
François Boucher, Nature morte au vanneau huppé et au combattant varié (détail), vers 1745, huile sur toile, 45 x 33,7 cm.
©Cabinet Turquin. ZOOM : cliquer sur l’image.



« Une formidable découverte » : à Paris, un tableau oublié de Boucher retrouvé par hasard dans un appartement
Par Agathe Hakoun

« Une nature morte de François Boucher (1703-1770) : c’est un événement en soi », se réjouit le commissaire-priseur Brice Pescheteau-Badin dans un communiqué. Le 9 septembre dernier, la maison de ventes a annoncé la découverte d’un tableau inédit du peintre dans un appartement parisien. Expertisée par le cabinet Turquin, l’œuvre intitulée Nature morte au vanneau huppé et au combattant varié devient la première et unique nature morte de Boucher qui soit parvenue jusqu’à nous. Elle est estimée entre 100 000 et 150 000 euros et sera mise aux enchères le 12 décembre prochain à Drouot.

Tout commence lorsque Brice Pescheteau-Badin est contacté par les enfants d’un homme décédé à l’âge de 101 ans. Dans le cadre de la succession de leur père, les descendants souhaitent vendre des porcelaines et une bibliothèque. À plusieurs reprises, le commissaire-priseur se rend dans l’appartement du défunt et passe devant l’œuvre sans se douter de ce dont il s’agit. En effet, les « jours de déprime météorologique » et les jours caniculaires, où le lieu est plongé dans la pénombre pour maintenir la fraîcheur, empêchent le professionnel d’y voir clair. Mais un après-midi de juillet, « la lumière du soleil fait apparaître la signature de Boucher sur la nature morte », confie-t-il à « Connaissance des Arts ».

François Boucher, Nature morte au vanneau huppé et au combattant varié, vers 1745, huile sur toile, 45 x 33,7 cm.
©Cabinet Turquin. ZOOM : cliquer sur l’image.

Brice Pescheteau-Badin demande alors à Stéphane Pinta du cabinet Turquin de l’aide pour étudier l’œuvre. À partir de la signature d’origine, aussi ancienne que le tableau, le commissaire-priseur et l’expert mènent l’enquête et analysent la toile. Outre la signature, le trait caractéristique, les couleurs utilisées, la rareté des pigments, la difficulté des dégradés de couleurs… tout indique qu’il s’agit bien de Boucher.

Comment ce tableau est-il passé inaperçu pendant tant d’années ? « Les héritiers savaient qu’il s’agissait d’un tableau du XVIIIe siècle, il était présenté comme une école française du XVIIIe siècle lors d’un inventaire de famille, et était depuis transmis de génération en génération », nous explique Brice Pescheteau-Badin. La tradition familiale raconte que le tableau représentant deux espèces d’oiseaux emblématiques de la chasse française viendrait d’une tante de la belle grand-mère du défunt, mariée à un collectionneur de tableaux anciens prénommé Jacob. Les spécialistes ont pu retracer la provenance de l’œuvre sur 120 ou 130 ans dans la même famille. « La signature se trouve dans la partie sombre du tableau, on aurait pu ne pas la voir pendant 130 ans encore », ajoute-t-il. Des recherches généalogiques sont en cours pour en avoir le cœur net.

François Boucher, Nature morte au vanneau huppé et au combattant varié
(détail de la signature).
©Cabinet Turquin. ZOOM : cliquer sur l’image.

« Cette nature morte, la seule conservée à ce jour de François Boucher, jette une lumière inédite sur la discipline quotidienne du peintre, explique Stéphane Pinta. Bien loin des compositions galantes pour lesquelles il est célébré, elle révèle un regard précis, une touche dense, et une liberté d’exécution fascinante. C’est un tableau discret mais fondamental, qui redéfinit silencieusement les contours de son œuvre. » De son temps, les biographes de l’artiste ont écrit qu’il peignait quotidiennement des natures mortes. Son élève Johann-Christian von Mannlich témoigne qu’il s’y exerçait chaque matin pendant deux heures. Qui plus est, les historiens de l’art savent que Boucher s’inspirait beaucoup de Jean-Baptiste Oudry, grand maître de la nature morte.

Toutefois, ces œuvres étant certainement jugées plus anecdotiques que ses prestigieuses commandes en tant que peintre du roi, il est possible qu’elles ne portent pas la signature du peintre. Peut-être que l’attribution de Nature morte au vanneau huppé et au combattant varié permettra d’identifier prochainement d’autres œuvres du genre non signées par l’artiste. « Jamais passée sur le marché, inconnue des catalogues raisonnés, cette œuvre révèle un pan méconnu du peintre et entre immédiatement dans la catégorie des pièces de collection, ajoute Brice Pescheteau-Badin. Sa fraîcheur, son sujet, sa provenance : tout concourt à en faire une découverte majeure pour les amateurs de peinture française du XVIIIe siècle. »

François Boucher, Madame de Pompadour (détail), 1756,
huile sur toile, 212 x 164 cm, Alte Pinakothek.
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En 2019, le Triomphe de Vénus (1740), de François Boucher a été adjugé environ 3,9 millions d’euros, un des records aux enchères pour une œuvre de l’artiste d’après la maison de ventes Millon. Pourquoi Nature morte au vanneau huppé et au combattant varié n’est-elle estimée « seulement » entre 100 000 et 150 000 euros ? « Le plus difficile dans cette aventure était de faire une estimation, révèle le commissaire-priseur. Habituellement, il faut se baser sur les précédentes ventes d’œuvres similaires mais quand il n’y en a pas, il faut se fier à son expérience, les prix d’adjudications d’inédits et sur la réalité des choses. » Bien que le tableau soit une formidable découverte dans l’histoire des œuvres de Boucher, il ne s’agit pas d’une prestigieuse commande royale. De plus, une nature morte aux oiseaux n’est pas la thématique la plus commerciale.
Plutôt en bon état, le tableau sera exposé les 11 et 12 décembre prochains à Drouot. On peut espérer que des musées tels que le Louvre ou Cognacq-Jay à Paris soient intéressés par l’acquisition de l’œuvre inédite.
Connaissance des arts, 17 septembre 2025.


L’Œuvre en scène : François Boucher, "L’Odalisque brune"
Conférence par Guillaume Faroult, Musée du Louvre, département des Peintures
La conférence est accompagnée d’une lecture réalisée par Nicolas Vial, comédien (Auditorium du Louvre, 5 juin 2019).

Premier peintre du roi Louis XV et directeur de l’Académie royale de peinture et de sculpture, François Boucher (1703-1770) mène une des plus brillantes carrières artistiques du siècle des Lumières. Sollicité tant par l’administration royale que par les cours étrangères, il fournit modèles et décors qui inspirent l’Europe entière. En 1765, alors qu’il est au sommet de sa renommée, une gravure équivoque divulgue au public la composition d’une de ses œuvres érotiques les plus audacieuses : une belle jeune femme brune, voluptueuse et dénudée, étendue sur un sofa d’inspiration turque. Les draperies abondent, comme pour désigner le processus de « dévoilement » en cours sur la toile. L’œuvre semble évoquer autant un imaginaire du harem que l’univers des romans licencieux.
L’Odalisque brune compte parmi ces peintures secrètes dont le 18e siècle libertin s’est montré friand. Peinte en 1745 pour un amateur discret, elle est le fruit de ce siècle curieux de tout et épris de liberté autant que de licence.
La conférence s’attache à décrypter le contexte de la création ainsi que les significations multiples de cette toile originale, séduisante et ambiguë qui témoigne du goût des masques et des fantasmes orientaux des hommes des Lumières.
LIRE : Cécile Guilbert, "Le Sopha", de Crébillon fils : la rhétorique de l’amour

François Boucher, L’odalisque brune (variante), Musée des Beaux-Arts, Reims.
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Guillaume Faroult est conservateur en chef au département des Peintures du musée du Louvre, en charge des peintures françaises du 18e siècle et des peintures britanniques et américaines. Spécialiste de l’art pictural français et britannique du 18e siècle et du début du 19e siècle, il a écrit de nombreux ouvrages et articles sur l’art de cette période, en se focalisant notamment sur les questions de la réception des œuvres d’art, du collectionnisme, des relations entre peinture et littérature et de l’histoire des institutions artistiques et muséales.
Il a été commissaire d’un grand nombre d’expositions, dont : « 1869 : Watteau et Chardin entrent au Louvre. La collection La Caze » (Paris, musée du Louvre - Londres, Wallace Collection, 2007 - 2008), « Turner et ses peintres » (Londres, Tate Britain - Paris, Grand Palais - Madrid, Prado, 2009 - 2010), « Antiquité rêvée. Innovations et résistances au XVIIIe siècle » (Paris, musée du Louvre – Houston, Museum of Fine Arts, 2010 – 2011), « Fragonard amoureux. Galant et libertin » (Paris, musée du Luxembourg, 2015 - 2016) et « Hubert Robert (1733 - 1808). Un peintre visionnaire » (Paris, musée du Louvre - Washington, National Gallery of Art, 2016).
Parmi ses publications, citons : Jacques-Louis David (éditions Jean-Paul Gisserot, 2004) ; Le Verrou de J. H. Fragonard (Louvre éditions et RMN, 2007) ; Lady Macbeth marchant dans son sommeil de Johann Heinrich Füssli (Louvre éditions et Somogy, 2011) ; La Croix dans la contrée sauvage de Thomas Cole (Louvre éditions et Somogy, 2012). Il a participé à la publication du Catalogue des peintures britanniques, espagnoles, germaniques, scandinaves et diverses du musée du Louvre (2013). Il a co-dirigé l’ouvrage, Delicious decadence. The Rediscovery of French Eighteenth-Century Painting in the Eighteenth Century, (Ashgate, 2014).
Au printemps 2019, il va publier un ouvrage sur L’Odalisque brune de François Boucher dans la collection Solo (Louvre éditions et El Viso).
Il prépare en outre un livre intitulé L’Amour peintre. L’imagerie érotique en France au XVIIIe siècle dont la parution se fera fin 2019 (éditions Cohen & Cohen).
En 2020, il sera commissaire de deux expositions sur la peinture britannique présentées par le musée des Beaux-Arts de Bordeaux.
« Une formidable découverte », Connaissance des arts, 17 septembre 2025
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