

Fini de lire les yeux fermés
Publié le le 3 septembre 2025
VOIR SUR PILEFACE
Chers lecteurs, j’interromps brutalement mon autobiographie des films puisque c’est la rentrée. J’en étais à 1987 et à la découverte d’Andreï Tarkovski. J’avais encore une bonne dizaine de séances à vous raconter, peut-être même une vingtaine, pour faire se rejoindre les années 1990 et aujourd’hui. Il y aurait eu par exemple La Double Vie de Véronique, de Krzysztof Kieslowski, avec l’ineffable Irène Jacob (qui surclassa dès lors Nastassja Kinski dans mon panthéon intime), Lost Highway, de David Lynch, Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle), d’Arnaud Desplechin, Les Harmonies Werckmeister, de Béla Tarr, et bien d’autres encore : chacun de nous pourrait raconter ainsi sa vie de spectateur enchanté.
Quant à moi, je me repasse désormais ces films la nuit, en rêvant : ils se substituent avantageusement à mes angoisses depuis que j’ai compris (je devais être le seul à l’ignorer) que le cinéma sert à ça.
J’aurais bien continué à mener ma vie solitaire d’écrivain gentiment spectral, lent, et quelque peu ahuri par la chaleur d’août. J’aurais bien prolongé ces stations, l’après-midi, sur mon divan, avec un livre que je lisais les yeux fermés (les gens vulgaires appellent cela une sieste). Mais voilà : le mois de septembre a le don d’exister avant même de commencer, et depuis plusieurs jours, il pourrit par sa seule imminence la moindre de mes rêveries, m’oblige à retrouver la liste des « choses à faire » que j’avais bien planquée sous une pile de Charlie, et à me préoccuper à nouveau d’« autrui », ce vieux mot existentialiste, aussi moche que la tête de Sartre (je sais, pas d’attaque sur le physique, mais pourquoi nous obstinons-nous à être vertueux quand le mauvais esprit nous fait tant de bien ?).
Figurez-vous que cet été, je ne suis pas parti en vacances : j’avais un roman à écrire, celui que j’ai commencé il y a maintenant deux ans, sur la solitude des professeurs de collège. Je ne l’ai toujours pas fini, mais il s’est déployé minutieusement. Et puis, vivre avec un livre à écrire, organiser ses journées en fonction de lui, sans voir qui que ce soit, sans rien faire d’autre que nourrir ses chats, arroser ses plantes et se faire un café ou des pâtes est une expérience que je conseille à tous. Liberté totale. Luxe de se dire : est-ce que je sors, là, maintenant, pour aller au bout de la rue faire des courses ? Oui ? Non ? Oh non, finalement, il faut que je m’allonge de toute urgence, j’ai encore un livre à lire les yeux fermés (ne réduisez pas cela à une sieste, je vous prie).
Me voilà donc frais et dispos pour la rentrée : je vous parlerai chaque semaine des livres que j’ai lus, allongé, cet été, et peut-être même de celui que j’écris : après tout, je partage à peu près tout ici avec vous, et cela depuis plus de dix ans. Faites comme moi, pour la rentrée, allongez-vous et fermez les yeux, tout ira bien.



Élégie pour Stéphane Bouquet
Publié le 10 septembre 2025
C’est trop tard, il est mort, mais le langage existe aussi parce qu’il est toujours trop tard ; bien sûr il existe pour annoncer, il existe pour exprimer son amour, et célébrer chaque instant à l’instant même où il advient, il existe pour se donner de l’avenir ; mais en l’occurrence, il est trop tard, et ma chronique arrive après, parce que Stéphane Bouquet est mort.
Il avait exactement mon âge, puisqu’il est né en 1967, c’était un poète merveilleux, je l’ai beaucoup lu, et lorsque j’ai appris sa mort, je me suis rendu compte que je ne lui avais jamais dit que je le lisais et que j’aimais sa poésie. Vous me direz que cela n’a peut-être pas d’importance, je veux dire : ça n’en a que pour moi ; peut-être qu’il s’en foutait, lui, qu’on le lise ou pas – et surtout qu’on le lui dise (et quoi dire d’ailleurs : « J’aime beaucoup ce que vous faites » ?).
Mais savoir que quelqu’un vous lit est toujours une émotion folle, qui vous fait redevenir enfant (personnellement, quand on me parle de mes livres, je n’arrive pas à y croire, et la gêne vient recouvrir une pudeur plus terrible encore). Alors j’aurais dû, même si je le connaissais à peine et ne l’avais croisé que deux ou trois fois, dans la nuit des fêtes.
Je lisais aussi un peu ses critiques de cinéma. Il avait écrit un livre très juste sur Clint Eastwood, avec un titre génial : Clint Fucking Eastwood (éd. Capricci) ; et je viens de ressortir de ma bibliothèque son dernier livre : Tout se tient (éd. P.O.L).
Je me demande tout le temps comment la poésie est possible, comment elle s’écrit, comment elle se vit. Je la crois plus importante que la politique. Sans la poésie, les gens seraient sales et ignobles. Sans la poésie, ils n’auraient plus d’âme et l’amitié n’existerait plus (je ne parle même pas de l’amour).
Stéphane Bouquet écrit les mots « parcelle de lilas », il parle du « présent non consolé », la lumière rythme ses vers baignés d’herbes et de soirs frais de pluie. Et lorsqu’il parle de Pasolini, de l’Italie et de la Provence où toute joie naît et commence, des après-midi déchirants de sexe et des bouffées de mélancolie qui vous ouvrent les poumons, lorsqu’il évoque des citronniers, et « la mer étrusque bleue survivante », et dit, l’air de rien qu’un poème est « la signature provisoire d’un accord », lorsqu’il laisse les corps s’approcher, torse nu, décrivant tétons et anus, et toutes les « pulsations violacées du soir », il me semble que le monde respire : j’aime son tremblement léger, cette sueur un peu sucrée des étés d’audace calme, et la poésie se donne à nous, simple, évidente, comme un battement de coeur, plus important que tout.
Il avait de l’humour aussi, je ris en lisant cela :
« Quelqu’un avait déposé des baisers provisoires
Dans le bénitier des aisselles
Pour prolonger la dimanchité recueillie de ce jour quelconque. »

Hommage à Stéphane Bouquet
Maison de la poésie, 15 octobre 2025
Avec Jean-Christophe Bailly, Alessio Baldini, Marie Borel, Pascale Bouhénic, Ariane Dreyfus, Peter Gizzi, Cécile Mainardi, Florence Mauro, Jean-Claude Pinson, Virginie Poitrasson, Fabienne Raphoz, Elke de Rijcke, Pierre Vinclair & pour la revue Po&sie, Marielle Macé & Martin Rueff
La revue Po&sie, les poètes, les amies et les amis de Stéphane Bouquet viennent lui rendre hommage et célébrer son œuvre singulière et féconde sur la scène de la Maison de la poésie. Avec tout ce qu’il a écrit, et avec tout ce qu’il a créé dans les champs d’activité les plus variés (danse, cinéma, critique) il est juste de dire que Stéphane Bouquet doit être avant tout qualifié par le nom de poète. Ce nom, pour ainsi dire, il l’a réinventé en puisant dans son passé et en le tournant vers le présent, c’est-à-dire vers la vie : « le poème », écrivait-il, « doit créer de la vie ».





- Karim Kattan
Le jardin bleu
Publié le 17 septembre 2025
Vous savez, je suis plein d’espoir. Je sais que tout porte à penser le contraire : une guerre d’invasion ravage l’Ukraine et menace l’Europe, la colonisation de Gaza et de la Cisjordanie par Israël a pris la forme d’un génocide, et partout sur la planète la folie du capitalisme lancé à tombeau ouvert disloque le monde et produit ses monstres d’intolérance auxquels les politiques, désormais, ne s’opposent plus, mais qu’ils imitent et devancent. Je crois que la fin du monde a déjà eu lieu : nous sommes après la fin.
Je suis plein d’espoir parce que ce monde qui court à sa perte porte en lui quelque chose qui résiste à l’horreur. Cela ne suffira pas à sauver ce qui est d’ores et déjà mort, mais rien ne suffit jamais : il s’agit que l’indemne existe. Il s’agit d’une lueur qui, peut-être, nous éclaire pour rien. Mais de la possibilité éprouvée de cet indemne, de la lumière ressentie et partagée de cette lueur se déduit pour chacun de nous l’existence d’une autre respiration, d’une autre manière de vivre.
Je ne fais pas mon prophète : après dix années de chroniques exaltées à Charlie, vous connaissez mes ravissements, et vous savez qu’ils n’ont pas de prétention politique, ni de visées morales.
Je pense que la poésie est le véritable langage qui nous habite. Je pense que la société, et plus encore le capitalisme planétaire qui en est l’incarnation absolue et définitive, nous empêche d’y accéder. Elle mène sa guerre contre l’entièreté du vivant sur terre pour que nous ne retrouvions plus la source de notre parole. Pour nous exproprier. Ce que nous vivons, ce que la terre vit à travers chacun de nous, c’est une immense expropriation.
Et plus encore que nous, qui sommes expropriés de notre langage par l’arraisonnement résultant d’un esclavage numérique désormais irréversible, chaque Palestinien sait exactement de quoi cette expropriation est le nom. Le langage et le territoire sont une même chose brûlante.
Je lis depuis plusieurs semaines Hortus conclusus, un petit livre de Karim Kattan, publié aux merveilleuses éditions indépendantes L’Extrême contemporain. Hortus conclusus, c’est le jardin clos, Éden, le paradis. « Comment le mot s’accomplit en jardin » : tout est là.
Ce sont des poèmes, écrits en français par un homme qui est né à Jérusalem, un poète palestinien, chrétien, et peu importe ces mots : la poésie est sans appartenance. Il est ici question d’une vallée de roses et d’une fontaine amoureuse, la mémoire du Cantique des cantiques ruisselle dans ces pages qui giclent de lumière, et le cœur brûle avec les oiseaux qui éblouissent le temps.
« comment doit-on
appeler la lumière ? »
Je voudrais le dire avec simplicité tant je suis ému, et vous le suggérer, peut-être même vous le demander (je n’y ai pas d’intérêts) : achetez, commandez ce petit volume, c’est le plus beau livre du monde.


Ma tête est-elle encore libre ?
Publié le 24 septembre 2025
Cette chronique sera déprimante, incertaine, autocentrée, pleine d’atermoiements, peut-être même un peu approximative, voire bancale : vous voilà prévenus. Il y a des semaines comme ça, où le corps est lourd, l’esprit vide et l’âme absente. J’aimerais écrire sur des choses importantes, décisives, politiques, voire mondiales, mais je n’y arrive plus. Peut-être cette fatigue cérébrale résulte-t-elle précisément du poids du monde : ne sommes-nous pas l’objet d’une colonisation ? Je ne parle pas seulement de ce qui a lieu, sur le plan guerrier, en Ukraine, en Cisjordanie, à Gaza et dans d’autres territoires, partout sur la planète, qui sont victimes, comme au XXe siècle, d’une politique impérialiste d’invasion, mais de cette pression politico-économique qui est dirigée contre chaque sujet parlant sur terre, pression qui nous pousse dans nos retranchements, pression qui, pour peu qu’on baisse un peu la garde, se change en dépression. Nos cerveaux sont colonisés par une charge qui les agresse en permanence. D’où vient-elle ?
On nous veut dépressifs : voilà ce que je pense, ce matin pluvieux de septembre, en écrivant cette chronique. On s’empare de nos goûts, on frappe nos esprits, on affecte nos pensées, on neutralise nos manières de vivre, et on démolit nos capacités à réagir, et même à résister.
Tout, depuis la séquence mondiale du Covid, qui n’était au fond qu’un réglage dans la mise sous contrôle de nos comportements, s’est mis à nous coloniser, comme dans 1984 d’Orwell : écrivant cette chronique, je sens que j’ai du mal à me concentrer tellement j’ai avalé de contenus informationnels ces derniers jours. Ma tête est-elle encore libre ? Pas sûr.
Regardez comme la désinhibition trumpiste se propage dans les opinions, comme les idées nauséabondes de l’extrême droite prolifèrent désormais sans frein, sans honte, et d’une manière qui se veut respectable, regardez comme la violence des policiers s’est accrue : encore jeudi, à Paris, j’en ai été témoin, les CRS frappant au hasard les passants qu’ils croisaient sur la place de la Bastille.
La colonisation qui a cours aujourd’hui vise, comme toute colonisation, à s’implanter. En l’occurrence à s’implanter dans nos cerveaux. C’est une colonisation intérieure. Il s’agit pour elle d’accréditer des idées qui semblaient jusqu’alors inadmissibles, il s’agit de nous habituer à penser que ce qui a lieu – en gros la mainmise sur tous les plans de l’existence d’un libéralisme déchaîné, raciste et sans scrupule – est irréversible, et que c’est irréversible parce que c’était inéluctable.



Robert Launay, dans sa maison de retraite de Saint-Parres-aux-Tertres (Aube),
le 9 octobre 2024.
MATHIAS ZWICK/INLAND POUR « M LE MAGAZINE DU MONDE ».
ZOOM : cliquer sur l’image.

La vie de Robert Launay
Publié le 30 septembre 2025
Il s’appelle Robert Launay. J’ai découvert son existence vendredi en feuilletant le journal Le Monde. C’est d’abord son visage qui m’a frappé : l’article s’accompagnait d’une photographie en noir et blanc de cet homme, et tout dans ses traits disait l’endurance du malheur. Des yeux d’une tristesse infinie, si petits qu’ils semblent se rétracter au fond des orbites pour se cacher, comme s’ils en avaient trop vu. Une bouche longue et plate, comme si la nécessité du silence avait avalé ses lèvres. De belles rides qui crevassent ses joues, exposant les profondes strates de temps qu’il a dû traverser.
Je me disais qu’un lourd silence donnait à ce visage sa beauté tragique : à sa manière de se retirer en lui-même tout en étant extraordinairement présent, robuste et figé comme de la pierre, on devine que l’épaisseur du silence qui l’habite veille sur des abîmes dont il est le gardien.
Je n’ai pas compris tout de suite qu’il s’agissait d’une page nécrologique. Sous le nom de Robert Launay, un sous-titre disait simplement : « Rescapé du camp de Dachau ». Puis, en lisant les cinq dates qui accompagnaient l’article, de 1925, année de sa naissance, à sa mort en 2025, j’ai réalisé qu’il avait presque 100 ans. J’ai relu la chronologie : 24 décembre 1925, naissance au Saulcy (Vosges). 24 septembre 1944, arrêté par les Allemands avec son père. 29 avril 1945, libéré du camp de Dachau (Bavière). 1953 : ramène au Saulcy les restes de son père, mort en déportation. 20 septembre 2025, mort à Saint-Parres-aux-Tertres (Aube).
L’article que lui consacre Benoît Hopquin est bouleversant, le récit de sa vie, sec et terrible, modeste et désolé comme une lande, comme une page de Beckett, serre le cœur. Cet homme qui vient de mourir, on l’a toujours cru mort : les archives de la déportation disent qu’il n’a pas survécu à Dachau. Il était pourtant vivant, et tout l’extraordinaire de cette page du Monde, dont je ne me remets pas, consiste à redonner vie à un homme le jour de sa mort. À rendre justice à sa vie, mais aussi à reconnaître sa vraie mort.
Il a fait partie de ces résistants de la vallée du Rabodeau, dans les Vosges, qui, à l’automne 1944, tandis que les Alliés approchent de la porte de l’Alsace, sont raflés par les Allemands. Robert Launay et son père sont menuisiers dans le hameau du Harcholet. Tous deux sont déportés d’un camp à un autre, avec un millier d’autres hommes. Avril 1945, dernier transfert, vers Dachau : Robert Launay aide son père, Henri, à marcher, lui donne à manger de l’herbe, faute de mieux. Ils dorment serrés l’un contre l’autre pour se tenir chaud : « Il est mort dans mes bras », dira-t-il.
À la libération du camp, Robert Launay pèse 32 kg. Il rentre au pays, redevient menuisier et se mure dans le silence. En 1953, il retourne en Allemagne, retrouve le corps de son père, le ramène au village. Ils sont désormais enterrés ensemble.
Ce qui arrive devait arriver, il ne peut rien arriver d’autre : c’est ainsi que s’exprime la domination. En énonçant son intérêt, elle l’impose comme une vérité. Et en disant que je n’y arrive plus, c’est sa victoire que je consacre. La colonisation nous veut sans langage. La décolonisation commence ici.
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