
- Arthur Rimbaud par Ernest Pignon Ernest.
JOSSE/BRIDGEMAN IMAGES.
Yannick Haenel, écrivain : « Rimbaud est le nom le plus brûlant de la littérature »
Si l’ombre de Rimbaud plane sur son roman « Le Trésorier-payeur », Yannick Haenel continue de fréquenter quotidiennement l’œuvre du poète. En 2023, il a préfacé la réédition d’« Une saison en enfer » – seul ouvrage publié du vivant du poète. Loin de tout folklore, l’écrivain propose une lecture singulière d’une écriture tournée vers l’absolu et l’amour de la langue.
Propos recueillis par Sonia Pavlik
Le Monde. Publié le 26 octobre

Le plus célèbre portrait d’Arthur Rimbaud, signé Etienne Carjat en 1871,
coloré au pochoir par Sonia Delaunay, en 1973. .
INSITUCOM. ZOOM : cliquer sur l’image.

Ecrivain et chroniqueur pour Charlie Hebdo, Yannick Haenal a publié plus d’une vingtaine d’ouvrages, parmi lesquels : les romans Tiens ferme ta couronne (prix Médicis, en 2017), Jan Karski (prix Interallié, en 2009), Cercle (prix Décembre, en 2007) ; le récit Notre solitude (2021) ; l’essai Bleu Bacon (2024). Editeur chez Gallimard, il dirige la revue de littérature contemporaine Aventures.
VOIR SUR PILEFACE
Dans la préface d’Une saison en enfer, vous écrivez que les pages d’Alchimie du verbe ont changé votre vie. En quoi la lecture d’Arthur Rimbaud a-t-elle bouleversé votre vie et bouleverse-t-elle la vie ?
Au début des années 1980, j’étais pensionnaire dans un lycée militaire à La Flèche. Je cherchais une échappatoire. A la bibliothèque de section, je suis tombé sur une édition des œuvres de Rimbaud préfacée par Paul Claudel. Ça a été une déflagration, une délivrance immédiate. On était en pleine new wave, et pour moi le visage de Rimbaud se superposait à celui de Ian Curtis, le chanteur de Joy Division. Cet auteur qui avait mon âge m’a prodigué instantanément, par sa séduction démoniaque, le négatif qui me manquait, le goût des « révoltes logiques ». Le soir, au dortoir, après l’extinction des feux, je lisais Les Illuminations. Une porte, ce que j’ai appelé un « liseré orange » en référence à « la fille à lèvre d’orange » d’Enfance, s’ouvrait. Dans ce lieu réglé par la routine militaire, la révolte s’est incarnée dans un interlocuteur étrange qui m’apportait la promesse d’une autre vie possible.
Rimbaud incarne le poète maudit par excellence. Pourtant, vous évoquez chez lui l’importance d’une quête tournée vers l’amour et la « charité ». L’« enfer » ne dure qu’« une saison », rappelez-vous. Est-ce la poésie qui lui permet d’en sortir ?
L’expression « poète maudit », inventée par Verlaine, romantise la figure de Rimbaud, mais elle enferme son œuvre, qui est plutôt tournée vers le « dégagement rêvé », celui d’une « liberté libre ». Peut-être ce mythe a-t-il été nécessaire pour le faire exister, puisqu’il avait merveilleusement disparu de son vivant. En août 1873, Rimbaud, alors convalescent, finit la rédaction d’Une saison en enfer chez sa mère, à Roche. Verlaine lui a tiré dessus en juillet. Ce « carnet de damné », qui porte un regard ironique sur leur vie chaotique, est en partie un jeu entre eux. Mais c’est aussi un acte conjuratoire sur ses brèves années passées à écrire. S’il confère à la poésie le caractère orphique de « noter l’inexprimable », de « fixer des vertiges », de passer par-delà la mort et d’en revenir, il essaie avec rage de saccager tout ce qu’il a fait de plus beau. Et pourtant, il ne s’agit pas d’un manifeste nihiliste. Le texte agit comme une remontée pour « saluer la beauté ». J’entends le terme « charité », cette « clé du festin », dit-il, comme un amour inconditionnel, sans adresse – un amour du langage. Au fond, qu’a-t-il aimé de plus ?
Faites-vous une distinction entre son œuvre en prose et son œuvre en vers ?
Non, il a lui-même habité ce glissement, cet entre-deux. A la fin des Illuminations, écrites en prose, un texte comme Mouvement revient aux vers. Rimbaud maîtrisait à la perfection les langues anciennes et la prosodie française. A 15 ans, il parodiait François Villon ou Charles d’Orléans. Il a pu jouer avec toutes les gammes de la langue poétique et s’en délivrer à sa guise. Il n’a pas inventé le poème en prose, mais il a créé un langage où vers et prose n’ont plus vraiment d’identité : il a débordé les genres.
Dans Une saison en enfer, il y a des passages versifiés…
En effet. Dans Alchimie du verbe, il raconte son itinéraire de poète « voyant ». Comme dans Vita Nova de Dante ou les vies des troubadours, il désagrège cette bipartition vers et prose. La poésie sera en avant, débarrassée des vieilleries, mais il relance et questionne le répertoire ancien.

Eau-forte d’Alberto Giacometti, en 1962.
@ SUCCESSION ALBERTO GIACOMETTI (FONDATION ALBERTO ET ANNETTE GIACOMETTI + ADAGP),
PARIS/CLICHÉ RÉMI WAFFLART.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Est-ce, selon vous, son œuvre la plus importante ?
C’est en tout cas le seul ouvrage dont, jusque dans les pages blanches, il a contrôlé la publication. Plusieurs versions circulent à ce sujet : sa mère, ou celle de Verlaine, en aurait payé la première partie, ce qui lui aurait permis de remettre un exemplaire d’auteur à son ancien amant, encore en prison. Il n’aurait pas pu récupérer tous les exemplaires, faute d’argent. Mais les Illuminations me semblent aller plus loin dans la capacité de féerie. C’est un livre en métamorphose, sans doute incomplet, sans ordre connu, mais tout y flambe. Comme dans les Petits poèmes en prose de Baudelaire, il y a une captation rythmique du pouls des villes. On sort de la subjectivité pour entrer dans une forme d’impersonnalité splendide de la langue. Rimbaud y réalise le rêve occidental d’un texte qui serait à la fois de l’ordre de la poésie et de la pensée : il y a une dimension politique dans sa critique de la révolution industrielle en train de devenir folle… Sensorielles et métaphysiques, les Illuminations sont encore aujourd’hui d’une densité extrême. Ça brûle et, en même temps, c’est le comble de la délicatesse : on pourrait passer toute une journée à en lire une seule page.
Vous vous intéressez de près à la peinture. Y a-t-il des liens entre les Illuminations et les arts visuels ?
Leur composition diffractée, avec une simultanéité de plans juxtaposés, ressemble à de la peinture, à des gravures colorées. Le sous-titre anglais, Coloured Plates, fait référence aux plaques d’une lanterne magique. A la manière d’une image projetée sur un mur, il y a un effet de strates, de superpositions. Voyez des poèmes comme Nocturne vulgaire, Fleurs, Mystique ou Ville : c’est « ce que ça dit, littéralement et dans tous les sens ». Rimbaud nous présente le même objet sous tous les angles et dans toutes les perspectives. C’est une forme de cubisme avant l’heure.
Pierre Michon a intitulé un de ses ouvrages Rimbaud le fils, mais pensez-vous qu’on puisse considérer Rimbaud comme le père de la modernité littéraire ?
Oui, même s’il aurait détesté le mot. Dans le livre de Pierre Michon, on trouve cette idée qu’à partir de Rimbaud, il devient impossible de parler de la paternité d’un texte : le père absolu, Victor Hugo, a saturé le champ. Rimbaud, c’est plutôt le fils éternel. Mais le fils de personne : l’artiste possède désormais l’éclat d’une météorite.
Lire aussi : « Rimbaud le fils », de Pierre Michon : Rimbaud en chair et en mots
En même temps, Rimbaud a une « action séminale », comme disait Claudel, et cette action est à l’origine de toute la modernité. Il influence les surréalistes, les beatniks, Bob Dylan ou Patti Smith. Guy Debord le pastiche sans cesse, jusque dans son injonction à ne jamais travailler. Son influence me semble moins paternelle qu’érotique. Erotisme absolu du langage. Toute l’avant-garde du XXe siècle procède de lui.
Comment le poète vous influence-t-il ?
Rimbaud est le nom le plus brûlant de la littérature. Il fait partie des auteurs contagieux, incandescents, qui prodiguent leur feu par la lecture. Rimbaud, c’est la transmission immédiate de la poésie : il fait écrire. Quelle que soit la forme qu’on se choisit, essai, chronique ou roman, il s’agit d’être à la hauteur d’une telle effervescence. Comme Bataille ou Proust, il change la vie.
Vous êtes à la tête de la revue Aventures qui donne également de la place à de jeunes écrivains : Rimbaud est-il toujours un modèle incontournable ?
A l’évidence, Rimbaud est devenu un classique, un des noms de l’absolu. Sa démarche de poète réflexif, qui écrit sur la poésie, est très opératoire auprès des poètes actuels, comme Laura Vazquez. Ecrire devient aussi avec lui une expérience : cette dimension réflexive me paraît être la première condition de sa « modernité ». D’autre part, il lie, le premier, vie et poésie, c’est-à-dire qu’il donne au langage la valeur d’une éthique : sa vie est engagée absolument par ce qu’il écrit. La poésie n’est pas qu’un jeu verbal avec des formes, mais une expérience totale de vie. D’où aussi sa rupture avec la poésie, et son choix de partir en Afrique faire autre chose. Il n’y a pas de compromis chez lui : soit il écrit totalement, et vit son écriture, soit il n’écrit plus. Je pense aussi que son dynamitage quasi nietzschéen des « valeurs », la religion, le travail, la morale – cette « faiblesse de la cervelle », écrivait-il –, relève d’un geste critique qui trouve des échos certains aujourd’hui. On manque d’absolu, je trouve. Eh bien, Rimbaud est un stock d’absolu – un « trésor à prodiguer ».
Rimbaud a fasciné certains de ses contemporains et en a irrité d’autres, qui l’ont dépeint comme un « voyou ». A-t-il cherché à se faire une place à Paris ?
En 1871, Paris est le centre de la littérature. Il a sans doute voulu s’y intégrer, comme plus tard, en Afrique, il a voulu gagner de l’argent. Peut-être croyait-il pouvoir être aimé, reconnu par la sociabilité littéraire de l’époque. Mais son audace transgressive et sa beauté – Mallarmé évoque, troublé, ses « mains de blanchisseuse » – ont vexé la médiocrité. Rimbaud a ri au nez de ces gens qui n’aimaient pas ses manières. La jalousie s’est organisée, les « assis » l’ont rejeté. Son génie a fait peur aux bonnets de nuit. Comme le raconte Pierre Michon, le poète parnassien Théodore de Banville se promenait avec une petite calotte sur la tête. Je le vois cependant moins en voyou qu’en premier de la classe illuminé, en jeune homme intense, obsédé par la question de la littérature. Qu’est-ce que la poésie ? Qu’est-ce que le rythme à l’état sauvage ? La langue n’avait pas connu un tel coefficient de liberté depuis Villon. Rimbaud a vraiment incarné une proposition de rupture. Ses contemporains ont perçu cela, et c’était trop pour eux : son existence même les ringardisait. Seuls Mallarmé et Verlaine ont tenu le choc. Mon idée, c’est que d’une manière ou d’une autre, il a été rejeté – Paris a liquidé Rimbaud. Constatant que le jeu littéraire était« moisi », Rimbaud lui donne « congé ». Mais il ne renonce pas à la poésie : il va la jouer autrement.
Lire aussi | Patti Smith s’implante en terre rimbaldienne
Rimbaud a entretenu un rapport farouche avec son œuvre. Elle nous est parvenue en grande partie grâce à Verlaine. Comment expliquer cet abandon ?
VOIR SUR PILEFACE
Heidegger voit dans le silence de Rimbaud autre chose qu’un simple mutisme : « son ne-plus-parler est un avoir-dit ». Qui a parlé comme Rimbaud ? Son départ en Afrique est-il un renoncement ou une manière d’être réfractaire à une certaine forme de vie ? Il existe des bibliothèques entières sur le sujet, c’est indécidable. Rimbaud ne s’est jamais préoccupé de sa publication, et pourtant il a confié le manuscrit des Illuminations à Paul Verlaine et Germain Nouveau. Je crois qu’on ne peut pas en finir avec le langage – jamais. Un tel don existe même sans vous. J’ai tendance à penser, grâce aux lettres, qu’il ne s’est pas « opéré vivant de la poésie », comme disait Mallarmé. Il s’est sans doute moins débarrassé de la littérature que de l’idée de publier : c’est le monde de la littérature qui l’a dégoûté. Sa vie sur les routes montre la ténacité de son dédain. « Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes », écrivait-il.

Autoportrait de Rimbaud en 1883 à Harar, en Ethiopie,
envoyé à sa mère avec une lettre.
AKG-IMAGES/PICTURES FROM HISTORY. ZOOM : cliquer sur l’image.

Cette seconde partie de vie peut-elle être qualifiée de « poésie vécue » ?
L’Afrique a d’abord été de la littérature. Il ne cesse d’en parler dans Une saison en enfer, qui se serait d’abord appelée Livre nègre ou Livre païen. Pourtant la coupure a été nette. C’est un lieu où on ne le retrouvera pas. Son père y a aussi passé des années. Rimbaud, en aventurier cérébral, s’est imposé une épreuve physique. A l’époque, la région du Harar est d’une aridité absolue : il faut être fou pour aller faire des affaires là-bas. Philippe Sollers, avec d’autres, lui prêtait une activité dans les renseignements, mais je l’imagine mal au service de qui que ce soit. En revanche, à son retour en France, il s’inquiétait de s’être soustrait à la période d’instruction militaire. Il en est obsédé, il pense qu’on va le mettre en prison. Rimbaud s’est toujours vécu comme un déserteur.
Vous avez évoqué sa correspondance. Certaines lettres vous ont-elles marqué ?
Les lettres à sa famille sont extraordinaires, elles ruissellent de visions éblouissantes. Dans ses commandes à des manufactures, il établit des listes d’objets étincelantes qui évoquent déjà le « parti pris des choses » cher à Francis Ponge. Sa célèbre lettre écrite à Gênes, en 1878, où il raconte le passage de la montagne du Saint-Gothard, ressemble à du Chateaubriand électrique. Dans une autre, postée depuis Tadjoura en 1886, il parle de « l’existence gratuite et libre ». Malgré l’abandon de ses prétentions littéraires, il s’exprime comme à l’époque de la Lettre du voyant. Il y a chez lui une éthique du langage, peu importe l’usage qu’il en fait. La poésie est là jusqu’au bout, portée par la faim et la soif inextinguibles d’un explorateur. Dans son séminaire « Encore », Lacan cite le poème A une raison. Comme le « chantent ces enfants », le summum de la joie consiste à toujours en vouloir plus. La poésie vécue, ça ne s’arrête jamais, c’est le désir du désir jamais réalisé.
Lire aussi | Philippe Sollers, Génie de Rimbaud
Selon René Char, contrairement à ses contemporains, Rimbaud accorde une grande place à l’exploration de la nature. La figure du marcheur peut-elle être rapprochée de son écriture ?
A la fin du XIXe siècle, dans l’immense désir d’aération qui soulève la société en plein capitalisme industriel, la marche constitue la première méthode d’évasion. A la même époque, Nietzsche ne conçoit pas qu’on puisse penser autrement qu’en marchant. Marcher est une déclaration d’indépendance. Mais ce mot me paraît trop tranquille pour Rimbaud qui est un errant, pas un promeneur. Son écriture, sa rythmique même, est travaillée par le vagabondage. Dans Vagabonds, il se décrit « pressé de trouver le lieu et la formule ». Il y a chez lui une course éperdue, une accélération, jusque dans sa mort précoce. Il est allé tellement vite. Même établir une œuvre se révèle trop lent. On n’imagine pas Rimbaud en train d’attendre.
Est-il nécessaire de lire la biographie de Rimbaud pour apprécier son œuvre ?
Toute précision est bonne pour penser cette extraordinaire possibilité d’existence qui s’est appelée Rimbaud. Dans une vie dédiée au langage, je m’intéresse à la vocation. Comment commence-t-elle ? Et surtout comment la maintient-on ? Rimbaud en a fait l’expérience. La reconnaissance n’a pas été au rendez-vous. Par ailleurs, sa fabuleuse trajectoire depuis le « trou » de Charleville jusqu’à l’Afrique ressemble à celle d’un chercheur d’or. Tout quitter ne fait-il pas partie des plus grands fantasmes d’une vie ? Sa biographie est un véritable roman d’aventures, avec bien des épisodes énigmatiques. Jusqu’à quel point est allée l’aventure politique avec la Commune ? On ne sait pas.
Vous avez été professeur de lettres. Rimbaud occupait-il une place à part auprès des élèves ?
VOIR SUR PILEFACE
Quand j’étais professeur au collège dans les années 1990, c’était difficile d’intéresser mes élèves à la littérature. Mais Rimbaud, avec sa jeunesse et son anticonformisme, créait une étincelle. Les adolescents entendent bien cette question qu’il nous pose sans cesse : qu’est-ce que je fais de ma vie ? Mais contrairement à ma génération, les élèves voyaient dans l’homme aux semelles de vent, avec sa pipe de hasch et ses cheveux longs, un modèle éculé. C’était vieillot. La magie se trouvait dans les textes. Avec Ma bohème, quelque chose se transmettait au-delà de l’étude scolaire, dans l’insolence de l’enfant libre, dans la ritournelle du bras d’honneur, dans son dialogue avec l’invisible.
Lire aussi la critique (2021) | Arthur Rimbaud, du mythe aux textes
Rimbaud se lit-il de la même manière aux différents âges de la vie ?
J’ai commencé à 15 ans. J’en ai aujourd’hui 58 et je le lis sans cesse, dans un exemplaire cheap et surligné que j’emporte partout. Il y a des moments charnières, mais à chaque âge, il répond à nos différentes questions, comme si lui, Rimbaud, se les était toutes posées avant nous. Peut-être est-ce la définition du génie. Ses phrases me réchauffent toujours par leur dimension vibratoire, elles résonnent à la manière d’un augure. Tenez, écoutez ça, dans Mauvais sang : « Je ne suis pas prisonnier de ma raison. » Ça me parle passionnément. Ses phrases m’allument, elles me mettent en rapport avec un état de perception qui me réveille. Baudelaire disait que la littérature s’oppose à « l’épaississement de la sensibilité ». Face au binarisme actuel, Rimbaud, comme tous les grands écrivains, précise chacune de nos sensations. Il continue d’être une chance : le langage est menacé, mais c’est en lui que se cache le trésor.
Cet article est tiré du « Hors-Série Le Monde – Une Vie, une œuvre : Arthur Rimbaud », octobre-novembre 2025, en vente dans les kiosques ou par Internet en se rendant sur le site de notre boutique.

« Le Monde » consacre un hors-série à « l’homme aux semelles de vent », qui, en 1875, à l’âge de 20 ans, a mis un point final à sa vie de poète pour devenir marchand et explorateur, et entrer dans la légende.
Par Sonia Pavlik
Hors-série. Il y a cent cinquante ans, Arthur Rimbaud a délaissé la poésie nouvelle et les vers inouïs. Après avoir remis le manuscrit des Illuminations à Verlaine, à Stuttgart (Allemagne), en mars 1875, il a plongé de manière définitive vers un autre ailleurs. Des voyages en Europe, puis direction Java, l’Egypte, Chypre, l’Abyssinie… Le poète devenu marchand et explorateur a défriché des routes souvent inconnues aux Occidentaux. Des lettres nous sont parvenues. Elles révèlent son goût pour les langues, ses velléités journalistiques comme son désir d’études géographiques. Rimbaud a continué d’écrire. Mais comment expliquer l’adieu du prodige à la littérature ? « La vraie vie », « la liberté libre » suffisent-elles pour comprendre son silence ?
« Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi », écrivait René Char. Nul n’est prophète en son pays, et encore moins en son temps. L’enfant voyant avait une longueur d’avance. Son choix radical comme la brièveté de sa carrière poétique fascinent et frustrent à la fois. La richesse des mystères réside dans la fécondité des fantasmes qu’ils engendrent. Recherches universitaires, romans, poèmes, films, bandes dessinées : les récits biographiques – et les versions – se multiplient. Même les membres de sa famille ont droit aux leurs. Devant l’insaisissable et la rareté, la moindre trace se transforme en précieuse relique.
A l’annonce de la découverte d’une nouvelle photographie ou d’un texte inédit, l’envie d’y croire se mêle à la crainte d’une supercherie. Comme en 2018, lorsqu’une lettre possiblement autographe fut retrouvée dans les archives d’un ancien communard. Parfois, la passion vire à la fétichisation. En 2016, le revolver utilisé par Verlaine s’est envolé aux enchères pour 434 500 euros. La légende du poète maudit a forgé la silhouette d’une rock star.
Il incarne la révolte
« Notre besoin de Rimbaud », comme le formulait Yves Bonnefoy, reste bien vivant. A Charleville-Mézières, dans une boîte aux lettres posthume, l’Ardennais reçoit 150 lettres du monde entier par an. Même devenu classique, l’éternel adolescent incarne toujours la révolte – en 2020, ses admirateurs se sont opposés à ce titre à sa panthéonisation. Ses œuvres représentent une étape incontournable pour arpenter les chemins de l’écriture contemporaine. Le Monde consacre un hors-série à cette trajectoire « absolument moderne », en explorant l’empreinte durable du poète dont « le nom, confie le romancier Yannick Haenel dans l’entretien qu’il a accordé, est le plus brûlant de la littérature ».
La vie de Rimbaud demeure, en effet, traversée d’énigmes, mais la portée de ses poèmes se révèle incontestable. A travers les textes choisis, les éclairages de Yannick Haenel, les hommages et les débats, c’est le mythe Rimbaud qui est questionné afin d’appréhender la voie que ce jeune homme « glabre », tel que le qualifie Charles Dantzig dans son portrait, a ouverte.
« Arthur Rimbaud, le génie incandescent », « une vie, une œuvre », hors-série du « Monde », 124 pages, 12 euros.

Sonia Pavlik, Le Monde, 26 octobre 2025.
* Version imprimable

