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Un boîtier de mélancolie par Josyane Savigneau

Denis Roche (1937-2015) « Dans les plis du temps »

D 13 septembre 2025     A par Viktor Kirtov - C 6 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Un boîtier de mélancolie


Paris, 1972. g. à d. : Marcelin Pleynet, Philippe Sollers, Denis Roche, Pierre Guyotat
(photo Thérèse Réveillé)

Cette photo j’ai envie de l’appeler « le boîtier de mélancolie ». Non pour leur mélancolie – inexistante – mais pour la mienne en la regardant. Et en hommage au livre de Denis Roche que j’aime tant. Avec lui, « plonger mon regard dans le creux du boîtier, à la recherche de ce trouble et de cette douceur que la mélancolie de cet art y a mise depuis le début »… Eux, ils sont déterminés. Ce sont des bâtisseurs, dans un lieu en démolition. Ça leur va bien.

L’aîné, Marcelin Pleynet (23 décembre 1933), a cet air un peu moqueur et farouche de l’asocial qu’il restera (une photo de groupe !). Philippe Sollers (28 novembre 1936) semble pensif. Il le sera souvent. Denis Roche (21 novembre 1937), pensif aussi, mais de manière guerrière. Le plus jeune, Pierre Guyotat (9 janvier 1940), livre de Mishima sous le bras, garde un visage d’enfant étonné. Coïncidence des dates, ils sont tous les quatre nés en hiver. Est-ce que cela a un sens ? Est-ce ce que cela a déterminé quelque chose dans leur vie ? Je ne sais.

Quels que soient leur avenir, leurs brouilles, leurs réconciliations, leur éloignement, leur complicité constante – Pleynet et Sollers –, ils demeurent liés par leurs débuts flamboyants, et par un homme, Jean Cayrol, qui les a découverts. Marcelin Pleynet a publié en 1956 dans le no 2 d’Écrire. Philippe Sollers dans le no 3, l’année suivante – Le Défi –, Pierre Guyotat en 1961 – Sur un cheval –, Denis Roche en 1962 avec le plus beau titre – Forestière amazonide. Ils écriront. Denis Roche aura aussi une magnifique œuvre photographique. Et pourtant, comme sur cette photo, ils ont préservé leur mystère. Celui avec lequel j’ai parlé, quotidiennement pendant des années –et qui garde son secret –, Philippe Sollers, m’a toujours dit et répété, lorsque nous évoquions Tel Quel : « De nous tous, celui qui avait vraiment du génie, c’était Denis. Et je n’emploie pas ce mot à la légère. »
On peut le croire.

Josyane Savigneau
Extrait de « Denis Roche : dans les plis du temps »

Denis Roche
dans les plis du temps

Collectif

Fiction & Cie / Seuil
Parution le 05/09/2025
le livre sur amazon.fr

Denis Roche sur pileface

Les Douches la Galerie : Denis Roche : Dans les plis du temps

Les Douches la Galerie présente l’oeuvre photographique de Denis Roche avec l’exposition Dans les plis du temps, (du 12 septembre au 25 octobre 2025). Roche était un photographe de la montée des circonstances et de l’intime, voici le texte de Guillaume Geneste qui le présente.

« Il n’y a rien de plus silencieux qu’une photo, il n’y a aucun autre art qui puisse être aussi silencieux que cela. En voulant arrêter le temps, ne serait-ce qu’une fraction de seconde, la photo émet du silence. »

Denis Roche

Dans la photographie, bien plus que dans toute autre pratique artistique, tout acte est affaire de choix. Avec le temps, quand Denis Roche devait revisiter ses planches-contacts pour sélectionner ses photographies, retrouver un lieu ou une date pour légender, c’est avec réticence et angoisse qu’il se plongeait dans ses archives, car disait-il : « J’ai chaque fois l‘impression de remuer la mort ». Ces mots, je l’ai entendu les prononcer mais j’ai aussi et surtout eu la chance de l’écouter s’exprimer devant les derniers tirages que je lui soumettais pour l’exposition organisée en novembre 2015 par Gilles Mora, au Pavillon Populaire de Montpellier. Nous étions chez lui à la Fabrique, il passait en revue les tirages un à un, de boîte en boîte, quand après un long silence, Denis Roche affirma dans un temps suspendu : « Ce qu’il y a de formidable avec la photographie, c’est tout ce qu’il y a autour. » C’était quelques mois avant qu’il ne disparaisse le 2 septembre 2015, il y a tout juste dix ans.

Depuis, cette phrase ne m’a jamais quitté et c’est en y pensant que nous avons sélectionné l’ensemble des photographies qui constituent cette exposition aux Douches la Galerie, des tirages choisis dans les plis du temps, parmi les boîtes où Denis Roche les rangeait. Des boîtes qui, avec celles qui contiennent ses négatifs, ont rejoint en 2022 les Collections du Musée Nicéphore-Niépce. Ce choix de quarante photographies s’est fait sous l’œil complice de son épouse Françoise Peyrot qui sait plus que quiconque ce que le mot autour incarne ici. Mais après la mort d’un artiste, ne soyons pas dupes, c’est toujours une autre histoire qui s’écrit.

Plus je regarde les photographies de Denis Roche et plus je me retrouve dans un face à face avec la vie, cette vie qu’il savait apprécier intensément, qualifiant d’immenses et d’intenses jubilations les plaisirs qu’il ressentait quand il écrivait, photographiait ou bien même éditait. Regarder les photographies de Denis Roche, c’est pour moi comme regarder celles de Bernard Plossu ou de Robert Frank ; car toutes, je dis bien toutes ses photographies me donnent une furieuse envie de vivre et de photographier. Découvrir, comme certains d’entre vous vont le faire ici, ou redécouvrir l’œuvre de Denis Roche, c’est aborder la vie pleinement, apprivoiser la mort avec prudence, être confronté au temps qui passe et, en même temps, réfléchir à travers les écrits qu’il nous a laissés à ce qui se passe quand la trombe emporte le photographe dans un fragment de seconde. L’homme en savait plus que quiconque en matière de photographie et sa très grande force d’intellectuel, d’écrivain et de photographe fut d’avoir su en parler de l’intérieur, nous offrant un contrepoint unique dans l’histoire de la photographie au regard de certains théoriciens certes croyants, mais non pratiquants. Aimer les photographies de Denis Roche, c’est regarder la beauté d’un corps à en perdre toute notion d’espace mais c’est aussi prendre le temps de s’arrêter un moment devant un paysage qui vous impose le silence. C’est toujours et encore être confronté à la perte de l’instant qui, immédiatement après avoir été saisi, appartient déjà au passé, mais à l’unique condition de vivre, de vivre une vie remplie d’amour et de liberté. Apprécier l’œuvre de Denis Roche, c’est comprendre qu’elle est tout autant formelle qu’autobiographique, autant intime qu’universelle dans les thèmes qu’elle aborde où la lumière n’est ni plus ni moins que la métaphore du temps et vice-versa comme il aimait si bien le dire. La photographie de Denis Roche nous dit avec force « j’y étais », le ”ça a été” demeurant quant à lui d’une évidente banalité. »

Guillaume Geneste
Commissaire d’exposition
Tireur des photographies de Denis Roche depuis 1991

Crédit : L’œil de la Photographie


Denis Roche. Hotel Victoria, chambre 80, Taxco, Mexique, 19 juillet 1978, Signé, titré et daté par l’artiste au crayon au verso. Dimensions de l’image : 27 x 26,9 cm

Denis Roche. Atlantic Hotel, chambre 301, Les Sables-d’Olonne, 24 décembre 1984, Signé, titré et daté par l’artiste au crayon au verso. Dimensions de l’image : 24,2 x 36,5 cm

Les vertiges fixes de Denis Roche

L’éditeur et écrivain était aussi photographe. Dans « Denis Roche dans les plis du temps », vingt-six contributeurs s’appuient sur ses images pour saluer sa mémoire

AMAURY DE CUNHA
Le Monde, 12 septembre 2025

I1 y a dix ans disparaissait Denis Roche (1937-2015). figure atypique du monde des lettres et des arts. Cet écrivain batailleur qui était aussi éditeur et photographe, avait mené plusieurs combats sur un même front : celui de l’art moderne, qu’il considérait comme sa « seule trajectoire ». Poète associé à la revue d’avant-garde Tel Quel, Denis Roche a publié de nombreux textes lyriques et expérimentaux comme Forestière Amazonide ou Eros énergumène (Seuil, 1962 et 1968). 1l a aussi traduit des œuvres d’Ezra Pound. de Charlotte Brontë, de Dylan Thomas, et édité plus de trois cents ouvrages aux éditions du Seuil, dans la très éclectique collection « Fiction & Cie », qu’il avait fondée en 1974 et dirigée jusqu’en 2004. avant de passer la main à Bernard Comment.

Si Denis Roche avait renoncé à écrire de la poésie en 1972, déclarant qu’elle était désormais « inadmissible », c’est-à-dire frappée d’obsolescence, il n’avait cependant pas tourné le dos à la création. La photographie l’a accompagné jusqu’à :sa mort. Il utilisait l’appareil photo - le « boitier de mélancolie », disait-il - pour jouer avec, le temps en fixant-des vertiges : les innombrables instantanés que Roche :a agencés dans ses livres d’images, entre le journal intime et le carnet de voyage sont comme de lointains échos aux poèmes qu’il avait jadis écrits. « Laissons aux photos d’être des ricochets. et aux phrases d’être des poursuites » , expliquait-il.

Cette consigne est celle qu’ont a peu près suivie les vingt-six contributeurs de Denis Roche dans les plis du temps, livre d’hommages publié dans la collection créée par |’écrivain-photographe, parmi lesquels Jean-Christophe Bailly, Maryline Desbiolles, Philippe Forest, Catherine Millet, Claire Paulhan, Alain Veinstein, Tiphaine Samoyault (feuilletoniste du « Monde des livres »), Josyane Savigneau ou encore Bernard Plossu. Chacun de ces textes prend appui sur une ou plusieurs images de Denis Roche pour chercher des réponses aux énigmes qu’elles posent, ou, simplement, évoquer un souvenir de l’artiste. « L’idée, cétait que Denis soit avec nous. A Ia table des vivants », précise Bernard Comment.

« Noces perpétuelles »

Cest ce demi-siècle durant lequel il explora sa vie, non pour l’exhiber mais pour la documenter, qui intéresse les auteurs de ce livre. « Denis a voulu ainsi fixer les étapes réveuses du temps qui passe », observe Claire Paulhan. Si son ceuvre comporte de nombreux autoportraits, dans lesquels il apparait souvent comme un « passager clandestin » (Jean-Christophe Bailly), ses photographies les plus intenses sont celles qui ont été réalisées avec son épouse, Francoise Peyrot. Ces images intimes, prises dans leur quotidien parisien, ou lors de nombreux voyages, semblent célébrer « les noces perpétuelles de ceux qui s‘aiment », écrit Philippe Forest.

Mais, montrent les auteurs, au-delà de leur dimension autobiographique, ce qui rend ces images si fascinantes, c’est leur ambivalence. Denis Roche se laissait séduire par les photographies qu’il arrachait au temps (il comparait souvent son appareil à un « scalpel »), tout en les tenant toujours à distance, comme s’il refusait de se laisser piéger par leur pouvoir d’illusion. Par des jeux subtils de mise en abyme, Denis Roche dévoilait ainsi les coulisses de l’acte photographique : l’ombre portée de l’appareil au moment du déclenchement, par exemple, ou son visage reflété dans la vitre, se
confondant avec celui de son épouse. « Chaque chose vue en recéle une autre sans que l’on puisse dire laquelle est la copie », analyse encore Forest.

L’histoire de sa dernière image, prise au Cambodge, en décembre 2014, c’est Francoise Peyrot qui la raconte : « Au moment de quitter I’hôtel, Denis remarque les reflets déformants des portes miroirs de l’ascenseur et cède à la tentation. Un rapide portrait de groupe. Puis plusieurs tentatives d‘autoportrait. Au retour, il approuvera d’une croix sur la planche contact cette photo (...). Et ce sera l’ultime, en forme d’étrange geste d’adieu. »
Sur cette photographie presque illisible, Denis Roche est toujours en train de disparaitre.

A voir : exposition « Denis Roche.
Dans les plis du temps ». Les Douches
La Galerie, 5, rue Legouve, Paris 10°.
Du 12 septembre au 25 octobre.

DENIS ROCHE DANS LES PLIS DU TEMPS,
collectif,
Seuil, « Fiction & Cie », 144 p, 19 €,


A lire aussi :


Denis Roche
Temps profond :
Essais de littérature arrêtée 1977-1984

Seuil, 2019
le livre sur amazon.fr

Denis Roche était l’homme de la fulgurance. De la vie et de la littérature il attendait cela : des éclats de beauté, de vérité. Les pages de ce livre, son Journal inédit, qu’il avait rassemblées et qui sont d’une densité impressionnante, témoignent dans leur originalité de cette quête incessante, de ce désir toujours inassouvi.

Poète, prosateur, inventeur de formes, photographe, l’auteur de Louve basse y interroge l’excitation de la création, l’étrangeté du rêve, l’enchantement des paysages et des corps, le plaisir des lectures vagabondes, poursuivant ainsi sa tentative jamais accomplie d’arracher le temps qui fuit à l’oubli et à la mort. Peu à peu se dessine en contrepoint la rassurante complicité amoureuse d’un couple, une complicité intellectuelle, artistique, sexuelle.

Temps profond, journal des années de grande activité créatrice de Denis Roche, prend place dans son œuvre comme la dernière pièce du puzzle, celle qui lui donne, par sa simplicité trompeuse, toute sa cohérence et qui nous invite à suivre ce qu’il appelle « le délicieux cheminement des géomètres invisibles ».

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6 Messages

  • Viktor Kirtov | 30 septembre 2025 - 11:16 1


    « Quand je prends une photo, je n’oublie jamais que c’est un écrivain qui la prend ; quand j’écris, je ne pense jamais que c’est un photographe qui écrit. » (entretien de Denis Roche avec Gilles Mora paru en 1989 dans Les Cahiers de la photographie)
    A l’occasion des dix ans du décès de l’écrivain-photographe Denis Roche et d’une exposition ayant lieu à la galerie Les Douches (Françoise Morin), les éditions du Seuil publient, dans la collection qu’il a fondée, Fiction & Cie, dirigée depuis de nombreuses années maintenant par Bernard Comment, un livre-hommage, Denis Roche dans les plis du temps.

    La suite ICI

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  • Albert Gauvin | 18 septembre 2025 - 12:38 2

    L’éditeur et écrivain, mort il y a dix ans, était aussi photographe. Vingt-six contributeurs s’appuient sur ses images pour saluer sa mémoire dans un beau petit livre. LIRE ICI


  • Viktor Kirtov | 15 septembre 2025 - 19:06 3

    Merci beaucoup Bertrand Verdier pour votre contribution indiquant le lien https://axolotldenisroche.wordpress.com
    (Cahiers Denis Roche)
    qui complète très utilement l’article "Denis Roche, dans les plis du temps".
    Bien cordialement,


  • Viktor Kirtov | 15 septembre 2025 - 18:52 4

    Votre remarque cher Claude Minière est très pertinente, Christian Prigent a effectivement publié une monographie sur Denis Roche le 1er juillet 1977. (189 p) et on la trouve encore sur Amazon :

    Curieusement, et sauf erreur, ce livre ne figure pas dans sa bibliographie sur Wikipedia (mais Wikipedia ne peut être considéré comme une référence absolue). Par contre il y est mentionné :
    Le Groin et le Menhir (Denis Roche), essai, 1977 (la même année que Seghers) et que l’on ne retrouve plus sur Amazon.
    Je n’ai pas d’explication a son absence dans cet ouvrage.
    Une recherche sur le mot « Prigent » dans le texte donne un seul résultat :
    « 1980. Rome. Ambiance d’imprimerie, avec Christian Prigent. Ils avaient imprimé ensemble À quoi sert le lynx ? À rien, comme Mozart (éd. Muro Torto) sur les petites presses de la Villa Médicis. »
    Bien cordialement


  • Minière | 15 septembre 2025 - 12:18 5

    Bizarre, on ne le compte pas parmi les auteurs ! Si je ne me trompe, c’est Christian Prigent qui a écrit la première monographie (Seghers) sur Denis Roche.


  • Bertrand Verdier | 14 septembre 2025 - 22:45 6

    A la revue Axolotl-Cahiers Denis Roche, fondée en 1995, a succédé le site internet de même nom, qui, rnotamment, epublie régulièrement d’anciens textes de Denis Roche :
    https://axolotldenisroche.wordpress.com/