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Duras, la mer, l’été

Suivi de Duras par Philippe Sollers et plus

D 30 août 2025     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Duras, la mer, l’été

Quand on croit en avoir fini avec Duras…

Pascal Louvrier


Marguerite Duras en 1967 © OZKOK/SIPA

Les cartes postales de l’été de Pascal Louvrier

Je crois en avoir fini avec Duras, et puis non, je pense à elle, j’ouvre un de ses romans, je replonge dans son univers hypnotique, je suis sous le charme de la scansion de sa phrase, je vois les ficelles dont elle use et abuse, mais ça ne fait rien, je la relis, et le charme agit toujours, comme l’alcoolique qui croyait en avoir fini avec l’alcool, qui touchait sa petite pièce quand il salivait devant un Campari, il tenait bon, et il cédait, entrait au Central et s’en jetait un au comptoir en zinc.

Il aura suffi d’une promenade sur la plage qui conduit aux Roches Noires pour se jeter sur n’importe quel livre de Duras.

Derrière la fenêtre en ogive, elle regarde « la mer jusqu’au rien », plus précisément la procession des pétroliers vers le cap d’Antifer. Est-elle avec Yann Andréa ? Je ne peux le dire, mais c’est probable. Nous sommes en 1980, l’été 80 précisément. Serge July lui a proposé pour son journal, Libération, une chronique régulière. Elle a fini par dire que c’était possible, mais une chronique le temps de l’été, une fois par semaine, pas plus. Elle voulait disposer de ses journées tout entières ouvertes sur rien, sinon il y aurait l’angoisse, et ensuite l’alcool. Elle a dit qu’elle ne collerait pas à l’actualité, celle qui s’imposait à tous. Elle a dit que ce serait l’actualité qu’elle considérait comme importante à ses yeux. Alors elle a parlé de ce qu’elle voyait de sa fenêtre, comme maintenant où je la devine derrière les carreaux légèrement opacifiés par les embruns, elle a parlé de l’enfant au vêtement rouge, qui la regardait, elle, le cerf-volant au-dessus de la mer, la mer elle-même. « Ses yeux étaient plus clairs que d’habitude, plus effrayants aussi à cause de l’amplitude aveugle de ce qu’il y avait à voir ». Elle a parlé de l’été survenu d’un coup, de la chaleur, de l’orage qui crèvent sur la Manche, et du soleil plus brûlant après. « Il ne dissipe pas la tristesse de la plage », elle écrit. « Rien ne peut le faire », elle précise. Puis elle a parlé de l’actualité tandis que le cargo blanc attendait à l’horizon, vers la raffinerie immense. Elle écrit cette phrase, dans un autre livre. Cette phrase, la voici : « C’est bien connu que c’est dans les ports qu’on trouve le plus grand nombre de secrets ». Ça résume l’histoire de mon nouveau roman La mer, l’été à paraître à l’automne. J’aurais pu la placer dans le récit, dire que c’était une citation de Duras mais je ne m’en souviens que maintenant sur la plage.

Elle a parlé d’Anouar el Sadate qui venait d’enterrer l’empereur d’Iran. Elle dit la raison :«  […] au cours de la guerre de 73 ce même empereur avait rendu un service inoubliable au peuple égyptien ». Le shah d’Iran est mort en exil, en Égypte. Nixon, qu’elle traite de « voyou », a assisté aux obsèques, au Caire. À Persépolis dans les bons jours, au Caire dans les jours sombres. Passer outre les crimes du shah – en attendant pire avec les mollahs. Elle affirme : « De Gaulle serait allé au Caire. Ça doit être très rare de ne faire qu’un avec sa fonction, d’oser, d’être le même individu face à l’État et face à sa vie ». Duras gaulliste, le disant dans Libération. Eh oui. Ses souvenirs d’enfance se mêlent à ceux du Havre, à la chaleur, la mer basse. « On entend à peine le halètement de la retombée des vagues, dans le silence de loin en loin, son souffle ». C’est exactement ça, là, devant les Roches Noires.

Après il y a le calme de la nuit, le calme pour écrire, pour dire que c’est le matin qui apporte le calme de la nuit. Ces chroniques devaient être éditées. L’été 80 est devenu un livre, sur ce qui, par essence, est éphémère : l’actualité dans un journal qu’on finit toujours par jeter. Un livre écrit par Duras qui a transformé l’actualité en littérature.

Et puis l’été a fini ; « l’été est devenu gris, le soleil est passé. Les pétroliers d’Antifer étaient toujours en ligne dans cet axe du Havre, rentreront cette nuit avec la marée haute, en resteront là par nous abandonnés dans l’agonie des derniers jours ». Et puis il a fallu se tenir dans la chambre noire, ouvrir les yeux sur le noir de la chambre, il a fallu écrire, parce que c’était l’unique possibilité de fixer l’enfant, le cerf-volant, l’été 80

Marguerite Duras, L’été 80, Les Éditions de Minuit. 112 pages

Causeur
9 août 2025

De Sartre à Sollers : Duras en tatie flingueuse

Par Françoise Dargent

Le Figaro, 7 février 2013


La romancière vient de prouver qu’elle n’avait pas la langue dans sa poche .AP/AP

À la fin des années 80, Marguerite Duras s’est confiée à une journaliste italienne. Dans ces entretiens, demeurés jusqu’à présent inédits, l’auteur de L’Amant taille un costume à la plupart de ses contemporains. Extraits.

Leopoldina Pallotta della Torre avait vingt-cinq ans lorsqu’elle rencontra Marguerite Duras pour la première fois. Pendant près de deux ans, entre 1987 et 1989, cette jeune journaliste italienne revint régulièrement interroger l’auteur de L’Amant, chez elle. L’écrivain, fragilisée par la maladie, qui vit alors quasi recluse avec son compagnon Yann Andrea, laisse libre cours à sa parole face à cette jeune femme qui a réussi à l’apprivoiser. Entre deux confessions sur son enfance, ses angoisses, son inspiration et son travail, elle critique beaucoup, loue de rares fois et ose des commentaires définitifs.

François Mitterrand

« C’est une des rares personnes auxquelles j’envoie tous mes livres. Je suis certaine qu’il les lira et qu’il m’appellera pour qu’on en parle ensemble. C’est un homme qui aime beaucoup la vie. ».

Son roman L’Amant

« On ne pourra plus dire que Duras écrit des trucs intellectuels ».

Jacques Lacan

« Il m’estimait, sans doute, avec cette attitude typique de l’homme- intellectuel de surcroît- qui juge la femme. Quant à moi, je ne le lis pas. Franchement, je n’y comprends pas grand-chose ».

Sigmund Freud

« Un grand écrivain, facile, si l’on veut. Quant au freudisme, c’est une discipline embaumée qui tourne sur elle-même ».

Les auteurs du Nouveau Roman

« Tous trop intellectuels pour moi. Avec une théorie de la littérature à laquelle se tenir et ramener toute imagination… Nathalie Sarraute est une de mes très chères amies : bien sûr, j’ai toujours pensé que ses essais étaient supérieurs à ses romans, toujours trop cérébraux ».

Alain Robbe-Grillet

« Robbe-Grilleten est au troisième tome de sa saga familiale. Mais dites-moi, on parle encore de ses livres en Italie ? »

Ses contemporains, Sollers, Tournier, Leris, Butor

« Qui les lit ? Je les soupçonne d’être ennuyeux. Des gens comme Butor : après La Modification, je crois qu’il avait peu à dire. Sollers est trop limité : quelqu’un comme lui, qui fait tout pour amener à lui le grand public et faire parler de lui en scandalisant la bourgeoisie par des sujets qui ne choquent en réalité plus personne, ne doit pas avoir une grande confiance en lui-même.

Marguerite Yourcenar

« Yourcenar siégeait à l’Académie française. Moi non. Quoi d’autre ? Les Mémoires d’Hadrien sont un grand livre. Le reste, à partir des Archives du Nord me semble illisible ».

Albert Camus

« La seule idée qu’on puisse penser la littérature comme un moyen d’étayer une thèse m’assomme ».

Jean-Paul Sartre

« Je pense que Sartre est la raison du si regrettable retard culturel et politique de la France ».

Platini et le foot

« Je suivais Platini depuis des années dans tous les matchs. Il me plaisait et je l’admirais. Le foot, je trouve, a ce pouvoir-là : il déchaîne chez le joueur -et peut-être chez le spectateur- ce fort sentiment d’humanité, cette vérité un peu enfantine qui m’émeut chez les hommes, maintenant encore. »

Le cinéma français

« Il y a les auteurs tels que Jean-Pierre Melville : un genre plutôt à la mode maintenant, très français, dit-on à l’étranger. Il s’agit d’un cinéma du look, entièrement calculé, tout dans les apparences… Le cinéma français pour moi, cela reste les merveilleux éclats de rire et les mimiques de Jacques Tati, et puis Robert Bresson, Jean-Luc Godard… Quant à Jean Renoir qui, pourtant, traite des sujets qui me sont chers -l’amour, l’Inde, je le trouve trop sentimental.

Pier Paolo Pasolini

« J’ai toujours été agacée par cette aura de mysticisme et toute la rhétorique qui entoure son personnage. Quant à Salo, je l’ai trouvé franchement révoltant. Voilà pourquoi, je n’ai jamais éprouvé le désir de lire ses livres ».

Charlie Chaplin

« Son génie tient à sa capacité de dire tant de choses sans parler. Les mouvements de ses yeux, ses mimiques, ses gestes, ses silences. Quelle différence avec l’obsession de la parole, tellement new-yorkaise, à la Woody Allen ».

Le cinéma de Duras

« J’ai commencé à faire des films parce que, à part Resnais, ce qu’on tirait de mes livres ne me plaisait pas.… Pire que ça, ç’aurait été impossible ».

Gérard Depardieu (acteur dans son film Le Camion)

« Avec Depardieu, je me suis entendue tout de suite ».

L’homosexualité

« Il manque à l’amour entre semblables cette dimension mythique et universelle qui n’appartient qu’aux sexes opposés. Plus encore que son amant, l’homosexuel aime l’homosexualité ».

Barthes et l’homosexualité

« Je ne peux considérer Roland Barthes comme un grand écrivain : quelque chose l’a toujours limité, comme s’il lui avait manqué l’expérience la plus antique de la vie, la connaissance sexuelle d’une femme ».

Les femmes, les jeunes

« La compagnie féminine m’a toujours plu, je l’ai toujours trouvée stimulante. Je me rappelle des après-midis entiers à bavarder avec mes amies, on riait beaucoup, on buvait ensemble. Avec les jeunes, c’est différent : ils me plaisent quoique j’ai l’impression de n’avoir pas grand chose à leur apprendre ».

Le féminisme

« Je me méfie de toutes ces formes un peu obtuses de militantisme qui ne conduisent pas toujours à une vraie émancipation féminine »

Philippe Sollers sur Duras

Duras, pauvre femme. Elle prétend avoir rêvé de Maghrébins tabassant un fasciste dans un train. Sa mère la battait. Elle raconte qu’un soir d’élections un type est venu se branler contre elle. Elle dit que je ressemble à un moine vantant, en latin, une marque de fromages. Le président de la République, ajoute-t-elle, la trouve irrésistible. Spectaculaire intégré : spectaculaire désintégrée.
Carnet de nuit, Plon, 1989, p. 15.

Elle sonne faux


L’événement du jeudi, 3 septembre 1998

Edj : N’est-ce pas étonnant de vous voir vous, admirateur de Sade, de Céline, heurté par un jeu pervers chez Marguerite Duras ...

Ph.S. :
Oui, mais eux ne mentent jamais. Vous pouvez vomir Céline, mais lui ne vous a jamais menti... Duras est une bonne occasion de faire le point. C’est un écrivain fort, avec des moyens considérables de révélation, au sens médiumnique du mot. Sa littérature relève davantage de la prédication de voyance que de l’exercice conscient du langage. Il y a chez elle une force, d’où son emprise hypnotique, qui lorsqu’elle est portée à l’écran dans India Song ou Hiroshima mon amour atteint d’ailleurs un tel ridicule, un tel pathos, qu’il suffirait qu’un enfant se lève pour dire que le roi est nu. Je suggère une parenté entre un comportement hiératique et une façon de s’hypnotiser et d’hypnotiser tout un pays, ce qui n’est pas rien.

Ph.S. :
[…] dans la biographie d’Adler, vous avez l’épisode Semprun, délateur, selon Duras, de ses camarades au parti. Toute cette attitude où vous voyez ces gens vivre les uns sur les autres, s’espionner, mélanger leurs vies privées de façon telle qu’on en serait redevable devant un tribunal, me paraît maladive. Bref, un fonctionnement de secte. Ou, pour employer un mot plus poétique de Blanchot théorisant cette affaire — et pour cause vu ses engagements avant guerre—, de « communauté inavouable ». Quelque chose qui sonne faux, Mitterrand comme Duras, à mes oreilles, sonnaient toujours faux. Ce que j’entends chez Duras, c’est quelque chose de puissant, de très insistant, d’autoritaire, d’instrumentalisé, mais qui, à mon oreille du moins, sonne faux.

[…]

Edj : Dans quelles circonstances l’avez-vous connue ?

Ph.S. :
C’était une époque où elle était en retrait. Dans les années 70, on se voyait. Tel Quel était près de la rue Saint-Benoît, on allait prendre des cafés au Pré-aux-Clercs. Elle était plutôt positive à mon égard. C’était l’époque du féminisme, aussi.

Edj : À l’époque, elle déclare : « Sollers est l’un des rares hommes avec lequel on puisse parler, parce qu’il est désespéré. »

Ph.S. :
« Totalement désespéré. » [1] Évidemment je ne me reconnais pas du tout dans cette proposition. Ce n’est pas, disons, ma philosophie. C’est même le contraire, un contresens.

Edj : Une façon pour elle d’avoir de l’emprise sur vous ?

Ph.S. :
Oui. Dis-moi que tu souffres, que tu es désespéré. Ce n’est pas mon cas, tant pis. Ce serait mieux, ça fait plus profond de l’être. Elle était plutôt sympathique, elle devait boire beaucoup, déjà. Peu importe. Et puis arrive l’explosion avec la publication de Femmes. Ce livre a eu un grand retentissement. C’est le moment où elle va surgir, un an après, avec l’Amant [2]. Mitterrand a pris le pouvoir, elle va devenir la sibylle, la prophétesse de l’Élysée

Extrait de L’événement du jeudi du 3 septembre 1998

L’intégrale ICI

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Comment elle est devenue Duras par Sollers

L’intégrale ICI

Voir aussi

une autre carte postale de l’été de Pascal Louvrier : « Philippe Sollers, l’été, souvenirs »

oOo

[1] In Les parleuses, entretien entre M. Duras et Xavière Gauthier, Minuit, 1974. Voir plus bas.

[2] A l’occasion de la sortie de son roman L’amant, Marguerite Duras est l’unique invitée d’"Apostrophes" le 28 septembre 1984. Elle répond en direct aux questions de Bernard Pivot, sur le succès populaire inattendu de L’amant : 100 000 exemplaires vendus en 4 semaines.