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Les profanateurs. Journal 1971-2015 de Jacques Henric

Critique et Extraits

D 26 septembre 2025     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Ce billet présente la critique du livre par Jean-Paul Gavard-Perrret et des extraits :
Sur Cécille Guilbert, Sur Marguerite Duras, Sur Jean-Edern Hallier, Sur Michel Houellebecq
Et sur l’épisode rabelaisien et paillard de « la séance de calva au colloque de Cerisy Artaud-Bataille (1972) », déjà évoquée par ailleurs.

La critique de Jean-Paul Gavard-Perret


septembre 2025

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le livre sur amazon.fr

Avec le temps, Jacques Henric publie désormais son journal. Il n’a rien de poncif et ni de pompeux. C’est roboratif tant les notations incisives sont prises sur le vif. S’y retrouvent, vu l’époque première du journal, les tenants des avant-gardes parfois douteuses. Tel Quel revient sous Philippe Sollers, Marcelin Pleynet, Denis et Maurice Roche, Pierre Guyotat, Pierre Rottenberg, mais aussi des écrivains éloignés de cette revue : Robbe-Grillet, Kundera, Genet, Houellebecq et même Angot. Transparaissent aussi et surtout l’aventure éditoriale d’Art Press et l’écriture et la publication de La Vie sexuelle de Catherine M.  Attentif aux guéguerres d’ego, Henric crée des vignettes féroces et drôles. L’auteur ne triche jamais, souligne mesquineries et hystéries. Il reste surdoué pour la fronde, sans tomber dans des pièges politiques ou littéraires. Il se dévoile selon sa vérité en évoquant obscurité et lumière, grandeur et petitesse, opacité et transparence non seulement de lui mais de ses « tiers ». Ici, le vivre et l’écrire se mêlent par sauts et gambades. C’est d’une efficacité redoutable pour dresser la comédie des arts, lettres et idéologies. Henric ne renonce jamais à sa liberté d’esprit et d’écriture. Et prouve qu’il n’a jamais valsé en postures et impostures. Certes, ses éditoriaux liminaires dans Art Press purent parfois agacer. Mais il repousse les limites du privé et du public par sa propre intégrité et son tableau des émules du monde (parfois trouble et mouvementé) germanopratin.

Jean-Paul Gavard-Perret
Revue Esprit

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Jacques henric

GIF EXTRAITS

Sur Cécile Guilbert

Cécile Guilbert à la Fabrique. Elle m’apporte son texte accompagnant la réédition de Tristram Shandy. Une superbe fille, auteur de deux excellents essais, sur Saint-Simon et Debord, publiés par Sollers chez Gallimard. Ce Philippe trouve toujours de jolies femmes intelligentes à prendre sous son aile. Elle a une grande estime pour Sollers, mais ne partage pas son houellebecquisme à la mode. Elle publie dans Ligne de risque. Les responsables de ladite revue, après avoir encensé Lautréamont, Dante, Bataille, Sollers… en sont à s’agenouiller devant Déon et Nourissier.

15 mai

Reçu l’essai de Kristeva sur Hannah Arendt. Coup de téléphone de Cécile Guilbert. Me demande de lui envoyer le Artpress où Forest critiquait Houellebecq, texte qui fait beaucoup parler, précise-t-elle. Elle a rompu avec les deux héros de Ligne de risque, et avec Zagdanski tant le bonhomme est insupportable de prétention. Je lui annonce notre projet d’un Artpress hors-série sur les femmes et le sexe.

Sur Marguerite Duras

17 juin

Benamou m’invite à intervenir dans le dossier qu’il prépare sur Duras à l’occasion de la sortie prochaine de la biographie de Laure Adler. Une page dactylographiée (une colonne dans le journal) à rédiger pour le lendemain. Pour dire quoi ? Que les « révélations » qui courent dans la presse, Le Monde notamment, sur les engagements politiques de Duras pendant l’Occupation sont avérées (sa collaboration avec les Allemands qu’elle a soigneusement cachée, se refaisant un passé de résistante) ? Un secret de polichinelle pour ceux qui l’ont bien connue à cette époque. Tout avait déjà été dit, redit, écrit, et… oublié. Ai rédigé et envoyé l’articulet. Pas de réaction.

26 juin

Fin de L’Autre Journal annoncée dans Libé. Butel, pour le lancer, avait fait la manche auprès de vingt autres journaux, en réclamant à chacun des sommes astronomiques et avait reçu une aide généreuse de l’Élysée pour avoir publié l’entretien de Mitterrand par Duras, laquelle assurait que notre président avait bien été résistant, effaçant ainsi les compromettants épisodes de Vichy, de la guerre d’Algérie, de l’amitié avec René Bousquet – le pire antisémite et le plus criminel collaborateur des nazis.
Autre info de Muray : le magazine Globe serait financé par Saint Laurent.

Sur Jean-Edern Hallier

20 juin

Téléphone de Muray qui m’apprend « de source bien informée » (un proche de la DST) que Hallier aurait touché des millions de l’Élysée (?!) pour ne pas publier son pamphlet contre Mitterrand. L’argent aurait été versé sur des banques étrangères. Ragot ? En tout cas, le Hallier qui n’avait plus un rond depuis l’an dernier (toujours à quêter chez Denoël) vit avec faste aujourd’hui : restaurants, voyages dans le monde entier. Le voilà devenu copain comme cochon avec le petit Nabe (complicités évidentes), le « nouveau Mozart » (dixit Hallier ou Sollers ?).

8 septembre

Déjeuner avec Sollers et Pleynet lundi dernier. Sollers tendu à la suite de la parution d’un article diffamatoire de Dominique de Roux le visant, publié dans le Magazine littéraire. Aussi par l’imminence de la sortie d’un livre de mémoires de ce dingue d’Hallier. Sollers inquiet de ce qu’il raconterait de leurs liens lors de la création de Tel Quel.

6 novembre

À nouveau mini-crise à Tel Quel. Remake de celle du « Mouvement de juin 71 ». Nouveau climat de suspicion. Jean-Edern Hallier gagne son procès contre Minute. Donc, Tel Quel l’a bien diffamé, puisque Minute avait repris la mise au point signée par Sollers concernant Hallier : activités OAS, engagements à l’extrême droite.

21 septembre

Coup de téléphone de Jean-Edern Hallier nous invitant, Catherine et moi, à le rejoindre dans son château en Bretagne.
Soirée à la fois pénible et complètement foutraque en compagnie d’Hallier et du petit-fils de Céline, Jean-Marie Turpin, dont il s’apprêtait à publier un livre, un « chef-d’œuvre » nous avait-il annoncé, et son auteur, un précoce « génie ». Au début du repas, ce jeune espoir des lettres, pâlichon, timide, nous raconte sa seule visite faite à Céline qui d’entrée lui demande ce qu’il compte faire comme métier, à la réponse gênée, émise à voix basse, à son grand-père – « écrivain » –, le Ferdinand Destouches explose : « P’tit con ! P’tit con ! Fous-moi le camp d’ici ! » Le jeune Turpin ne reverra plus jamais son grand-père. Hallier, nous le présentant dans l’espoir d’un entretien avec son « génial » auteur, dans Artpress, nous refait, devant lui, son apologie enflammée, puis, au cours du dîner, Hallier s’alcoolisant, le ton change, le génie l’est de moins en moins, son livre est médiocre, mieux, c’est une vraie « merde » et son auteur, un « minable clodo ». Dit devant lui. Catherine et moi n’en croyons pas nos oreilles.

Sur Michel Houellebecq

25 novembre

Michel Houellebecq à dîner pour discuter de son intervention aux 40 ans d’Artpress. Arrive vers 20 h 30, accompagné de sa jeune amie, Inès. Je les accueille dans la cour de la Fabrique. À voir Michel venir vers moi en titubant, je comprends qu’il a déjà beaucoup bu. J’essaie, avant et pendant le repas, de tenir loin de lui les bouteilles de vin et de ne pas trop remplir son verre. Mais la fatigue, son habitude de se coucher tôt et de se lever la nuit vers 2 ou 3 heures du matin pour écrire, et le whisky descendu avec un copain en fin d’après-midi : voilà qu’il s’écroule au milieu du repas, la tête dans son assiette, et s’endort. Impossible de le réveiller. Les appels de son amie, ses remontrances (« Michel ! Michel ! Réveille-toi, tu n’es pas chez toi ! Tu es chez Jacques et Catherine. »), les claques sur les joues, le gant de toilette imbibé d’eau froide que Catherine lui pose sur le crâne, le café qu’on lui fait ingurgiter de force en lui soulevant la tête, comme on donne le biberon à un bébé : rien n’y fait. Il dort, et continue de dormir. Il ne faudra pas moins d’une vingtaine de minutes avant qu’il émerge de sa profonde léthargie, hébété. Nous remettons ses vêtements en ordre et appelons un taxi. Il nous faut, Inès et moi, le soutenir pour traverser la cour et lui éviter une chute avant de gagner la rue où les attendait le taxi. Mon souci est que le chauffeur, constatant l’état de son client, refuse de le prendre. Je conseille à Inès, une fois la portière ouverte, de pousser au plus vite Michel sur le siège de la voiture.
Peu de temps après, un SMS d’Inès : « Tout s’est bien passé. » Le lendemain, nous recevrons de Houellebecq, qui ne manque jamais de lucidité sur son cas et d’humour, ses remerciements pour avoir si bien accueilli un « vieil ivrogne ».

21 décembre

Succès des trois journées à la BNF pour les 40 ans de la revue. On craignait le pire avec Houellebecq : qu’il arrive ivre et s’endorme sur scène pendant sa prestation. Tout s’est passé au mieux. Il a lu quelques-uns de ses poèmes, moi, des extraits de son très beau Rester vivant. avec Catherine a permis de corriger son image de cafouilleux alcoolisé. Son humour, sa civilité, sa gentillesse ont frappé le public. Vrai qu’il a parfois de touchantes attentions, le Michel. Il avait fait préparer par son amie Inès un énorme gâteau d’anniversaire qu’Anaël Pigeat a rapporté de chez lui à la BNF, sous la pluie, et que nous avons mangé dans sa loge, entouré de ses amis Gilles Haéri, directeur de Flammarion, son épouse, Aude Lancelin, Teresa Cremisi, François Samuelson, l’agent de Michel. Brillante lecture par Sollers d’extraits de ses Voyageurs du temps. Riche dialogue entre Alain Badiou et son ancien élève Élie During. La lecture par Guyotat de son texte, évoquant la lecture qu’il avait faite du Domaine de Faulkner alors qu’il crapahutait en Algérie les derniers mois de la guerre, a fait grande impression (particulièrement sur Georges Didi-Huberman) comme toutes les « mises en voix » de ses écrits.

Sur la séance de calva au colloque de Cerisy Artaud-Bataille (1972)

Les coulisses peu académiques de ce colloque racontées par Jacques Henric dans son Journal Les Profanateurs, après une première journée calamiteuse où les intervenants avaient, de fait, très peu parlé d’Artaud et Bataille, pourtant l’objet du colloque de juillet 1972. « Réaction du public : d’abord sidération, puis exaspération » note Jacques Henric. Agressivité du public dépité, peu en phase avec l’esprit des intervenants. Une « marmite vite entrée en ébullition » ajoute Jacques Henric :

« Nous nous retrouvions, Sollers, Kristeva, Pleynet, Denis Hollier, Stanislas (photographe officiel du colloque) et moi, pour refaire sur un mode farcesque les principaux épisodes notables de la journée. Une bonne détente après les moments hyper-tendus des débats.

Si tendus qu’après le second jour du colloque, déjà, ne voulant pas renouveler l’expérience malheureuse d’une soirée dans un bistrot de la ville morte Coutances, soirée où Barthes était présent (il nous avait parlé d’astrologie et de ses ascendants huguenots), nous avons, le lendemain soir, Sollers, Hollier, Denis et moi (Devade nous accompagnant mais ne pouvant boire d’alcool), pris une cuite mémorable. Pas besoin de préciser que Barthes, cette fois, ne nous accompagnait pas. Il avait d’ailleurs quitté Cerisy après son intervention. Dans la serre, transformée en salle de ping-pong, Sollers, Hollier et Denis ont commencé à boire. Moi, nul en ce sport, je les ai suivis en les regardant échanger les balles. Le calva de la réserve du château, vu la réputation des gens de Tel Quel, avait été bouclé par dame Heurgon dans une des caves. Un jeu pour nous de faire sauter le verrou. Le soir, dans le grand salon, au vu et au su d’une partie de la noble assemblée des colloqueux, à leur stupéfaction puis à leur indignation, nous avons continué à descendre le calva au goulot. Denis Hollier et Sollers, en vue de la nuit, ont glissé deux bouteilles dans leurs poches et ont quitté la salle en se marrant. Retour à la serre, puis la nuit venue, après les deux bouteilles bien entamées, nous sommes revenus à quatre pattes dans l’obscurité vers le château et un chahut éhonté a commencé. Tables, chaises renversées, Sollers effondré sur une des tables restée debout, hurlant : « Roche, Hollier, Henric radiés du colloque ! » Puis direction le hall, photos des anciens colloques, Cerisy et Pontivy, décrochées du mur. Virées dans les couloirs, poursuivis par la vieille Mme Gandillac, en chemise de nuit, protestant avec fureur de ne pouvoir dormir. Irruption dans les chambres à coucher des invités. Sollers s’était saisi d’une vaste ombrelle et nous, de balais faisant office de fusils-mitrailleurs. Des affreux jojos jouant à la petite guerre. Trouilles des couples réveillés en sursaut. Notre mot d’ordre : « Recouchez-vous, pas de panique ! Nous cherchons des contre-révolutionnaires le château. » Le couple Houdebine visité et terrorisé. D’autres lieux d’habitation répartis dans les quatre coins du parc à leur tour investis. Hollier, très actif, aurait pu faire un grand tacticien militaire. Denis Roche avait très tôt abandonné le combat, porté déserteur, et s’était enfermé à double tour dans sa chambre. Le paroxysme de la bataille n’était pas encore atteint. Un des moments-clés fut l’apparition de Julia Kristeva, au haut du grand escalier. La figure du commandeur. Ou la mère sévère. Silencieuse, nous jugeant. Pétrifiés, comme devant la Méduse. Sollers, figé, à genoux sur une des marches de l’escalier, son ombrelle ouverte au-dessus de la tête. Un seul mot : « Hou là là ! J’la connais. » Une éternité, ce moment. Kristeva se tait, se retourne, disparaît. Sollers, titubant, nous quitte. La rejoint ? Une grande interrogation : Va-t-il revenir ? Ou est-il un homme sous influence, terrorisé par son épouse, lui, le libertin, l’admirateur de Laclos, de Sade, de Bataille ? Réponse immédiate. Le revoici en haut de l’escalier, ombrelle refermée au poing, levée en guise de sabre : « En avant, on y va, suivez-moi ! » Et c’est reparti, à l’assaut du lieu le plus stratégique : le dortoir des demoiselles. Quelle nuit ! Panique d’abord, fuite de certaines, jeux avec les autres. Impossible pour le pauvre Houdebine de fermer l’œil, il occupait la chambre sous le dortoir : ces grincements de ressorts des sommiers… Il crut à des courses effrénées du chien de Guyotat (Pierre l’avait pris avec lui pour la durée du colloque). Quelle ne fut pas sa stupeur quand, étant monté pour le calmer, il découvrit dans la vaste pièce, un étalage de fesses à nu.

Le lendemain, Pierre, absolument étranger à nos déconnages de gamins très grossiers, aux beuveries et à ces dévergondages sexuels, se plaignit d’énergumènes (il avait usé d’un qualificatif plus insultant) qui l’avaient empêché de dormir. Savait-il que nous étions ces malotrus ? Sollers, lors du petit déjeuner dans le réfectoire, répondit aux dames qui se plaignaient de l’insupportable et scandaleux charivari de la nuit qu’il en avait été alerté, que les individus qui s’étaient livrés à ces activités répréhensibles seraient sermonnés et que, en tant que responsable du colloque, il demanderait leur exclusion. Le dernier jour du colloque, plutôt la dernière nuit, fut plus mémorable encore. Toujours ce fichu calva. Trop, et trop vite bu. Déplorable spectacle. Moi, ivre-mort, vomissant sur les tapis du salon. Sollers se fendant le front sur un coin de porte de son armoire. Pleynet, vers 4 h du matin, s’assommant sur le bord de son lavabo et restant estourbi jusqu’au matin, juste avant notre départ. Belle finale ! Il est vrai, sans nous comparer à eux, bien sûr, que nous étions venus pour parler d’Artaud et de Bataille… Pas vraiment des enfants de chœur, ces deux-là.

Aussi évoqué ICI sur pileface dans « Artaud / Bataille : Vers une révolution culturelle » :
Jacques Henric, L’Infini n° 49/50
(De Tel Quel à l’Infini), Printemps 1995, p. 137-139.

LIENS

Les Profanateurs sur pileface
Jacques Henric sur pileface

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