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Venise, 26 octobre 1967 : Pasolini s’entretient avec Ezra Pound

D 13 novembre 2025     A par Albert Gauvin - C 2 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Ezra-Pound et Pier-Paolo Pasolini.
Vittorugo Contino, 1967. Collezione privata. ZOOM : cliquer sur l’image.

Il y a dans Transhumaner et organiser de Pier Paolo Pasolini que j’ai présenté récemment, une curieuse poésie datée d’Ankara le 10 avril 1969, Vers d’abord phatiques puis emphatiques. Pasolini y fait d’abord dialoguer (fonction phatique) un exilé : Ezra Pound dont la traductrice, Florence Pazzottu, rappelle rapidement en note les turpitudes, et deux dissidents soviétiques, Siniavski et Daniel, condamnés à Moscou en 1966, « à respectivement sept et cinq ans de goulag pour avoir publié illégalement à l’étranger » et « avoir calomnié le régime et porté atteinte à la puissance de l’Etat soviétique » (sic). Dans sa poésie, Pasolini introduit deux idéogrammes chinois, le premier « signifiant clair ou lumineux et composé du pictogramme du soleil et de celui de la lune », le second signifiant « sombre, obscur, profond ». « Lire le chinois ce n’est pas jongler avec des concepts, mais observer les choses accomplir leur destin », écrivait Pound. La traductrice nous rappelle également en note que « Pasolini a rencontré Ezra Pound à Venise, le 26 octobre 1967 » et que « l’entretien a été filmé par Vanni Ronsisvalle, qui en a fait un film de 50 minutes ; Un’ora con Ezra Pound (Une heure avec Ezra Pound) ».
J’ai retrouvé la trace de cette rencontre et de cet entretien [1]. A ma connaissance, l’entretien n’a malheureusement pas été traduit ou sous-titré en français dans le documentaire. Je me demande pourquoi plus de soixante ans après qu’il a été réalisé. Je l’ai regardé intégralement hier soir et je dois dire que ce ne fut pas sans une profonde émotion. En 1967, Pound a quatre-vingt-deux ans, il est profondément amaigri, il a encore cinq ans à vivre. On le voit errer dans Venise, écrire à sa table, écouter attentivement et répondre aux questions. Pasolini, lui, est dans la force de l’âge (il a quarante-cinq ans), nul ne peut deviner qu’il sera assassiné à Ostie huit ans plus tard. Je ne peux m’empêcher d’y penser puisqu’on commémore en ce mois de novembre 2025 les cinquante ans de sa mort. Poursuivant mes recherches, j’ai découvert que l’entretien avait été traduit en anglais [2]. Et puis, qu’il en a été aussi question aux dernières rencontres de Chaminadour consacrées à Pasolini en septembre 2025. René de Ceccatty, l’invité de ces rencontres, après avoir lu le discours d’Alberto Moravia aux obsèques de Pasolini le 6 novembre 1975, a lu à haute voix des extraits de l’entretien avec Pound tandis qu’on en projetait les images sur un grand écran. Sur la vidéo, on voit évidemment moins bien, mais les voix sont claires et le son est bon.

1. Vers d’abord phatiques puis emphatiques

Pasolini, Transhumaner et organiser, p. 100.
ZOOM : cliquer sur l’image.

2. Un’ora con Ezra Pound

Venise, 26 octobre 1967. Vanni Ronsisvalle filme la rencontre entre Ezra Pound et Pier Paolo Pasolini. En1968, le documentaire de 54 minutes est diffusé sur la RAI le 19 janvier 1968 sous le titre Un’ora con Ezra Pound.

La rencontre à Venise entre le poète américain Ezra Pound et Pier Paolo Pasolini est un document rare et d’une valeur inestimable : deux esprits apparentés — bien que si différents dans leurs parcours existentiels et leurs choix idéologiques — sont parvenus à un « pacte » humain et intellectuel sous le signe de la grande littérature. Une sorte de passage de relais entre le vieil homme sage qui a connu la contrainte dans un hôpital psychiatrique, après avoir été condamné pour avoir soutenu le fascisme, et le jeune écrivain et réalisateur iconoclaste dont la sensibilité artistique, fragile et intense, bouleverse la morale bien-pensante de la société de l’époque.

Pier Paolo Pasolini et Ezra Pound
Une rencontre entre poésie et amitié

« Ah, laissez un vieil homme trouver la paix », ainsi se termine son quatre-vingt-deuxième chant, et je sais très bien que je suis ici pour troubler sa paix, Pound.
Mais avant tout, je voudrais vous faire part de l’état d’esprit dans lequel je me trouve ici devant vous. Je vais lire un de vos textes. Si vous vous souvenez, l’un des poèmes de Lustra, dans lequel vous vous adressez à Walt Whitman et dites ceci :

Je passe un pacte avec toi, Walt Whitman. Je t’ai détesté pendant trop longtemps. Je viens à toi comme un fils adulte qui a eu un père têtu ; je suis maintenant assez grand pour devenir ton ami. C’est toi qui as abattu le nouveau bois. Il est maintenant temps de le sculpter. Nous n’avons qu’un seul tronc et une seule racine : rétablissons le commerce entre nous.

Maintenant, je pourrais relire ce poème en changeant seulement deux petits détails, à savoir votre nom et une autre chose que vous allez entendre maintenant. Je pourrais la lire ainsi :

Je passe un pacte avec toi Ezra Pound…

À partir des archives de Rai Teche, Rai Letteratura présente le précieux témoignage filmé de la rencontre à Venise, à l’automne 1967, entre Pier Paolo Pasolini, encore jeune et visiblement ému, et le poète américain Ezra Pound. L’occasion est bien plus qu’une simple interview : c’est un événement d’importance historique, non seulement pour le monde de la littérature et de la poésie, mais aussi dans la vie des deux intellectuels. D’un côté, Ezra Pound, désormais âgé et fatigué, apparemment indifférent au poids de la vie et aux vicissitudes qu’il a traversées, de son expérience de détention à l’asile psychiatrique criminel de St. Elizabeths à Washington, aux accusations de trahison envers son propre pays, l’Amérique, pour avoir soutenu le régime fasciste de Mussolini. De l’autre, dans le fauteuil voisin, Pasolini, écrivain et réalisateur, qui, à cette époque, commençait enfin à récolter les fruits d’un travail longtemps critiqué, maltraité, voire ouvertement raillé par les bien-pensants d’une Italie qui, jusqu’alors, était tout à fait incapable de saisir la sensibilité, le courage et la lucidité de sa recherche expressive et stylistique en tant qu’écrivain.

3. Extraits de l’interview de Ezra Pound et du discours de Moravia au Campo de’ fiori

Avec René de Ceccattty et Francesca Isidori.
Dans le cadre des 20es Rencontres de Chaminadour : René de Ceccatty sur les grands chemins de Pasolini.

René de Ceccattty lit et traduit à haute voix le discours de Moravia aux obsèques de Pasolini en 1975, puis des extraits de la rencontre entre Pasolini et Pound à Venise en octobre 1967. Francesca Isidori prête sa voix à Ezra Pound

ARCHIVE

L’œil de Pound

René de Ceccatty

Le Monde des Livres, 10 juin 2004

D’Ezra Pound, on conserve l’image que Pasolini capta dans une interview télévisée demeurée célèbre, d’un vieillard tentant de redonner une cohérence à une vie de poète que l’histoire du fascisme avait, pour le moins, bousculée et détournée. Le rebelle Pasolini ne pouvait que se passionner pour ce reflet inversé de ses propres passions politiques. Mais avant que la folie ne le saisît, Pound, dans les années 1920, manifesta l’acuité de son jugement sur le monde littéraire, en publiant régulièrement, pour la revue américaine The Dial, des Lettres de Paris, qui viennent d’être rééditées [3]

Joyce, qui lui fut signalé par Yeats, y tient une place importante. On sait le rôle que Pound joua pour soutenir la rédaction et la publication d’Ulysse. Dès qu’il prit connaissance des premiers poèmes de Joyce, en 1913, il voulut les faire connaître. Leur amitié littéraire n’eut pas d’éclipse. Après avoir lu Gens de Dublin, et sachant Joyce attelé à l’élaboration de son projet romanesque, Pound écrivait : "Il a écrit un roman et je suis absolument prêt à parier tout ce que j’ai au monde que ce roman restera."

Pound fit obtenir une bourse à Joyce, favorisa la parution d’Ulysse en revue, mais ce n’est qu’en 1920 que les deux écrivains se rencontrèrent. "Un paquet d’électricité aux décharges imprévisibles", ainsi Joyce décrivit son bienfaiteur (cité par John Tytell, dans Ezra Pound, le volcan solitaire, Le Rocher, 2002). Prenant un style paysan, Pound de son côté lui avait écrit : "J’crois qu’vot’livre est pas dégueulasse. Vous pouvez m’en croire, j’m’y connais." Les Lettres de Paris ne sont, bien entendu, pas toutes consacrées à Joyce. Les dadaïstes y sont en bonne place et de nombreux poètes mineurs dont Pound commente implacide le "vers libre". Mais aussi bien "le nouveau Proust, ou le nouveau morceau de Proust" (il s’agit de Sodome et Gomorrhe). Heureuse époque où un critique s’appelle Pound et les auteurs recensés, Cocteau, Valéry et Proust, comparé à Henry James : "L’on doit peut-être mettre sa fierté nationale dans sa poche et admettre que Proust a dépassé le regretté Henry James dans ce dîner...". Pound oppose la vue globale et minutieuse de Proust, décrivant "la sphère du monde", à l’art de James "toujours à l’autre bout du studio, peignant avec un pinceau à long manche".

C’est en mai 1922 que Pound dédie sa chronique à Ulysse et lance sa sentence : "Joyce a repris l’art d’écrire là où Flaubert l’avait laissé." Et cela continue sur ce ton : "Ulysse a plus de forme que n’importe quel roman de Flaubert." Et voilà Bloom mis dans la balance avec Pécuchet. Et Sterne, et Rabelais, et Proust et James bien sûr encore. Quelque chose d’essentiel se produit en littérature. Il faudrait citer tout entier cette admirable critique, où est vilipendée la censure américaine. "Nous sommes gouvernés par des mots, des lois sont taillées dans des mots, et la littérature est le seul moyen pour garder ces mots vivants et précis."

René de Ceccatty

PASOLINI SUR PILEFACE

POUND SUR PILEFACE


[2] Vous en trouverez la trace ici.

[3] Traduit par Marie Milési, introduction de Jean-Michel Rabaté, éd. virgile (15, rue Jelhy Bachelier, 21121 Fontaine-les-Dijon), 160 p., 15 € .

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