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Quand les « Feux sacrés » de Cécile Guilbert illuminent la rentrée littéraire

Cécile Guilbert / Une épopée spirituelle (La Grande Librairie)

D 22 septembre 2025     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Pour illustrer le titre de ce billet nous vous proposons aujourd’hui :
- une critique lumineuse de « Feux sacrés » par Emmanuel Domont. Découvrez sa rencontre avec Cécile Guilbert.
- un extrait du livre
- un autre éclairage sur le livre et Cécile Guilbert par Pascal Louvrier
- et nous avns ajouté l’évocation de son livre par Cécile Guilbert à La Grande Librairie du 8 octobre

Famille je vous aime

Cécile Guilbert publie « Feux sacrés » (Grasset)

Emmanuel Domont
Causeur, 6 septembre 2025

Les chers disparus de Cécile Guilbert sont un frère, un cousin, des grands-parents. Leur destin est étonnant et leur mort parfois tragique. Dans Feux sacrés, elle explore ses secrets de famille, ténébreux et salvateurs. Cette mise à nu au grand style est l’une des pépites de cette rentrée littéraire.

Cécile Guilbert © Jean-Francois Paga/opale.photo

Les lectures qui comptent restent gravées en nous. Je me souviens toujours des lieux où des pages m’ont émerveillé. C’est sur un banc de la place Winston-Churchill, à Neuilly, que j’ai plongé dans Feux sacrés, le dernier livre de Cécile Guilbert : nul doute que je ne l’oublierai pas. Pour son livre le plus intime, elle a opéré un dévoilement, une mise à nu où l’élégance du style est à la fois une pudeur et une quête de vérité. Celle qui semble avoir défait ses chaînes par un gai savoir entreprend ici une généalogie de sa mystique. Née dans une famille peuplée d’êtres rares, où l’extravagance n’est pas un vilain mot, la jeune Cécile est une adolescente aussi obscure que lumineuse. Aux côtés d’un cousin, âme sœur jumelle, elle se forme aux plaisirs, goûte mille ivresses, accélère la vie jusqu’au vertige. Ils partagent leurs découvertes, se conseillent mutuellement les écrivains qui excitent leur esprit : Nietzsche, Lautréamont, Baudelaire sont des éducateurs. Jusqu’au drame, le premier, qui fait germer une métamorphose intérieure chez la jeune fille. Le suicide de ce cousin bien-aimé est un choc fondateur. Inspirée par une tante originale, amatrice de yoga et de croyances hindoues, vivant dans un appartement de la rue Saint-Sulpice parmi les fumées d’encens et les arômes de thé noir, Cécile Guilbert s’approche de ces disciplines pour la première fois. L’ascèse n’est pas encore au rendez-vous, mais elle ne rechigne plus à ouvrir quelques livres conseillés. Ce n’est qu’un début.

Larmes libératrices

Quand je la retrouve sur la terrasse d’un restaurant égaré non loin de la rue du Faubourg-Saint-Antoine, je connais déjà sa voix étonnante qui mêle les velours graves aux éclats de rire cristallin. Beaucoup de sa nature se trouve dans ces contrastes mélodieux. Son énergie claire est communicative. Instantanément, nous nous égayons en parlant de nos admirations communes, de nos goûts siamois. Sensible aux signes, Cécile Guilbert me rappelle que je porte le même prénom que ce cousin disparu, admiré et dont le souvenir est intact.

La sortie de ses Feux sacrés est appréhendée autrement que ses précédents livres. Jamais elle n’a écrit avec tant de ferveur sur ses secrets intérieurs, ténébreux et salvateurs. Nous suivons ce chemin avec bonheur, au gré de beaux portraits brossés par cet auteur qui a commencé sa carrière littéraire avec un essai sur Saint-Simon. Philippe Sollers, dont la carte postale envoyée de Venise en 1994 trône en bonne place sur sa bibliothèque, est évoqué comme maître et complice ; Malek Abbou, l’ami et auteur du colossal Labyrinthes (Bouquins) est lui aussi convoqué avec une délicate affection ; mais surtout son mari Nicolas, présence essentielle, partenaire de certaines de ses échappées en Inde, allié doux et solide dans les drames qui ponctuent sa vie et cet ouvrage, sans doute le meilleur de la rentrée littéraire.

Le récit de l’agonie de sa grand-mère adorée est un passage central du livre, un moment capital de l’existence de Cécile Guilbert qui accompagnera jusqu’à la fin, main dans la main, cet être dont le corps mourant est scruté avec une curieuse fascination. Il y a là une caractéristique de cet écrivain qui n’ignore jamais la chair, chante ses joies et ne peut négliger sa déchéance. Parmi ces défunts chéris, il y a aussi cet oncle tourné vers l’Inde. En guise d’adieu à la vie matérielle et terrestre, il ira mourir là-bas. Sa nièce, Cécile, sera de ce dernier voyage. Et c’est en croisant le regard profond d’un grand sage (ou guru) dans son ashram que la révélation la frappa, laissant échapper de ses yeux des larmes libératrices. Même si le mot conversion ne la convainc pas, quelque chose de ce genre s’est produit. En tout cas, sa vie en est changée et ce sont ses morts qui ont opéré en elle ce changement. Feux sacrés atteint des sommets de style, fleurissant et baroque, lorsqu’elle conte ses voyages en Inde. Étourdissants portraits de villes, Bénarès en tête. On plonge dans ces vastes forêts de rues où la vie grouille, où les odeurs explosent, où les couleurs dynamitent la vision. Le climax est atteint lors de la description magique et troublante de ces rites mortuaires où un brasier éternel accueille le corps des morts et le consume dans une joie sacrée qui a inspiré le beau titre de ce grand livre – qui est parvenu à enthousiasmer ma nature farouche aux arrière-mondes hindous.

Ciel noir

L’émotion emporte tout quand Cécile Guilbert évoque la fin tragique de son frère, seul, chez lui. Pour la première fois à ce point, le désespoir emporte tout sur son passage. Abîmée par le chagrin, elle ressasse en boucle ce qui a pu causer cette mort mystérieuse, imagine le cadavre en décomposition, massacre sa vie intérieure. Elle s’en sortira, petit à petit, et une nouvelle libération se fera lors d’un autre voyage avec un autre maître spirituel.

Dans son appartement, sorte d’atelier d’artiste qu’elle nomme sa « cabane », Cécile Guilbert bondit d’un fauteuil à l’autre (sa robe noire se fait entendre en frottant les différents tissus), pleine d’énergie, de vivacité d’esprit. Nous parlons de Roberto Calasso, des éditions du Promeneur, des beautés de l’Italie, et divaguons en dilettantes. Comme un point final à cette belle journée, elle s’effondre élégamment dans une marquise et laisse filer son regard vers les fenêtres. Elle tire sur sa cigarette électronique, songeant à nos derniers propos concernant le soin donné au décor de son intérieur : « C’est vrai, j’habite dans un environnement proche de celui de mon oncle et ma tante, dans lequel j’aimais évoluer enfant. Je n’y avais jamais pensé. » Voilà, l’enfant terrible et épris de liberté n’ignore donc plus ses racines et le feu sacré dont elle est issue. Mais espérons désormais que ces Feux sacrés ne soient pas ignorés et resplendissent dans le ciel noir en dessous duquel nous sommes abandonnés.

Feux sacrés, Cécile Guilbert, Grasset, 2025.

Causeur

Extrait du livre

Allahabad

Février 2005 : je nous revois de retour à Delhi et, à peine arrivés, déjà submergés par cette intense sensation de lessivage psychique. Mondialisation ou pas, la ville n’a pas bougé d’un iota en six ans : bordel et déglingue immédiats sous un ciel bas détrempé de pluie, embrouillaminis hallucinants de fils électriques au-dessus des façades décrépites, rues boueuses asphyxiées par la thrombose motorisée, confusion d’échoppes minables et de néons sales, ruée de la ville éventrée de toutes parts à cause des travaux du métro, odeurs obsédantes de brûlis, d’encens, d’excréments…
À peine entrés dans le taxi, le chauffeur manque de bousculer un rickshaw, de renverser un vélo, insulte un pousse-pousse, multiplie les embardées pour éviter les convois d’animaux, les charrettes, les piétons dont certains transportent sur la tête montagnes d’étoffes, fagots de bois, colis en surnombre… Mais tout cela n’est rien à côté du bazar frénétique de Chandni Chowk où pas un centimètre n’échappe à la crasse incrustée, aux flaques de boue semées de détritus.
Chandni Chowk : sa cohue et son chaos coloré de pyramides de fruits secs et d’épices, d’échafaudages d’ustensiles en inox et d’étalages papetiers, de fripes et cosmétiques bas de gamme le long de ses trottoirs bondés, à travers son charroi de bruits et de cris où frappe, malgré tout, le calme hiératique de silhouettes maigres aux visages ravinés, fatalistes, sans âge…
— Qu’est-ce qu’on fout ici ? demande subitement Nicolas.
S’il accepte de me suivre partout en se pliant à tous mes désirs, arrive toujours un moment – ou un « coup de mou » – où il pose cette question à laquelle je suis censée répondre puisque c’est moi qui ai organisé ces voyages impossibles. Elle survient généralement à la table d’un restaurant que nous avons fini par trouver après des heures à tourner en vain dans le quartier d’une ville inconnue, égarés par les indications successives et souvent foireuses des quidams, où nous nous affalons, affamés, assoiffés, crevés, suants.
— Tu sais bien, c’est toujours comme ça, on en bave et ensuite on jouit, c’est ça, l’Inde !
— Tu parles !
Après quelques jours passés sous la pluie de Delhi, nous avions loué les services d’un certain Kumar, trentenaire désinvolte et rigolard qui, au volant d’une éternelle Ambassador, allait nous conduire pour la seconde fois à Varanasi en passant par Mathura, Agra, Gwalior, Jhansi, Orccha et autres bourgades. Bien qu’il manque nous tuer dix fois en demeurant complètement bouché à notre conception du voyage déroutant ses standards d’Indien fraîchement « globalisé », je l’aime bien. Toujours assise derrière son siège, me rassure sa nuque nette de petit garçon sage comme on en voit partout jusqu’au fond des bourgs les plus improbables, des campagnes les plus reculées : bien coiffés, la raie impeccable tracée dans la pâte lisse et calamistrée de leurs cheveux aussi noirs que de la réglisse.
Parvenus à Allahabad – dont l’ancien nom est Prayag (lieu du sacrifice du dieu Brahma), l’une des sept villes sacrées du pays – et plus précisément sur le sangam, portion de terre située au confluent de l’étique Yamuna et du Gange limoneux, je désigne de la main la vaste étendue des campements de toile et les grappes humaines des pèlerins de toutes obédiences, en interpellant Nicolas :
— Tu sais ce qui me ferait plaisir pour mes 50 ans ?
— Non…
— Revenir ici pour la Maha Kumbh Mela, figure-toi que la prochaine aura lieu ici en 2013.
— Quoi ? leur barnum hindou pire que Woodstock ? Plutôt crever que mourir étouffé dans ce cloaque ! On habitera où ? Tu y as pensé ? Et on se déplacera comment ? Tu imagines les foules ? Ces millions de gens qui feront pipi et caca ? Déjà, là, rien que d’entendre ces haut-parleurs à la con débiter leurs bondieuseries, j’ai envie de hurler…
Il n’avait pas tout à fait tort. Le fameux sangam dont je m’exaltais depuis des mois était très décevant. Aussi morne que le Vishram Ghat de Mathura, autre ville sacrée réputée être le lieu de naissance de Vishnou dont je fait une fête mirobolante quelques jours plus tôt. Pour découvrir quoi ? Un triste quai de ciment nimbé d’une désolation que ne parvenaient pas à égayer les innombrables singes se disputant des résidus d’offrandes au-dessus du filet sale de la Yamuna. Hyper déprimant.
Ici, le sangam se présentait sous la forme d’une bande de terre sablonneuse, paillée, couverte de tentes rudimentaires couleur sable qui voyait défiler chaque année deux ou trois millions de personnes de janvier à février. Nous l’arpentions sans conviction, croisant des types en slip et des femmes qui sortaient d’un des deux fleuves, sari collé au corps, dégoulinantes d’eau grise. À cette heure de la matinée, des familles venaient se baigner en nombre, faisaient quelques ablutions et allaient se sécher devant leurs tentes avant de s’affaler devant des paquets de junk food – la plage, quoi.
Quelques sadhus indéterminés étaient assis ou accroupis sur des nattes. Des gosses maigrelets mendiaient des roupies. Des haut-parleurs accrochés à des mâts crachotaient injonctions pieuses et chants dévotionnels. Je regrettais amèrement de n’être pas venue plus tôt, à l’heure du puja, quand l’aurore aspergeait de lumière les bains sacrés et que les bougies votives dérivaient sur le fleuve en myriades d’étoiles tombées du ciel…
Nicolas faisait toujours la grimace.
— Je ne te comprends pas. Tu détestes la promiscuité, les masses, les foules, les groupes, le nombre, les chiffres, tout ce que tu appelles avec mépris la « fourmilière » et tu veux venir à la grande Kumbh Mela ?
— Oui, ça m’intéresse et ça doit être beau…
— Beau ? Tu plaisantes ? Tu n’as pas remarqué que tous leurs lieux soi-disant sacrés sont triviaux et flippants de tristesse ? Leurs temples passés au minium puent de tous les pieds qui s’y prosternent ! Les statues de leurs dieux sont aussi kitschissimes que leurs nanars bollywoodiens ! Rien n’est jamais à la hauteur esthétique et hygiénique du sujet…
— Oui, mais c’est parce que tu vois tout avec tes yeux de chair. Écoute, mon anniversaire tombe en novembre mais on s’en fout, on peut venir en janvier, c’est l’année qui compte, pas le mois…
— Pfff…

Métamorphose

Cécile Guilbert publie "Feux sacrés" (Grasset)

Pascal Louvrier
Causeur, 20 septembre 2025

Déjà la rentrée littéraire, avec une pluie de publications. Pourquoi choisirFeux sacrés, le livre de Cécile Guilbert, plutôt qu’un autre ? La spiritualité hindoue, comme solution à ses problèmes personnels ? Comme fuite face à l’épuisement occidental ? Peut-être le soleil rouge et dément au-dessus des bûchers de Bénarès offre-t-il la purification salvatrice. Peut-être les bords du Gange permettent-ils de démêler l’essentiel de l’inutile. Cécile Guilbert cite Henri Michaux qui, dans Un barbare en Asie, s’écrie : « Je sors, je vais aux Indes ». Voilà, c’est ce que nous propose Guilbert, essayiste et romancière : la suivre aux Indes, et participer à sa métamorphose qui doit donner un sens à sa vie. Ce n’est pas si simple, il faut du temps, de la curiosité, de nombreux drames à surmonter, accepter de mourir soi-même, après avoir vu ses proches à l’état de cadavre, oser croire qu’il est possible de renaître pour mieux vivre, enfin différemment. Oui, il faut accepter la métamorphose en étant persuadé que l’art, ici la littérature, permet de déjouer le plan immémorial et inéluctable de la mort.

Cécile Guilbert, née le 29 novembre 1963, je le précise car les dates et les chiffres ont une importance capitale dans sa trajectoire, rejette rapidement tout conformisme. Sa grand-mère, Lucie, puis sa tante et marraine, Colette, y sont pour beaucoup. Ces deux figures féminines permettent à la jeune fille de rejeter le matérialisme consumériste. Sa grand-mère lui donne des conseils de première importance. « Si tu ressens quelque chose, apprends tout de suite à l’exprimer. » Parfait pour écrire. Ses compagnons sont surtout des écrivains, et ce n’est pas pour me déplaire, je l’avoue. En lisant Guilbert, l’identification est assez facile. Elle ne boit pas à la source du Lagarde et Michard. Elle découvre le sulfureux Tony Duvert, prix Médicis 73, grâce à Emmanuel, son cousin homosexuel, futur suicidé. Comme l’écrit Alain Robbe-Grillet, « la littérature ignore la morale ». Puis elle se plonge dans Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont, Artaud, Nietzsche, écrivains majeurs, terroristes dynamiteurs des codes mortifères. Ça permet d’éviter la phrase molle, dégoulinante de bons sentiments, qui a envahi la production romanesque actuelle. Cécile Guibert nous livre un récit autobiographique sans concession, irrigué par l’encre de la subversion – clin d’œil au titre de son remarquable essai sur Saint-Simon. Son style est nerveux, sa puissance sèche. Il a d’ailleurs plu à Philippe Sollers, son premier éditeur. Au passage, elle lui rend hommage avec intelligence. Les pages consacrées à la découverte de Delhi sont grandioses. On y est, et l’on ressent « cette intense sensation de lessivage psychique. » Mais le plus dur reste à venir pour s’ouvrir à cette Vita Nova recherchée avec l’angoisse des sensibles. La mort dramatique de son petit frère est sûrement l’instant poignant du récit. Son corps putréfié, dont le linceul est un costume pied-de-poule, retrouvé dans son appartement, rappelle non seulement l’absurdité de la vie mais aussi la solitude, cette vieille compagne collée à nos basques. Il y a enfin l’agonie de son père, ancien nageur de combat, qu’elle n’a presque pas connu puisqu’il a filé peu après sa naissance. Elle écrit : « Il y a longtemps que j’ai accepté sa mort et ne l’identifie plus à son corps, je suis prête. » Ce livre interroge, bouscule, dérange, émeut. Il permet surtout d’atteindre à l’équanimité, ce qui n’est pas rien. Il permet également de nous faire espérer que les êtres que nous avons aimés, ou révérés, ne sont pas absents. Ils sont là, mais invisibles.

Cécile Guilbert, Feux sacrés, Grasset.400 pages

Causeur

Cécile Guilbert / Une épopée spirituelle (La Grande Librairie)


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