énergie pour ne pas jeter l’éponge, dire que tout est foutu. Je relis quelques pages des Antimémoires, et ça agit aussitôt. Son discours prononcé à Athènes, le 28 mai 1959, où il s’adresse à la jeunesse, ne peut laisser indifférent. Il y a le verbe, le souffle, l’inspiration. C’est de l’ordre de la mystique : « Au seuil de l’ère atomique, une fois de plus, l’homme a besoin d’être formé par l’esprit. »

Au moment où certains célèbrent une messe en hommage à Pétain, l’homme de la collaboration d’État avec l’Allemagne nazie, j’ai l’image de Malraux, à la tête de la brigade Alsace-Lorraine, qui délivre Strasbourg et demande au père Bockel, son fidèle ami, de célébrer une messe en la cathédrale pour symboliser la victoire de la liberté sur la barbarie. Le message de Malraux est plus que jamais actuel. (Éd. 19/11)

L’écrivain Malraux était volontiers mythomane. Et vous ? ;-)

un écrivain, ça mythomane énormément ?

Entendons-nous sur le terme de mythomanie. Sans mythe, il n’y a pas d’histoire possible. On est vite happés par le néant. Il faut de la légende. « Seul ce qui est légendaire est vrai », dit Malraux. Après, Malraux est un écrivain, ce n’est pas un journaliste. Il raconte ce qu’il a vécu ; dans les Antimémoires, il rend la scène ductile, il métamorphose la réalité en récit magnifié. C’est ainsi qu’il frappe nos imaginations. Guernica n’a rien à voir avec la réalité de la situation. On ne retient pourtant de ce village ravagé par l’aviation nazie que le tableau de Picasso. Il est l’un des symboles de la barbarie totalitaire. Il faut, de plus, chercher le souvenir fondateur, celui d’avant la mémoire. Il donne la clé de l’œuvre.

Pour ma part, je m’autorise tout dans un roman. Et j’aime à dire que tout y est vrai puisque j’ai tout inventé. Mais je respecte scrupuleusement les faits lorsque j’écris une biographie, même si je n’hésite pas à les passer au tamis de l’analyse psychanalytique.

Vos projets et surtout vos envies pour la suite, Pascal Louvrier ?

vers la suite...

Je viens de publier également un roman noir, Portuaire, chez Kubik Éditions. J’en achève un autre. En ce qui concerne la biographie, après Malraux, j’avoue que les sujets me paraissent assez fades. J’attends un peu.

JPEG - 30.8 ko
Pascal Louvrier

Pascal Louvrier a aussi publié, dernièrement, Portuaire (Kubik Éd.)

Crédit : parolesd’actu

LIRE : Une belle recension

ANDRÉ MALRAUX SUR PILEFACE

Notamment :
Philippe Sollers, Malraux le revenant
André Malraux / Charles de Gaulle / la Chine
D’André Malraux à Philippe Joyaux

PASCAL LOUVRIER SUR PILEFACE

Notamment :
Philippe Sollers entre les lignes
Sollers, plus vivant que jamais
Sollers définitif


[1] Cf. Commentaire.

[2] Quelques mois, c’est étrange, après la mort de Mao — et on aurait tort d’oublier à quel point, après que De Gaulle avait reconnu la République Populaire de Chine le 31 janvier 1964, avec le « poids de l’évidence et de la raison » (Cf. De Gaulle et la Chine), la rencontre entre les deux hommes, en 1965, eut une grande importance puisqu’elle le décida à écrire ses Antimémoires.

[3] Sur ce point précis comme sur d’autres, l’héritier de Malraux n’est-il pas Bernard-Henri Lévy ? Cela commence en septembre 1971 avec l’engagement pour l’indépendance du Bangladesh.

2 Messages