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L’Ivresse élémentaire

Dionysos à Bordeaux avec Jean-Hugues Larché

D 12 juillet 2025     A par Viktor Kirtov - Jean-Hugues Larché - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Nota : encarts de pileface

« L’ivresse élémentaire »

Par Jean-Hugues Larché

Le vin est un rubis liquide dont le sang est la coupe.
Omar Khayyâm

Là, de chaque bord de l’Estuaire, les palais se forment dès le plus jeune âge si l’on a eu la chance de naître dans un domaine et d’avoir eu accès aux grands millésimes. L’odorat définit la préférence essentielle du gourmet et sait détecter les effluves d’arbres fruitiers et des autres arômes irriguant les racines de la terre. Ici les papilles gustatives sont un filtre de connaissance en élaboration de pensée. En France, pour dire ça vite, on a le palais Bordeaux ou Bourgogne. Acquise, la structure de bouche est quasiment définitive. Le passage de l’un à l’autre ne peut qu’être confusion de plan. Des plants de la vigne aux plans de l’esprit ! Ma préférence va sans hésiter au vin de Saint-Emilion sans en être un spécialiste. Et j’avoue mon attachement au velouté du château Flore cardinale.

A Bordeaux, au musée des Beaux-Arts la Rieuse du sculpteur Carpeaux aussi appelée Bacchante aux roses rit dans sa belle incarnation de marbre blanc.

Elle est une très belle figuration de l’effet du vin, tête penchée en insolence et regard intérieur. Son visage est repris au monument la Danse du même sculpteur, qui orne la façade de l’opéra de Paris.


Jean-Batiste Carpeaux, La Rieuse - Bacchante aux roses n° 2 (19e siècle) Matière et technique : Ronde-bosse en marbre Dimensions : Hauteur 64 cm, Longueur : 50 cm, Profondeur : 40cm, Poids 56 kg [Signé au centre sous l’amorce du bras gauche] : J. Bte Carpeau
La Rieuse, aussi appelée La Bacchante aux roses n°2, est l’une des créations les plus sensuelles de Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875). Elle représente Mademoiselle Miette, actrice du théâtre du Palais-Royal.

Le sculpteur, défiant les contraintes académiques, est parvenu à immortaliser dans le marbre l’instant si bref du visage transformé par le rire, ce qui est plutôt rare à l’époque.

Jean-Baptiste Carpeaux, La Danse En 1863, Charles Garnier, l’architecte du nouvel Opéra de Paris, commande à Carpeaux une sculpture pour décorer sa façade, une sculpture, intitulée La Danse (1869), pour en décorer la façade. Les bacchantes souriantes, toutes dents découvertes, sont inspirées de reliefs de vases antiques mais aussi de personnages bien réels du monde du spectacle parisien : danseuses de l’Opéra, acrobates et simples modèles. La sensualité débridée de ces figures choque tant ses contemporains que la sculpture fut maculée d’encre projetée sur la façade

Sur l’autre rive de la Seine, au Parc du Luxembourg, une autre statue monumentale montre une scène d’ébriété collective où Silène perché sur un âne est retenu par ses compagnons de beuverie, satyres et bacchantes dont certains s’écroulent autour de lui. Un ami m’a dit un jour que cette composition relatait la déliquescence que provoque l’ivresse.

Il ne s’agit donc pas de céder au pourvu qu’on ait l’ivresse mais de la qualité de celle-ci.

En Gascogne et plus précisément en pays bordelais la fierté se mêle à la réserve, l’excès à la dissimulation, le faste à l’ouverture d’esprit, le goût de vivre à l’esprit frondeur. Ici on évalue, on discute, on compare les éléments, on conteste toujours mais on compose avec raison. Ainsi affine-t-on le subtil nectar issu de la maturité du raisin.

Quelle meilleure activité que de d’occuper sa bouche au panel des arômes de la vigne. De comprendre ce que la grappe du raisin cueillie, pressée, fermentée et mise en bouteille exhale. De s’enivrer de leur diversité et des combinaisons infinies entre elles. Un salut à Pérec et je les fais défiler en liste, comme des quatrains de mots et de sensations

Poivron vert, mousse, églantine ou confiture.

Genet, fougère, foin coupé ou pivoine.

Lychee, coing, mandarine ou pamplemousse.

Noix de muscade, caramel, olive noire ou fourrure.

Chèvrefeuille, aubépine, pruneau ou silex.

Acacia, bois de santal, cèdre ou bourgeon de cassis.

Myrtille, kirsch, griotte ou bonbon anglais.

Fruits confis, garrigue, réglisse ou pain.

Tilleul, meringue, anis ou kiwi.

Iode, craie, violette ou vanille.

Truffe, tabac, anis ou chêne.

Poivre noir, minéral, poire ou pain grillé.

Noix, orange, mure ou miel.

Melon, pomme verte, citron ou fumée.

Pomme rouge, beurre, sous-bois ou figue sèche.

Groseille, eucalyptus, abricot ou genièvre.

Fraise, épices, cuir ou clous de girofle.

Prune, chocolat, framboise ou cannelle.

Brioche, cerise noire, noisette ou cardamome.

Café, banane, amande ou ananas.

On peut reprendre comme on veut ces combinaisons complémentaires et permutables. Arome seul. Aromes couplés. En trio, quatuor, quintet ou sextet. En philharmonie des sens. En musique intime des fragrances. Une orgie illimitée du goût. Une vraie bacchanale sensible. Au cœur de l’essence des choses. Dans leur matérialité impalpable singulière et glorieuse. Avec leur signification qui caresse ou crisse à l’oreille. Nul glacier ni confiseur ne peut concevoir autant de parfums dans sa vitrine réfrigérée. Nez, papilles ou gorge. Les organes s’y réchauffent et exaltent à ce rubis liquide. C’est ainsi que dénomme le vin, le grand mystique perse Omar Khayyâm. Si Dieu possède un nom prononçable, c’est cette succession précédente d’arômes suggestifs à nos sens. Dieu ne peut être que matière d’esprit, matière d’étoile, matière sensible du goût. Il est le maître du goût et n’a aucune ignorance des sphères dionysiaques. Sa multiplicité sensible semble avoir été oubliée par les multiples dévots, les philosophes.

Depuis l’Allemagne, en 1802, découvrant par la Charente et le pays de la vigne et du vin, le poète Friedrich Hölderlin reconnait la stature athlétique de ses autochtones. Lorsqu’il arrive à Bordeaux, il se dit frappé par l’esprit d’Apollon. C’est pourtant ici même que Dionysos mène la danse. Danse déjà esquissée par le poète qui remarque la façon légère dont aux jours de fêtes, les femmes brunes marchent sur le sol de soie. Au pays de la fête bachique, la Garonne s’élargit et draine les alluvions bénéfiques aux minéraux nourriciers de la vigne et aux parfums du vin.

Parlons processus. La récolte fin septembre, le chai, le pressoir, la récupération du moût, les cuves de macération et la maturation en barriques alignées constitue le rituel de préparation avant la mise en bouteille. Avec une pensée fugace et riante pour Rabelais le tourangeau et sa dive bouteille. Quand le vin est tiré, il faut le boire, n’est pas un adage de la région bordelaise où l’on va jusqu’au bout de la fabrication, de la création. Ici, le vin de garde, patiemment élevé d’années en années, peut rester buvable environ trente ans. Si l’on veut le déguster plus vieux, malgré l’alcool un peu éventé à l’ouverture - on ne carafe pas un vin de garde, ce serait sacrilège -, il reste un nectar en baume pour la bouche, le système digestif. Il assure le bon fonctionnement des organes en général, de l’érection, de l’esprit vif et du sommeil régénérateur.

Dans ce pays de grande santé, aux entrecôtes, quasis de veau, lamproies, fruits de mer et autres coquillages ; les champs, le fleuve, l’estuaire, la mer, les vignobles, les pins, les landes et le bassin d’Arcachon donnent pulsation à son cœur, Bordeaux. Le rubis liquide de cette Belle endormie à peine réveillée, distille une vitalité circulatoire comme nulle part ailleurs. Une ivresse que chacun file à son gré, et particulièrement à l’anglaise


Jean-Hugues Larché, 25 avril 2025


Dionysos et les dauphins, Exékias (-525)
ZOOM : cliquer l’image
Sur le Kylix de Dionysos – 525 av. J.C. – Exékias

La kylix, coupe à boire, a un corps large et peu profond, reposant généralement sur un pied à tige courte. La prise est facilitée par deux anses disposées presque horizontalement un peu au-dessous du col.

Cette scène semble provenir d’un hymne homérique à Dionysos. Sous l’aspect d’un beau jeune-homme, le dieu aurait été capturé par des pirates. Alors il révèle sa véritable identité en faisant jaillir de la vigne et du lierre du pont et autour du mat du navire. terrifiés les pirates se jettent à l’eau, où ils se transforment en dauphins. Ici on voit la suite de l’épisode où, paisible, le gigantesque dieu barbu boit à une corne sur le pont d’un navire toute voile dehors.

La signature d’Exékias, en tant que potier, apparait sous le pied.

Cette coupe est Conservée au Staatliche Antikensammlungen à Munich

*

La guerre d’un dieu : Dionysos

Extrait de Guerres secrètes.

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Nul n’est dieu dans sa patrie et dans son pays, en tout cas c’est la démonstration la plus extravagante qui nous en est donnée par le vieil Euripide. Mais ce n’est pas fini. Dionysos se rend à Argos, où il va passer de plus en plus évidemment par la folie féminine. Ce dieu va faire éclater ce qu’il en est de la substance féminine domestique, ou domestiquée. C’est pour cela qu’à Argos, les femmes se mettent à dévorer leurs enfants, ce qui est pour le moins extrême. Elles dévorent ce qu’elles ont de plus précieux, du moins peut-on le supposer. L’aventure du dieu n’est pas finie : il va à Naxos, il est enlevé par des pirates. Les avirons se changent en serpents, le lierre envahit le navire, des flûtes invisibles se mettent à résonner, des guirlandes de vigne s’enroulent au mât. Et les pirates deviennent fous, se jettent à l’eau où, soit disant repentis, ils seront appelés dauphins. Après quoi, le dieu continue sa mission, il va chercher sa mère Sémélé aux enfers. Hadès lui demande en échange quelque chose de précieux : le myrte qui ornera le front des Élyséens.

Après quoi il monte au ciel. Il l’a bien mérité. Non sans avoir eu, juste avant, son aventure extrêmement mystérieuse avec Ariane. Ce dieu de la sauvagerie qui rend fol(le) a une élue. Il n’est pas là pour faire des orgies lui-même, le malentendu va porter là-dessus. Tout ça bouillonne, en effet, mais avec une étrange pudeur, qui fait que le dieu lui-même est tout à fait distant par rapport à ce qui se produit. Ce qui bouillonne, c’est plutôt le refoulement dont ce dieu est l’objet : ce que Freud, si l’on veut, appellera l’hystérie. Nous savons que les bacchanales ont envahi Rome. Pourquoi ne pas penser que cela continue en sous-main, cette illusion du bouillonnement sexuel, d’un dieu peut-être, qui ne souhaite pas forcément le bien humain ? Pourquoi un dieu devrait-il faire le bien ? Voilà une obligation à laquelle les dieux ne sont pas tenus le moins du monde.

Walter Otto a tendance à faire de Dionysos un dieu dément, parce qu’il déclenche la démence. Ce dieu qui n’est pas celui des philosophes et des savants, est un « dieu philosophe ». Un dieu qui pense, et dont les menées sont encore plus obscures que celles des Olympiens, Zeus compris. Ce fils de Sémélé, c’est le dieu qui vient. Il est immédiatement sensible, on ne le connaît que dans le face-à-face, raison pour laquelle il porte souvent un masque. C’est un dieu pour qui tout ce qui est fermé s’ouvre et, dans le vacarme qui l’accompagne, nous entendons un silence de mort. Avec lui, toutes les contradictions peuvent jouer, espace et temps. C’est un dieu qui fait immédiatement danser, y compris sa mère. Un dieu qui est libérateur, comme le vin lui-même et que l’on peut appeler aussi bien « le joyeux » que « le nocturne » ou le « dispensateur de richesses ». Vous pouvez l’appeler aussi « celui qui est né du feu », « l’ardent ». C’est un dieu par-delà bien et mal, par-delà la mort et la folie, ce qui va encore plus loin. Il est multiforme, taureau, lion, léopard, son animal indicatif étant la panthère. C’est un dieu enfin qui passe par les femmes.

In vino veritas. Quel vin ? Quelle vérité ? Il y a de fâcheuses vérités dans le vin, surtout dans le mauvais, connaissance en vins est requise, raison pour laquelle quand Hölderlin arrive vers Bordeaux et qu’il dit « Apollon m’a frappé », c’est de Dionysos qu’il s’agit. Il faut croire que, là aussi, un dieu s’est présenté à un mortel. Nous pouvons faire ici une petite embardée par la Genèse avec l’ivresse de Noé — il va s’ensuivre des histoires de fils qui ne sont pas claires.

Extrait de Guerres secrètes de Philippe Sollers.
VOIR AUSSI sur pileface

Sur la genèse du texte de Jean-Hugues Larché

V.K. Merci pour ce nouveau texte et je m’intéresse aussi à sa genèse. Question de curiosité, pour une mise en contexte, quelle est son histoire ? Comment est-il né ?
PS. : Au hasard de la lecture d’un ancien entretien avec Pierre Assouline dans la revue Lire de l’été dernier, sur son livre "Comment écrire", une phrase résonne comme un écho à ma sollicitation :

« Ce livre nous entraîne dans l’atelier de l’écrivain.
Car Il y a une passion des lecteurs pour les coulisses !  »

Oui, c’est bien ça le sens de ma demande : un contre-champ au texte, à partir des coulisses...

J-H. Larché : "il ne vous aura pas échappé que la question dionysiaque de par le choix de l’illustration de Dionysos en bateau est centrale pour moi. Voire obsessionnelle car après "La Mer à Venise", mon prochain livre (en cours) se passe à Pompéi pour les retrouvailles de Clara et Ugo.
Et si Venise est une cité aquatique chrétienne, Pompéi est une cité dionysiaque du feu au vu de ses nombreuses fresques érotiques et foisonnantes de végétations.
J’ai écrit ce petit texte sous l’impulsion d’un ami bordelais Samuel Loth qui m’a sollicité il y a quelques temps pour un écrit sur le vin et dont je n’ai d’ailleurs pas de nouvelles. (Samuel si tu me lis).

Le contexte de Bordeaux et de la matérialité des parfums du vin est un idée que je traîne depuis le confinement lorsque j’étais isolé dans un un domaine viticole de l’entre-deux mers durant la période Covid.

La question de l’ivresse est centrale dans le dionysiaque et à Bordeaux aussi. Sollers parle quelque part de l’english way, état de celui qui est toujours en train de boire de l’alcool et n’est jamais vraiment saoul.

L’ivresse doit, je crois être tonique et vivante et ne pas devenir déliquescente comme dans la sculpture de "Silène" du Jardin du Luxembourg.

Quant à la "Bacchante" de Carpeaux du musée de Bordeaux elle est superbe d’ébriété.

Je rappelle pour faire digression et association que "Pourvu qu’on est l’Ivresse" est un court métrage de Jean-Daniel Pollet qui remporta le Lion d’or dans sa catégorie en 1958

*

Qu’avez-vous choisi comme vin ? - Un Haut-Brion...

Bordelais comme Jean-Hugues Larché, Philippe Solllers interviewé, ici,par Frédéric Taddéî

Il m’avait donné rendez-vous à la Closerie des Lilas, son QG, à deux pas de chez lui. Une table en terrasse pour pouvoir fumer. Il était tout sourire en choisissant une bonne bouteille de bordeaux. C’est un joyeux, Philippe Joyaux, alias Philippe Sollers. Plus je le connais, plus je l’aime et plus il me fait penser à un chat, à un vieux matou qui ne fait pas son âge. Ce soir-là, il était très élégant. Pas du tout l’écrivain dépenaillé et vociférant que l’on voit à la télévision. Il avait la voix de basse de L’Éclaircie, son dernier roman. Ce qui ne l’a pas empêché d’être drôle. Très drôle, même. Sollers est un farceur. C’est son problème, d’ailleurs. La majorité des gens ne prennent pas les farceurs au sérieux, alors que lui se prend très au sérieux. Mais qu’importe ce que pense la majorité.

Frédéric Taddéï
pour le Magazine homme GQ (Juin 2012)


Et pour vous ?

J-H. L. : ce sera un Saint-Emilion, du château Flore cardinale
V.K. : et pour moi, ce sera un Pomerol ! Pas jusqu’à un Petrus hors de prix, le roi des Pomerol, mais un bon millésime. Pourquoi pas un 2022 ?

GQ : Qu’avez-vous choisi comme vin ?

Ph.S. : Un Haut-Brion, c’est-à-dire un graves de Bordeaux. Ce sont des vignes qui sont pratiquement à l’intérieur de la ville. Je suis né à 150 mètres de là. Je faisais beaucoup de vélo dans ma jeunesse, et, en rentrant du lycée Montesquieu, je m’arrêtais pour regarder les vignes du château Haut-Brion, les roses que l’on met au début de chaque projet de vigne qui renseigne sur le climat, etc. D’ailleurs, cela m’intéresse beaucoup de savoir ce qui se passe en ce moment dans la région de Bordeaux.


HAUT-BRION - Extrait du documentaire "Histoires de Châteaux" présenté dans l’émission
"A l’ombre d’un doute" par Franck Ferrant (France 3, le 2 octobre 2013)

GIF Diplomatie par le vin

Talleyrand fut un temps l’heureux propriétaire du Château Haut-Brion ! Lieu idéal pour déployer ses talents, l’aide du divin nectar, en bonus.

Déjà, au temps des guerres de religion, la diplomatie par le vin avait cours. C’est ainsi que Michel de Montaigne, maire de Bordeaux et aussi propriétaire viticole reçut dans son château, Henri de Navarre, le futur Henri IV - une réunion secrète, autour d’un verre, où le philosophe conseilla à son hôte de se convertir au catholicisme pour accéder au trône du Royaume de France.

Rentrer dans la vérité du vin

Il y a quelque chose qui relève d’un tel art séculaire que pour rentrer dans la vérité du vin, il ne faut pas seulement le goûter, l’apprécier, mais il faut, je dirais, le dormir. Quand vous buvez un grand Bordeaux, il se trouve que le lendemain matin, votre corps a répondu étrangement, votre sang, vos cellules, à quelque chose qui est venu vous envelopper, vous rassurer, vous calmer, vous rendre plus lucide. Il faut être attentif à un réveil sur un grand vin, c’est là qu’on le comprend le mieux. C’est après l’avoir, en quelque sorte, dormi.
"Aujourd’hui, dit Baudelaire, l’espace est splendide. Montons à cheval sur le vin, sans mors, sans éperons, sans bride, vers un ciel féerique et divin."
Baudelaire, vous voyez, fait rimer "vin" et "divin" et il est impossible qu’il en soit autrement. Je ne vais pas vous convoquer, bien entendu tous les dieux, à commencer par Dionysos, on peut l’appeler Bacchus en latin, mais le rapport à la divinité du vin est quelque chose qui devrait, je crois, nous faire réfléchir sur cette perte des dieux, ou sur ces dieux devenus grimaçants et meurtriers qui sont ceux de notre temps. L’absence de Dieu, l’absence des dieux, la férocité de Dieu, l’incroyable fanatisme de Dieu, nous cachent quelque chose qui persiste dans le vin comme divinité, dans la poésie, dans l’art et dans la musique.
Mozart a fait chanter, à un moment très étonnant de son Don Giovanni, son héros : " Vive le bon vin, vive les femmes, soutien et gloire de l’humanité ".
Le vin, les femmes. Comme c’est étrange. Pourquoi cet appel à la gloire de l’humanité à travers le vin et les femmes ? C’est une vérité qui s’est énoncée de préférence au XVIIIème siècle. Curieux, ce siècle, mais nous y sommes plus ou moins. Vous sentez bien que quelque chose à Bordeaux fait signe vers cette époque

Extrait « Château du Tertre, Margaux »

Hölderlin et Bordeaux

[…] Je me demande à l’époque pourquoi rien ne signale le passage, pourtant éblouissant, d’un très grand poète allemand, Hölderlin, dans cette cité qu’il a chantée comme personne dans un de ses plus beaux poèmes, Andenken (Souvenir).
[...]
Regardez la ville aujourd’hui, nettoyée, blonde, ouverte. Regardez la place de la Bourse où figurait autrefois la statue du roi bien-aimé de la région : Louis XV, oui, Louis XV lui-même, dont on n’ose toujours pas remettre la figure en place, de peur de faire « Restauration ». Quelle drôle de frilosité réactionnaire. On a quand même apposé une plaque là où Holderlin a vécu en 1802 : deux siècles pour retrouver la mémoire. Holderlin rend hommage aux jardins de Bordeaux et à la « belle Garonne  ». Il célèbre aussi les « femmes brunes sur le sol de soie  ».
[...]
le XVIIIe siècle n’est pas derrière nous mais devant nous. Je marche donc sur les quais dégagés, avec Hölderlin et Stendhal. Il fait beau, et toute l’architecture respire. La colonne des Girondins est bien là. Tout à l’heure, au Grand Théâtre (à l’Opéra), une Italienne de génie, Cecilia Bartoli, chantera de nouveau Mozart. Après quoi, on ira boire avec elle. Tel margaux, telle année, mais restons discrets.


Philippe Sollers
In « Renaissance de Bordeaux »
L’Infini, n°97, hiver 2006

Ph. S. :

C’est aussi Hölderlin, en 1802, qui parle « des montagnes de raisins d’où la Dordogne descend, où débouchent le fleuve et la royale Garonne, leurs eaux unies ». Voici l’Aquitaine, le pays des eaux, mais aussi la Gironde, mot merveilleux ; girond, gironde : « beau, gentil, mignon ». Mais aussi : « joyau en forme de médaillon, comme une broche ».
ll est venu pour être précepteur dans la famille du Consul allemand venant de Hambourg. Cela rejoint ce que je disais tout à l’heure, à savoir que l’international des ports, du commerce et donc du vin, passait par les bateaux. Vous savez qu’on emmenait le vin dans les bateaux aussi, cela s’appelait le retour des îles.
Hölderlin était à la recherche de la Grèce. Nous sommes en 1802 à Bordeaux. Il y a donc très exactement deux siècles. Quand il part d’Allemagne, il pense qu’il va en Provence. Il ne sait pas très bien la géographie, et, il arrive en Vendée sur les côtes de l’Atlantique. Là, il a comme une révélation, c’est comme s’il était en Grèce. Il l’a retrouvée ici, et ça c’est une intuition extraordinaire. Il dit qu’il a regardé les gens vivre dans ces paysages, et qu’Apollon l’a frappé.
"Le vent du nord-est se lève". Ce qu’on appelle vous savez dans les régions maritimes de notre pays, le nordé. Quand le nordé est là, on sait qu’il se passe quelque chose de particulier.

Poème de Hölderlin, "Souvenir" :

" Le vent du Nord-Est se lève,
De tous les vents mon préféré
Parce qu’il promet aux marins
Haleine ardente et traversée heureuse.
Pars donc et porte mon salut
A la belle Garonne
Et aux jardins de Bordeaux, là-bas
Où le sentier sur la rive abrupte
S’allonge, où le ruisseau profondément
Choit dans le fleuve, mais au-dessus
Regarde au loin un noble couple
De chênes et de trembles d’argent.

Je m’en souviens encore, et je revois
Ces larges cimes que penche
Sur le moulin la forêt d’ormes,
Mais dans la cour, c’est un figuier qui croît.
Là vont aux jours de fête
Les femmes brunes
Sur le sol doux comme une soie,
Au temps de Mars,
Quand la nuit et le jour sont de même longueur,
Quand sur les lents sentiers
Avec son faix léger de rêves,
Brillants, glisse le bercement des brises.

Ah ! qu’on me tende,
Gorgée de sa sombre lumière,
La coupe odorante
Qui me donnera le repos ! Oh, la douceur
D’un assoupissement parmi les ombres !
Il n’est pas bon
De n’avoir dans l’âme nulle périssable
Pensée, et cependant
Un entretien, c’est chose bonne, et de dire
Ce que pense le coeur, d’entendre longuement parler
Des journées de l’amour
Et des grands faits qui s’accomplissent.
[…]
Ils sont partis, ayant quitté
Là-bas, livrée aux vents, la pointe extrême
Des montagnes de raisin d’où la Dordogne
Descend, où débouchent le fleuve et la royale
Garonne, larges comme la mer, leurs eaux unies.
La mer enlève et rend la mémoire, l’amour
De ses yeux jamais las fixe et contemple,
Mais les poètes seuls fondent ce qui demeure. "

L’intégrale ICI

Sollers et Bordeaux


29 juin 2010. Philippe Sollers, Julia Kristeva, Antoine Guggenheim aux Bernardins Gravure Bordeaux datant du XVIIe siècle figurant dans « Le Voyage dans le midi de la France » de Stendhal (collection particulière Ph. Sollers)
Cliquez l’image pour ZOOMER

Quelle est l’influence des vignes sur la vie à Bordeaux ?


J’ai vécu à Bordeaux jusqu’à l’âge de 15 ans , j’habitais à 150 m du château Haut-Brion où les vignes sont en pleine ville.
Vous voyez comment s’étalent les vins autour de Bordeaux : par le sud, quand vous arrivez d’Espagne, vous passez d’abord par les Sauternes, vin fruité qui se boit très frais, voire même glacé au début du repas avec en général des huîtres. Vous le laissez chambrer jusqu’à la fin du repas et vous le reprenez sur la pâtisserie, c’est exquis. En remontant, le Grave est au coeur de la ville. Si vous allez sur la droite, vous avez les Saint-Emilion, si vous remontez sur la gauche jusqu’à l’estuaire vous avez le Margot ou le haut Médoc... Vous voyez d’ailleurs tout ça sur les étiquettes. Je garde des bouteilles chez moi tellement c’est beau. S’il n’y a pas les mots, il n’y a pas les sensations. Le repas bordelais, c’est ça : du Sauternes glacé, des huîtres, parfois vous pouvez ajouter des crépinettes. Vous avez du salé et du sucré.
On me dit qu’il y a du vin ailleurs qu’à Bordeaux, mais moi je ne l’ai jamais cru.


Y a-t-il un vin féminin ?

Je ne crois pas. Un vin masculin avec des qualités féminines, mais pas un vin féminin. Le vin est masculin. Avant d’entrer en enfer, Dom Juan chante : "vin, femme, soutien et gloire de l’humanité". (Sollers répète en insistant)
Le vin est très masculin, ça ne l’empêche pas d’avoir des qualités féminines. On dira alors qu’il est plus ou moins tannique, ce qui correspond à des nuances de virilité.
Il y a l’homme avec des qualités féminines et la femme avec des qualités masculines, donc quand on est entre l’homme et la femme, il y a quatre personnages. Le vin est un dieu, Dionysos. Je ne vois pas une femme maître de chai. Ça viendra peut être.


Et les femmes bordelaises... ?

A Bordeaux, le rythme change, les sensations enfantines très fortes reviennent. Les femmes bordelaises ont une indulgence, une nonchalance. Elles sont plutôt gaies, détachées.
"Les femmes brunes qui vont sur les sols de soie" écrit Friedrich Hölderlin pour qui Bordeaux a été une révélation. Il croyait arriver en Provence. Il a fallut deux siècles pour qu’on mette à Bordeaux une plaque à son nom, au bout des allées de Tourny.

Aujourd’hui, dans quel état d’esprit allez-vous à Bordeaux ?

Quand j’arrive à Bordeaux par le train, qu’est-ce que je vois : les lumières, l’enchantement. Les vignes apparaissent. Devant les maisons souvent apparaît encore un palmier. On quitte la France. Je vais tout de suite à l’hôtel d’Angleterre, en face du grand théâtre, je prends une chambre très haut avec vue sur la Garonne.
Prince noir... L’empreinte anglaise a été très forte. Le gouvernement de Bordeaux lorgne toujours vers l’Angleterre comme un modèle de gouvernement. Le fleuve, la vigne...regardent l’Angleterre. Pensez au "Claret" (dit-il avec l’accent anglais) que boit Shakespeare avant d’entrer sur scène.
Historiquement, a-t-on eu besoin de la France ? Quand la France s’effondre, où qu’elle soit, elle va à Bordeaux. Les Girondins sont venus en s’échappant. C’est mon parti.
Le temps privé est très particulier du fait de cette pression, de cette écharpe que forment les vignes. Habiter Bordeaux fait vivre dans un autre temps : "esprit vif, temps très lent" ça c’est le XVIIIème.
A Bordeaux, le corps humain vit de façon immédiatement plus voluptueuse c’est-à-dire plus lente. Si on est doué pour ça, à ce moment là Bordeaux sera doué pour vous. Je connais des Vénitiens absolument inconscients de vivre au Paradis. A Bordeaux les vignes suivent ce mûrissement très lent... On boit les bouteilles 1983-1984, selon le classement de 1855. Là, vous buvez du temps.

Crédit : Nouvelobservateur.fr (interviewer non mentionné)

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« Où que je me trouve, je peux revenir soudain à Bordeaux par la couleur ou par le vin, par un signal lumineux sombre ou par un certain parfum dans la bouche. . Supposons maintenant que je sois à New York, à Pékin, à Amsterdam ou à Londres : j’ouvre cette bouteille de margaux, je la bois lentement, je vais dormir, et le lendemain matin, je sais que j’ai été filtré par Bordeaux. Il faut « dormir » le vin pour le comprendre. C’est d’ailleurs plutôt lui qui vous comprend, qui vous accepte ou qui vous refuse. N’est pas dans le bordeaux qui veut. Un Bordelais est souvent bavard, mais c’est pour mieux cacher son silence. Personne n’est aussi trompeur sans avoir à le faire exprès. Cette gaieté ? Peut-être une mélancolie profonde. Cet art de vivre ? Sans doute une conscience aiguë du néant. Bordeaux ou la contradiction : comme une relativité généralisée, d’ailleurs concentrée dans le livre par excellence, les Essais de Montaigne, « que philosopher c’est apprendre à mourir », pages lues au lycée, commentées, relues et apprises par coeur. Avec les Lettres persanes, l’Esprit des lois, avec le Discours de la servitude volontaire, on a l’inspiration libérale et juridique de la cité frondeuse fondamentale, ville de dissidence par rapport au pouvoir central, ville où l’on préfère les Anglais à Jeanne d’Arc et à Napoléon, Louis XV à Louis XIV, ville du Prince noir et de la belle Aliénor.

Extrait de Philippe Sollers
Bordeaux, Cité des lumières
© le point 25/04/03 - N°1597 –


2014. Philippe Sollers et Julia Kristeva sur les marches du Grand-Théâtre de Bordeaux.© Photo Sophie Zhang – ZOOM : cliquer l’image
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Philippe Sollers, « Vénitien de Bordeaux »


Cimetière d’Ars-en-Ré, Photo Anne Bolène

VOIR AUSSI sur pileface :

La Cité du Vin à Bordeaux : exposition Bistrot ! De Baudelaire à Picasso
Spécialités bordelaises (I) (ou l’influence de Bordeaux chez Sollers)
Spécialités Bordelaises (II) (« Bordeaux » dans Les Voyageurs du Temps »)
Bordeaux chinois

Les quatrains du sage Omar Khayyâm

Jean-Hugues Larché l’a cité en exergue de son texte.
Epicurien et à contre courant des mouvements religieux de l’époque (Moyen âge) et d’aujourd’hui, comme Sollers, le poète persan célébrait les plaisirs de la vie.

« Bois du vin... c’est lui la vie éternelle ». On comprend aisément le malaise, dans un Iran où même un panaché n’est pas au menu, d’assumer un héritage aussi provoquant, le scepticisme religieux de Khayyâm, la sensualité de ses poèmes et sa provocation à l’ébriété comme remède interpelle.
Commentaire d’un lecteur (Pourpier)

Voici une sélection de ces quatrains traduits du persan par E’tessam-Zadeh qui a été directeur de l’Ecole des Beaux-Arts de Téhéran. Cette traduction n’est pas récente, elle date de 1931, mais à l’avantage de restituer en français la rime qui prévaut dans les rhubayyat, ces quatrains persans, et lui avait valu, pour cette raison, une distinction de l’Académie française. Les titres sont à l’initiative de l’éditeur.

LE QUATRAIN PERSAN

On appelle rubâï un genre particulier de quatrain persan dont les premier, deuxième et quatrième vers riment entre eux, tandis que le troisième est un vers blanc. Le rubâï est soumis à des règles précises qu’il faut observer à tout prix, sans quoi il n’y aurait plus de rubâï. Au final, un rubâï se pésente comme un petit poème complet qui doit exprimer une idée précise. En outre, il doit être clair, concis, très gracieux s’il traite un sujet galant, très profond s’il exprime une pensée philosophique. En un mot, le rubâï persan ressemble étrangement au sonnet français ; et les poètes persans qui ont produit de beaux rubâïyat, sont aussi rares que les poètes français ayant réussi de parfaits sonnets.
E’tessam-Zade

FAUX DÉVOT

Ne blâme pas l’ivrogne en invoquant ta Foi.

Ne te redonne pas cet air de faux émoi !

Tu ne bois point de vin et tu t’en glorifies,

Mais tes actes sont tels qu’ils me tueraient d’effroi.

AU SEUIL DE LA TAVERNE

Faites-moi dans du vin l’ablution dernière ;

Sur mon corps, en buvant, récitez la prière.

Venez donc, chers amis, au Jour du Jugement,

Au seuil de la taverne, y chercher ma poussière


QU’EST-CE DONC QUE CE MONDE ?

Qu’est-ce donc que ce Monde ? un séjour provisoire

Où sans cesse le jour succède à la nuit noire.

Cent rois comme Djemchid y vinrent tour à tour,

On y vit cent Bahram mourir en pleine gloire.

JOUR PERDU

Ah ! que je plains un cœur vide de sentiment

Qui n’a jamais souffert d’un amoureux tourment !

Ne vis pas un seul jour sans amour dans la vie :

Rien n’est aussi perdu que ce jour-là vraiment

LE VÉRITABLE EDEN

Un danseur et du vin ; une fille adorable ;

De l’herbe ; et d’un ruisseau la fraîcheur agréable ;

Les as-tu ? Ne crains plus ce pauvre Enfer éteint.

Tu possèdes l’Eden, et le seul véritable.

LA MORT, CETTE ÉNIGME…

Tout homme qui connaît la vie et son problème

Connaît aussi la mort, cette énigme suprême.

Etant avec toi-même encor, tu ne sais rien ;

Que sauras-tu demain, étant hors de toi-même ?

IMITE LA TULIPE

Imite la tulipe et prends la coupe en main,

Et tout près d’une fille aux lèvres de carmin,

Bois gaiment : le Ciel bleu, tournant comme une roue,

Va, dans un coup de vent, te renverser soudain

LE VIEUX SAGE M’A DIT…

Le vieux sage m’a dit en songe : « Il faut jouir !

Pour qui dort, le bonheur ne peut s’épanouir.

Foin de cet acte avec la mort formant la paire !

Bois du vin ! Sous la terre un jour tu dois dormir. »

VOICI L’EDEN…

Le printemps, une amante au galbe gracieux ;

Une prairie ; un pot de vin délicieux ;

Voilà l’Eden. Je veux être – quoiqu’on en dise,–

Moins qu’un chien si je songe au paradis des Cieux !

LE PARADIS SERA VIDE

On jette au feu, dit-on, celui qui boit du vin.

C’est une invention de quelque esprit humain.

Car si l’on jette au feu l’amoureux et l’ivrogne,

Le Paradis sera vide comme ma main.

JE VEUX UNE CITHARE…

J’ignore si Celui qui m’a fait si modeste

Me donnera l’Eden ou bien l’Eden funeste.

Je veux une cithare, une amante et du vin :

Cela, comptant, vaut mieux qu’un beau crédit céleste

LA LUNE ÉCLAIRERA NOS TOMBES…

La nuit a dans sa robe un trou de clair de lune.

Bois du vin : on n’a pas toujours cette fortune.

Sois heureux et jouis : après nous bien des fois,

La lune éclairera nos tombes une à une.

POURQUOI JE BOIS…

Si je bois, ce n’est point par simple paillardise ;

Ni par manque de foi, ni par vaine sottise.

Mais je voudrais trouver quelques instants d’oubli.

Et voilà donc pourquoi je bois tant et me grise.

AUCUN N’EST REVENU

Va, moque-toi des Cieux, pauvre cœur ingénu !

Bois ! Recherche une amante au corps frêle et menu.

A quoi te serviront les vœux et les prières ?

De ceux qui sont partis aucun n’est revenu.

SUR L’AGE DU MONDE

Puisque nous n’habitons ce Monde qu’en passant ;

La vie est, sans l’amour, un spectre grimaçant.

Naïf ! tu veux savoir de quand date ce Monde ?

Qu’importe, quand je pars, qu’il soit vieux ou récent !

OMAR KHAYYAM

Omar Khayyam n’est pas seulement poète et philosophe ; il est aussi astronome et mathématicien. Il étudie les mystères du Ciel, et pour un homme comme lui, comprendre l’infini, c’est déjà de l’extase. Il jongle avec les chiffres, et l’effroyable précision des mathématiques lui prouve combien sont vagues les théories inventées par les prêtres de toutes les religions. Mais il se délasse de ses études scientifiques en ciselant quelques-uns de ces purs joyaux que sont ses quatrains, et l’inspiration qu’il puise dans l’amour et dans le vin lui démontre clairement que jouir des bonnes choses que Dieu nous donne, c’est encore la meilleure manière de croire en Dieu.

Bien mieux, Khayyam n’est pas un soufi ordinaire. Il appartient à une branche curieuse de la secte soufie qu’on appelait « mélamétiyeh » (Les blâmés) et dont les adeptes mettaient une sorte d’obstination à se faire mal juger des ignorants. A cet effet, ils commettaient ouvertement tous les actes que le monde a l’habitude de considérer comme des péchés, parce qu’ils trouvaient une sorte de jouissance à se voir « blâmer » par ceux qu’ils méprisaient

G. E’tessam-Zade