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Philippe Sollers : Littérature et politique.
Lettres à Marcelin Pleynet (extraits)

L’Infini 127, été 2014

D 24 août 2025     A par C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Toutes les révolutions importantes et qui sautent aux yeux doivent être précédées dans l’esprit de l’époque d’une révolution secrète qui n’est pas visible pour tous et encore moins observable par les contemporains et qu’il est aussi difficile d’exprimer par des mots, que de comprendre. »

Georg Wilhelm Friedrich Hegel.
Cité par Marcelin Pleynet dans Poésie et « Révolution », 2000.

En octobre 2014, Philippe Sollers publie chez Flammarion Littérature et politique, un gros volume (800 pages) réunissant des articles qu’il a publiés chaque mois pendant treize ans dans le JDD. Quelques mois auparavant, dans le numéro 127 de L’Infini (été 2014), il avait publié sous le même intitulé — « Littérature et politique » — une série de neuf lettres qu’il avait envoyées à Marcelin Pleynet entre 1963 et 1982, soit pendant la période — notamment les années qui précèdent Mai 68 — où, l’un comme directeur et l’autre comme secrétaire de rédaction, dirigèrent la revue Tel Quel. A l’horizon, très tôt : la Chine et sa révolution, « LE FAIT CAPITAL de notre temps » (lettre de 1966). Ces lettres permettent de mieux comprendre ce que j’ai tenté d’approcher dans mon article Sollers et Pleynet : une amitié littéraire et politique de plus de 60 ans et dans Retour sur Le voyage en Chine — avec la chaleureuse approbation de Marcelin Pleynet [1].
Le numéro de L’Infini ne contient que les lettres de Sollers (dont une manuscrite). Le lecteur de Pileface se souvient que j’ai publié et transcris une autre lettre manuscrite de Sollers en date du 5/5/70 que Pleynet avait reproduite dans le Chant III de Stanze (Seuil, collection "Tel Quel", avril 1973). Elle complète et précise ce qui se joue alors théoriquement et politiquement à Tel Quel. Il nous manque les lettres de Pleynet (Purloined Letters ? bonjour Poe !). Quand ils auront accès à l’ensemble des lettres que Sollers et Pleynet ont échangées pendant six décennies, nul doute que les lecteurs de l’avenir — s’il en reste — en saurons encore plus sur les coulisses de la vie littéraire — de Tel Quel à L’Infini — et auront quelques surprises (Avis aux chercheurs : les archives de Sollers sont à l’IMEC, celles de Pleynet à la bibliothèque Jacques Doucet).

LITTÉRATURE ET POLITIQUE
Lettres à Marcelin Pleynet
(extraits) [2]

le 24 [1963]

Cher ami,

J’ai vu tout à l’heure La Tempête... Venise ne fait pas oublier Florence (ni Padoue, vue trop vite en passant, le temps malgré tout d’en capter un crépuscule), mais enfin, n’est-ce pas...
Trouvé ici L’Express avec l’erreur historique et fondamentale de notre camarade Magny. Pauvre Poe, pauvre Roussel, pauvre Borges... (En ont-ils pris, inutilement, de la peine, pour attirer l’attention sur leur rigueur...)
D’ici, évidemment, les contre-sens intellectuels paraissent d’une bénignité plaisante.
Tantôt brume de soleil, tantôt gravure sur l’eau. En plein labyrinthe mouvant. Y a-t-il plus exacte capitale de « l’intermédiaire » ? Je vous écris en face de St Georges (un trois-mâts près du quai, là-bas ; un paquebot passe ; il est 17h30)
À vous,

Philippe Sollers

[1964]

Cher ami,

Est-ce qu’Heidegger, par exemple, n’a pas un peu raison de dire que « c’est une chose étrange, ou même une chose sinistre, que de devoir d’abord sauter pour atteindre le sol même sur lequel nous nous trouvons ».
Remarquez que je me vois assez bien boulanger à Venise. Boulanger ou cardinal , après tout.
(Je viens d’aller déjeuner, en pensant à vous, à la Locanda Montin [3] : un peu plus loin , il y a un mur de briques coupé — et dans l’eau — cela se suffit, bien sûr).
Amitiés,

Ph. S.

le 24 octobre [1966]

Cher ami,

L’effervescence provoquée par la tentative de Roux/Bourgois commence à retomber un peu. Je crois que notre opposition résolue n’y est pas pour rien et que l’intérêt de cette petite affaire a été de « marquer » l’adversaire de la façon qui pouvait lui être la plus nuisible. Je me suis occupé, ces derniers jours, de provoquer autant que possible la « désagrégation » du cahier de l’Herne sur Michaux (Denis ne donnera pas son texte à Bellour, ni Jouffroy, ni sans doute Gilbert Amy, et Deguy a un mot de moi à ce sujet des plus explicites : vous ai-je dit que La Quinzaine voulait que j’écrive un article sur ses deux livres ? j’ai refusé). Le comble du ridicule semble avoir été atteint par Hallier, qui a envoyé un article élogieux sur de Roux à Aragon. Lequel ne semble pas avoir goûté la plaisanterie. Bref, nous avons, dans le paysage, une position des plus « sombre », mais qui doit commencer à impressionner un peu le petit milieu. Tout cela, en passant.
En passant encore : tentative de Robbe-Grillet de se « réconcilier » avec moi ; projet de la NRF de faire un « hommage » à Breton (je refuserai) ; oubli du nom de Jean-Louis dans le catalogue du Seuil (protestation immédiate et excuses « navrées » de Bardec) etc... Voilà, le jour le jour de la revue et des animaux humains qui tournent dans son orbite.
Cabantons m’a donné quelques textes des plus intéressants : je crois qu’il faut l’encourager (présence, au-delà des « fractures », d’une force évidence). Jacqueline Risset est en ce moment à Paris et continue « Récit » (nouvelles plutôt décevantes des Novissimi : création d’un magazine littéraire groupant Eco, Sanguineti et Balestrini —niveau faible / Invitation de Sanguineti à Turin avec les vedettes habituelles (Butor, Sarraute, Foucault] : refus de ma part). Robic est venu montrer un texte (intéressant). Ce que fait Vallerey n’est pas du tout mal non plus... Vous avez sans doute raison à propos de Hallier et Goux : nous ne pourrons nous entendre qu’avec des individus qui, d’abord, écrivent, écrivent à partir d’une certaine dissémination de pensée elle-même liée d’abord à la violence qui s’écrit. C’est une condition préalable à toute expérience créatrice. Il faut attendre encore — et voir.
Merci d’avoir rappelé mon nom à Rothko [4].
Votre ami,

Ph.S.

Paris, le 19 [1966]

Cher ami,

J’ai en main votre lettre du 10 octobre où, me semble-t-il, vous êtes un peu sévère pour Jean-Louis [5]. Il poursuit, en ce moment, un gros effort de présence à la revue (qui est devenue, plus que jamais, un centre d’effervescence), il s’est montré, dans les derniers temps, d’une fidélité à toute épreuve (éloignée de toute pensée « carriériste »), il est, vous le savez, sincère, même si son énonciation le trahit parfois, trahit ce qui le retient dans un certain paysage social. Bien entendu, je n’ai aucunement « dramatisé » les choses, et vous savez à quel point je peux m’en tenir à l’obtention de détails limités et précis : le dernier est que Jouffroy retire un texte de lui — et une interview de Matta des Cahiers de l’Herne consacrés à Michaux, tandis que, de son côté, Tassel démissionne, paraît-il, du cahier « Musil ».
La lettre de Denis m’a aussitôt semblé être un compromis acceptable, même si (ce que je crois) ce compromis ne peut être que provisoire... voici ma position : profiter au maximum de cet incident pour marquer le coup politiquement et démontrer à ce qui subsiste ici ou là d’esprit « révolutionnaire » que la régression guettait ce petit monde qui se croit en progrès. L’expérience m’a prouvé que l’analyse politique était finalement et toujours ce qui pouvait se lier de mieux à ce que nous appelons la « pensée formelle ». Cette analyse trouve de plus en plus d’échos [...]. Je suis persuadé que quelque chose peut s’élaborer dans ce sens, non sans malentendus, certes (et bien sûr « il faut se méfier »), mais cela est indispensable si nous voulons éviter la sclérose « littéraire » et les tentations d’arrivisme individuel.
Je suis bien d’accord avec vous sur le fait que nous travaillons, en bourgeois, sur un terrain bourgeois et que, pour cela, un minimum de jeu stratégique est indispensable. Ce n’est pas moi qui penserais à vous reprocher de parler ainsi surtout ne croyez à aucun malentendu sur ce point. Mais si je pense que l’efficacité est en effet le dernier mot de toute action, il se trouve que je pense aussi à ce qui peut contrôler cette efficacité : disons, si vous voulez, la « propagande ». La question est en effet de savoir, non pas seulement ce qu’il en est de notre aliénation et de notre mort, mais de seconder, peut-être, le mouvement qui doit en être l’exécuteur. Cela, sans aucun « masochisme », mais en vertu de ce principe que l’on peut être ce qui vous tue. En quoi je veux reprendre votre phrase, à savoir que « dans cet affrontement tout est clair et léger » ...
Il nous faut lier ce que nous pensons à ce qui échappe le plus au « milieu » dans lequel nous sommes, à une perspective historique des plus lointaines, comme si,
quand nous parlons, écrivons et agissons, nous ne faisions en somme que repasser par une de nos « vies ». Je ne sais si vous vous sentez, comme moi, aux prises avec une ouverture historique sans précédent, vraiment quelque chose qui ouvre l’espace et qui ne peut plus être enfermé dans aucun cadre (« l’art » ?), et non seulement dans aucun cadre mais dans aucune tête, dans aucun corps — et il y aurait beaucoup à dire sur ce que je crois être le « devenir-psychotique » de l’Occident (drogues, reli­giosité, abandon de l’objet pour la division du sujet, etc...). Ceci s’éclaire pour moi peu à peu. Je suis sûr que votre cours est, là où vous êtes, un puissant antidote, incompréhensible comme il convient, et sournoisement corrupteur... Qu’avons­ nous à faire de Butor et Cie ? Et des autres ? Il faudrait que le temps nous soit donné d’apparaître enfin dans toute notre monstruosité LOGIQUE ! Aussi loin des « révol­tés » que des « gens sérieux (castrés) ». Nous y parviendrons peut-être. Pour ce que je veux faire, en tout cas, je vous dois beaucoup...
En toute amitié,

Ph. S.


L’Infini 127, p. 25.
ZOOM : cliquer sur l’image.

[1966]

Cher ami,

Vos lettres me sont utiles. D’abord elles me confirment dans la confiance qui existe d’elle-même entre nous ; ensuite elles me prouvent que, devant l’accélération historique, nous réagissons clans le même sens. Oui, il nous faut à tout prix conserver la tactique de groupe, c’est elle qui est efficace, c’est elle que la société où nous vivons cherchera par tous les moyens à détruire. L’un de ces moyens est le miroir narcissique tendu à chacun de nous et dont nous devons nous servir (entièrement d’accord avec vous là-dessus) pour le retourner contre ceux qui veulent nous arrêter. Cela réclame une technique dont, vous le savez comme moi, bien peu sont capables. Il n’est, bien entendu, pas question de « morale » (il y a longtemps que nous avons recouvert cela d’un RIRE définitif, n’est-ce pas). Mais nous pouvons utiliser la morale contre elle-même et l’obliger, si j’ose dire, à se mordre la queue.
Ex. : Jouffroy, après avoir retiré ses textes de l’Herne cède aux pressions de Bellour et Michaux / Blanchot si « scrupuleux » doit ouvrir le même numéro (je lui envoie un mot qui, du moins, le mettra mal à l’aise) / Nadeau soutient l’offensive : je lui écris après son article dans La Quinzaine qui démasque définitivement ce qu’est un « trotskyste » (un des pires soutiens de la droite classique) /. Tout cela vaudrait une étude sociologique : que faire, dans ces conditions, de nos noms ? Je voyais, l’autre soir, à un dîner organisé « en l’honneur » de Picon, Robbe-Grillet essayant par tous les moyens de se réconcilier avec moi et ne se voyant plus, mis en condition d’achat et de vente courante, humour crispé, scepticisme petit-bourgeois... Voilà ce que j’entendais par « carriérisme ». Mais il ne s’agit pas de psychologie : rien que le circuit des pensées monétaires, la conscience superficielle de leurs mouvements. « Votre esprit est entraîné perpétuellement hors de ses gonds, et surgit clans le piège de ténèbres construit avec un art grossier par l’égoïsme et l’amour-propre... » (Poésies). Il faut, je crois, être implacable sur ce plan-là.
Le seul moyen est sans doute de créer un concept de « classe » entre nous et avec ceux qui ne veulent pas devenir des producteurs / consommateurs. En fait, le « comité » de Tel Quel n’ira pas plus loin que la conscience limitée de la plupart de ses membres. Que penseriez-vous d’une sorte de groupe parallèle, politique, réunissant (avec sélection très sévère) tous ceux qui « voient » la situation ? Peut-être faudrait-il « récupérer » Tassel qui vient de démissionner avec éclat de L’Herne pour des raisons politiques, justement. Hollier, je crois, pourrait aussi s’agréger à cette tentative. Une réunion qui vient d’avoir lieu chez Jean-Louis me donne, à cet égard, les plus grands espoirs. Faye, qui devait venir, s’est excusé au dernier moment, sentant peut-être que l’idéal social-démocrate ne serait pas à l’honneur... Je crois que nous devons profiter de ce qui « se fait jour » chez les « jeunes » (conscience montante que la révolution chinoise n’est pas un vague remue-ménage de barbares d’Asie — mais LE FAIT CAPITAL de notre temps, aussi bien sur le plan de la « culture » que sur celui de l’histoire). Sans prendre de risques inutiles, sans provocations hâtives, sans stéréotypes de discours — et surtout sans « bonne conscience » de gauche (d’accord mille fois !) —, nous pourrions commencer à mettre au point des « dossiers », une réflexion commune. Certains résultats pourraient ensuite paraître dans la revue : par ex : amener la suite de l’étude de Damisch sur le « livre de poche » — qu’est-ce qu’une conscience culturelle ici, aujourd’hui) etc... Tout cela sans opposition au P.C. (rassuré via Henric), en montrant bien, au contraire, que notre « indépendance » est le prix de notre non-scissionnisme. Pour cela, il faut à la fois des individus expérimentés mais aussi — et d’abord — des consciences neuves, suscitées déjà, plus ou moins, par le travail que nous avons fait. Cela ne nous empêcherait pas d’utiliser les « œuvres » formellement et provisoirement efficaces (comme vous dites à propos de Denis [6]) et de devenir de plus en plus exigeant, sur le plan théorique (Derrida et ce qui s’ensuivra nécessairement). Bref, je pense que cette activité « parallèle » pourrait être ce qui résoudrait les « contradictions » sans cela insolubles du comité de Tel Quel. Elle fournirait d’autre part un exutoire à ceux gui gravitent autour de la revue et permettrait des sélections — et des actions — plus virulentes.
A mon avis, c’est une expérience à tenter car — vous verrez cela à votre retour — le moment est sans doute venu de nous dégager de toute assimilation à la routine littéraire et de faire mouvement en sortant d’une pratique fondée sur ce qui viendra au jour (à la lecture) du côté du texte qui nous suit. D’autre part, nous serions très vite en position de « bloc » à l’intérieur de la bourgeoisie — une bourgeoisie qui ne peut pas pour l’instant nous liquider —, et nous pourrions accentuer notre pression de façon laconique, précise, unique (personne ne serait au même niveau de déchiffrement puisqu’il prendrait pour base la pensée écrite) .
Je m’inscris au cours de chinois des Langues orientales. Il suffit d’envoyer, pour être « auditeur libre », une fiche d’état civil et une demande d’inscription. Les premiers livres que j’ai consultés m’ont l’air passionnants. En un sens, c’est peut-être ce que nous « cherchons » depuis toujours ? (que le sens des termes n’ait lieu qu’en fonction du contexte ?). J’ai l’impression qu’il y a là beaucoup à apprendre pratiquement. Vous ai-je dit que je m’étais procuré l’Encydopédie de Needham, éditée à Cambridge, sur la science et la civilisation chinoises ? J’ai aussi quelques livres de Mao (notamment un sur la contradiction qui vous plairait beaucoup [7]), et un volume réunissant tous les textes (introuvables) à propos de la polémique russo-chinoise. Le tout laisse à penser sur les informations qui vous sont données dans nos régions...
Votre ami,

Ph. S.

Votre amie Maxine — par téléphone —
voudrait que j’écrive sur Cunningham, mais : pas le temps.

J’attends vos articles pour les L.F. avec impatience [8].

Le Martray, Le 29 [1967]

Cher ami,
Pardon de vous avoir dérangé avec cette histoire d’argent — et merci de votre envoi rapide.
Voici un chèque pour gagner du temps, et la lettre de la sœur d’Artaud. Est-ce que nous allons avoir un procès ? Il faudrait se concerter avec Paule [9].
Je travaille plutôt constamment — mais vous auriez dû me prévenir de la dépense nerveuse que produit Isidore ! C’est à n’en plus finir, épuisant. Et cela s’al­longe démesurément, la machine voulant absolument continuer son petit bricolage. J’ai hâte de vous montrer ce que j’ai trouvé [10]...
A mardi , donc.
Fidèlement votre ami,

Ph. S.

Reçu un mot très « gentil » de Derrida qui se porte garant de la publication dans Critique le plus vite possible. Deux ou trois textes de Rottenberg, toujours très intéressants. Bon, l’article de Jean-Louis sur Bergman, non ? Écrit à Barthes pour un texte.

Je suis de plus en plus persuadé de l’importance capitale de l’instance « chinoise » (je parle de la pensée, non de Godard !). L’Encydopédie de Needham est décidément un travail génial — et il faudrait en parler dans Tel Quel, ne croyez-vous pas ? Kristeva pourrait nous faire ça, je pense (vers la fin de l’année).

[1968]

Politique et littérature

On nous reproche souvent d’apercevoir un rapport entre politique et littérature. Mais voici quelques précisions : Le Monde (20 avril 1968) a jugé nécessaire de consa­crer deux pages de son supplément littéraire à Charles Maurras. Choix hautement symptomatique qui nous permettra de citer ce passage d’un article de P.H. Simon :
« J’oserai même dire qu’en un temps comme le nôtre, où tant d’efforts de la philosophie se tournent à dévaluer le rationnel, à couper les racines de la culture, à secouer les institutions et accélérer le glissement des mœurs, les tendances fondamentales de l’esprit maurrassien à reconnaître des fixités nécessaires, à mettre l’intelligence au service de la vie et à faire du langage l’instrument sacré d’une expression adéquate des choses et d’une élucidation de l’obscur, pourraient encore avoir l’utilité d’un contre-poids . »
Quant à M. Gilbert-Comte qui croit possible de comparer sérieusement Maurras à Marx (notons encore une fois que la rédaction du Monde ne semble pas avoir trouvé ce genre d’ordure intellectuelle impubliable), il écrit à propos de ce « penseur » :
« Pour voir des sensibilités si diverses, sans doute fallait-il les porter en soi. Le foisonnement permit d’agir dans toutes les directions, vers Gide, vers Bernanos, ultérieurement sur Brasillach, Thierry Maulnier, Lucien Rebatet, Claude Roy... »
Rêvons-nous ? Sommes-nous en 1968 ? À quand une double page du Monde sur Laval ? sur le maréchal Pétain ? sur Hitler ?
Dans Le Nouveau Commerce une « curieuse défense de Drieu la Rochelle » par Jean Paulhan (Le Monde du même jour).

Granet / Benveniste
Levi-Strauss
Dumézil ?
Bossuet / Pascal
Gassendi / Cyrano / Baudelaire

Le Martray, [le 27/7/82]

Cher ami,

Merci pour le courrier... j’espère que ça ne vous ennuie pas trop de continuer à me le faire suivre (je rentre le 20 août, donc disons : jusqu’au 15 ?). Merci pour le Dubourg [11]... Je l’ai donc relu... Je crois qu’il va au plus pressé qui est de contrebalancer le formidable poids d’ignorance intéressée, voulue, organisée, systématique, sur les origines hébraïques des Évangiles. C’est probablement (sûrement) une des plus grandes énigmes « policières » (la plus grande) de tous les temps. Poe à la puissance dix mille ! Cela dit, les choses sont aussi toutes simples, et sans secret. Diffi­cile à admettre pour un déchiffreur... Et les Apôtres en criminels, pourquoi pas, en effet, mais c’est pousser le bouchon, ou le bout de pain, un peu loin... C’est une tradition, en un sens, la « réhabilitation » de Judas... Comme toutes les « tradi­tions », elle a sa logique, disons, « hérétique ». Vous avez compris ma position... Je suis pour le bon usage des connaissances en hébreu pour faire sentir au maximum l’absence (tout de même grandiose) de question dans ce sens... Elle vient des deux « côtés » ...
Je suis immergé dans mon « roman » [12]. Assez amusant à faire — et très difficile (vous verrez tous ces problèmes à l’œuvre dedans). J’espère que vous travaillez bien, et tranquillement. La médiocrité en cours est effarante ! Bof ! Passons... J’ai fini par lire le Dante de notre amie [13]. Il est étrange que p. 183 elle appelle saint Thomas du nom de Docteur Subtil, alors qu’il s’agit de Duns Scot (à ce propos, savez-vous que Goémé a reçu un mot du Pape pour le petit bouquin ? c’est un comble !). Bref, la Logique suit son cours ...
Toute mon amitié,

Ph. Sollers

Vous trouverez un utile complément à cette histoire « politique » de Tel Quel dans l’intervention de Sollers du 4 juillet 2018. Cf. Peinture et politique. Hommage à Marc Devade.


[2] Notes Pileface.

[3] Pleynet y séjourna, mais, avant lui, Pound.

[4] A l’occasion d’une exposition du peintre au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, Pleynet avait publié un texte sur Rothko dans le n° 12 de Tel Quel (voir ici) et Sollers, en 1964, « Le mur du sens », dans Art de France, texte qui, à ma connaissance, n’a pas été republié.

[5] Jean-Louis Baudry.

[6] Denis Roche.

[7] Sollers fera l’analyse détaillée de De la contradiction de Mao quelques années plus tard. Cf. Sur le matérialisme (et la contradiction) et Lénine et le matérialisme philosophique.

[8] C’est dans Les Lettres françaises que Pleynet, de retour des Etats-Unis, donnera un certain nombre d’articles sur la peinture américaine.

[9] Paule Thévenin éditera les textes d’Artaud chez Gallimard.

[10] Suite à la publication du Lautréamont par lui-même de Pleynet, Sollers écrira un long article sur La science de Lautréamont qui sera publié dans la revue Critique.

[11] Sollers publiera dans la revue L’Infini, puis dans la collection L’infini, de Bernard Dubourg, L’invention de Jésus.

[12] Sans doute s’agit-il de Paradis II, publié en feuilleton dans la revue L’Infini ou de Femmes qui sortira en janvier 1983.

[13] Dante écrivain de Jacqueline Risset.