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Tours de Joyce

Par Jean-Hugues Larché

D 8 septembre 2025     A par Jean-Hugues Larché - C 2 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Il rit pour libérer son esprit du joug de son esprit.
Ulysse, Episode neuf

Quelle gageure de reprendre l’aventure épique et poétique fondatrice de la civilisation grecque et de la condenser en un roman se passant en 18 heures à Dublin le jeudi 16 juin 1904 ! Deux-mille sept cents ans après les pérégrinations de l’Ulysse homérique, le monde aventurier est largement sorti de ses gonds et s’est retiré dans l’évanouissement de la relation des hommes et des dieux. Plus de de voyage au long cours ou de fuite dans la mythologie. Les dieux sont morts et les armes pour se protéger des humains diffèrent. L’âge atomique commence à se préciser en équations. La poésie grandiose reste en miroirs millénaires de batailles perdues et d’amour gagné. La géographie héroïque se contracte dans une ville dissidente, Dublin, capitale côté est, d’un pays insulaire du Nord où les pérégrinations quasi stationnaires de Bloom-Joyce remplacent la grande épopée ulysséenne. Ce jeudi est le jour de la première liaison amoureuse de James Joyce avec Nora Barnacle, femme de sa vie dont la correspondance pornographique deviendra célèbre. De tours de mains en tours de lits, de tours de bibliothèques en tours de plume, à l’instar du héros de l’aède aveugle Homère, l’écrivain irlandais myope a plus d’un détour d’inventions pour composer son ironique Odyssée dublinoise.

Ulysse, l’élu des dieux homériques est un héros doué de métis, c’est-à-dire d’habileté supérieure. Homme polyvalent aux mille ruses et aux dix-mille tours, il est apte aux plus grand nombres d’actions. Cette faculté selon Spinoza donne un esprit dont la plus grande partie est éternelle. La figure du héros perdure jusqu’à aujourd’hui. Et ne pas oublier que l’Ulysse homérique est un homme mélancolique accablé parfois de tristesse d’être ainsi sous le joug des dieux. L’écrivain Joyce reprend ironiquement ce rôle dans sa ville natale lorsqu’il écrit Ulysse de 1913 et 1920 entre Paris, Zurich et Trieste. L’ironie joycienne courre à travers son livre dans les dialogues entre le catholique théologien Stephen Dedalus (précédemment le héros) endossant ici le rôle de Télémaque et le juif falstaffien Leopold Bloom en dialogues parodiques, diatribes dialectiques où la référence codée s’enchaîne à la provocation et au blasphème. L’érudit de langue anglaise reprend la mythologie grecque à la lumière oblique et asymétrique des deux Testaments, l’hébraïque et l’évangélique. Ambition d’en découdre avec les deux monothéismes qui se suivent en oppositions et complémentarités ! Insolence, digression, saute de sens, hybridité, obscénité, truculence de taverne, rire en déflagration, association saugrenue, déconnante ou très lettrée, tout nourrit l’arpentage de cette journée jupitérienne du jeudi 16 juin, que
l’on célèbre aujourd’hui sous le nom de Bloom’s day - depuis 1954.

Néologismes, contrepieds, courts circuits, digressions, bifurcations, ellipses, contractions ou distorsions fleurissent continument l’érudition vertigineuse de Joyce, en philosophie et littérature très ésotérique qui reste cocasse de bout en bout. Le symbole de Joyce par Brancusi en spirale-cible et trois traits verticaux synthétise cette faculté parturiente et épurée de se penser à l’infini, en labyrinthe d’éternel retour et verticalité. Qui fera le tour cette œuvre majeure ? Personne. Même pas son créateur. Comme pour Proust, on en a entendu parler, on a extrait des bribes, mais on n’ose pas entrer dans la tête de l’auteur, de l’autreur et se risquer à la hauteur de cette épure, de cet épanchement précis de sens. Le prétendu lecteur de ces altitudes voudrait parler sensiblement de ce qu’il a retenu pour faire croire que parcourir les pages suffirait à comprendre. Si Proust radiographie l’aristocratie déclinante de son temps, envahit qu’il est par les courants ascendants de sa profondeur mnésique ; Joyce, lui, pense l’Histoire (afin de sortir de son cauchemar) et L’encyclopédie en essence la plus relative et finalement dérisoire. Une différence de taille entre Joyce et Céline aux sorties acrimonieuses et sarcastiques, reste le calme souverain en humour irish-british du joyeux dublinois.


Brancusi - 1929/30

Philippe Forest dans son ouvrage sur Joyce, Beaucoup de jours, assure qu’il faudrait tenter de lire Ulysse en 18 heures de suite (au tempo de la narration, donc). J’imagine au moins le triple à condition d’être en forme (mentale surtout), en pleine possession de ses moyens avec le concours qu’une jolie dame passant vous rafraichir la vue toutes les six heures et vous stimuler dans ce défi. Joyce préférait appeler les chapitres d’Ulysse les épisodes. Ils ne les avaient d’ailleurs pas franchement divisés (avant édition) préférant laisser couler le flux en dix-huit vagues successives qui pourraient revenir hanter le lecteur comme autant de nappes successives de brouillard sur les remparts d’Elseneur entre chaque apparition de spectre d’Hamlet père.

L’épisode neuf d’Ulysse qui correspond chez Homère à celui de Charybde et Scylla, traite de Shakespeare, influence majeure de Joyce avec Jonathan Swift ou Laurence Sterne. Le point d’orgue dans cette partie consistant en l’analyse déductive par Stephen del’assassinat d’Hamlet père : L’âme a d’abord été frappée mortellement. Un poison versé dans le porched’une oreille endormie. Mais ceux qui sont mis à mort dans leur sommeil ne peuvent connaître le comment de leur extinction à moins que le Créateur ne dote leur âme de cette connaissance de l’autre monde. L’empoisonnement et la bête à deux dos qui l’a inspiré ; le fantôme du roi Hamlet ne pouvait les connaître à moins d’avoir été doté de connaissance par son créateur… C’est pourquoi le discours est toujours orienté vers ailleurs, vers l’arrière.

Le catholicisme de Shakespeare et celui de l’auteur d’Ulysse se rejoignent particulièrement dans cette brillante et inédite analyse logique des arrières-mondes – terme pointé par Nietzsche pour désigner la superstition (autre cauchemar fatal de l’humanité). Il est question dans ce passage, du supposé Créateur et d’une double présence invisible – ou presque -, puisque le spectre du père d’Hamlet apparaît sur les remparts en armure, visière levée. Une voix d’outre-tombe aurait dit au disparu la façon dont il a été tué… Nous pouvons en déduire qu’il y aurait donc un dieu parlant dans l’au-delà et que celui-ci n’empêcherait pourtant pas la malignité assassine des hommes… Une métaphysique pourrait alors s’en déduire ou pas.

Si Joyce attaque parodiquement à l’Odyssée, Shakespeare, s’en prend de front à l’Iliade avec sa pièce méconnue de Troïlus et Cressida. Personnage crucial, le bouffon Thersite y est un foisonnant insulteur des héros impérissables de la Guerre de Troie. Thersite dégonde à lui seul toute la chevalerie mythologique grecques ou troyenne et anéantissant par sa morgue cinglante et sans nuance l’héroïsme antique rapporté par Homère. Miguel de Cervantès, contemporain du Barde anglais, opèrera pour sa part une mise à plat des romans picaresques avec son emblématique anti-héros Don Quichotte, le chevalier à la triste figure ayant perdu raison.

Comment traverser les trente-sept pièces et autres poèmes de Shakespeare sinon de manière aléatoire ? Autrement, c’est peine perdue et autant devenir spécialiste ou disciple. Ce sacerdoce serait le plus sévère contresens. Le mystère et l’étendue de leur conception oblige paradoxalement à y entrer comme il vous plaira. Il en est de même pour l’œuvre de Joyce. Tout forçage en lecture appliquée et respect courbé ne peut être efficace face à cette infusion de sens et de formes la plus concentrée qui soit. L’infusion d’images défile et transfuse le texte joycien s’imbriquant ou se défaisant en esprit pulsionnel et vitesse supersonique de pensée. Implication est alors donnée de lire, suivre et comprendre le tempo du livre au rythme ultra-jazz de Joyce. Ulysse s’écrit lors des prémisses du jazz et paraît Be bop bien avant l’heure en syncope de mots tourbillonnants et improvisations géniales. Comme pour le Bop, l’incompréhension fera le reste et si le grain moulu par l’auteur a été ingurgité, la digestion ne se fera pas en quelques heures, quelques jours, quelques mois, telle celle l’écoute des improvisations de Monk ou de Parker.

Le temps de narration de Joyce n’est évidemment pas celui de Gide qui regarde sa montre lorsqu’on lui parle du temps ! Ni celui de Proust dont l’infinie perspective mémorielle et sensuelle donne vertige. Ou celui de Céline, prolixe gouailleur pétrifié par ses préjugés. Et encore moins le temps des autres contemporains, la plupart légionnaires attardés en application scolaire. C’est un temps condensé et déployé en sobre spirale brancusienne qui concentre les mille feux et dix-mille inventions joyciennes. A lire ou parler de Joyce, le souffle est coupé. Ça fait nœud. Lacan ne sait pas quoi en faire. On partirait trop loin… On ne peut rien en dire... Sauf que qu’il existe deux blocs, Ulysse et Finnegan’s Wake, deux blocs quasi impénétrables que l’on devine en précieuse double mine d’or inaccessible. A cette perte de vue, à cette profondeur abyssale peu feront l’effort de descendre. Beaucoup trop de paliers de décompression pour prospecter sans risque au-delà des trente, quarante premières pages !

Le titre d’ironie qu’est Ulysse en ce seul jour de la rencontre avec Nora face aux dix ans d’errance d’Ulysse signifie t’il aussi que Joyce erra lui-même une bonne décennie avant de tomber sur Nora ? Dès lors, Ulysse impliquerait que la rencontre avec une femme - aussi infidèle soit-elle -, serait la seule aventure possible. La principale matière à littérature et unique épopée viable. Joie d’exercice littéraire sur la sur Terre à ne plus penser le monde qu’en roman. Grande leçon à tirer de l’expérience joycienne sans illusion, sans retour - éternel -, serait de ne point être dupe dans le rapport avec les femmes sur le long terme. Une citation de la fin de l’épisode neuf, fait penser au Portnoy d’un certain Philip Roth : Craignant le mariage sur cette Terre, jusqu’à épuisement se masturbèrent. Joyce aurait-il, tel Shakespeare, vu, circonscrit, analysé d’un seul regard l’entièreté des rapports entre humains en posture/imposture, hypocrisie/confession, mystère/révélation, errance/chance ? Restons sur le mot chance. En chance de comprendre et de continuer à lire et à relire Ulysse sans complexe pour suivre cette jubilation verbale et ce grand sérieux qui débordent de rasades en rasades de verres de vin blanc.

Avec, Ulysse, Joyce lâche les chevaux en galopade effrénée et forme livresque inédite. On a sûrement déjà relevé le Y commun en troisième lettre du nom de Joyce et d’Ulysse. Y étant la référence du chromosome mâle. Et la lettre Y un symbole graphique du sexe féminin. La féminité comme continent majeur à explorer s’en déduit en piste de lecture cabalistique. Au dix-huitième épisode, le monologue de Molly - il est alors plus d’une heure du matin dans le roman -, se déroule en rêve, associations, fantasme et délire dans son sommeil/éveil qui annonce l’océan de witz que sera le livre monstre à venir, Finnegan’s Wake. Molly, cocufieuse de Bloom incarne la femme du Oui en libres pensées enchâssées, spiralées, spontanées qui annulent d’avance toute possibilité de radiographies critiques. Cette traversée du langage en ouverture d’ouïe du monologue de l’anti-sirène Molly-Calypso-Athéna (rien que ça !) représenterait la part féminine de l’Ulysse homérique ou de Joyce lui-même. Ce Oui transversal, baroque, chamarré, foisonnant reprend le Oui implacable et vengeur de l’ultime acte du bandeur d’arc revenu à Ithaque. Le Oui de Molly ne serait-il pas de même nature que le Non de la scène finale de Don Giovanni en affirmatif refus des ténèbres ? En dégagement des puissances infernales aspirant dans les limbes, des goules anéantissant les corps vers l’inerte ? Inertie, aphasie, contresens, a-musicalité d’autant de romans académiques fascinés par la fatalité du néant sont ici à jamais désamorcés, moqués, transgressés dans le fleuve littéraire le plus héraclitien qui soit au XXème siècle et dont le cœur parménidien émane de néologismes fulgurants, d’explorations inouïe, d’inventivité stylistiques insensées. J’ai simplement nommé Ulysse.

De l’antique poète grec aveugle du neuvième siècle pré historique à l’auteur irlandais de l’ère industrielle souffrant des yeux, un éclairage essentiel du monde dans son entièreté s’est poursuivi du grec à l’anglais. Joyce va composer Finnegan’ wake, peu compréhensible et défiant quiconque de le suivre. L’oreille sidérale de James s’inspire du Oui et du corps polymorphe de Molly-Nora. L’ultime roman-océan traverse la temporalité postmoderne en y imbriquant toutes les langues dans un rire inextinguible. Posséder la vérité dans une âme et un corps dit Rimbaud, en seule voie possible pour que la pensée créatrice se renouvelle.

Ainsi fit Joyce.

Jean-Hugues Larché,
Septembre 2025


2 Messages

  • Larché Jean-Hugues | 13 septembre 2025 - 12:03 1

    Merci Cher Claude Minière,
    étourdi que je suis.
    D’autant plus Posséder ; au sens de ’hanter’ la vérité pour la retourner (dans une âme et un corps...)
    JH Larché


  • Minière | 9 septembre 2025 - 19:09 2

    "posséder la vérité dans une âme et un corps"