« Je ne peux imaginer de vivre sans lire » : Cécile Guilbert auteur de Feux Sacrés, l’évolution au fil des ans
Par Anne Fulda,
Le Figaro, 13 sept. 2025
Cécile Guilbert a sorti son dernier ouvrage Feux Sacrés.
Nicolas Guilbert / Flammarion

PORTRAIT -Intellectuelle par essence sceptique, la romancière - qui a écrit sur Saint-Simon, Debord et Warhol - raconte dans son dernier livre comment elle s’est ouverte, suite à une série de deuils, à la spiritualité hindoue.
On la rencontre dans un hôtel de la rue des Saints-Pères, tout près du siège de son éditeur, Grasset. Bouche rouge, traits anguleux et altiers, cheveux noirs. Cécile Guilbert en impose. Cette beauté fatale dissipe autour d’elle une sorte d’autorité naturelle et d’aura mystérieuse, comme lorsqu’elle promenait sa longue silhouette dans les couloirs de Sciences Po, école qu’elle avait choisie avec l’espoir d’entrer à l’ENA pour épouser une carrière d’écrivain- diplomate et où elle se rendait entre deux virées aux Bains Douches et des nuits que l’on supposait incandescentes et accompagnées de substances toxiques. « Un moment d’outrances festives et de libertinage effréné » écrit-elle dans son dernier livre, Feux sacrés (Grasset). Un moment aussi de mal-être masqué par une pointe de froide arrogance, « un colossal complexe de supériorité intellectuelle et psychique », écrit-elle encore. Manière probablement de cacher la tristesse et le désarroi que la mort brutale de son cousin adoré, Emmanuel, avait entraîné quelques années plus tôt.
Aujourd’hui, des années plus tard, Cécile Guilbert, qui est en train de travailler sur un Dictionnaire amoureux de l’élégance- qui la mène à lire, comble de « la frivolité », à ses yeux, des biographies de couturiers, d’égéries, de femmes du monde - semble à des années-lumière de cette époque noire, romantique et tourmentée. Et elle incarne à merveille le thème de son prochain ouvrage sur l’élégance. Par sa prestance naturelle, son élocution ciselée et sa culture littéraire impressionnante, forgée depuis sa plus tendre enfance. Elle le reconnaît - elle qui cite parmi ses « livres de vie » les œuvres de Cristina Campo, Shakespeare, Nabokov (« mon grand dieu »), Novalis ou encore les Confessions de saint Augustin -, elle lit tout le temps. « Je ne peux imaginer de vivre sans lire, c’est aussi naturel pour moi que respirer » lâche-t-elle. Avant de citer la philosophe Simone Weill selon qui « l’attention, c’est la capacité de s’émerveiller, une forme de prière profane ».
Une prière profane dont Cécile Guilbert pourrait être la grande prêtresse bien qu’elle fût longtemps sans Dieu ni maître. Bien qu’elle ait, durant de longues années, choisi de multiplier ses « enfants de papier » en se livrant totalement à sa passion de l’écriture et de l’étude plutôt qu’aux joies de la vie de famille. « Ce qui est supérieur à tout pour moi, c’est le symbolique, ce n’est pas le biologique », dit celle qui est cependant mariée depuis 35 ans au même homme, Nicolas, peintre et dessinateur.
Des grands amours
Feux sacrés. Son dernier livre porte un titre comme oriflamme. Un ouvrage très personnel, intime et profond, dans lequel, elle qui a souvent critiqué avec férocité la mode de l’autofiction et les explorations littéraires narcissiques se laisse aussi aller à parler d’elle, de son enfance, de l’amour et des deuils qui ont parsemé son existence, mais aussi « de ces flammes et ces cendres » qui, écrit-elle, « l’ont initiée et sauvée ».
Alors ? A-t-elle à son tour sacrifié à la mode de l’autofiction ? « Parler de soi n’a pas d’intérêt, si c’est pour développer quelque chose de complètement égotique », répond-elle, manière de dire que ce n’est pas le cas. Et d’éclater de rire, comme elle le fera souvent au cours de l’entretien, d’un grand rire sonore, franc, débordant. Comme une réponse à ceux qui pourraient imaginer que la belle n’est que cérébrale.
En réalité, l’auteur de Roue libre place l’amour haut dans son Olympe (« l’amour transfigure tout, c’est quasi cosmique »). Qu’il s’agisse de celui que l’on porte aux vivants comme aux disparus. Et des morts, elle en a connu. Il y a eu son cousin, Emmanuel qui s’est suicidé. Sa grand-mère maternelle, Lucie, qui l’a élevée dans tous les sens du terme et qu’elle a veillée jusqu’à ses derniers jours ; « l’une des personnes les plus importantes de sa vie » alors que son père, ancien para, s’était évaporé avec une autre femme lorsqu’elle avait 3ans et que sa mère, trop « immature », s’est peu occupée d’elle. Il y a eu aussi son oncle et puis son frère, David, mort d’une overdose. Des deuils qui reviennent, année après année, toujours aux mêmes périodes de l’année. En hiver, et souvent le 29 d’un mois, date de son propre anniversaire. Des coïncidences, des signes qui la poussent alors à s’interroger. À« examiner ces expériences au prisme de l’ouverture spirituelle, en retournant le tapis pour en voir les motifs ».
Une évolution au fil des ans
Une quête qui peut surprendre de la part de celle qui a déboulé dans le monde littéraire, en 1994, avec un premier essai sur le duc de Saint-Simon, édité par Philippe Sollers (« À l’époque, c’était le Graal qu’il soit mon éditeur ! Il était pétillant d’intelligence, drôle, coquin, avait une culture littéraire hallucinante ») avant d’écrire par la suite sur Guy Debord, Andy Warhol et les liens entre littérature et stupéfiants.
Et pourtant, l’intello sceptique et rationnelle, éduquée dans une culture valorisant la raison et les Lumières, relate dans Feux sacrés comment elle a évolué au fil des ans, grâce à des retraites, des voyages en Inde, mais aussi des rencontres avec des grands maîtres yogis. Elle le sait, « cette spiritualité orientale a été tellement dévoyée que cela fait ricaner certains ». Peu lui chaut : Cécile Guilbert vit la vie qu’elle a toujours rêvé d’avoir : une vie consacrée à l’écriture et « au loisir studieux » et aussi, désormais, à la spiritualité hindoue. Sa manière à elle de s’éclairer.
Frédéric Beigbeder : « Feux sacrés de Cécile Guilbert, le manifeste époustouflant d’une mélancolique »
Par Frédéric Beigbeder,
pour Le Figaro Magazine, 13 sept. 2025
Frédéric Beigbeder François Bouchon Le Figaro

CHRONIQUE - Dans un récit exceptionnel, la romancière remet au goût du jour le trip hindou des années 1960.
Et moi qui prenais Cécile Guilbert pour une romancière cartésienne, une essayiste à l’érudition classique, une jurée rationnelle du Renaudot chez Drouant ! Née à Pau, je croyais cette Béarnaise aussi raisonnable en littérature que François Bayrou sur la dépense publique française. Quand un écrivain a débuté par un traité sur le duc de Saint-Simon, on ne l’imagine pas en sari orange avec des cymbales en train de chanter « Hare Krishna » pieds nus au bord du Gange. Et pourtant. Voici que Cécile Guilbert crée la stupéfaction en révélant sa conversion à la spiritualité indienne. En elle sommeillait une disciple de Sri Adwayananda, le grand maître yogi. Lors d’un voyage dans un ashram du Kerala, elle fut frappée par son regard « surgi d’un autre monde » . Soudain, la femme qui tapait de la coke avec Ellis et McInerney à New York dans les années 1980 s’est prosternée, « corps aplati au sol de tout son long comme une crêpe » . Riant et pleurant de joie.
Pensée foisonnante et incomprise en Occident
L’immense qualité de Feux sacrés est de tenter d’expliquer pourquoi et comment cette rencontre a été possible. Rien à voir avec un guide de développement personnel et autres ouvrages d’escroquerie transcendantale. Même Yoga de Carrère semble un tract de secte à côté. Pour nous embarquer dans son trip hindouiste, Cécile Guilbert revient sur toute son existence : une fillette abandonnée par son père, éduquée par sa grand-mère (comme Houellebecq), dans une famille à tendance baba cool, avec un cousin suicidé en 1980 et un petit frère retrouvé mort d’une overdose en 2014. C’est comme si on lisait les Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir, avec le même style limpide, précis, factuel, qui, au lieu de conduire à Sartre et son existentialisme, conduirait à la sagesse bouddhiste, à l’immensité de la culture indienne, à cette pensée foisonnante et incomprise en Occident.
L’aventure d’une génération perdue
Le livre de Guilbert actualise la recherche de pureté de Hermann Hesse dans Siddhartha (1922), dans un puzzle savamment orchestré, humble et habité. Elle raconte la lumière de Bénarès, la ville sacrée, et le fleuve saint du Gange qui est la chevelure de Shiva. On se souvient alors que cette quête était présente déjà dans les livres de Cécile depuis son anthologie des Écrits stupéfiants (2019), mais aussi dans Réanimation (récit du coma de son mari, 2012). Feux sacrés est le manifeste époustouflant, courageux et désarmant d’une mélancolique qui tourne le dos au nihilisme. C’est aussi l’aventure d’une génération perdue, qui, plus que jamais, a besoin d’être sauvée.
Feux sacrés, de Cécile Guilbert, Grasset, 388 p., 24 €.
le livre sur amazon.fr

Conversations chez Lapérouse

7 septembre 2025

"Feux sacrés" est le livre d’une vie. Cécile Guilbert raconte son enfance compliquée, sa jeunesse dissolue, sa découverte des poètes sulfureux et des philosophes subversifs... et finalement sa rencontre avec la spiritualité indienne. Comment une noctambule hédoniste devient-elle une mystique hindouiste ? C’est l’éternel chemin de l’occident vers l’orient, raconté avec humour et mélancolie dans cette conversation, comme on aime : légère et profonde.
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