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Automne 2025
Gallimard
Parution : 09-10-2025
la revue sur amazon.fr
Que fait la littérature ? Qu’est-elle capable de faire – et à qui ?
Invités : Michel Surya, Lou Syrah, Alban Lefranc, Serge Airoldi, Adrian Meyronnet, Georgina Tacou, Gérard Macé, François Dominique, Julie Vanhoenacker, Emmanuel Catalan, Nunzio d’Annibale, Chloé Mons, Frédéric Gournay, Yves Ravey, Guy Walter, Camille Ancel-Hazoumé, Samuel de Loth.
Éditorial
« La littérature n’a pourtant pas besoin de panthéon,
elle ne sait pas mourir, elle ne connaît ni le ciel, ni un quelconque salut,
mais elle connaît son intention la plus forte,
celle de produire un effet en tout présent,
dans celui-ci, ou dans le prochain. »
INGEBORG BACHMANN
Leçons de Francfort
« Le noyau central d’une possible avant-garde doit être l’aventure, selon moi. »
ROBERTO BOLAÑO
Intempéries

ll n’est pas rare, dans certaines zones de l’Asie centrale, de croiser un invisible cheval blanc. Il traverse à bride abattue les steppes du pays chamanique. Les Bouriates et les Tatars de Sibérie l’offrent au dieu du Tonnerre en l’enduisant de résine ; sa crinière est ornée de rubans qui sont écarlates comme la vie dans la vie ; sur son dos, une coupe de lait le consacre ; et ses brides dénouées lui accordent une liberté sans fin.
Le rite ne s’interrompt jamais : à travers le temps, les chevaux blancs sont un seul cheval qui ne meurt jamais.
C’est l’image de la littérature. Sa solitude, sa splendeur. Personne, jamais, n’a été soustrait à l’usage comme ce cheval ; et personne n’a porté si loin et si longtemps le lait de la parole.
Mais sommes-nous encore capables de voir passer le cheval blanc ? Avons-nous l’esprit suffisamment ardent et le cœur assez clair ? Avons-nous une âme qui soit libre ?
Même si nous n’avons plus ni esprit, ni cœur, ni âme, il reste le cheval, il reste sa crinière rouge et ses brides dénouées : la littérature nous redonnera tout.
Ce numéro d’Aventures pose la question de l’effectivité de la littérature : dans un monde qui organise le ressentiment contre ce qui est singulier, où le dispositif politique se venge de tout ce qui est étranger, où le langage est méthodiquement dévitalisé, où sa liquidation est en cours sous les espèces du flux numérique inventé par la cybernétique, où chaque phrase qui persiste à être prononcée par un être parlant est aussitôt réduite, dans l’enfer des réseaux, à la platitude d’une opinion remplaçable, comment pourrait-elle avoir un quelconque effet ?
Dans un tel monde, organisé en vue de l’efficience immédiate et de la simplification, plus rien de continuel n’a d’effet, car plus rien d’autre ne compte que le calcul qui par définition se vide aussitôt qu’il s’énonce, comme une baignoire qui ne serait plus que son propre siphon.
Dans la nouvelle ère de l’économie politique planétaire que Donald Trump a initiée (même si elle a été précédée par de nombreuses expériences d’extrême droite), la ségrégation triomphe sur tous les plans : ségrégation raciale, ségrégation économique, ségrégation politique.
Le monde sera bientôt entièrement enveloppé par la division qui, comme chacun sait, est un tour du démoniaque.
Ce que « fait » la littérature est exactement proportionné à ce que « défait » ce monde. Là où celui-ci reconfigure la réalité en vue de la remplacer par sa version binaire, elle revivifie l’étincelle de chaque nuance et redonne au monde sa vérité charnelle et multiple, c’est-à-dire son avenir.
La littérature ne nous sauve pas, mais elle donne part à l’indemne ; il ne tient qu’à nous de nous accorder à cette part à travers l’écriture, en résistant à l’aplatissement des énoncés qui est devenu la norme encouragée partout sur Terre.
Ce que le monde fait à la littérature ; ce que la littérature fait au monde : combat spirituel, dont par exemple chaque scène des Chants de Maldoror de Lautréamont raconte l’affrontement décisif. Ce face-à-face a lieu à chaque instant sur tous les plans du monde sans qu’on en perçoive l’ampleur : l’effusion de sang recouvre pourtant l’entièreté du globe, avalant dans sa flaque les vies, les corps, les phrases, les désirs. Il n’existe plus de langage qui soit à l’abri d’une telle toxicité, pas d’immunité poétique, aucune phrase qui en réchappe a priori. Mais c’est de cette conscience de la malfaisance que la littérature tire sa souveraineté gracieuse. Car à la fin, ce sont les nuances qui gagnent. Ce sont elles, en tous les cas, qui nourrissent les phrases vivables. La littérature est un soulèvement de nuances, une transmission de libertés neuves. Comme l’écrit Peter Handke, sous la protection amicale de qui ce numéro d’Aventures s’est composé : « La secousse de la métamorphose : je n’étais plus simplement invisible : écrivain. »
La question n’est pas de mesurer l’effet de la littérature, encore moins d’enregistrer ses impacts, nécessairement peu spectaculaires, voire secondaires, sur l’Histoire ou sur le fonctionnement de la société, laquelle ne lui accorde de l’importance qu’à la condition qu’elle conspire en sa faveur, c’est-à-dire qu’elle lui rapporte de l’argent.
Ce que la littérature produit réellement sur les êtres relève du secret de la transmission intérieure, c’est-à-dire de l’être. Son influence sur le cours du monde semble infime parce qu’elle est nécessairement ambiguë, équivoque, pudique et contradictoire : l’effet de vérité qu’elle provoque ressortit à l’alètheia, c’est-à-dire au dévoilement qui demeure en retrait. Mais elle est ce qui, comme l’amour, rend possible l’illumination : n’est-ce pas une expérience foudroyante, une avalanche d’émotions fondamentales et un élargissement de sa joie qu’on éprouve lorsqu’on lit Dostoïevski, L’Innommable de Beckett, le Cantique des cantiques, Au-dessous du volcan de Lowry, Monique Wittig, Sa vie, son œuvre de Bernard Lamarche-Vadel, L’Iris sauvage de Louise Glück, László Krasznahorkai, Gabrielle Wittkop, Christophe Tarkos ou Les Impardonnables de Cristina Campo ?
La littérature est comme ce grain de sénevé dont parlent les Évangiles : elle semble peu de chose par rapport aux priorités économiques mondiales ; mais c’est elle — et elle seule — qui est capable de redonner vie à la parole, c’est-à-dire de raviver les sources.
Comme le rapportent les textes des écrivaines et écrivains qui ont répondu à cette enquête, la littérature est un agir qui échappe au règne de la quantité : elle relève d’autres coordonnées que celles de l’accroissement et du profit. Sa logique est celle du feu : elle éclaire et intensifie l’existence.
Il est évident que l’intelligence artificielle fait déjà de l’ombre à la littérature : non seulement elle propose des produits concurrents, qui bientôt la remplaceront, mais son règne est facilité par le fait que la très grande majorité des livres sont déjà écrits dans son affreux style mécanique. Les écrivains ont voulu l’IA qui les tuera ; ils ont anticipé la simplification qui les annulera en croyant obtenir des suffrages qui ne sont que le prélude à l’insignifiance de tous les livres.
Mais voici, un passage s’allume en vous : quelque chose s’ouvre et respire. Une lueur crépite dans votre gorge : vous découvrez qu’il y a en vous un endroit indemne, absolument séparé — irréductible. Autrement dit, vous comprenez qu’il y a encore quelqu’un en vous. Et ce quelqu’un, c’est la mémoire du cheval blanc — la voix de la littérature qui parcourt invisiblement la steppe. Voix douce, presque silencieuse, minoritaire, qui s’adresse aux voix qui ne dominent pas — qui ont de l’indemne en elles.
C’est ainsi qu’en chaque écrivain scintille, au moment où il écrit, un point de solitude qui, en le séparant de la société, l’accorde au passage du cheval blanc. L’écriture est nécessairement un rapport absolu avec l’absolu ; sinon elle n’est rien que son autoparodie funeste, celle qu’on appelle, avec inexactitude, l’« intelligence artificielle ». Jean Baudrillard l’avait remarqué dès 1982 : « La tristesse de l’intelligence artificielle est qu’elle est sans artifice, donc sans intelligence. »
Une trentaine d’écrivaines et d’écrivains composent la trame de ce quatrième numéro d’Aventures : il y a l’enquête, mais aussi des textes que j’ai reçus et qui composent une mosaïque d’ajustement poétique. Récits, commentaires d’œuvres, poésie, monologues : ce qui s’écrit dans Aventures est libre comme un cheval des steppes.
Il ne s’agit pas de « défendre » la littérature, mais de rendre possible sa renaissance — de la vivre ici, d’un texte à l’autre ; et d’ouvrir la steppe à plusieurs pour le galop du cheval blanc.
Roberto Bolaño définit magnifiquement ce qui nous soulève lorsqu’on reçoit la littérature de plein fouet : « Aventure des nerfs, aventure des paupières, aventure de la révolution, aventure de l’amour. »
YANNICK HAENEL
Michel Surya Liberté illimitée
(Handke [1])

« À cette période-là, le Burgtheater venait de donner mes pièces La société de chasse et Le Président, ainsi que La Chevauchée sur le lac de Constance de Peter Handke, ce qui, qu’on le croie ou non, a poussé une délégation du soi-disant Sénat des Arts autrichiens, emmenée par son président, l’écrivain Rudolf Henz, à déposer une résolution auprès du ministre de la Culture, qui exhortait le ministre à presser sans délai la direction du Burgtheater de ne plus jouer les pièces de Bernhard et de Handke, Bernhard et Handke étaient, comme on pouvait le lire quotidiennement dans les journaux de Vienne, de mauvais écrivains, alors que lui, Henz, ainsi que ses affidés au sein du Sénat des Arts, en étaient de bons. C’était le grand coup d’éclat

Les grands livres ne sont pas aimés. Leurs auteurs encore moins, pour commencer.
Les grands écrivains ne sont pas aimés. Leurs livres encore moins, pour continuer.
Toujours pèse sur les premiers le soupçon qu’ils montrent une liberté trop grande. Sur les seconds, le soupçon que ce sont eux qui leur permettent une telle liberté. Une liberté, dans un cas comme dans l’autre, dont ils ne se suffiraient jamais. Assez bien faite pour épuiser les possibilités de la liberté elle-même. C’est ce qui fait peur (qui rend « hostiles », dit Bernhard [2]) Dont ils voudraient en outre que leurs lecteurs ne se suffisent pas plus qu’eux, ce qui fait plus peur encore. Étrange licence à la vérité que la leur, des écrivains et de leurs livres, à laquelle des écrivains et leurs livres invitent, qui fait le scandale, sinon de toute la littérature, du moins, parmi tous les livres et tous les écrivains, de quelques-uns, les plus grands dans un cas comme dans l’autre.
L’histoire en est ancienne et documentée : il n’y a pas de grands livres qui n’ait scandalisé d’abord, et pas de leurs auteurs qu’on n’ait jugés mal aussitôt (qu’on n’ait poursuivis parfois, condamnés même…). C’est l’histoire de la littérature ni plus ni moins. Histoire qu’on croit héroïque, mais qui ne l’est peut-être pas tant. Qui ne l’est pas tant si l’on renverse les perspectives. Si l’on adopte cette autre perspective selon laquelle ce ne serait pas tant la liberté que prend la littérature qui est en tant que telle scandaleuse, mais la terreur qu’éprouvent ceux que cette liberté scandalise. Qui n’aiment pas assez ou pas autant la liberté. La liberté de la littérature en particulier ; la liberté en général ; la première annonçant décidément toujours l’autre, ne le cessant décidément pas. Ce pourrait n’être ici affaire que de mesures, de « juste mesure », quand ce l’est en fait d’un défi, qu’il revient à la littérature d’avoir lancé, je dirai plus loin quand — ce « quand »-là compte, est essentiel.
Défi qu’on a jugé toujours et partout, qu’on est tenté de juger encore toujours et partout. Parce que, jugeant la littérature et jugeant les libertés qu’elle prend, jugeant les libertés qu’elle prend et mesurant les libertés auxquelles elle invite, c’est la liberté elle-même qu’on juge, qui, pour l’essentiel, est née d’elle, est née de la littérature. Ce qu’on sait mais dont on semble ne toujours pas vouloir convenir. Dont on n’est convenu qu’une fois en fait, qu’un moment au moins, mais qu’on a aussitôt voulu oublier. Dont on est convenu au XVIIIe siècle, dont on l’a loué même. Qu’on a aussitôt voulu oublier, dès le XIXe.
Au XVIIIe siècle, la littérature, la pensée avec elle (pour un temps ensemble, pour un temps indissociables) ont établi les principes et les conditions d’une liberté intellectuelle inédite, considérable, peut-être exorbitante, dont ce sont toutes les libertés qui se sont aussitôt inspirées, emparées et la plupart constituées, les libertés révolutionnaires les premières, les libertés politiques ensuite (les mêmes en partie ou jusqu’à un certain point). Inspiration et constitution admirables. Siècle lui-même admirable, dont l’art (littérature, pensée) et la science ont, de fait, permis d’en finir avec l’obscurité immémoriale (l’obscurantisme religieux, la tyrannie politique). En finissant pour commencer : avec Dieu, la Faute et le Jugement ; en finissant pour poursuivre : avec toute politique se recommandant, s’autorisant, de Dieu, de la Faute, du Jugement. Peut-être ne veut-on rien entendre depuis à ceci que la littérature a hérité du Mal depuis que la religion a dû le lui abandonner. Ni plus ni moins, il est vrai, qu’elle a dû abandonner le Bien aussi, et pour la même raison, mais qui n’a pas été perdu, lui, dont l’ordre, la morale ont hérité.
Titre d’Artaud au XXe siècle, admirable titre, qui dit à la fois que cela a eu lieu et que cela ne peut ni ne doit pas cesser d’avoir lieu : Pour en finir avec le jugement de Dieu.
Parce que, derrière tout jugement, il y a Dieu, donc, et parce que tout jugement invoque Dieu, appelle à son retour. Parce que, donc, on n’en finira avec Dieu qu’en en finissant avec tout jugement (Artaud, puis, par exemple, Deleuze). Or, si on veut bien en finir avec Dieu, si on veut tout au plus en finir avec Dieu, on ne veut toujours pas en finir avec le jugement. Beckett l’a su, le savait, qui ne donne pas tort à Artaud, qui doute cependant que cela se passe (arrive) : Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir.
L’histoire en est ancienne.
Ceci l’est moins. Les Lumières ont prodigué tout ce dont il est possible de s’autoriser depuis, aujourd’hui encore, pour ne céder sur aucun des points de nature à perpétuer cette liberté, par nature excédentaire. Les Lumières cependant ne constituent un tout qu’à la condition qu’on n’omette pas d’y inclure même Sade, d’y inclure jusqu’à Sade. Sade est venu à la fin des Lumières, qui n’a politiquement en rien diminué leur portée (le démontre la part éclairée, résolue et pourtant clémente qu’il a prise à la Révolution), mais qui prévient, prévenance inattendue, prévenance majeure : la nuit ne cessera pas pour autant de mêler le jour, l’ignominie la beauté, la terreur la joie, la violence le plaisir, la tyrannie la liberté… Que dit-il vite, en somme, sitôt la liberté conquise ? Ceci : les libertés ne peuvent pas tout, elles le doivent. Autrement dit : être libre n’est pas une permission, c’est une règle — dure règle autant dire.
Étrange affirmation (dure règle) en effet, comme si la première ne suffisait pas. Affirmation, on l’entend aussitôt même s’il a fallu longtemps avant de l’entendre vraiment, même si Sade a payé cher de l’avoir formée, affirmation à strictement parler morale, éminemment morale même (au contraire de tout ce qu’on croit que Sade aurait été, aurait dit). Morale de l’art pour commencer (à destination de la littérature et de la pensée). Morale de la politique aussi bien, sitôt qu’on prend à la lettre l’affirmation que j’ai formée après lui que ce sont des libertés qu’a prises la littérature, qu’a prises la pensée, alors, au XVIIIe siècle, que sont nées les libertés politiques, qui persistent depuis, tant bien que mal, mal plutôt que bien.
Quelle morale Sade a-t-il ainsi portée seul si loin qu’on tient en général pour le plus forcené des immoralistes ? Pas une morale « générale », non, une morale étroite ou restreinte au contraire, en tout cas qu’on peut tenir pour telle d’abord — une morale de l’art. Morale que l’art ne se donne pas souvent la peine de vérifier, mais que la publication des Versets sataniques de Salman Rushdie en 1988 l’a obligé, à très grands frais, de vérifier.
Occasion de fait inattendue, en fait exemplaire. Exemplaire, ce livre lui-même l’est (attentatoire, impie, hérétique, blasphématoire, etc.). Exemplaire, à sa défense près, à la défense près qu’il a fallu en faire et qu’en ont fait la plupart de ceux qui l’ont défendu — qu’on leur en a vu faire.
Je précise. Qu’on en a vu faire et qu’en ont fait les mieux intentionnés de ceux qui ont défendu ce livre et son auteur, lesquels ont tous tout au plus prétendu : Les versets sataniques est un roman, et, en tant que le roman qu’il est, autrement dit en tant qu’il n’est qu’un roman, il a toute liberté et tout pouvoir, en vertu du pouvoir et de la liberté que l’imaginaire revendique et lui vaut (Kundera est l’un des grands noms qui s’est illustré dans cette défense pauvre, presque passive). Défense de Jésuites au juste, qui cédait sur l’essentiel, qui s’est suffi de faire de l’imaginaire un jeu, un jeu qu’il ne reviendrait pas au réel de juger, pour la raison que le réel et l’imaginaire n’auraient pas à juger des mêmes choses, comme si les religions elles-mêmes appartenaient au réel et n’étaient pas de part en part imaginaires, au contraire du roman.
Défense pauvre et presque passive parce que tout entière oublieuse (oublieuse ou ignorante) de la leçon de Sade, justement, leçon morale dis-je qui dit, et, parce qu’elle est morale, qui commande même : il ne suffit pas que la philosophie puisse tout dire, elle le doit. Commandement formidable auquel très peu de littératures se tiennent, dont très peu ne déméritent pas, lequel ne dit pas, comme le disent ceux qui veulent bien défendre les libertés en général, les libertés de la littérature en particulier, cette liberté ne valant que pour la littérature, sous-entendu : ne pouvant pas prétendre à plus qu’elle, ne cherchant pas à faire d’elle plus que le divertissement qu’elle est.
Commandement formidable dis-je, qui, à la lettre et au contraire, dit : la littérature ne se reconnaît pas à ceci qu’elle peut dire tout, elle s’identifie à ce qu’elle le doit. Elle n’est elle-même et elle n’est grande qu’à la condition de satisfaire à cette vocation vindicative, qui consiste à ce que quelque chose existe qui s’est fait de la vérité sa règle (règle d’autant plus austère si l’on précise : la totalité de la vérité).
Sade ne s’arrête pas là. La littérature doit tout dire ne constitue que la seconde partie de la phrase qui est la sienne. Vient avant, première partie de la même phrase : À quelque point qu’en frémissent les hommes [3]
Préalable terrible, assez bien fait pour qu’on se tienne sans désemparer à la hauteur de ce que la première annonçait par cette phrase en son entier : « À quelque point qu’en frémissent les hommes, la philosophie doit tout dire », voulant qu’on entende que la littérature ne peut d’aucune façon passer pour un divertissement ; au contraire, qu’il en coûtera nécessairement à beaucoup de s’y tenir, comme elle lui a coûté à lui-même, sinon autant (vingt-sept années d’enfermement).
Que « commande », qu’enjoint en somme Sade, que commande-t-il, qu’enjoint-il qui nous intéresse encore, qui nous intéresse au point de nous en faire nous-même une règle ? Ni plus ni moins que ceci, qui est déterminant : ne pas laisser la littérature être subordonnée, ne la laisser l’être par rien, jamais, en quelque circonstance que ce soit, à aucun prix. Tout peut le vouloir en effet comme tout l’a toujours voulu, partout. Par les plus grands des jugements (les religions jusqu’au XVIIIe siècle) comme par les plus petits (la bourgeoisie politique dès le XIXe, s’appuyant encore autant sur la religion que sur la morale — Flaubert, Baudelaire). Le XXe siècle européen (le nazisme, le stalinisme) fera montre d’un génie (s’agissant de l’art en son ensemble) auquel les précédents n’ont pas prétendu, que les précédents lui auraient envié. Même haine, et des mêmes œuvres — le plus souvent. Durant les mêmes années, années trente. Des années après, années cinquante. Les exemples abondent, que tous connaissent.
La même haine d’eux, les mêmes hontes d’eux, les mêmes salissements. Des mêmes écrivains ? Des mêmes, ou presque : les écrivains honteux, haïssables furent les mêmes selon le fascisme ou selon le stalinisme. L’écrivain qui fait honte et qu’on hait est le même selon qu’on est l’un ou qu’on est l’autre, pour cette raison que les uns et les autres différencient d’emblée les grands écrivains des petits, les grands qui menacent ou inquiètent et les petits qui divertissent ou édifient (surabondance alors de la littérature d’édification, morale ou politique), les grands qui produisent des représentations faites pour que toutes bougent ou tremblent, et les petits qui les consolident et pour que rien ne change ; à la fin qui séparent entre ceux qui se sont fait du métier d’écrire une idée que rien ne subordonnera et ceux dont le métier aspire à entrer toujours plus avant dans une subordination aussi profitable.
Dans le langage des pouvoirs ou des dominations, mais ici contre les pouvoirs et les dominations, on dira que c’est là : front contre front. Les pouvoirs, les dominations, quels qu’ils soient, ont toujours cherché à subordonner la littérature, parce que les pouvoirs et les dominations, quels qu’ils soient, ont toujours su mesurer combien la littérature est l’insubordination même, ou à la conditionner, laquelle est, par excellence, inconditionnelle. C’est-à-dire à la placer sous condition de cette autorité, dans le rejet de laquelle la littérature s’est en tant que telle tout entière constituée comme liberté et a tout entière constitué toute liberté elle-même comme insubordonnable.
L’insubordination qui est essentiellement celle de la littérature ne compose pas, à quoi le calcul, l’intérêt, la tolérance, pauvrement, l’invitent. Elle est tout entière dressée dans cette liberté qui est au principe de toutes. La littérature ne reçoit pas sa liberté de celle que la tolérance permet. Son « intolérance » a permis et permet les libertés dont la tolérance s’autorise. Non serviam serait la devise du diable ? Elle sera donc celle de la littérature aussi, ainsi qu’en a décidé Bataille, pour s’autoriser la sienne et l’autoriser à tous. Elle ne sert pas (elle ne sert rien ni ne sert à rien), mais permet tout. La moindre phrase de n’importe quelle littérature authentique contient et inspire plus de liberté que n’en peuvent soutenir ou supporter toutes les tolérances réunies, politiques et religieuses. Toujours susceptibles d’être reprises. Qui sont pour elle comme autant de menaces latentes.
Dire : la littérature doit tout dire, c’est dire que celle-ci ne connaît pas de bornes, et ne s’en reconnaît pas. Pas en tout cas qu’elle ne puisse ni ne doive dépasser. Pas pour quelque provocation que ce soit — possibilité puérile. Chaque fois seulement qu’il le lui faut, accédant accédant par là à des possibilités qu’il n’y a pas que la littérature à avoir méconnues, mais tout ce qui est. Ces possibilités seules l’intéressent, qui intéressent son mouvement, et l’accomplissent chaque fois davantage. Accomplissement à la fois formel et, en même temps, infernal.
Que la littérature doive sa morale à Sade, à l’infernalité de la littérature de Sade, de Sade d’abord, de tant d’autres ensuite, voilà un paradoxe fait pour que tout s’inverse en effet, et que les condamnations qui l’ont frappée et la frappent encore apparaissent pour ce qu’elles sont exactement : la manifestation d’une immoralité réactive.
Il n’est pas rare toutefois qu’autant de liberté pèse, même aux meilleurs. Il arrive même que d’aucuns, qu’elle écrase, la jette aux pieds de la première brute venue.
Post-scriptum . Parce que c’est de Peter Handke qu’il est et qu’il faut qu’il soit question ici [4] non pas tant pour lui que pour l’écrivain qu’il est, important écrivain, je veux relever ceci, dont il faudrait tout de même que tiennent compte ceux qui le « jugent » aujourd’hui, certainement pas sans raison sans doute, pas cependant au moyen des raisons que la littérature a posées. Si difficile à la fin que soit la philosophie de Nietzsche, et trop sujette aux mésinterprétations, il est arrivé qu’il dise ceci, dont la simplicité confond : « Tout n’est que biographie. »
Parce que tout n’est aussi que biographie, comme le pense Nietzsche, je voudrais faire valoir ceci : que Peter Handke est né en Carinthie, pas la meilleure des régions où naître, en 1942, pas la meilleure période où naître, il n’est pas sûr qu’il sache même réellement de quel père, qui en a changé en deux ans, ses deux premières années, durant la guerre. L’un comme l’autre allemands, mais la précision est sans valeur dès lors qu’il est né quand l’Autriche l’était, allemande, depuis 1938. Depuis le 12 mars 1938, date à laquelle l’Allemagne a pénétré en Autriche, sans résistance aucune, sans avoir à aucun moment à user de ses armes, au contraire retardée dans son avancée par les acclamations des foules autrichiennes, retardant Hitler lui-même, qui fera halte d’abord à Linz, où il a fait ses études, où il prononcera son premier discours « autrichien », étrange discours, discours fou en fait, dans lequel il dit ceci, qui semble tenir de l’hommage, à la vérité qui énonce la vérité d’un différend qui ira jusqu’à l’extermination : « Comme nous voudrions qu’en cette soirée l’un de nos chercheurs internationaux de vérité, que nous connaissons si bien, puisse non seulement voir les faits mais qu’il admette qu’il s’agit bel et bien de faits ! »
De quel chercheur de vérité, qu’il connaît si bien, dit-il, Hitler fait-il semblant de regretter l’absence, qui ne serait absent, c’est ce qu’il sous-entend, que parce que les faits lui donnent tort qui donnent tort à sa vérité, et que c’est à lui-même, chancelier du Reich, qu’il revenait de le faire ? Ni plus ni moins que « le juif » Ludwig Wittgenstein, son condisciple à Linz — histoire fascinante, dont témoigne même, pour la rendre un peu plus irréelle encore, une photo de classe de fin d’année où on les voit tous les deux, à pas même un mètre près l’un de l’autre. Naître à Linz, à Klagenfurt, ou à Griffen, comme Handke, en 1942, ou comme Ingeborg Bachmann, en 1926, à Klagenfurt aussi, « une des villes les plus nazies d’Autriche », dit Handke, d’un père national-socialiste avant l’heure, avant l’heure autrichienne (autrichienne-allemande) du moins. Bachmann qui écrira : « (…) cette monstrueuse brutalité, qui était décelable, ces hurlements, ces chants, ces parades — la naissance de ma première angoisse de mort. »
De cet endroit, de ces années, ne sont nées que des identités troubles, niées, perdues, à jamais angoissées-angoissantes, des morts enfin, dont de volontaires — certaines périodes, certaines régions sont assez folles pour faire naître d’elles-mêmes des morts.
Dernier titre paru : L’excès, et cetera (L’Extrême contemporain, 2024)
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[1] Electra, summer 2020, n°9. Inédit en français
[2] Mes prix littéraires, trad. Daniel Mirsky (Gallimard, 2010 [2009]), p. 118.
[3] « À quelque point qu’en frémissent les hommes, la philosophie doit tout dire. » Au juste, Sade écrit : la « philosophie » et non la « littérature », laissant supposer une opposition qu’il n’y a pas lieu de maintenir, qu’on doit récuser au contraire, nous en tenant au sens que ces deux mots pouvaient avoir au XVIIIe siècle français, indifféremment.
[4] « À quelque point qu’en frémissent les hommes, la philosophie doit tout dire. » Au juste, Sade écrit : la « philosophie » et non la « littérature », laissant supposer une opposition qu’il n’y a pas lieu de maintenir, qu’on doit récuser au contraire, nous en tenant au sens que ces deux mots pouvaient avoir au XVIIIe siècle français, indifféremment, moins porté sur Handke lui-même. Pour des raisons devant à la littérature, et à la littérature seule ? Non, pour des raisons morales et politiques.
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