
La part sauvage
Le monde de Philip Roth et le chaos américain : retour sur vingt ans d’amitié
Marc Weitzmann
« Philip Roth est mort le 22 mai 2018. J’avais fait sa connaissance presque vingt ans plus tôt, en 1999 – vingt années qui de Jérusalem à New York et Paris, avaient vu le monde global exploser, la haine et le populisme tout submerger et ma propre vie basculer, mais durant lesquelles nous étions devenus amis. Il avait tenu dans ma vie comme dans celle de ses lecteurs le rôle de refuge mental et de boussole. Et maintenant qu’il était en train de mourir, le pays qui lui avait fourni la matière première de ses livres était détricoté par Donald Trump.
Le choc intime de sa mort a alors pris un autre sens : celui de la fin d’un monde au profit de la violence, de la montée de l’antisémitisme, du retour en force des idéologies.
Depuis l’Amérique telle qu’elle aurait pu être, ce livre révèle les Etats-Unis tels qu’ils sont. » M. W.
Le drame d’un pays raconté à travers l’œuvre et l’amitié d’un de ses plus grands écrivains.
Entretiens avec Marc Weitzmann et Josyane Savigneau
Josyane Savigneau reçoit Marc Weitzmann pour son livre sur Philip Roth « La part sauvage » paru aux éditions Grasset. 11 septembre 2025.
Si, après avoir écouté cet entretien, vous n’avez pas envie de lire le livre et de lire Philip Roth, c’est à n’y rien comprendre.

Philip Roth et l’Amérique - Le Grand entretien
France Inter, jeudi 2 octobre 2025
Marc Weitzmann, écrivain, producteur pendant 7 ans de l’émission “Signes des temps” sur France Culture, auteur de “La part sauvage. Le monde de Philip Roth et le chaos américain : retour sur vingt ans d’amitié” (Grasset) et Josyane Savigneau, journaliste, auteure de “Avec Philip Roth” (Gallimard).

L’art est là pour prouver, et pour aider à supporter, le fait que toute sécurité est une illusion. En ce sens, les artistes sont en rupture, et par nécessité opposés, à quelque système que ce soit.James Baldwin, Le Combat de l’artiste pour l’intégrité
Nos vies sont façonnées par nos choix. Tout d’abord, nous faisons nos choix. Ensuite, nos choix nous font.Anne Frank, Journal


1.
Voici ce que je pensais savoir de moi vers le milieu de la cinquantaine, dans la seconde moitié des années 2010 : j’avais récusé ma famille à 20 ans et à 40 démissionné des positions sociales acquises entre-temps, et j’avais voyagé. Après plus d’une décennie passée d’abord en Israël puis aux États-Unis, mon mode de vie et mes revenus jamais en équilibre avaient divergé pour de bon et j’avais dû rentrer en France, où je vivais depuis sous une pression financière constante et avec le sentiment de m’être perdu quelque part au milieu de l’Atlantique. Ma perception du pays, en particulier, se trouvait en décalage total avec l’atmosphère générale, maintenant que tout le monde cherchait la révolte. Où étaient passées mon ambition, ma cruauté, ma délinquance intérieure ? Je les avais troquées contre un respect inconsidéré pour la Loi et le système. Du rôle de mauvais fils, j’étais passé à celui de laborieux élève civique, et ça me racornissait, comme écrivain, en plus de me faire tenir à tout bout de champ des propos lénifiants.
En tout cas tel était mon état d’esprit quand le courriel suivant s’afficha sur mon téléphone : MERCI DE PRÉPARER UN TEXTE DE SOUVENIRS SUR PHILIP ROTH POUR TABLET – on me dit qu’il est sur son lit de mort. d. C’était le 22 mai 2018, l’écran marquait vingt-deux heures. PLEASE PREPARE A MEMORY OF PHILIP ROTH FOR TABLET – I am told he is on his deathbed. d. Je regardai ces phrases sans même tenter de les comprendre.
« d. » était David Samuels, un journaliste américain connu en France pour son enquête Mentir à perdre haleine consacrée à James Hogues, l’imposteur aux multiples identités et à la kleptomanie compulsive, qui a défrayé la chronique aux États-Unis dans les années 2000. J’avais fait sa connaissance quatre ans plus tôt presque jour pour jour, le 20 mai 2014, à New York, en poussant la porte du site d’information américain Tablet créé par son épouse, la journaliste Alana Newhouse, et dont il est le rédacteur en chef. Par email, en prenant rendez-vous, je lui avais indiqué vouloir écrire sur ce que certains responsables en France appelaient le « climat de pré-émeute » se levant dans le pays depuis quelques mois. J’étais convaincu qu’ils avaient raison, mais qu’aucun média français n’en parlerait comme j’estimais qu’il fallait le faire.
Dans quoi je m’embarquais, au juste ? La question ne me vint pas avant la fin de ce rendez-vous de plus d’une heure avec David. Nous venions de nous mettre d’accord sur une série de cinq reportages de quinze à vingt mille signes chacun, publiables dans les deux mois, et payés mille dollars l’article – une somme bien supérieure à ce que proposent les sites d’information digitaux français, pour un volume de commande dépassant de loin ce que j’avais espéré. Sur le coup, j’étais sorti de là plutôt satisfait. Mais ensuite, remontant lentement les rues printanières de Chelsea vers l’Upper West Side, où se trouvait la petite chambre sombre échangée contre mon appartement parisien pour un mois, et envisageant la question froidement, seules deux choses m’étaient apparues avec évidence. 1 : Je n’avais jamais rien écrit de substantiel en anglais et ignorais si je pouvais le faire – les IA de traduction n’existaient pas encore. 2 : je ne disposais pas de la moindre information solide permettant d’alimenter un travail de cette ampleur.
Porté par une intuition si bancale que j’avais dû traverser l’Atlantique dans le but de dénicher un interlocuteur connaissant assez peu la France pour y croire, je venais de vendre l’équivalent d’un petit livre avec, pour seul argument, une poignée d’incidents épars que rien ne permettait de lier entre eux, sinon mes obsessions.
Tout avait commencé (avais-je dit à David) le 26 janvier, lors d’une manifestation baptisée Jour de Colère, organisée à Paris par une constellation d’organisations d’extrême droite allant des royalistes aux islamistes, et au cours de laquelle le slogan Juif, la France n’est pas à toi ! avait pu être distinctement entendu. Presque aussitôt, une épidémie de « quenelles », le geste « antisystème » évoquant un salut hitlérien inversé, popularisé par l’ex-comique Dieudonné l’automne précédent, s’était répandue dans le pays. Des anonymes avaient infiltré le public d’émissions de divertissement pour le faire plus ou moins discrètement en direct à la télévision ; d’autres s’étaient mis en scène sur Facebook tendant le bras à proximité de lieux à forte connotation juive – l’entrée de l’école Ozar Ha Torah de Toulouse, frappée par le terrorisme islamiste deux ans auparavant, le toit du musée de la Shoah à Berlin –, ou marqués par la Seconde Guerre mondiale. Deux adolescents avaient ainsi fait le déplacement jusqu’à Oradour-sur-Glane, le village martyrisé par les nazis en 1944, dans le seul but de poster une photo d’eux performant une quenelle au milieu des ruines. Et tous affichaient la même étrange expression d’excitation hilare, tous présentaient ces selfies comme des blagues, tandis que, sans que l’on puisse établir de lien direct, et en un sens, c’était ce qu’il y avait de plus inquiétant, le nombre d’actes antisémites violents, aussi impulsifs qu’inexplicables, grimpait en flèche. Du moins, c’était mon impression. Mais, au-delà de cette impression, justement, il n’y avait rien. Pas de chiffres indiscutables, aucune analyse objective (tout cela viendrait plus tard), rien sinon mes nerfs. Et je commençais à trouver du sens au fait d’être venu vendre cinq articles sur ce rien à un journaliste connu pour son travail sur l’imposture. Je n’avais pas même cherché à contacter un journal français. Partant du principe que personne ne comprendrait ce que j’avais à dire, je m’étais contenté d’appeler quelqu’un de suffisamment juif pour être sensible à ma vision des choses, et suffisamment peu au fait de ce qu’il se passait en France pour ne pas me contredire. Le plus probable ? Quel que fût le fond de vérité sur lequel s’appuyait mon intuition, elle était si mal pensée, si limitée par ma fureur et mes préjugés, que le projet consistant à lui donner corps, rendu plus difficile encore par le problème de la langue, allait exiger de moi des efforts qui m’empêcheraient de gagner ma vie par ailleurs avant de se révéler infaisable. Les pièges les plus parfaits ne sont-ils pas ceux que l’on se tend à soi-même ?
Parfois, pourtant, non, ce n’est pas comme ça. Parfois la vie vous sauve la mise avec ce qu’elle a de plus invraisemblable ou de plus effrayant.
Trois jours après cette visite à Tablet, la nouvelle tomba qu’un inconnu venait de perpétrer une tuerie au Musée juif de Bruxelles, ville dans laquelle un rassemblement « antisystème » organisé par Dieudonné avait été dispersé par la police deux semaines plus tôt.
Aussitôt lus les détails des meurtres, je sentis s’agiter la part la plus compromise, la moins citoyenne de ce que je suis – la part la plus « écrivain », si l’on veut. Je sus qu’elle allait répondre à l’événement comme si elle l’avait attendu et guetté. En un mot je bénis ma chance.
Now you really do have to drop everything and start working. Cet email de Philip Roth en réponse au mien, le 24 mai, jour de l’attaque, comme une confirmation de ce que j’éprouvai. Maintenant vous devez vraiment tout laisser tomber et vous mettre au travail. Je l’avais prévenu de ma visite à Tablet, mais sans lui faire part de mes doutes, et l’avais aussi tout de suite informé de l’attentat. Fidèle au laconisme de ses emails, cette seule phrase constituait à mes yeux le plus sûr des encouragements.
« Philip Roth », craint et révéré, le dernier géant des lettres américaines, disait la presse, l’ultime écrivain solitaire et sauvage – the big fuck you guy, comme l’avait surnommé une amie américaine autrefois –, l’auteur, en tout cas, de quelque trente-deux livres dont certains avaient contribué à changer ma façon de lire et ma compréhension de la littérature, lorsque je les avais découverts, au début des années 1990, Philip Roth, donc, c’était aussi, en ce qui me concernait, « Philip » : l’un des rares dont la présence dans ma vie depuis quinze ans m’avait évité de devenir plus dingue encore que je ne l’étais déjà, à l’en croire.
Je le connaissais depuis 1999. Ce qui finit par devenir une relation d’amitié affectueuse entre nous n’avait cependant commencé que trois ans plus tard, en juillet 2002, tandis que les vapeurs empoisonnées de l’attaque contre le Word Trade Center dix mois plus tôt flottaient encore au-dessus des rues de New York. Le lien s’était noué non moins imperceptiblement, dans le fil de ce qui avait commencé comme une interview pour Les Inrockuptibles, le journal où je travaillais alors, avant de se changer en discussion à bâtons rompus un après-midi entier sur toutes sortes de sujets, de l’abstraite cérébralité de ce qu’il appelait l’intelligence française à l’importance du régionalisme pour la littérature américaine, en passant par l’ambiguïté morale de l’écrivain vis-à-vis des sujets qui le mobilisent. Vers la fin de la journée, tandis que j’attendais le taxi, Roth m’avait proposé de poser ma candidature à une résidence pour artistes qui s’appelait la McDowell Colony, et, de retour à Paris c’est ce que j’avais fini par faire, surtout parce que la suggestion venait de lui.
Invité pour deux mois dans l’un des chalets de la McDowell disséminés dans les forêts d’une merveilleuse réserve naturelle du Vermont, si une chose était prévisible, c’est que je n’allais pas y rester. Deux semaines environ après mon arrivée, je pris le bus pour Brooklyn où je savais pouvoir me faire héberger, et d’où j’appelai Roth, qui me fixa rendez-vous pour le lendemain soir au Russian Samovar, un restaurant judéo-russe de la 57e Rue Ouest où il avait ses habitudes. Moins d’un an plus tard, il me faisait suffisamment confiance pour m’intégrer dans le cercle privilégié des lecteurs de ses manuscrits – un cercle dont les membres, très divers, changeaient au fil des ans et des opportunités. Par l’une de ses amies, je trouvai à louer dans Manhattan un petit appartement presque dénué de fenêtre et ne payant pas de mine, mais qui avait l’avantage de se situer sur la 87e Rue Est, c’est-à-dire presque en face de chez Roth, de l’autre côté de Central Park. Au terme d’une journée passée à écrire ou à traduire les thrillers absurdes et politiquement douteux qui m’assuraient un semblant de revenu, il ne me restait qu’à traverser le parc pour l’emmener dîner, selon un rituel bientôt bihebdomadaire. Ainsi s’était déroulée ma vie américaine un semestre sur deux plusieurs années durant, au prix, tout de même, d’une logistique qui tenait de l’usine à gaz, car il me fallait sous-louer alternativement – et illégalement – à des inconnus trouvés sur Internet mon appartement à New York quand j’étais à Paris, avant de faire de même à Paris quand j’étais à New York. Et maintenant que cette vie ne m’était plus possible – maintenant que Philip était lui-même trop vieux pour les soirées au Samovar ou ailleurs –, je continuais à lui rendre visite sitôt que l’occasion m’était donnée de revenir en ville, et, le reste du temps, nous nous donnions des nouvelles par emails, plus rarement par téléphone.
Sa combativité, son obstination, son sens aigu de la liberté individuelle : tout cela le rendait réfractaire à ce qui, dans ma façon de voir, aurait pu contribuer à me changer en victime complaisante. Sitôt que j’évoquais devant lui ce que je croyais percevoir de l’atmosphère en France, je voyais s’afficher sur son visage la même expression dubitative un peu embarrassée. En juillet 2013, le courriel que je lui envoyai depuis une villa de la Côte d’Azur louée par une amie et où je m’étais laissé entraîner, courriel dans lequel je lui rapportais les propos tenus devant moi par l’agent d’entretien de la piscine – qui s’appelait Antoine, avait 26 ans, et, après avoir appris d’où venait mon nom, s’était plaint du mariage juif auquel il avait été convié quelque temps plus tôt, où il s’était senti discriminé car « seul Blanc » –, cet email me valut de la part de Philip cette brève et merveilleuse réponse : La morale de cette histoire, c’est que les Juifs ne devraient pas parler au petit personnel. Contentez-vous de nager.
Mais si sceptique qu’il fût chaque fois que j’évoquais ce qui, pour moi, ressemblait à une manifestation d’antisémitisme – chaque fois qu’il m’arrivait de donner prise, en d’autres termes, à la colère et à l’amertume que je cherchais à fuir –, dès que les choses devinrent tragiques, dès que le sang se mit à couler, il m’encouragea fermement et m’aida tant qu’il le put.
En juin, se tint à Versailles la procédure d’extradition vers la Belgique du tueur présumé de Bruxelles, Mehdi Nemmouche, un Français fils de harki arrêté trois jours après les meurtres au Musée juif alors qu’il se trouvait en fuite dans le Sud de la France, et dont on apprendrait plus tard qu’il avait été tortionnaire en Syrie au sein de l’État islamique. En juillet, en répercussion à ce que la presse appelait « la guerre de Gaza » – les bombardements israéliens sur Gaza, qui répondaient à d’intenses tirs de roquettes du Hamas sur Israël –, des foules criant Mort aux Juifs dans les rues de Paris chargèrent une synagogue rue des Tournelles, une seconde dans le quartier juif de Sarcelles. Je m’étais rendu à Versailles puis à Roubaix où Nemmouche était né, et je faisais le tri dans ce chaos de nouvelles me procurant bien plus de matériel que je n’avais imaginé au sortir de mon rendez-vous avec David Samuels, lorsque je reçus ce message de Philip :
Marc, j’ai pris la liberté de demander à Andrew Wylie s’il accepterait de représenter un livre de vous sur la situation nouvelle menaçant les Juifs de France, que vous baseriez sur une version étendue de vos cinq articles pour Tablet. Il m’a indiqué que, si vous le désirez, il y est prêt. Je lui ai dit qu’un tel livre, publié dans les 12 à 18 mois prochains, trouverait ici un large public juif et une couverture médiatique importante. Je fonde mon jugement sur l’excellent début déjà publié dans Tablet et sur ma compréhension de ce qui peut intéresser les Juifs lettrés (et, à l’évidence, pas seulement eux). J’ai une foi absolue dans l’alliage entre vous et le sujet et le lui ai dit.
Faut-il dire qu’il ne me vint pas à l’esprit de refuser ? Si tu avais vu ta tête – tu aurais aussi bien pu nous dire qu’il était Zeus. Je viens de voir à quoi tu ressemblais quand tu étais gosse. Ainsi s’exprime, au début de l’un des grands romans de Roth, Pastorale américaine, l’amie anonyme accompagnant le narrateur du livre, Nathan Zuckerman, alors que celui-ci vient de croiser par hasard dans un stade le héros de son enfance. À mes côtés, Stéphanie aurait pu me dire la même chose, tandis que je lisais ce courriel une bonne dizaine de fois avant de lui répondre. Si, après ces douze années d’amitié, Roth n’était plus Zeus, il restait à mes yeux « l’un des Olympiens » – pour reprendre l’expression de la romancière irlandaise Edna O’Brien à son sujet. Et il venait de me faire asseoir à sa table.
Aveuglé par tant d’honneur, je ne remarquai pas, cet après-midi-là, la seule phrase qui m’arrête aujourd’hui dans cet email quand je le relis, la dernière. Non, il ne me vint pas à l’esprit de me demander ce qui avait bien pu faire naître en lui une telle foi absolue dans ce qu’il appelait l’alliage, entre moi et ce sujet qui était la violence fanatique.
J’écrirais le livre en anglais, bien sûr, contrairement à ce qu’il me suggéra très vite par la suite. Un cas de figure peu ordinaire, peut-être, mais ce serait court, sans compter qu’un bon tiers était déjà publié ou en voie de l’être. Quoi de plus simple, en fait ? Adoubé par Philip Roth, rien ne pourrait m’arrêter ! À l’automne, je proposai à Olivier Nora et Christophe Bataille, chez Grasset, à qui je devais un livre, de publier ce petit texte à venir, si aisé à écrire, et traduit par mes soins. Courant novembre, je signai le contrat de la version américaine avec l’éditeur Houghton-Mifflin et, en partie pour savourer ce que je voyais comme une victoire, en partie parce que j’appréhendais l’instant où j’allais devoir m’y mettre, je laissai passer la fin de l’année sans rédiger une ligne. Le 3 janvier 2015 enfin, je me mis au travail – pour m’arrêter net au bout de quatre jours, l’esprit paralysé par le triple choc du massacre à Charlie Hebdo, du meurtre de la policière Clarissa Jean-Philippe le lendemain, et de la prise d’otages meurtrière à l’HyperCacher de Vincennes le surlendemain : la vie, oui, dans ce qu’elle a de plus improbable et de plus terrifiant.
Il n’est pas nécessaire ici de revenir sur la vague d’attentats qui fit 256 morts, des blessés à vie par milliers, et dura dix-huit mois, coïncidant ainsi dans le temps avec la montée en puissance, en Europe et aux États-Unis, de ce que l’on se mit à nommer, par défaut, populisme. Dix-huit mois durant lesquels le terrorisme islamiste parut offrir à cette révolte informe non seulement son carburant mais aussi, comme en miroir, une bonne part de sa rhétorique antilibérale, dix-huit mois d’une dynamique perverse qui constitua la matière première des deux livres différents que je finis par publier en deux langues de chaque côté de l’Atlantique : Un temps pour haïr en France, et Hate aux USA. Ce qui importe, c’est l’impact imprévu de ces événements sur le projet d’origine auquel Roth m’avait invité et, par voie de conséquence, sur ce qu’il advint de ma relation avec lui.
Au printemps 2015, les événements semblaient en même temps confirmer mon intuition première et reproduire ma désorientation initiale. Entre l’attaque à Charlie en janvier et celles du 13 Novembre, les services de renseignement aidés par la chance allaient mettre en échec près d’une tentative d’attentat par semaine. À mesure que montait la tension, le lien entre cette succession d’opérations terroristes, prenant tout le monde pour cible, et le flot d’attaques spontanées, pulsionnelles, spécifiquement dirigées contre les Juifs, qui avait servi de point de départ à mes reportages pour Tablet un an plus tôt, se mit à m’échapper complètement. Si j’avais vu juste à l’époque, qu’avais-je vu, en fait ? Ce lien existait-il, ou cet enchaînement ne relevait-il que du hasard, un hasard que ma colère subjective transformait en nécessité ? En d’autres termes, si elle me donnait en apparence raison, l’actualité m’avait fait perdre mon sujet.
En mai 2018, pourtant, lorsque je reçus l’email de David Samuels m’annonçant que Philip était sur son lit de mort, les choses étaient en train de se clarifier. Après l’attentat de Nice de juillet 2016, la vague terroriste avait suffisamment reflué pour laisser place à la réflexion. Tout en finalisant la version française, je travaillais d’arrache-pied, à distance, avec l’éditeur américain pour venir à bout de ce qui deviendrait Hate l’année suivante.
Il va de soi que le délai d’origine suggéré par Roth dans son email (12 à 18 mois) était explosé depuis longtemps. J’avais rédigé la première version, en anglais, live, pour ainsi dire, durant la période des attentats, avec le sentiment que les terroristes l’écrivaient pour moi tandis que je courais derrière en prenant des notes, sillonnant le pays pour collecter le matériau nécessaire à l’écriture avant de découvrir, devant la télévision, la suite imprévisible des événements auxquels je m’étais échiné à trouver en vain une signification sur mon ordinateur. Chaque attentat était l’occasion d’un nouveau blocage. Les attaques simultanées du Stade de France, des quais et du Bataclan me rendirent stérile plus d’un mois : quoi de plus grotesque que de prétendre domestiquer par les mots une violence inaccessible au langage ? Et des mots étrangers, de surcroît, puisque j’écrivais en anglais. Le texte brut et touffu de plus d’un million de signes que je me résignai à envoyer à mon éditrice à New York fin 2016 reflétait si bien le chaos dont j’étais censé rendre compte que même moi je n’y comprenais rien – et ce n’était pas un problème de langue. J’ai envoyé le manuscrit, envoyai-je à Philip dans la foulée. Sa réponse : Excellente nouvelle ! Mais l’éditrice en question, qui ignorait presque tout de la France et n’était pas formée à ce type de sujet, resta silencieuse plusieurs mois avant de jeter poliment l’éponge. Sur sa suggestion, Houghton-Mifflin accepta d’embaucher comme éditeur extérieur David Samuels, qui, connaissant mon travail, m’aiderait à y voir clair. Et aux difficultés de fond s’ajoutait encore mon exigence obtuse d’écrire, dans les deux langues, un texte aussi littéraire qu’il me serait possible, et non une compilation journalistique, donner à lire à Philip Roth un texte qui ne serait pas ce que je pourrais faire de mieux étant hors de question.
Entre-temps, je l’avais revu chez lui, à New York, en 2015, en 2016, et réalisé à l’automne 2017 pour Le Monde ce qui resterait comme son dernier grand entretien pour la presse française. Chaque fois, je le tenais informé dans les grandes lignes des progrès de mon travail, tout en restant discret sur les difficultés. D’une visite à l’autre, de son côté, les marques de l’âge se faisaient plus visibles, tout comme celles de la congestion cardiaque dont il souffrait et qui finirait par l’emporter, mais dont j’ignorais tout à ce moment-là, car lui aussi taisait ses problèmes, sans compter que sa vivacité d’esprit, son humour, sa bienveillance, m’aidaient dans mon désir de ne rien voir de ce qui lui arrivait. Je restais aveugle au menu chaque fois plus frugal qu’il s’imposait sur ordre strict des médecins, volontairement sourd au sens des remarques qu’il me jetait parfois comme en passant – Pense à moi comme à un vieux grand-père –, une phrase qu’il prononça un jour tout en me raccompagnant à la porte, comme pour me signifier que le temps du Russian Samovar était bel et bien derrière nous, phrase que nous avons balayée du même rire faussement incrédule, ou encore, la dernière fois que je l’ai vu, je suis stupéfait d’être encore en vie, prononcé d’un souffle, les yeux sur les rues calmes de l’Upper West Side qui s’étendaient sous ses fenêtres.
De retour à Paris, nos échanges par email avaient quelque chose d’une course contre le temps qui ne disait pas son nom – une course contre les terroristes, aussi, de mon point de vue. Implacables, ponctués par la terreur, et par mes ambitions littéraires démesurées, les jours filaient. Mais qu’est-ce que le temps, après tout, lorsqu’on écrit ? D’une manière ou d’une autre, Philip se débrouillerait pour être encore là une fois achevé ce livre que j’en étais venu à définir comme un contre-récit au fait terroriste. À chaque nouveau délai, à chaque nouveau retard, ce que j’avais de plus immature – « le gosse » de l’amie de Zuckerman dans Pastorale américaine – s’accrochait à cette conviction : il m’attendrait.
MERCI DE PRÉPARER UN TEXTE DE SOUVENIRS SUR PHILIP ROTH POUR TABLET – on me dit qu’il est sur son lit de mort. d. Je reposai le téléphone l’écran contre la table de nuit, le ressaisis, le reposai à nouveau et le ressaisis à nouveau : les deux phrases restaient obstinément là, impossible de les faire disparaître. Do you have any news from Philip ? Tel est le texte vague et bref que je finis par envoyer, un peu comme on regarde ailleurs, à Judith Thurman – la journaliste du New Yorker intime de Philip et devenue une amie –, comme si ce vague et cette brièveté avaient eu le pouvoir de conjurer par avance tout ce qu’elle pourrait me répondre. Il est mourant, me fit-elle savoir en français presque aussitôt, avec cette brutalité américaine qui me plaît tant d’habitude, mais me parut soudain atroce. D’un moment à l’autre, ajouta-t-elle en anglais. Mais difficile à dire. Ça peut être plus long. Judith, en fait, se trouvait dans le couloir de l’hôpital en compagnie de l’universitaire Ben Taylor, l’ami le plus proche de Roth dans ses dernières années. Dans le couloir de l’hôpital, c’est-à-dire devant la porte de la chambre où il agonisait. C’est de là qu’elle m’envoya quelques minutes plus tard ces simples phrases : Il est mort. On se parle demain. Il était vingt-deux heures trente. Le Temps – un temps dont les terroristes avaient été les horlogers – venait de gagner.
2.
Ce qui frappait chez Philip Roth et emportait l’adhésion comme l’affection immédiates, c’était le mélange de grande sophistication et de la plus totale spontanéité. De la discipline artistique la plus exigeante et de la complète absence d’apprêt. Et maintenant que le rideau est bel et bien tombé, il serait bon de ne pas se laisser aller à l’excès d’hommages et aux génuflexions compassées pour « la littérature » qui bloquent, en définitive, tout accès à la lecture des livres. Il serait bien d’éviter une dernière fois le piège de la mort.
Ainsi commençait le court article que je proposai au Monde le lendemain, sitôt la nouvelle devenue officielle. Je pourrais ajouter que, si juif qu’il fût de par son histoire, l’individu comptait pour lui bien plus que la tribu. La liberté plus que la coutume. Jouer avec les tendances les plus irrationnelles de sa personnalité n’était justement que cela, pour lui : un jeu.
Il avait fait de l’arrachement à ce dont on vient la clé d’une vie en perpétuelle réinvention. De ce point de vue, il était l’anti-identitaire, fidèle en cela à une tradition américaine bien plus paradoxale qu’on ne le dit. Le Visage pâle, disciple de Henry James, et le Peau-Rouge, lecteur de Walt Whitman et d’Allen Ginsberg, pour citer les catégories avec lesquelles il se définissait vers la fin des années 1960, le mélomane amateur passionné de Gustav Mahler et le fan de Jimi Hendrix, l’amoureux romantique et le cynique dionysiaque, l’écrivain ordonné, citoyen responsable, et l’artiste anarchisant : c’était par la langue, par les mots, que coexistaient le plus harmonieusement en lui les aspects antagonistes de sa personnalité qu’il ne cherchait pas à concilier dans la vie – à supposer que cela fût possible.
Débuter un livre le renvoyait à (son) amateurisme, comme il le formulait, voulant dire par là qu’il butait à chaque phrase sur les clichés, tabous, et lieux communs qui alourdissent l’écriture. Puis, à mesure qu’il creusait ces impasses pour en extraire la racine tragique de ses personnages, un tourbillon de phrases, d’une puissance croissante, l’élevait jusque dans les hauteurs de l’ironie et de la comédie et c’est dans cette tension que s’épanouissait son génie au sens où l’entendaient les anciens Grecs : son daemon, c’est-à-dire cette forme d’intelligence qui ne laisse rien en place, que l’on ne trouve que dans les livres – et que les écrivains eux-mêmes ne rencontrent, lorsqu’ils ont de la chance, qu’en se laissant submerger par leur travail et par leurs obsessions.
Cette rêverie réaliste avec ce que l’on est, et donc avec ce que l’on pourrait être, individuellement et collectivement, pour le meilleur mais aussi pour le pire, ce jeu avec ce dont on vient – avec cette fameuse « identité » dont chacun nous rebat les oreilles aujourd’hui ; cette liberté qui s’autorise à prendre en compte sérieusement toutes les facettes d’un être sans jamais s’arrêter à aucune, si bien que son mystère, son intense densité restent entiers : telle est la matière première de ses romans, comme c’était celle de ses conversations les plus sérieuses.
Mais le pouvoir des mots conduit loin, et s’en servir n’est pas sans conséquences. On dit que la discipline créatrice implique une éthique de la forme, et dans son cas au moins c’était vrai, son engagement dans l’écriture était une morale, un souci de l’autre – une résistance, ce mot galvaudé. George Orwell : Pour écrire dans une langue vigoureuse et directe, il faut pouvoir penser sans peur, et si l’on pense sans peur, on ne peut pas être politiquement orthodoxe. Cette vigueur condamnait Roth à un isolement à la fois voulu et subi. Pour le dire avec les mots d’Edna O’Brien, dans le très beau texte déjà cité, sans doute l’un des portraits les plus justes écrits sur Roth, prononcé à l’occasion de son quatre-vingtième anniversaire en mars 2013 : Il siégeait à la première table de l’establishment littéraire mais n’en fai(sai)t pas partie, trop sauvage, trop esthétiquement acéré, trop honnête. Il payait cette indépendance très cher, un prix qui ne cessa d’augmenter à la fin de sa vie, jusqu’à devenir exorbitant.
Pour exemple de ce que j’essaie de dire, je vais prendre L’Écrivain fantôme, un roman de lui écrit en 1979 dont l’action se situe en 1956. Le personnage central en est une jeune et énigmatique réfugiée européenne à l’accent insituable, exilée dans les Berkshires, qui se fait appeler Amy Belette. Le narrateur découvre, ou se persuade, ou joue à se convaincre, que cette Amy Belette serait en réalité Anne Frank, une Anne Frank ayant survécu à la Shoah, et cachée aux États-Unis. Au milieu du livre, ce qui a commencé comme une plaisanterie se change en perspective déchirante. En 1991 ou 1992, c’était le premier des romans de Roth que je lisais jusqu’au bout (le plus célèbre, La Complainte de Portnoy, m’était tombé des mains au bout de cent pages quelques années plus tôt). Je me revois, dans les Jardins du Luxembourg, par un long après-midi de fin de printemps, tournant frénétiquement les pages de L’Écrivain fantôme, incapable d’interrompre ma lecture pour faire les trois pas qui me séparaient du banc où j’avais pourtant prévu de m’asseoir, figé sur place par l’évidence d’Anne Frank revenue de chez les morts – une Anne Frank que sa solitude, son outrageuse lucidité et sa folie rendaient atrocement crédible –, revenue de chez les morts mais pas sortie de l’enfer. L’évidence d’une Anne Frank transportant l’enfer avec elle, d’Amsterdam à Londres puis Boston, pour assister, orgueilleuse et déchirée, comme tout écrivain véritable, depuis l’anonymat voulu de son existence clandestine, au succès mondial de son Journal. L’évidence que, d’une manière ou d’une autre, cette histoire était vraie.
Roth n’avait pas son pareil pour rendre non seulement plausibles mais réelles, les situations les plus aberrantes qu’il pouvait concocter. Comment s’y prenait-il pour déployer une telle puissance de conviction ? Autant demander comment De Vinci a peint le fameux sourire. Mais si l’on lit attentivement ses livres, certaines clés apparaissent, certains outils sont identifiables. Ce que l’on pourrait appeler une esthétique de la tension, tout d’abord : un instinct très sûr pour le cœur conflictuel d’une situation donnée, et le talent d’en exploiter chacune des possibilités de crise avec une ironie méticuleuse et un sens mesuré de l’exagération ; ensuite, nourri par sa longue fréquentation du théâtre, un génie du dialogue, une oreille absolue qui lui permettait de faire exister chacun de ses personnages par sa façon de parler, ses tics de langage et son énergie verbale, toujours à équidistance du vraisemblable et de la satire ; génie auquel s’ajoutait une redoutable intelligence stratégique consistant à donner les meilleures répliques à ses personnages les plus antagonistes. Un sens maniaque du détail, enfin, qui lui permettait de désidéaliser ses plus belles créations romanesques, sans jamais les rendre prosaïques ou vulgaires pour autant.
Je reviendrai sur cette Anne Frank qu’il imagine avec tant de vraisemblance dans L’Écrivain fantôme, comme sur d’autres de ses créations « réelles ». Mais ce que je voudrais souligner tout de suite, c’est le lien, unique en son genre, dans la littérature américaine, je crois, entre l’imagination verbale de Roth et l’histoire et la mémoire de l’Europe – en particulier de cette Europe juive qui a cessé d’exister entre 1939 et 1945. Sa conscience aiguë que la source de cet héritage européen ne lui était plus accessible nourrissait son américanité, et cet aller-retour d’une rive à l’autre de l’Atlantique, et du présent au passé, participait de sa conception de la fiction romanesque et de l’intensité du réel qui saisit à la lecture de ses livres.
Et c’est là qu’est la difficulté pour nous aujourd’hui, bien sûr. Dans ce temps qui est le nôtre, si différent du sien – ce temps où, en 2021, à Exleben en Allemagne, une école Anne-Frank, jugeant que son nom n’était, je cite, plus adapté aux enfants d’aujourd’hui, s’est rebaptisée Les Lutins ; où, en juillet 2022, aux États-Unis, la question de savoir si Anne Frank avait ou non bénéficié d’un insupportable Privilège Blanc a suscité de très sérieux et très virulents débats sur les campus et jusque chez certains journalistes stars du New York Times (nulle réponse définitive à ce jour) ; où, toujours en juillet 2022 mais en France, la mairie du 20e arrondissement de Paris commémorant le 80e anniversaire de la Rafle du Vel’ d’Hiv a voulu rendre hommage, je cite, aux personnes juives, tsiganes, communistes, LGBT… arrêtées ce jour-là selon elle ; où, un an plus tard, de nouveau en Allemagne, la responsable, cette fois, d’une crèche Anne-Frank a émis le vœu de changer le nom de l’établissement afin d’éviter, je cite encore, toute connotation politique, les parents d’enfants issus de l’immigration ne comprenant pas qu’une crèche puisse porter le nom d’une Juive –, dans ce temps qui est le nôtre, donc, le lecteur moyen de moins de 40 ans qui tomberait par hasard sur L’Écrivain fantôme n’a aucune chance de comprendre de quoi il retourne ni d’être sensible aux drames qui s’y jouent. Car entre ce livre et lui, ce n’est pas seulement le monde qui a changé, mais le passé lui-même. L’intense véracité propre aux fictions de Roth s’en trouve désactivée.
Le problème n’est pas seulement que son œuvre serait trop historicisée ou trop spécifique pour faire sens, ni que sa description des rapports hommes-femmes serait « datée » ou « réac », comme on le lui reproche souvent – que Philip figure en haut de la liste des artistes aujourd’hui « inacceptables », pour reprendre le mot de Laure Murat au sujet d’Antonioni, est une évidence qui vaut à peine d’être rappelée ; non, le problème est bien plus profond et touche jusqu’à ceux qui le défendent.
Voici Milan Kundera, par exemple, dans sa préface à l’édition française de Professeur de désir, un autre des romans de Roth publié chez Gallimard en 1982. La vitesse de l’Histoire a atteint un tel degré que le lien avec le passé risque de se rompre, écrit-il. Sauver la continuité qui se perd, capter le temps fugitif de l’Histoire et mettre indirectement en parallèle notre façon de vivre et celle, à demi oubliée, de nos prédécesseurs. C’est là que je vois le sens profond de l’intellectualisme des héros de Roth, tous professeurs de littérature ou écrivains (…). Ce n’est pas là futile exhibition intellectuelle d’une littérature narcissiquement penchée sur elle-même. C’est une façon de garder le temps du passé à l’horizon du roman et de ne pas abandonner ses personnages dans un espace vide où la voix des ancêtres ne serait plus audible.
Il y aurait à dire sur ce passage, à commencer par la remarque finale sur la voix des ancêtres, si européenne, si typiquement conservatrice, si étrangère aux préoccupations d’un romancier américain tel que Roth, dont la ligne généalogique s’arrête aux grands-parents. En réalité, les romans de Roth s’ancrent dans une sociologie et une histoire bien particulières, celles de la classe moyenne – en l’occurrence une classe moyenne juive et américaine, déchirée entre sa prospérité neuve qui la rend existentiellement insignifiante, et sa conscience de porter l’héritage tragique des Juifs de la diaspora européenne détruits par Hitler, sans pouvoir rien en faire. Plus que le combat nostalgique que croit voir Kundera, c’est l’observation, parfois au sein des mêmes personnages, de cette tension entre futilité historique et tragédie de l’Histoire, qui me paraît le vrai terreau de son œuvre. Or, si cette classe moyenne fut bien, durant les années de prospérité, l’étalon d’une « normalité » démocratique unique, elle n’est plus aujourd’hui la mesure des choses. Quant aux Juifs, obsédés eux aussi, pour des raisons spécifiques évidentes, par le désir d’être enfin « normaux », les exemples ci-dessus à propos d’Anne Frank montrent que leur condition a si radicalement changé aux États-Unis, en Europe, et même, depuis le 7 octobre 2023, en Israël, que la question se pose de savoir si le monde peint par Roth et les questions que ce monde lui inspirait ont encore pour nous la moindre pertinence.
La littérature, a écrit Ezra Pound, c’est l’actualité qui RESTE actuelle (news that stays news). À cette aune, les romans de Roth passent-ils ce test ? À mon sens, oui, sans quoi je ne serais pas en train d’écrire ces lignes, mais l’expliquer implique de prendre en considération le gouffre qui s’est si vite creusé entre le temps qui fut le sien et ce qui, pour nous, fait office de présent.
À l’époque où Kundera publie sa préface, un autre écrivain, l’urbaniste Paul Virilio, s’intéresse à la vitesse. Aujourd’hui, c’est peut-être lui qu’il faut lire, si l’on veut comprendre comment la compression des données et des distances géographiques par la technologie a transformé le monde non en Village Global mais en Zone Frontière n’ouvrant sur nulle part, où n’importe quoi semble pouvoir advenir n’importe où, et produire sur tous d’imprédictibles effets ravageurs. La vitesse a muté en synchronicité, et le Temps en une succession hachée d’instants fragmentaires tandis que quelques événements – les pandémies, le réchauffement global, Fukushima, les attentats… – étirent au contraire le présent jusqu’à des extrémités fantastiques. Ce que ce bouleversement temporel fait au récit littéraire, et même à la possibilité de raconter quoi que ce soit, est une question à laquelle nul n’a de réponse.
La crise de l’imprimé est indissociable de cette évolution. Du début du XIXe siècle à la fin des années 2000, l’extraordinaire développement économique du roman est allé de pair avec celui d’une grande presse peu à peu institutionnalisée essentiellement financée par la publicité. Ce financement obligeait journaux puis chaînes de télévision, sinon à embellir leur vision du monde, du moins à la rendre acceptable aux yeux de leurs annonceurs – à charge pour la littérature et l’art en général de mettre en lumière les frustrations laissées dans l’ombre. C’est ce que le philosophe Noam Chomsky appela, dans un essai resté célèbre, publié en 1988, La Fabrication du consentement. Puis, à dater des années 2010, d’abord aux États-Unis, où tout commence toujours, puis dans le reste de l’Occident, l’émergence des réseaux sociaux entraîna la chute des revenus publicitaires de la grande presse. En quête de survie, les médias traditionnels se tournèrent vers les abonnements numériques, et se mirent donc à dépendre des réactions émotives immédiates de leurs lecteurs, et l’intensité et la violence de ces émotions devinrent sources de revenus. La représentation narrative logique, rationnelle et relativement distanciée – « élitiste » – qui était de règle avec l’imprimé laissa alors place à une forme d’auto-actualisation performative, permanente et polarisée du débat public. Pour le dire en un mot : la fabrication du consentement s’est changée en fabrication de la rage. L’impact de ce séisme sur les dernières années de la vie de Roth, et sur son héritage littéraire, a été d’autant plus considérable que, sur le moment, nul ne comprenait ce qui se passait.
Quelque part entre son époque et la nôtre, en tout cas, l’idéal littéraire au sens où l’entendaient Orwell et O’Brien – cette langue vigoureuse et directe, produit du rationalisme, de l’individu autonome, et d’une pensée sans peur – a cessé de représenter quoi que ce soit.
Ce qu’être vivant signifie ; le courage un peu dingue qu’il faut à un homme ou à une femme pour accepter l’irrationnelle vitalité de sa sexualité ; la fragilité des êtres les plus forts face à l’impondérable, au tragique, au mal, à la trahison – et face à eux-mêmes : ces questions, qu’explore Roth dans son œuvre, ne peuvent se poser, dans la fiction, qu’avec des personnages dotés d’une combativité suffisante pour se confronter à leur liberté, donc à leurs limites, donc à leurs impasses. L’idée même que de telles individualités puissent exister, que leurs histoires, leurs élans et leurs chutes soient porteurs d’une leçon valant la peine d’être lue et transmise, est presque devenue incompréhensible. Et la position de Roth comme écrivain – une position qui lui a permis d’écrire des romans dont certains restent essentiels à qui veut comprendre ce que nous traversons – est paradoxalement devenue intenable.
Il l’a senti, et le piège qu’il s’est tendu à lui-même en voulant réagir n’a fait que rendre le problème plus insoluble encore. C’est l’histoire de ce piège que je voudrais raconter ici. Et malheureusement, je ne peux la raconter que du point de vue qui fut le mien à l’époque où j’y assistais sans m’en rendre compte, c’est-à-dire un point de vue borgne : celui de quelqu’un que sa colère, son tempérament et son esprit de contradiction avaient déplacé, géographiquement et mentalement ; quelqu’un en quête de libération, peu apte, en fin de compte, à percevoir toute la solitude et l’isolement de l’homme dont il allait faire sa boussole éthique et littéraire, alors qu’autour d’eux tout explosait.
3.
Le premier manuscrit qu’il m’a donné à lire, à l’hiver 2004, était Le Complot contre l’Amérique. Je nous revois dans ce qui est encore un deux pièces, son pied-à-terre à Manhattan, dans les hauteurs d’un immeuble moderne de la 79e Rue Ouest, le Austin. Les feuillets blancs empilés dans une boîte à chaussures elle aussi blanche, posée sous la fenêtre où le bleu givre du ciel explosait en grandes éclaboussures d’or, éclats d’un soleil gelé, invisible, qui traversaient la vitre, rebondissaient sur le verre des cadres ornant les murs blancs, décorés de petites caricatures au fusain noir signées Philip Guston, montrant un Roth filiforme et échevelé. La lumière s’étalait sur la maquette de couverture du livre déplié sur un pupitre en bois près de son bureau – THE PLOT AGAINST AMERICA, en lettres d’or sur fond brun doré, avec ce timbre vert bilieux du parc de Yosemite tamponné de la croix gammée noire par-dessus. Tout en parlant d’autre chose, il ferma la boîte, l’enfourna dans un sac en plastique et me tendit le tout presque négligemment. Je prenais l’avion le lendemain pour Paris, j’étais passé le saluer avant de partir sans la moindre idée de ce qui m’attendait. La fierté que j’éprouvais était telle, en sortant de là, que, une fois dans les rues de Manhattan, mon sac en plastique au bout du bras, la perspective d’avoir à lui dire ce que j’en pensais quand je l’aurais lu ne me vint pas à l’esprit.
Je passai ma dernière nuit chez une amie à Brooklyn, à qui je consacrai aussi la matinée suivante, tout en préparant mon départ, si bien que je n’ouvris pas le carton à chaussures avant d’être assis seul dans l’avion, si l’on peut appeler seul le fait de se trouver compressé dans l’allée centrale d’un vol New York-Paris. Ce n’est qu’au bout des cinquante premiers feuillets, dévorés au rythme où je l’aurais fait si j’avais acheté le livre en librairie, que je pris conscience de la situation. Un pincement au ventre, je rassemblai les pages, sortis un crayon de ma poche et, avec force notes et une méticulosité de thésard, je repris la lecture à la première phrase :
La peur préside à ces mémoires, une peur perpétuelle.
Quand cela avait-il été écrit ? Hier ? Demain ? Il y avait soixante ans ?
Ceux qui l’ont lu s’en souviennent, l’action du Complot contre l’Amérique se situe entre 1940 et 1942, c’est ce que l’on appelle en termes savants une uchronie, un genre de fiction reposant sur la falsification délibérée d’un épisode historique. Il s’ouvre sur l’échec (imaginé par Roth) du président américain Franklin Roosevelt à se faire réélire à la Maison-Blanche en 1940. Héros national depuis qu’il a traversé l’Atlantique sans escale et en solitaire aux commandes de son avion, le Spirit of Saint-Louis, le 21 mai 1927, son vainqueur, Charles Lindbergh, a de fortes sympathies nazies. Très vite, ce nouveau président signe un accord de non-agression avec Hitler. Ce seul geste suffit à réveiller l’inquiétude ancestrale des Juifs dans le pays, et notamment à Newark, où vit la famille Roth, dont les membres seront les principaux personnages du roman : Herman, le père de Philip, Bess, sa mère, son frère Sandy, son cousin Alvin, ses différents oncles et tantes, et, enfin, le petit Philip lui-même, âgé de 7 ans. Tous sont confrontés, dans la première partie du roman, à un antisémitisme discret, insidieux, qui ne se manifeste au quotidien que par non-dits et allusions, et auquel chacun va réagir, ou surréagir, selon sa personnalité : choix de l’aveuglement pur et simple, ralliement intéressé au nouveau régime, indignation contenue par la volonté de sauver ce qui peut l’être d’une existence normale dans un contexte qui a cessé de l’être, rébellion individualiste héroïque et suicidaire. Désir de fuite hors du monde juif, aussi, et, quand la fuite échoue, refuge dans une prudence silencieuse – ce qui sera le choix, significatif, du petit Philip. Tous, en tout cas, sont jetés par l’auteur dans la fournaise de cette Amérique alternative dirigée par un populiste aux alliances empoisonnées. La seconde partie du roman voit la nouvelle administration mettre en place un programme spécial d’assimilation des Juifs consistant à les disperser pour les reloger dans le Sud du pays, où les tensions raciales atteignent rapidement un point de rupture. Des émeutes éclatent, des lynchages se produisent, la ville de New York fait sécession, le pays bascule dans une quasi-guerre civile…
Engoncé dans mon siège, tout à mon enthousiasme, je ne cessai de découvrir des correspondances entre ce que traversaient les personnages, et ce qu’il me semblait avoir moi-même vécu à Paris au cours des années précédentes. La suite montra que je n’étais pas le seul à réagir de cette façon à ce roman, plus étrange qu’il n’y paraît, et qui laisse chacun le lire et projeter ses préoccupations du moment. En janvier 2006, par exemple, lors de sa publication en France, où l’antisémitisme était censé ne pas exister, critiques et lecteurs n’y virent qu’un tissu d’absurdités. L’affaire Ilan Halimi, neuf mois avant la sortie du livre, avait donné lieu à un formidable déni collectif qui joua certainement dans la réception critique du Complot : qu’était-ce donc que cette grosse machinerie romanesque ne reposant sur rien ? Pourquoi une telle paranoïa ? Roth avait-il perdu le contact avec une réalité pourtant bien assez difficile ? Aux États-Unis, en revanche, le nombre des commandes Amazon s’était envolé dès avant sa sortie en 2004. Une histoire américaine authentique, douloureuse et émouvante, écrivit le Washington Post ; un formidable roman politique, bizarrement plausible, selon le New York Times. Le Complot était lu comme une métaphore du « fascisme » supposé de l’administration Bush, dont les mensonges sur les armes de destruction massive en Irak ayant conduit à la guerre, et les programmes de surveillance de la population qui en constituaient le contrecoup, mobilisaient l’essentiel du débat public. Quant à moi, donc, j’y voyais un écho à mes obsessions.
Mais Roth n’avait bien sûr pas plus écrit sur la France que dénoncé la guerre d’Irak (même s’il en était un farouche opposant). Il était tout bonnement tombé sur trois lignes d’un livre de l’historien américain Arthur Schlesinger indiquant que le Parti républicain avait bel et bien songé à investir Lindbergh en 1940 – la popularité de l’aviateur à ce moment-là rivalisant avec celle des stars d’Hollywood. Et si ç’avait été le cas ? avait-il noté dans la marge. Si, au lieu de Roosevelt, un candidat isolationniste et sensible aux thèses raciales avait été élu à ce moment de l’histoire mondiale ? Si l’Amérique avait renoncé à son idéalisme ? Quelles conséquences pour le monde, mais aussi pour la vie quotidienne des Américains, et, parmi ces derniers, pour les Juifs, dont nombre étaient issus de familles ayant trouvé aux USA un refuge face à l’antisémitisme européen ?
— La décision de placer ma famille au cœur de cette histoire a été immédiate, devait-il m’expliquer par la suite. C’est sans doute dans ce livre que je fais de mes parents le portrait qui correspond le mieux à ce qu’ils étaient dans la réalité. Je n’ai pas cherché à écrire une métaphore de quoi que ce soit mais à reconstituer du mieux possible ce qu’était la vie quotidienne à Newark à cette période.
Dans Le Complot contre l’Amérique, les années 1940 à Newark sont le granit brut dans lequel Roth taille son récit, et cette attention aiguë portée au quotidien le plus ordinaire d’une époque disparue finit par agir à la manière d’une incantation. C’est elle qui confère à ce livre son aspect le plus troublant, bizarrement plausible ainsi que l’écrit justement le New York Times : quelque chose dans cette fiction située voici plus de soixante ans dans un temps distordu est vrai aujourd’hui, se disait-on aux USA en 2004, comme je me le disais moi-même dans l’avion – mais quoi ? Quelle réalité de cauchemar diffractée, changeante pour chacun, est-elle mystérieusement reconnue par tous ?
De retour à Paris, je finis la lecture du Complot en deux ou trois jours et, après m’être longuement préparé, j’appelai Philip pour lui faire part de mes impressions. Il ponctua mon monologue de « hm-hm » attentifs qui me donnèrent le sentiment de parler à un psy – et de questions dont la candeur me fit réaliser, pour la première fois, l’absence d’intention qui présidait à l’écriture de ses livres. Il paraissait découvrir des aspects de son texte à travers la lecture que j’en faisais – une lecture, comme je l’ai dit, entièrement saturée par ce qu’il me semblait avoir vécu en France et en Israël depuis le début des années 2000. Aujourd’hui, je ne peux plus me souvenir précisément de ce que j’ai dit, mais je sais que l’essentiel tournait autour de l’assimilation.
Vous pouvez m’écrire quelque chose à partir de ce que vous venez de dire ? me demanda-t-il quand je me tus enfin. Pas besoin de faire long, une vingtaine de lignes – je me les ferai traduire. Mais une idée entraînant l’autre, faire court n’étant pas mon fort, et mes tentatives pour m’adresser à Roth par écrit en français m’apparaissant artificielles, je finis par accoucher, au bout de quarante-huit heures laborieuses, d’environ trente mille signes dans un anglais cahotant. Comme il n’avait pas d’adresse électronique à l’époque, je lui faxai aussitôt le tout ; trois jours s’écoulèrent.
Trois jours durant lesquels j’attendis ce que la part la plus fragile de ce que je suis ne put s’empêcher de considérer comme un verdict, comme si me demander d’écrire sur son livre avait été pour lui une façon de me tester, plutôt qu’une demande confiante, un éclairage amical après tant de soirées déjà passées à discuter ensemble.
Marc, c’est formidable, commençait le long message que je trouvai sur mon répondeur le quatrième jour, c’est ce que vous m’avez dit en plus approfondi. Je le rappelai aussitôt.
Mon anglais était grammaticalement correct, me fit-il savoir au cours de la conversation qui suivit, mais truffé de tournures étranges, et il avait jugé deux de ces tournures suffisamment suggestives pour les intégrer dans la version finale du Complot. Deux phrases de mon cru allaient donc se trouver dans un roman de Roth. La nouvelle eut un tel effet sur moi que je raccrochai sans songer à lui demander lesquelles. Puis le roman sortit, et l’idée de le relire dans le seul but de les retrouver me décourageant par avance, je n’y pensai plus.
C’est le lendemain de son enterrement, début juin 2018, de retour à Paris, que je me suis souvenu de cette histoire et que la curiosité m’a pris. Je suis allé chercher le livre dans ma bibliothèque. Je ne l’avais jamais ouvert, en fait. En le feuilletant, j’ai vite repéré les quelques faiblesses qui m’avaient échappé à l’époque – Le Complot est un bon livre mais n’a pas la force des plus grands romans de Roth, comme si j’avais été trop bluffé autrefois par le fait de le lire sur manuscrit pour m’en rendre compte. Quant aux fameuses phrases, oubliées depuis longtemps, elles aussi m’ont sauté au visage sans que je les cherche. Elles se situent dans la seconde moitié du roman, quand tout part en flammes, au début et à la fin d’un bref commentaire concernant le destin tragique d’Alvin, le cousin du petit Philip dans le livre, qui n’est pas pour rien le fils absolu, le personnage le plus furieux de l’histoire, celui dont la révolte contre le nouveau régime est si totale, si hors contrôle, qu’elle s’étend bientôt jusqu’à sa famille et finit par le détruire. Elles n’ont rien de particulièrement génial, ces phrases, mais pour moi leur intérêt est ailleurs :
Son instinct rebelle et rageur piégé par l’Histoire ! Si seulement l’époque avait été différente, si seulement il avait été plus malin… Il est comme ces pères dont il veut se débarrasser. C’est là toute la tyrannie du problème. Il s’efforce d’être fidèle à ce dont il veut se débarrasser.
Bien sûr, ai-je pensé, bien sûr. Et j’ai refermé le livre. Les pièges les plus parfaits ne sont-ils pas toujours ceux que l’on se tend à soi-même ?

Marc Weitzmann, écrivain : « Le chaos contemporain apporte à Philip Roth sa victoire paradoxale et posthume »

Par Raphaëlle Leyris
Le Monde. Publié le 25 septembre 2025 à 08h00

- Philip Roth, à Warren (Connecticut), en 2005.
DOUGLAS HEALEY/ASSOCIATED PRESS
L’erreur serait d’attendre, en ouvrant La Part sauvage, une biographie de Philip Roth (1933-2018). Le livre de Marc Weitzmann est quelque chose de sans doute plus intéressant que cela, et d’à coup sûr plus riche et vaste : un portrait de l’Américain en grand écrivain et en ami précieux, surprenant, généreux et exigeant, rencontré en 1999, à l’occasion d’une interview et devenu, au fil du temps, un intime ; une plongée dans son œuvre prodigieuse ; une méditation sur la littérature, les conditions de la création et de la réception de celle-ci ; une radiographie des Etats-Unis tels que l’auteur de La Tache (Gallimard, comme tous ses livres, 2002) les a décrits depuis les années 1950 et tels qu’ils sont devenus. Il se révèle également une peinture de la France, comme une suite ou un pendant à Un temps pour haïr, le précédent livre de Marc Weitzmann (Grasset, 2018), enquête sur la violence fanatique et l’antisémitisme qui se sont répandus depuis le début du siècle – l’ouvrage vit en partie le jour grâce aux encouragements de Roth.
Lire aussi : Les autres soi de Philip Roth dans une nouvelle « Pléiade »
La Part sauvage est aussi, en quelque sorte, un livre à suspense : tout du long, l’auteur annonce que son ami et aîné de vingt-sept ans, celui dont il avait fait sa « boussole éthique et littéraire », est tombé, à la fin de sa vie, dans un piège qu’il s’était « tendu à lui-même ». Ce piège, finit-il par expliquer, a consisté à organiser l’écriture de sa propre biographie autorisée, confiée à l’universitaire Blake Bailey. Sa parution, en 2021, aux Etats-Unis, a été phagocytée par les accusations de viol portées contre le biographe ; elles sont venues, absurdement, réactiver les procès en misogynie intentés à Roth depuis l’extraordinaire et terrible Ma vie d’homme (1976), et plus encore après que l’actrice britannique Claire Bloom avait livré sa version de leur mariage dans Leaving a Doll’s House (« quitter la maison de poupée », non traduit, 1996).
Marc Weitzmann explique au « Monde des livres » : « Quand Roth, en 2012, a lancé la commande de cette biographie à Blake Bailey, et qu’il lui a donné accès à toutes ses archives, c’est parce qu’il a cédé à ce que l’on a vu monter dans les années 1990 et 2000, dans un mélange de tentation morale et de pulsion morbide : l’exigence du réel. Il s’estimait victime d’une injustice, il a voulu répondre, rétablir la vérité par les faits dans une narration contrôlée comme dans ses livres. Et comme dans ses livres, l’imprévu a frappé. Et ç’a été désastreux. Sa postérité a même été un temps compromise par cette affaire. »
L’écrivain français note cependant que le pâlissement de l’étoile rothienne n’avait pas attendu ce scandale : La Part sauvage décrit l’écart grandissant entre Philip Roth, dont les romans étaient portés par une « irrépressible envie de dire les choses telles qu’elles sont, dans un éclat de rire », et un pays se mettant à « tenir la fiction et l’ironie pour suspectes », en un temps « postlittéraire », prompt à attribuer à l’auteur les défauts et éventuels péchés de ses personnages – ainsi du héros « hénaurme », dégoulinant de libido, du Théâtre de Sabbath (1997).

Prompt, aussi, à poser sur des romans une interprétation politique à très courte vue, comme lorsque Le Complot contre l’Amérique (2005), uchronie imaginant l’élection à la présidence américaine, en 1940, de l’aviateur pronazi Charles Lindbergh, a été tenu pour une vive critique du président républicain Georges W. Bush. Alors qu’il s’agissait pour Roth, avec ce roman comme avec beaucoup d’autres, de « faire l’éloge de l’Amérique mais par implication, en creusant sa fragilité, en imaginant ce qui pourrait survenir », dit Marc Weitzmann. Le paradoxe étant que cette peinture par hypothèse offre un portrait « réaliste » de l’Amérique d’aujourd’hui. « Le chaos contemporain lui apporte sa victoire paradoxale et posthume. »
La façon dont le « profond dérèglement des Etats-Unis » et notre « présent désaxé » ont conféré une pertinence renouvelée à l’œuvre de Roth est l’une des raisons pour lesquelles Marc Weitzmann s’est attelé à ce livre étincelant d’intelligence, de vivacité et de profondeur – même si sa densité est parfois un obstacle à la limpidité. Travaillé autant par les « obsessions » de Roth que par celles de Weitzmann, La Part sauvage entraîne le lecteur du restaurant new-yorkais Russian Samovar, où les deux hommes ont passé tant de soirées, à une conférence de 1962 sur le « conflit de loyauté chez les écrivains issus de minorités », qui marqua profondément Roth ; de la maison isolée du Connecticut, où il écrivait dans le silence, aux campus universitaires de 2024, où des manifestations propalestiniennes ont pu virer aux démonstrations antisémites. Il l’emmène aussi de rencontres récentes avec l’historien Steven J. Zipperstein, qui s’apprête à publier une autre biographie de Roth, au Paris du début des années 2000, où Marc Weitzmann, alors journaliste aux Inrockuptibles, se lança avec application dans un programme de destruction professionnelle et sociale, à laquelle sa rencontre avec Roth offrit une échappée.
Parmi les fils rouges du texte revient le débat qui a occupé pendant vingt ans les discussions des deux hommes sur la responsabilité de chacun dans son destin. « Autant que la liberté, l’imprévu était son grand sujet, résume Marc Weitzmann. Ses héros sont des personnages forts, qui se sont battus pour se construire une vie autonome, indépendante. Et eux qui ont tout bien fait vont voir fondre sur eux quelque chose d’inattendu, d’absurde, de ridicule, qui va les détruire. Face à cette position très américaine selon laquelle on peut devenir “libre de se battre pour être libre”, j’ai surjoué un peu le point de vue français, Vieux Continent, en défendant que l’on n’échappe pas aux déterminismes. » Les dernières pages laissent Marc Weitzmann non loin de la tombe de son ami, à méditer sur ce sujet sans réponse.
Raphaëlle Leyris
« La Part sauvage » de Marc Weitzmann : Philip Roth et son amère Amérique


- Marc Weitzmann, à Paris, le 4 juillet 2025.
(Irina Shkoda/Libération)
Par Virginie Bloch-Lainé
Libération. Publié le 02/10/2025 à 6h18
« Les pièges les plus parfaits ne sont-ils pas toujours ceux que l’on se tend à soi-même ? » Ce constat de Marc Weitzmann s’applique à l’échelle des individus comme à celle des démocraties, les deux étant observés dans la Part sauvage, récit personnel d’une intelligence et d’une densité rares. Journaliste et écrivain, Marc Weitzmann avait écrit en 2018 Un temps pour haïr (Grasset). Il y enquêtait sur les racines des attentats terroristes islamistes et sur l’antisémitisme qui (re)montait en France depuis le début des années 2000. Il relevait le déni face à une haine qui ne s’arrêterait pas de croître. La sauvagerie avait un boulevard devant elle et les démocraties en feraient les frais ; nous y sommes.
La Part sauvage, dont le titre est expliqué littéralement dans les dernières pages et de façon indirecte et diffuse tout au long du livre, compte beaucoup de choses : un portrait de Philip Roth (1933-2018) dont Weitzmann fut l’ami ; l’exégèse de son œuvre à l’aune des « forces névrotiques » de Roth lui-même, de celles ses personnages et de celles de l’Occident et des Etats-Unis en particulier. Weitzmann dresse la généalogie de la folie américaine, celle qui s’installe et se métamorphose sans cesse en ce moment. La Part sauvage, enfin, est un autoportrait. L’auteur entre aux Inrockuptibles au mitan des années 1990 pour en diriger les pages littéraires. Pour des raisons surtout idéologiques, les relations entre lui et le titre de presse finissent mal. L’auteur règle ici son compte au journal, sans s’épargner. Il pointe sa « délinquance intérieure », sa « rage ». Mais il change, en partie grâce à l’amitié qui l’a lié à Philip Roth à partir de 2002, donc un peu après leur premier rendez-vous.

Celui-ci a lieu en 1999, pour un entretien destiné aux Inrocks. Weitzmann parvient à rencontrer Roth, qu’il admire et qui est plutôt hostile aux journalistes. Les tours jumelles sont encore debout, plus pour longtemps. Le grand écrivain traîne « une réputation de misanthrope ». Pastorale américaine (Gallimard) vient de sortir en France. Ils se voient à New York dans les bureaux de la prestigieuse agence littéraire d’Andrew Wylie. Weitzmann va mal, il est en train de saccager sa vie sociale et professionnelle, ce qui a financièrement des conséquences dont il rend compte. New York sans ressources, c’est dur. Roth se montre cordial mais ils en restent là. Weitzmann le regarde comme « “l’un des Olympiens” – pour reprendre l’expression de la romancière irlandaise Edna O’Brien à son sujet » – et il lui prête « une vie parfaite ».
Pourquoi l’auteur de la Plainte de Portnoy, dont le quotidien paraît à Weitzmann si enviable parle-t-il de « chute et de destruction », et d’« hommes solides, défaits par une force impondérable » ? Parce que l’irruption de la contingence qui broie une existence est un thème rothien et que, sans le théoriser, Roth sent que quelque chose ne tourne plus rond. Weitzmann décrit le frémissement de ce tournant en citant un passage d’Outremonde (Actes Sud), roman de Don DeLillo sorti en France la même année que Pastorale américaine. Le livre examine « le vertige et la désorientation consécutifs à la disparition de la guerre froide, ce cadre géopolitique qui a structuré la planète entre 1945 et 1989. » DeLillo : « Les choses n’ont plus de limites à présent. L’argent n’a pas de limites. Je ne comprends plus l’argent. La violence est déchaînée, la violence est plus facile, maintenant, elle est déracinée, elle est incontrôlée, elle n’a plus de mesure, elle n’a plus d’échelle de valeurs. »

A Paris non plus, cela ne va pas très bien dans les années 1990. Le monde littéraire est « l’un des milieux les plus contradictoirement libertaires et guindés du pays – l’un des plus réactionnaires aussi, d’une certaine façon. Les Marc-Edouard Nabe, les Edouard Limonov, les Alain Soral, les Patrick Besson, les Frédéric Taddéï, les Simon Liberati et pas mal d’autres se retrouvaient autour de l’Idiot International, feuille de chou à haute prétention montée par l’écrivain Jean-Edern Hallier, qui constitua un temps l’avant-garde de cet état d’esprit. » Parmi cette troupe, certains lisent les négationnistes par goût de la « provoc ». Houellebecq apparaît, symptôme d’une « fatigue d’être » très partagée.
En 2000, Marc Weitzmann part en Israël : « Le hasard voulut que la seconde intifada m’y cueillît presque aussitôt. » Il prend rendez-vous avec Aharon Appelfeld (1932-2018), qui avait confié à Philip Roth ceci, rapporté dans le New York Times puis dans Opération Shylock (Gallimard, 1997) : « L’expérience que les Juifs ont de la Deuxième Guerre mondiale n’est pas “historique”. Nous avons été au contact de forces mythiques archaïques, une espèce de subconscient obscur dont nous ne connaissons toujours pas le sens aujourd’hui. » « Les forces archaïques », c’est la « part sauvage ».

Fuyant Paris et une rédaction qui le met à la porte après qu’il a tout fait pour, Marc Weitzmann part régulièrement à New York. Roth est sa « boussole éthique et littéraire ». Dans des pages qui construisent un pont entre le chaos du monde et la littérature, l’auteur raconte et dissèque de façon remarquable la Contrevie (1989), Ma Vie d’homme (1976), Pastorale américaine et le Complot contre l’Amérique (2006) dont Roth lui confie le manuscrit en 2004 en attendant des suggestions. Le livre qui imagine un Lindbergh allié de Hitler élu président des Etats-Unis en 1940 débute ainsi : « C’est la peur qui préside à ces Mémoires, une peur perpétuelle. » Commentaire de Weitzmann, stupéfait : « Quand cela avait-il été écrit ? Hier ? Demain ? Il y avait soixante ans ? »
Pourquoi cette dystopie est-elle actuelle en 2004 comme en 2025 ? Que pressentait Roth ? Peut-être « le deuil d’un moment culturel américain. Celui d’une exubérance picaresque ». Dans les dernières années de sa vie, Roth se choisit un biographe, Blake Bailey. La biographie sort en 2021, Bailey est accusé de viol, son travail est retiré des ventes et par transitivité l’inventeur de Portnoy est définitivement classé dans la catégorie des misogynes. Voici le piège parfait que Roth s’est aménagé en croyant bien faire. « Le monde avait commencé de rétrécir. Et, curieusement, plus il rapetissait, plus il devenait prévisible, étriqué, non imaginable, plus il devenait dangereux. »

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