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Paradis 2, par Philippe Forest

La Règle du jeu n° 81, janvier 2024

D 26 octobre 2025     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Récemment, l’administrateur d’un de ces groupes un peu foutraques dédiés à Philippe Sollers qu’on trouve sur facebook demandait à chacun de ses membres lequel des livres de Sollers l’avait le plus marqué. Il ne fallait citer qu’un livre, un seul. Les réponses furent diverses. Un écrivain, un seul — il me lit, il se reconnaîtra — répondit : Paradis. J’approuvai et répondis pour ma part : Paradis 1, 2, 3. Aucune question ne fut posée sur cette trilogie apparemment mystérieuse. J’aurais pu préciser (un peu d’humour) : parce que trois en un. La sainte Trinité. Au nom du Père, du Fils et du saint-Esprit.
A-t-on vraiment lu Paradis et Paradis 2 plus de quarante ans après qu’ils ont paru — en feuilleton dans Tel Quel, puis dans L’Infini (uniquement dans le premier numéro), et enfin en volume ? Rien n’est moins sûr. Dans Comment aller au paradis ?, un entretien publié dans le numéro 44 de la revue art press (janvier 1981), Sollers disait de Paradis que c’était « un trou ». Plus loin, après avoir affirmé : « ce qui m’amène à travers mon nom à l’expérience de la négation, [...] c’est à être, pour ne pas être, sans embarras quant au père », il disait : « il y a un seul trou pensable dans l’univers des univers matériels, c’est très exactement la Vierge Marie. Pour ça, il faut et il suffit qu’elle soit vierge, qu’elle soit censée avoir entendu le vrai relief d’une parole et qu’il s’ensuive un corps rigoureusement différent de tous les autres. »


Tintoret, Le Paradis, 1588.
Venise, Palais des doges. Photo A.G., juin 2012.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Dans L’assomption, Sollers écrira : « Dans Le Paradis de Tintoret [...], vous avez le point de fuite lumineux en haut, le Père, le Fils et le Saint-Esprit couronnant ce quatrième terme décisif. En effet, si vous n’avez pas ce quatrième terme en écho, en doublure, comme médiatrice, pour parler comme les théologiens, comme corédemptrice, si vous n’avez pas cet effet de réverbération, votre Trinité ne tiendra pas le coup. Sans le trou, vous n’aurez pas les Trois qui ne sont pas de ce monde. » On pourrait vérifier que tous les romans de Sollers et jusqu’aux derniers tournent autour de cela — qui reste d’ailleurs bien mystérieux (mystère de la foi ?). Je pourrais aussi bien dire que, pour beaucoup, Paradis est un trou noir au sens des astrophysiciens.
A-t-on lu Paradis ? demandai-je. Il y a longtemps, oui, sans doute. Il n’est qu’à rappeler les analyses fort anciennes — et géniales — de Philippe Muray (Somme dans le numéro d’art press déjà cité) ou de Jean-Louis Houdebine (Le souffle hyperbolique de Philippe Sollers) — pour ne citer qu’elles. Cela remonte aux années 80 du siècle précédent. Il y a eu, bien sûr, la thèse magistrale que Thierry Sudour présenta à la Sorbonne en novembre 2008. Pileface y était ainsi que Philippe Sollers et Philippe Forest (membre du jury). Mais Sudour n’avait pas étudié Paradis 2. Depuis, pas grand chose, semble-t-il.
A-t-on vraiment lu Paradis 2 ? Excepté l’article très récent de Bruna Donatelli que je citais (« Lyrae sollers » : la voix et l’écoute dans le voyage paradisiaque de Philippe Sollers), c’est encore moins sûr. Philippe Forest ? Il fut un pionnier dans la lecture de l’ensemble des écrits alors publiés de Sollers avec sa thèse de 1992 [1]. J’ai cité jadis ce qu’il écrivait dans cet essai du Catholicisme paradoxal de Paradis. Mais de Paradis 2, si je me souviens bien, il était peu question. Par contre, dans le numéro 81 de La Règle du jeu publié en hommage à Sollers quelques mois après sa mort (Grasset, janvier 2024), Forest revient sur ce « livre plus ou moins laissé dans l’ombre ». Il évoque aussi Paradis 3 (re)découvrant même, grâce à Pileface (mon article de 2009), qu’il avait oublié qu’un extrait en fut publié dans L’Infini en 1990 (dans le numéro 30, été 1990, p. 121-122) et qu’il en avait reproduit le fac-similé (« fourni par Sollers ») dans son propre essai. « Prophétiques, Paradis et Paradis 2 le sont à plus d’un titre » écrit Forest. Il est vraiment temps de les lire. Quant à Paradis 3, peut-être faut-il aller chercher dans les archives de Sollers à l’IMEC en attendant de lire l’ensemble dans un volume de la Pléiade qui finira bien par voir le jour...

ZOOM
Page manuscrite de Paradis 2 (Tel Quel 87, p. 10).
Zoom : cliquez sur l’image.

Paradis 2

Philippe Forest

A un écrivain, il n’est pas d’autre hommage à rendre, au fond, que celui qui consiste à le lire. Il n’est pas trop tôt pour le faire quand il est encore vivant. Ni jamais trop tard s’il ne l’est déjà plus. Paradis 2 a paru en 1986. Livre plus ou moins laissé dans l’ombre des autres.

Et d ’abord dans celle du Paradis publié avec plus d’éclat cinq ans auparavant et avec lequel semblaient déjà toucher à leur terme l’histoire de Tel Quel et, plus généralement, l’époque des avant-gardes. Mais laissé aussi dans l’ombre de Femmes, de Portrait du joueur, de tous les romans qui suivirent, ouvrages s’écrivant à l’enseigne de L’Infini et dont on estima, à tort, qu’ils marquaient le retour de leur auteur, comme celui de toute la littérature française d’alors, à une conception plus convenue du roman et de ce qu’il lui fallait être.

Je parle de ce livre plutôt que d’un autre. Plutôt que de Paradis ou de Femmes auxquels vont en général la plupart des suffrages. Quoiqu’il soit rare, je le remarque, de trouver quelqu’un qui sache lire à la fois l’un et l’autre de ces deux romans. J’en parle précisément pour l’ombre dans laquelle Paradis 2, ce livre un peu oublié, se tient mais depuis laquelle il brille d’une lumière sans pareille. Il me plaît en raison de son incongruité même.

On veut qu ’il y ait eu au moins deux manières successives chez Philippe Sollers. D’abord : la manière « expérimentale » dont témoignèrent souverainement Drame ou Nombres dans la proximité du Nouveau Roman puis dans celle du poststructuralisme. Ensuite : la manière « réaliste » qu’illustreront de très grands romans, de La Fête à Venise aux Voyageurs du Temps, l’heure étant désormais venue de l’autofiction et du post-modernisme. Il faut bien que les historiens de la littérature française fassent leur travail. Mais il est bon aussi de déranger un peu leurs plans et de prouver en passant à quel point leurs incontestables classifications, leurs pertinentes périodisations demandent également à se trouver déplacées, discutées, retournées et renversées. Comme Paradis 2 le montre — s’il en était besoin.

Il est arrivé à Sollers d’affirmer qu’il se consacrerait définitivement à l’écriture exclusive de son Paradis. Offert en ce long feuilleton avec lequel s’ouvrait chacun des numéros de Tel Quel, le livre, donc, paraît en 1981. Paradis 2 suit cinq ans après. Je l’avais oublié (l’encyclopédique site PileFace me le rappelle opportunément) mais, en 1990, L’Infini publie les premières pages d’un Paradis 3 qui ne verra jamais le jour et dont le fac-similé (fourni par Sollers au même titre que toutes les autres illustrations de mon livre) figure pourtant dans l’ouvrage que j’ai tiré de ma thèse soutenue en Sorbonne il y a maintenant plus de trente ans. Si, comme on doit le souhaiter, on dispose un jour (et dans pas trop longtemps) d’une édition un peu sérieuse (idéalement dans la bibliothèque de la Pléiade) de l’œuvre complète de Philippe Sollers, on y découvrira peut-être l’hypothétique texte de Paradis 3.

Mais si ce texte existe, son auteur n’a finalement pas voulu le livrer au lecteur. Il a expliqué pourquoi. Et qu’il entendait développer désormais sous une forme plus romanesque (avec Femmes) ce qu ’exprimait le propos plus poétique de son précédent livre (Paradis) et dont l’illisibilité supposée fournissait le prétexte commode à qui préférait ne pas en tenir compte. Femmes vient après Paradis afin de faire lire Paradis. Mais Paradis 2 vient après Femmes en vue de rappeler que Paradis s’écrit encore à travers la forme que Femmes lui confère. Le mouvement est infini. S’il semble s’interrompre, c’est afin de démontrer qu’il se poursuit encore.

On s’en aperçoit aujourd’hui, je crois, Paradis n’est illisible qu’à la condition de ne rien savoir lire de toute la littérature et de s’en tenir pauvrement à une certaine idée, très petite, provinciale et partisane, de ce qu’elle fût et à quoi on souhaiterait qu’elle se limite. Paradis 2 redouble d’illisibilité et parvient ainsi à un paroxysme de transparence. C’est pourquoi à tout lecteur de bonne foi et de bonne volonté, s’il veut découvrir l’écrivain qu’est Philippe Sollers, je recommande toujours de commencer par ce livre. La langue s’allège de tout le superflu en elle : la ponctuation, bien entendu , mais aussi tout ce qui sert à la routinière rhétorique du roman, avec ses chevilles et ses transitions, le remplissage du récit et le polissage du propos. Elle accède ainsi à une densité qui la prête à une musicalité (rythme et mélodie) dont on trouverait peu d’équivalents en prose ou en poésie. Les mots se métamorphosent et le lexique se libère. Le ruban de signes qui se développe de ligne en ligne, de page en page sans nulle solution de continuité, accueille en lui tout ce qui se lit et s’écrit, se dit ou s’entend et parcourt ainsi tous les registres, s’étend à tous les genres, se glisse dans toutes les formes.

Tout cela ne passera pour « illisible » qu’aux yeux de ceux pour qui il n’est de lisible que cette « story », hégémonique sous toutes les formes que lui donne désormais l’industrie du divertissement planétaire, de laquelle se moquait volontiers Sollers et dont il a toujours affranchi ses romans, des premiers aux derniers. D’où l’unité essentielle de son œuvre en dépit des apparences successives qu’elle emprunte. Paradis 2 parle et pense, raconte et représente, déclame et divertit, émeut et ironise, fait s’esclaffer et s’exalter. Mais toute la matière de ce roman (qui est la matière mème dont se compose toute grande littérature) ne s’organise pas selon les schémas convenus de cette « story » à sens unique qui ramène tout à la prévisible linéarité d’une démonstration univoque quand il s’agit, au contraire, de circuler au sein d ’un espace à plusieurs dimensions, espace susceptible d’être perpétuellement parcouru dans toutes les directions et sans que celles-ci ne se trouvent jamais assujetties à la tutelle d’une intrigue à laquelle elles se rapporteraient et se réduiraient.

Ni histoire, ni personnage, ni morale ni message dans Paradis 2. Non par défaut mais par excès. Le sens ne manque pas mais il surabonde. Le roman se démultiplie sans rien perdre ni de sa cohérence ni de son unité et, à toute vitesse, il explore sans l’épuiser l’ensemble de ses possibles. Prophétiques, Paradis et Paradis 2 le sont à plus d’un titre. Côtoyant la grande poésie (des Grecs aux Chinois, de Virgile à Dante), la Bible y est présente presque à chaque page, de l’Ancien au Nouveau Testament, des Psaumes aux Évangiles, de la Genèse à l’Apocalypse. Le livre fait la somme de toutes les épiphanies, de toutes les illuminations. Mais, depuis le point qu’il occupe, il voit aussi par avance un futur devenu notre présent, un présent qui s’en vient vérifier la prémonition dont Paradis 2 constituait, au siècle passé, l’expression.

Ce qu ’annonçait le roman est devenu notre lot : une Histoire frénétiquement immobile où se livrent — immémoriales mais exacerbées par la technique, le spectacle qui les célèbre, le nihilisme dont elles s’enivrent — la guerre sauvage des sexes et la guerre idiote des idoles auxquelles sacrifie et se sacrifie une humanité hébétée. Tout cela est dans Paradis 2, on peut le vérifier : un monde au sein duquel ne comptent plus que la circulation affolée des marchandises et des simulacres, le culte des corps destinés à être produits et reproduits, échangés et effacés, le barbare retour d’un religieux dont le fanatisme festif célèbre les noces du néant avec la foi. C’était plutôt bien vu, non ?

Du cauchemar de l’histoire (comme dit Joyce), quelqu’un se réveille. Dans l’aujourd’hui, dans l’« aujournuit » de l’instant, navigateur confiant son embarcation au « rouleau des lumières » qui l’entraîne vers le large choisi, il observe comment se répète la longue fable d’autrefois, celle qui raconte comment, par exception, il arrive que l’on sorte, fût-ce fugitivement, de la « vallée du nihil » sur laquelle règnent les règles auxquelles l’humanité souscrit. Il aperçoit par miracle le chemin qui, les flots s’ouvrant, mène hors de l’« ammonde », de la « mammonde », de l’immonde monotonie du monde, rompant la ronde des rites, mutant malgré la malveillance des mythes, échappant à la surveillance sociale, élisant sa propre parole à l’apparence de prière pour en faire le sanctuaire solitaire où la vérité, pour soi seul, se célèbre : « c’est dans cette confusion collusion décompofaction que quelqu’un se sera quand mème dressé obstiné tenu accroché là chaque matin chaque soir mot à mot syllabe à syllabe ».

C’est dit. Cela l’a déjà été et le sera encore. À cela sert le roman. Entre la terre et le ciel, le long du trait qu’il trace et auquel des anges s’attachent, il indique une voie qu’il sera loisible de suivre à chacun. Comme on le lit aux dernières lignes : « soleil cœur point de cœur crâné sous la croix et voilà tout se renverse d’un coup à nouveau le jour se lève enfin dans sa pointe océan poumons clé hautbois le bleu revient il revient le bleu pas croyable il est là buée dans le rouge en gris jaune en bas vox tubae vox suavi vox éclats petits mots mutants dans l’échelle et elle est là une fois encore dressée mon échelle bien légère et triste et bien ferme très joyeuse et vive et bien ferme veni sancte spiritus tempus perfectum tactus ciel et terre pleine de l’énergie en joie d’autrefois ».

Source : Philippe Forest, Philippe Sollers, Seuil, 1992
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LIRE SUR PILEFACE :

Paradis II, manuscrits (1er décembre 2008)

La hardiesse extrême : Paradis III (19 juin 2009)

Sollers au Paradis


[1] Voici le compte-rendu que Le Monde du 2 octobre 1992 fit de son essai : Sollers à l’épreuve du texte .

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