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Catherine Millet, Simone Émonet

Parution le 27 août

D 30 juillet 2025     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Elle était née en 1918 à la veille d’une mauvaise victoire et elle s’était mariée en 1939, quelques mois avant que son mari ne parte à la guerre pour être retenu prisonnier pendant cinq ans. Elle était jolie, élégante, et intelligente. Elle était appréciée, mais, comme on disait, elle avait eu des malheurs. Un matin splendide du printemps 1982, elle décida d’en finir avec ce corps dont elle n’avait plus d’image. Je suis sa fille, et à moi il reste quantité d’images, et je fais avec.

La Fabrique

Pendant longtemps, nos plus proches amis furent le peintre Bernard Dufour et sa femme, la belle et altière Martine, qui était décoratrice. Ce fut Martine d’ailleurs qui découvrit dans l’est de Paris, quelques rues au-delà du Faubourg-Saint-Antoine où prédominaient encore les boutiques d’ensembliers et les artisans du meuble, les ateliers d’un marbrier qui venait de faire faillite et dont elle imagina qu’ils pourraient être transformés en habitations, pour nous et pour d’autres amis, et qu’on appela spontanément La Fabrique. La Fabrique de Reuilly, pour être exacte. Maintenant, Bernard et Martine sont morts et plusieurs propriétaires et locataires se sont succédé dans ce qui avait été leur appartement, d’autres ont quitté l’endroit ou sont morts. Ainsi Jacques et moi restons-nous les derniers de tout ce groupe d’artistes et d’intellectuels qui avaient projeté leur vie dans ce long rectangle de brique rouge, clos sur lui-même, caché dans la ville, étonnamment silencieux hors la saison où merles et mésanges habitent la cour intérieure qui s’est remplie, au fil des années, d’un fouillis d’arbres et de plantes en pot de toutes sortes, certaines dont les feuillages ont gagné les murs et enfouissent encore un peu plus l’esprit du lieu. Nous avions été les premiers à y emménager au printemps 1980. L’été qui suivit, je prenais le soleil à moitié nue dans la cour, avec ce sentiment de liberté sagement pervers que procure le fait d’aller et venir comme si l’on était dans sa salle de bains alors qu’on se trouve dans un espace normalement partagé avec d’autres, qui pourrait être un immeuble de bureaux la nuit ou un hôtel hors saison fermé, provisoirement peuplé de fantômes. Je me souviens de cette période comme heureuse et rude. Artpress, créé à la fin de l’année 1972, avait été entraîné dans la faillite de l’éditeur qui en avait assuré cahin-caha la publication depuis quatre ans, mais après des mois de conflits avec cet homme, d’incertitude sur l’avenir, une interruption de la parution, et malgré un procès encore en cours, le magazine recommençait à paraître grâce à de nouveaux associés. Pour ce redémarrage, nous n’étions que trois à assumer toutes les tâches : rédaction, mise en page, diffusion, prospection publicitaire (expression ronflante pour désigner les coups de fil timides passés à des directeurs de galeries d’art qui voulaient bien nous soutenir), et nous étions installés dans ce qui avait été l’office plutôt lugubre d’un grand appartement de la rue Saint-Dominique, à deux pas des Invalides. Le soir, quand je quittais le bureau, je m’arrêtais au kiosque qui se trouvait à côté de la bouche de métro sur l’Esplanade ; j’y achetais une barre de chocolat dans laquelle je mordais, les yeux mi-clos, recroquevillée sur ma banquette. J’avais encore à faire un détour pour porter au bureau parisien de l’imprimeur, dans le 15e arrondissement, le paquet de pages maquettées dans la journée ; à cette heure, le bureau était désert, j’avais la clef, je déposais mon paquet à l’endroit convenu, avec la prestesse d’une espionne des documents subtilisés ; puis j’allais attraper un bus au trajet interminable qui me ramenait à La Fabrique. Là, la jeune femme qui s’enfuit que j’avais été quatorze ans auparavant, échappant à ses parents, quittant sa banlieue, avait confusément trouvé une sorte de maison de famille.
Jacques venait de publier Carrousels, son troisième roman, aux Éditions du Seuil, dans la collection Tel Quel. Le livre avait été défendu dans les pages du Nouvel Observateur par Christian Bourgois – l’éditeur de Gombrowicz, de Burroughs –, ce qui était flatteur, et parmi les lettres que Jacques avait reçues, il y en avait une, tellement élogieuse, de notre vieil ami Gilbert Lely, biographe du marquis de Sade. Il reliait ce livre aux deux précédents, Archées et Chasses, pour les comparer aux « trois hautes lances rouges parallèles de La Bataille d’Uccello » !
Le savait-il ? Des pages du livre étaient l’écho d’un voyage que nous avions fait en Italie. J’étais fière, parce que c’était moi qui avais insisté à la fin du périple, auprès de Jacques fatigué de conduire la moto, pour que nous poursuivions encore, je tenais à ce qu’il découvre Assise, où m’avait conduite des années auparavant mon copain italien Giancarlo, et la vision idéale, l’absolue coïncidence des peintures de Giotto et de la ville m’avaient persuadée que durant toute ma vie se poursuivrait le même songe d’harmonie. Sur la route, nous avions vu s’avancer vers nous le lourd et long convoi des deux basiliques couchées l’une par-dessus l’autre, rose dans le soir, et le lendemain, au réveil, en ouvrant les volets, Jacques avait été ébloui parce que l’air léger était à nouveau lavé de rose. Et c’était ainsi que commençait son roman.
Jacques enseignait les lettres et l’histoire-géographie dans un collège situé dans le Marais, rue du Grenier-sur-l’Eau, et il écrivait pendant le temps libre dont il disposait. Mais, en prévision de notre emménagement, en fin d’après-midi et le week-end, il avait peint tout en blanc les murs de notre future habitation, grimpé sur un échafaudage là où il y avait cinq mètres sous plafond. Il « bossait dur » avait déclaré son père. Jamais nous n’aurions pu acheter un aussi bel appartement, aussi grand, si les parents de Jacques, qui pourtant n’étaient pas riches, ne lui avaient pas avancé une partie de l’argent dont il faut dire qu’ils ne demandèrent jamais à être totalement remboursés ; moi, l’interruption d’artpress m’avait mise au chômage et mes parents, contrairement aux siens, ne s’étaient certainement jamais souciés d’économiser pour aider un jour leur progéniture. Un concours de circonstances heureux m’avait procuré un lieu de vie merveilleux, sans que j’aie eu à le chercher.
Martine s’était chargée des plans de notre lot, le grand rectangle de brique ayant été découpé en tranches verticales qui disposaient toutes d’une entrée particulière, et que chacun des neuf propriétaires aménageait selon son goût. Entre elle et moi, il fut vaguement question d’une chambre d’enfant, sur sa suggestion à elle qui n’en avait pas. Souvent, les femmes nullipares aiment bien encourager les autres à la maternité, pour satisfaire par procuration, se dit-on, l’instinct maternel dont elles ne sont pas forcément dépourvues, certaines aussi, je le soupçonne, pour garantir inconsciemment, fantasmatiquement, leur situation de femme disponible pour l’amour quand les autres sont prises par leur devoir maternel. L’idée de l’enfant occupa un coin de mon esprit. Je voyais mes plus jeunes amies devenir mères et, sans en faire l’objet d’une réflexion morale, par respect pour Jacques, pour notre relation qui était plus paisible que celle que j’avais connue auparavant, j’essayais d’être moins inconséquente, moins dispersée dans des relations sexuelles avec les uns et les autres. J’ai brièvement rêvé de la chambre d’enfant, exactement comme j’ai toujours rêvé et comme je rêverai toujours de vivre d’autres vies.
Une seule fois, ma mère nous rendit visite à La Fabrique, ce fut au début de l’année 1981. À cette époque, elle souffrait de douleurs multiples, de crampes qu’elle ressentait dans les quatre membres et d’une très grande fatigue. On lui avait détecté une polynévrite, qui expliquait ses difficultés à marcher et jusqu’à tenir un stylo, puis elle avait éprouvé de violentes douleurs hépatiques. Elle suivait des traitements pour tout ça, on avait fini par lui arrêter le lithium prescrit depuis des années, mais elle continuait à prendre des antidépresseurs. Quand elle énumérait tous ses maux, je ne savais jamais trop quoi penser. Je l’avais toujours connue migraineuse, et une vision d’elle gardée depuis l’enfance l’a inscrite dans mon cerveau anxieux, raide et muette au fond du lit, avec sur le front une serviette trempée d’eau froide qu’il fallait renouveler sans cesse, et le silence imposé dans la maison était celui d’une cérémonie religieuse, on parlait bas, on marchait avec précautions. Elle était encore jeune quand l’opération des ovaires avait été nécessaire, opération dont j’entendis parler, sans en comprendre les conséquences, parce qu’elle s’en vantait presque. Mais avec l’âge, les maux s’étaient multipliés, tellement divers et générateurs d’un vocabulaire digne du Vidal que je ne comprenais pas toujours, tandis qu’elle le débitait comme si elle appartenait au corps médical, et cela depuis longtemps. N’était-elle pas couramment pour son entourage « cette pauvre Simone » ? Finalement, elle avait été opérée à la fin du mois de novembre précédent de la vésicule biliaire et d’une hernie hiatale. Ces maladies expliquent qu’elle n’avait pas eu plus tôt la curiosité, ni surtout la force de venir voir cet endroit où sa fille avait cette chance inespérée de pouvoir habiter.
Tout le temps de la visite, elle se montra détendue et ce fut joyeux. La lumière d’après-midi était très belle. Comme la maison n’est ouverte que d’un seul côté, lorsqu’il fait beau, la lumière qui nous arrive par la cour étroite n’éclaire pas tant la pièce du rez-de-chaussée qu’elle n’y jette des reflets d’or dans l’ombre pâle. J’aime ce tamisage que je ne reconnais jamais sans éprouver dans mes entrailles une sensation intense et presque tragique du présent. Simone était là quand arrivèrent à l’improviste notre ami le sculpteur Klaus Rinke, accompagné de celui qui était une des stars de l’art contemporain, Joseph Beuys. Une vaste exposition de la scène artistique allemande intitulée Art Allemagne Aujourd’hui s’ouvrait au Musée d’art moderne de la Ville de Paris et ils étaient venus installer leurs œuvres.
La scène allemande était la plus dynamique en Europe, cohérente, structurée par de nombreux musées, kunsthalle et galeries, et par la fameuse Kunstakademie de Düsseldorf où une génération d’artistes formait la suivante et l’adoubait, où Beuys et Rinke enseignaient. Mais cette scène avait été peu exposée en France, où l’on regardait avec circonspection toute cette créativité soutenue par la puissance économique de l’Allemagne appuyée par les États-Unis – quand le marché de l’art contemporain en France vivotait – et qui apparaissait d’autant plus insolente qu’elle abordait elle- même de front, dans ses œuvres, et sans qu’on lui demandât, le passé récent de son pays.
À la manière douce dont au cinéma l’image suggère un grand saut dans le temps – le paysage est le même, mais de nouvelles constructions y poussent à vue d’œil, ou bien les personnages ont soudainement vieilli, mais leurs cheveux sont trop blancs et leurs rides trop profondes dans leurs visages jeunes pour qu’on y croie –, j’ai vu se fondre deux temps de ma vie qui ne s’étaient jamais enchaînés, qui se déroulaient dans deux espaces qui n’avaient encore jamais communiqué. J’ai vu le corps de soixante-deux ans de ma mère, ses membres amaigris, son fragile mètre soixante, qui n’était peut-être plus qu’un mètre cinquante-huit, et sa tenue soignée, les sautoirs fantaisie sur son pull-over, et sa mise en plis dont les boucles gardaient l’empreinte des bigoudis, trahissant qu’elle était faite maison, en présence de celui de Klaus Rinke, géant dont le buste était étroitement moulé dans un pull-over sombre et la tête auréolée d’une volumineuse et mousseuse chevelure, et de l’icône Joseph Beuys que j’approchais pour la première fois et qui ressemblait à ses photographies. Simone n’était pas intimidée, seulement discrète, attentive à ce que nous racontions, et elle souriait de bon cœur quand Klaus éclatait de son rire si franc et terriblement sonore. Beuys, lui, observait, affable, sans se départir de son visage placide qui vu de près avait de la douceur. Jacques proposa aux artistes de leur faire faire la visite et tandis qu’il les entraînait à l’étage, elle me dit, en les suivant du regard, sans moquerie, interrogative : « Il est drôle celui-là avec son chapeau et son gilet ! »
Quand ils ont réapparu, Beuys, qui en effet n’avait pas quitté le gilet multipoches et le chapeau en feutre, enfoncé droit sur le front, qui ont servi à façonner son image publique, est resté un moment sur le palier, accoudé à la rampe de l’escalier, les yeux sur notre chat Pierrot, grand et beau chat au pelage noir et blanc façon smoking, et qui, du bas de l’escalier, sérieux sur son séant, le fixait en retour. Ni Jacques, ni Klaus ou moi, ni ma mère, bien sûr, n’avons dérangé la scène, et j’ai attendu que les artistes soient partis pour expliquer que quelques années auparavant Joseph Beuys s’était enfermé trois jours seul avec un coyote dans une galerie de New York, qu’il n’avait rien voulu voir de l’Amérique impérialiste ni des Américains arrogants, seulement communiquer avec un animal qui pour les autochtones était sacré. Nous avons ri à l’idée que notre chat Pierrot, lui aussi, avait eu l’honneur de dialoguer avec l’artiste célèbre qui se prenait pour un chaman.
Une histoire avait fait irruption dans une autre qui n’avait rien à voir. Ma mère, que d’habitude je ne voyais que chez elle – quand ce n’était pas à l’hôpital –, c’est-à-dire dans le trois-pièces de la rue Philippe-de-Metz à Bois-Colombes où elle vivait seule désormais, où j’avais passé mon enfance, et où je me retrouvais alors oppressée de la même façon par ses malheurs et ses obsessions, figurait sur la même image qu’un artiste dont l’œuvre m’était familière mais dont la personne m’était et me resterait étrangère, qui se trouvait au sommet de la célébrité dans un monde où je m’étais engagée, il faut bien le dire, sans réfléchir et où, pour l’heure, je n’étais qu’emportée dans une course en avant. Si j’avais eu, ce jour-là ou plus tard, suffisamment de familiarité avec Joseph Beuys pour lui raconter, par exemple, que ce chat m’avait été donné par ma mère, dans une courte période où j’avais décidé de vivre seule dans un petit appartement de la rue des Archives, où elle venait me voir souvent, pré- tendant y faire le ménage parce que, estimait-elle, j’avais suffisamment de travail comme ça avec le journal, peut-être le raccordement se serait-il fait, mais ça n’était pas le cas. Une amie à qui j’avais confié le bonheur éprouvé au contact de ma mère tranquille en visite dans le monde que j’habitais désormais, partageant l’espace que je partageais avec les artistes, avait fait ce commentaire : retrouver l’harmonie dans la relation avec sa mère, après les révoltes et les disputes des années d’émancipation, était le signe que l’on était prête à devenir mère à son tour.
Je n’ai pas d’autre souvenir de ma mère à La Fabrique. Aussi l’image de l’improbable rencontre prit-elle sa place dans ma mémoire, composite et insolite comme une image rêvée, sauf qu’elle avait été bien réelle, un réel sans attache en quelque sorte. Un soubresaut dans le déroulé de la vie.

Flammarion

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Simone Émonet, une mémoire dans l’ombre, par Catherine Millet

Quand une romancière explore la figure de sa mère défunte à travers une prose intime, dense, parfois cruelle, les souvenirs sont mis à lourde contribution. Une œuvre mémorielle sans concession, qui mêle souvenirs domestiques, confidences littéraires et creusement existentiel. Le tout dans une tension entre affect et lucidité.

Avec Simone Émonet, Catherine Millet entreprend un retour à sa mère défunte, morte par suicide en 1982. Mais plutôt qu’un récit de deuil, l’autrice choisit une forme plus troublante : celle d’un emboîtement de récits personnels, presque erratiques, où souvenirs et réflexions forment une constellation discontinue. Le portrait qui en ressort n’a rien d’hagiographique.

À peine attendrie par quelques souvenirs lumineux – une visite à La Fabrique, une plaisanterie privée sur le melon – Millet dessine une figure maternelle traversée de douleurs, d’obsessions médicales, de solitude. Sa plume, analytique et sans pathos, fait résonner une parole peu commune dans le champ des textes consacrés aux mères.

Ce qui saisit, c’est moins la singularité du destin de Simone Émonet que le regard intransigeant porté sur elle. Catherine Millet ne masque rien : ni les maladresses affectives de sa mère, ni la gêne qu’elle a pu ressentir face à elle. L’intérêt du texte tient dans cette position instable entre tendresse et agacement, où le passé familial est disséqué avec la même minutie que les œuvres d’art qu’elle analyse depuis des décennies.

Le style n’est jamais sentimental ; il est parfois même brutal. Loin d’un règlement de comptes, le livre tient du geste d’archiviste qui, dans une boîte en carton au grenier, exhume des traces : photographies oubliées, cartes postales, souvenirs enfouis.

Le texte prend de l’ampleur quand il déplie ses motifs : la précarité des liens, la mémoire corporelle, la réconciliation posthume. Mais il s’essouffle parfois dans des digressions où l’autofiction flirte avec l’anecdote. Certaines pages, notamment sur la scène artistique ou les querelles de copropriété à La Fabrique, peinent à s’intégrer à l’arc narratif principal.

Pourtant, c’est justement dans cette architecture lacunaire que réside la sincérité du projet : un récit qui ne cherche pas à tout ordonner, mais qui assume les trous, les silences, les contradictions.

Millet signe un livre modeste et grave, traversé d’une lucidité rare sur les figures parentales et la complexité d’une filiation qui ne s’est jamais dite. Ni réconciliation ni condamnation, juste une voix qui écrit pour que quelque chose ne disparaisse pas tout à fait.

Nicolas Gary

CATHERINE MILLET SUR PILEFACE