
- Julia Kristeva dans les années 1970
Julia Kristeva s’est fait connaître en France par un article important : « Bakhtine. Le mot, le dialogue et le roman » (Critique n°239, avril 1967). Elle a alors 25 ans. Voici une émission de novembre 1970 dans laquelle elle revient sur l’oeuvre de Mikhaïl Bakhtine qui l’aidera à formuler le concept d’intertextualité, fondamental pour les écrivains qui animeront le groupe Tel Quel dans les années soixante-soixante-dix : « tout texte se construit comme mosaïque de citations, tout texte est absorption et transformation d’un autre texte. A la place de la notion d’intersubjectivité s’installe celle d’intertextualité, et le langage poétique se lit, au moins, comme double. » (JK, op. cité)
Julia Kristeva : "La tendance de polyphonisation du texte est la découverte fondamentale de Mikhaïl Bakhtine"

- Mikhaïl Bakhtine

Avec Julia Kristeva, écrivaine et psychanalyste française

Mikhaïl Bakhtine est, à tous égards, une figure de l’ombre. Le grand public n’a jamais entendu son nom, et la plupart des étudiants et étudiantes en lettres ignorent même son existence. On ne sait que très peu de choses sur sa jeunesse car il demeura une grande partie de sa vie dans un anonymat relatif. Il se vit même refuser le titre de docteur pour sa thèse controversée à l’époque sur François Rabelais. Pourtant, ce théoricien russe de la littérature eut un impact conséquent sur l’évolution de la théorie littéraire. Sa lecture de Rabelais notamment, qu’il inscrit dans l’héritage d’une littérature carnavalesque, provoqua un renouvellement des études rabelaisiennes.
L’aspect sans doute le plus notable du travail de Mikhaïl Bakhtine porte sur ce qu’il appelle le dialogisme et la polyphonie du roman. Une interaction entre la voix narrative principale et celle des autres personnages, permettant à plusieurs voix et systèmes moraux d’exister dans un même roman, sans que l’écrivain vienne se placer en juge pour hiérarchiser ces voix. Autrement dit, le dialogisme qu’il observe par exemple chez Fiodor Dostoïevski, permet à l’auteur de se constituer en entité neutre, ne légiférant ainsi ni sur la véracité des points de vue des personnages ni sur l’expérience de lecture. Dans cette émission du "Regard et la lecture" diffusée en 1970, Michel Zéraffa reçoit les spécialistes Julia Kristeva et Michel Beaujour pour explorer à la fois la genèse de ses ouvrages, sa réception et son influence cachée mais importante sur la théorie littéraire moderne et la linguistique. L’occasion de rendre hommage à son auteur Mikhaïl Bakhtine, un théoricien qui de son vécu n’a jamais pu mesurer l’impact toujours croissant d’une œuvre charnière du 20e siècle.


En 1929, l’historien et théoricien de la littérature russe Mikhaïl Bakhtine publie Problèmes de la poétique de Dostoïevski, un ouvrage essentiel du post-formalisme russe, republié en 1963 sous le titre La poétique de Dostoïevski. En 1965 est édité son autre écrit majeur, L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance. Julia Kristeva explique que pendant quarante ans ces deux travaux ont été redécouverts à plusieurs reprises, suscitant à chaque fois une nouvelle lecture. "C’est un phénomène qui caractérise particulièrement bien le personnage de Mikhaïl Bakhtine en tant qu’auteur théorique."

Si Mikhaïl Bakhtine et ses amis Valentin Volochinov et Pavel Medvedev ne s’opposent pas au formalisme, ils vont toutefois en dénoncer les limites. Alors que les formalistes privilégient le contenu de l’œuvre, Mikhaïl Bakhtine, lui, va plus loin, la considérant comme un dialogue entre le contenu, le langage et la forme. "Il veut étudier la littérature dans sa matérialité langagière mais aussi dans la logique des contenus. Dans son étude sur Rabelais, il s’intéresse par exemple aux rapports entre le discours de l’auteur et des personnages, ou les différents types de contradictions entre les thèmes du carnaval, le haut et le bas, la jeunesse et la vieillesse, la sagesse et la sexualité."
Mais pour lui ce langage ne peut coïncider avec le langage en linguistique. Il lui faut donc intégrer d’autres éléments "pour constituer un autre objet-langage qui serait différent de l’objet-langage en linguistique". Julia Kristeva y voit deux éléments importants : le sujet (inconscient, rêve, corps...) et l’histoire (idéologies). "Une conception qui se présente comme psychologique que l’on peut interpréter aussi comme psychanalytique, et en même temps historique et idéologique du texte littéraire."

Michel Beaujour explique en quoi Mikhaïl Bakhtine propose une lecture renversée de l’œuvre de François Rabelais, un renversement notamment dans la représentation du corps. Selon lui, le théoricien russe rattache l’entreprise rabelaisienne à toute une tradition littéraire remontant à l’Antiquité et à un phénomène social bien particulier : les fêtes populaires romaines des Saturnales et des Lupercales.
Existe-t-il une continuité entre ces fêtes romaines et les carnavals du Moyen Âge ? Peut-on parler d’"une littérature carnavalisée ou carnavalesque" ? Pour Mikhaïl Bakhtine, le carnaval correspond à un moment de l’année qui bouleverse les codes, les limites et la hiérarchie imposés à l’intérieur de la société. "La différence entre les spectateurs et ceux qui parlent, qui ont la parole et représentent l’autorité, est dissoute. Les voix se retrouvent à égalité dans la foule."

Dans Problèmes de la poétique de Dostoïevski, Mikhaïl Bakhtine développe le concept du dialogisme. Ce procédé favorise un dialogue, une polyphonie entre les différents discours des personnages romanesques, permettant à son auteur d’exprimer une voix et des idées tout en restant neutre. Le texte de l’écrivain ne coïncide plus avec le sujet du texte qui devient une pluralité de personnages en tant que discours pluriel. Julia Kristeva précise que chez Mikhaïl Bakhtine ce dédoublement du sujet s’accompagne aussi d’un dédoublement du discours. "Si le sujet n’est pas monolithique, s’il est profondément et essentiellement dédoublé, tout son discours est bivocal. Par conséquent, l’univocité, l’objectivité du discours est un leurre."

Production : Michel Zéraffa et Raymond Bellour
Avec Julia Kristeva (chargée de recherche au CNRS en linguistique et littérature française) et Michel Beaujour (écrivain, professeur de littérature française)
Sources bibliographiques : L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance (éd. Gallimard, 1970) et La poétique de Dostoïevski de Mikhaïl Bakhtine (avec présentation de Julia Kristeva) (éd. du Seuil, 1970)
Le regard et la lecture - Mikhaïl Bakhtine (1ère diffusion : 23/11/1970 France Culture)
Édition web : Amélie Potier, Documentation de Radio France
Archive Ina-Radio France

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